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Full text of "Les fabliaux. Études de littérature populaire et d'histoire littéraire du Moyen Âge. Quatrième édition revue et corrigée"

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DE LITTÉRATURE | POPULAIRE ET D'HISTOIRE LITTÉRAIRE | 
DU MOYEN AGE | 
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De l’Académie française | ‘ : 
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Librairie de la Société de l'Histoire de France 
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7: 1925 
BONES _ Tous droits réservés 


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À M. GASTON PARIS 


HOMMAGE 
DE RECONNAISSANCE ET D'AFFECTION 


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AVANT-PROPOS 
DE LA SECONDE ÉDITION 


Je suis heureux de pouvoir remercier publiquement les cri- 
liques qui ont fait à ce livre, pendant cette année 1893-1894, 
l'honneur de l'examiner, et l'ont traité avec bienveillance et faveur : 
M. F. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes, M. J. Cou- 
raye du Parc dans le Polybiblion, M. H. Gaidoz dans Méluaine, 
M. Wolfgang Golther dans la Zeitschrift für franzôsische Sprache 
und Literatur, M. Lucien Herr dans la Revue universitaire, 
M. Andrew Lang dans la Saturday Review et dans l’Aca- 
demy, M. Ernest Langlois dans la Bibliothèque de l'École 
des Chartes, M. Charles Martens dans la Revue Néo-scolastique, 
M. Gustave Meyer de Graz dans la Schlesische Zeitung, 
M. Ch.-Marc Des Granges dans la Romania, M. C. Ploix dans 
la Revue des traditions populaires, M. Paul Regnaud dans la 
Revue de Philologie française et provençale, M. F. Torraca dans 
la Rassegna bibliografica della letteratura italiana, M. J.-C. de 
Sumichrast dans la Nation de New-York, M. Wilmotte dans 
le Moyen Age. 

Je sais ce que je dois à chacun d'eux. J'ai pu, sur leurs indi- 
cations, corriger, en chaque chapitre, des erreurs de fait ; ailleurs, 
et notamment aux chapitres I, VIII, X, ils ont provoqué de plus 
projonds remaniements : ce sont des jugements hasardeux ou 
erronés que, grâce à eux, j'ai pu rectifier *. 

1. Pour achever d'indiquer en quoi cette édition se distingue de la pre- 
mière, j'ajoute que j'ai supprimé un appendice d’uné quarantaine de pages : 


c'étaient des corrections au texte des fabliaux qu'il n’y avait nul avantage à 
réimprimer. | 


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VIII AVANT-PROPOS 


Pourtant, cette édition ne diffère pas de la précédente autant 
qu’il eût été désirable. Il aurait fallu reviser les matériaux, for- 
tifier surtout mes connaissances, par trop précaires, relatives aux 
littératures de l'Orient. Il'aurait fallu se défier des formes syllo- 
gistiques, argumenter moins et observer davantage ; bref, il aurait 
fallu reprendre énergiquement tout ce travail en sous-œuvre. 

Mon excuse est que j'ai dà entreprendre cette seconde édition 
quinze mois seulement après avoir publié la première. Je me trou- 
vais déjà à une distance suffisante de mes erreurs pour en aper- 
cevoir la plupart ; j'en étais trop près encore pour savoir m'en 
dégager tout à fait et les amender utilement. 

Mais, si je n'ai pas tiré pour cette nouvelle éduion tout le 
profit que j'aurais pu de tant de précieuses critiques, elles seront 
pourtant bienfaisantes : je leur devrai d'apporter aux études que 
j'entreprends maintenant sur les romans de la Table Ronde, avec 
un égal amour du vrai, plus de patience à le rechercher, plus de 
prudence à l’exprimer. 


Paris, le 3 septembre 1894. 


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# 


INTRODUCTION 


Voici, sur un sujet léger, un livre pesant. Quelques-uns 
m'en feront reproche : les fabliaux étant les contes joyeux 
du moyen âge, à quoi bon alourdir ces amusettes par le 
plomb des commentaires érudits ? Que nous importent, 
après tout, ces facéties surannées ? Ne suffisait-il pas de 
rire un instant de ces contes à rire, — et de passer ? 

Pourtant j'ai traité PrAVAnEnt cette matière frivole. 
C’est à ces joyeusetés, voite à ces grivoiseries, que j’ai 
consacré, à l’âge des longs espoirs, mon premier et plus 
sérieux effort. ., 0 

Ce n’est pas que je me range à l'opinion néfaste selon 
laquelle tout objet de science mérite égale attention. C’est 
une tendance commune à beaucoup d érudits de s’enfer- 
mer dans leur sujet, sans s€ soucier autrement _ son 
importance, grande ou menue. Volontiers ils s’en tiennent 
à la recherche pour la recherche, et professent que toute 
investigation, quel qu’en soit l’objet, vaut ce que vaut celui 
qui l’entreprend. Les résultats qu’ils obtiennent serviront- 
ils jamais à personne ? Ïls laissent à d’ autres, sous prétexte 
de désintéressement “AAnRqUE le soin d’en décider. Or, 
comme une phrase n’a toute son importance que dans 
son contexte, un animal dans sa séric, un homme dans son 
milieu historique, de même les faits littéraires ne méritent 
l'étude que selon qu'ils intéressent plus ou moins des 


BÉDIER. — Les Fabliaur. 1 


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2 LES FABLIAUX 


groupes de faits similaires plus généraux, et une mono- 
graphie n’est utile que si l’auteur a clairement perçu ces 
rapports. Îl est bon de se rappeler ce mot de Claude Ber- 
nard, plaisant, mais profond. Un jeune physiologiste lui 
présentait un jour une longue monographie d’un animal 
quelconque, soit le crotale ou le gymnote. Claude Ber- 
nard lut le livre. « J’estime, dit-il à l’auteur, votre con- 
science ; je loue votre labeur. Mais à quoi serviraient, je 
vous prie, ces trois cents pages, si, par hasard, le gym- 
note n’existait pas ? » 

Bien que je ne sois jamais réellement sorti de mon sujet, 
pourtant, si par hasard les fabliaux n’existaient pas, il 
resterait peut-être quelque chose du présent travail. 

Car l’étude de nos humbles contes à rire du xx11° siècle, 
indifférents par eux-mêmes, peut contribuer à la solution 
de problèmes plus généraux. 

C'est pourquoi je me soucie peu qu’ on me critique 
d’avoir pris trop au sérieux ces contes gräs ; mais je 
redoute, au contraire, de la part des savants qui sont au 
courant du sujet, le juste reproche de n’avoir pas craint, 
en ce livre de débutant insuffisamment armé, d'aborder 
de front ces problèmes. 

Ïls sont de deux sortes. 

En tant que les fabliaux sont, pour la plupart, des 
contes traditionnels, qui vivaient avant le xirr siècle et 
qui vivent encore aujourd’hui, ils font partie du trésor des 
littératures populaires ; ils avoisinent les contes mer- 
veilleux et les fables, et comme tels intéressent les folk- 
loristes ; car la question de leur origine et de leur trans- 
mission se pose pareillement pour eux et pour les autres 
groupes de contes populaires. 

D'autre part, comme constituant un genre littéraire dis- 
tinct, propre au moyen âge français, les fabliaux inté- 


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INTRODUCTION 3 


ressent les historiens de notre vieille littérature : il s’agit 
de les étudier dans leur développement et dans leur rap- 
port aux autres genres. 

De là, les deux parties de ce livre. 


* 
» 


Pour la question d’origine, il semble que la solution en 
soit de longue date acquise à la science. Depuis les temps 
lointains de Huet, évêque d’Avranches, quiconque a parlé 
des fabliaux l’a proclamé : ils viennent de l'Inde. Tout 
récemment encore, dans sa Luttérature française au 
moyen âge *, — qui, pour chaque question, sait nous dire 
où en est aujourd’hui la science, souvent où elle en sera 
demain, — M. Gaston Paris écrivait : 

« D'où venaient les fabliaux ? La plupart avaient une 
origine orientale. C’est dans l’Inde, en remontant le cou- 
rant qui nous les amène, que nous en trouvons la source 
la plus reculée (bien que plusieurs d’entre eux, adoptés 
par la httérature indienne et transmis par elle, ne lui 
appartiennent pas originairement et aient été empruntés 
à des littératures plus anciennes). Le bouddhisme, ami 
des exemples et des paraboles, contribua à faire recueillir 
ces contes de toutes parts et en fit aussi inventer d’excel- 
lents. Ces contes ont pénétré en Europe par deux intermé- 
diaires principaux : par Byzance, qui les tenait de la Syrie 
ou de la Perse, laquelle les importait directement de l’Inde, 
et par les Arabes. L’importation arabe se fit elle-même en 
deux endroits très différents : en Espagne, notamment par 
l'intermédiaire des Juifs, et en Syrie, au temps des Crai- 
sades. En Espagne, la transmission fut surtout littéraire.….; 
en Orient, au contraire, les croisés, qui vécurent avec la 


1: 2e édition, p. 111. 


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X 


A LES FABLIAUX 


population musulmane dans un contact fort intime, re- 
cueilhrent oralement beaucoup de récits. Plusieurs de ces 
récits, d’origine bouddhique, avaient un caractère moral 
et même ascétique : ils ont été facilement christianisés ; 
d’autres, sous prétexte de moralité finale, racontaient 
des aventures assez scabreuses : on garda l’aventure en 
laissant là, d'ordinaire, la moralité ; d’autres enfin furent 
retenus et traduits comme simplement plaisants. » 


Ai-je besoin de dire que, longtemps, l’auteur du présent 
travail ne douta point que là fût la vérité ? Cette théorie 
avait pour elle non pas seulement les qualités des beaux 
systèmes, l’ampleur et la simplicité, —non pas seulement 
l'autorité de ces noms glorieux : Silvestre de Sacy, Théo- 
dore Benfey, Reinhold Koehler, Gaston Paris, — mais 
cette force toute-puissante des idées courantes, anonymes, 
reçues dès la jeunesse, on ne sait de qui, de partout, 
jamais discutées. 

Le système était assuré, semblait-il. Il n’y avait plus 
qu’à refaire, après tant de savants, le prestigieux voyage 
d'Orient : passer, avec chaque fabliau, d’une taverne de 
Provins ou d'Arras, où un jongleur l’avait rimé, à Grenade, 
où quelque Juif espagnol l’avait traduit de l’hébreu en 
latin ; remonter avec lui jusqu’à la cour des kalifes con- 
temporains de Charlemagne ; puis, plus haut encore, en 
Perse, auprès des princes sassanides, pour s’arrêter enfin 
sur les bords du Gange où un religieux mendiant, prêé- 
chant les quatre vérités sublimes, le contait à la foule. 

Sur la route, on pouvait seulement espérer reconnaître 
avec plus de précision, çà et là, les étapes. Des deux cou- 
rants, littéraire et oral, qui avaient précipité les contes 


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INTRODUCTION 5 


sur le monde occidental, lequel avait été le plus puissant ? 
Avaient-ils suivi des marches parallèles et simultanées, 
ou diverses ? Quelle était, dans l’œuvre de la transmission 
des contes, la part propre des Juifs ? celle des Byzantins ? 
celle des croisés ? celle des pèlerins ? celle des prédica- 
teurs, qui, les ayant recueillis en Syrie, revenaient les 
prêcher en France ? 

Surtout, ce qui devait être neuf et fécond, c'était d’étu- 
dier par quel travail d'adaptation les jongleurs avaient 
approprié aux mœurs chrétiennes, féodales, des contes 
tout imprégnés d’idées indiennes ; comment l’imagination 
orientale s’était réfractée dans des consciences françaises, 
jusqu’à modifier l'esprit de notre littérature, et peut-être 
de nos mœurs. 

Je n’ignorais pas, même dans cette période de foi pro- 
fonde en ces doctrines, que d’autres systèmes existaient, 
selon lesquels toute la vérité ne serait pas enclose dans 
la théorie orientahste : l’un qui, de Grimm à M. Max Muller, 
s’obstinait à rapporter les contes populaires, non pas à 
l'Inde des temps historiques, mais aux âges primitifs de 
la race aryenne ; l’autre, plus jeune, qui, de Tylor à 
M. Andrew Lang, croyait y trouver, non pas des concep- 
tions bouddhistes, mais des survivances de mœurs abolies, 
dont pouvait seule rendre compte l’anthropologie compa- 
rée. — Pourtant, à quoi bon s’y arrêter ? D’un côté, un 
système d’une belle simplicité, d’un positivisme séduisant, 
qui ramène à l'Orient, par des voies sûres, d'étape en 
étape, des contes de tout genre, contes de fées, contes à 
rire, contes d’animaux ; de l’autre, des théories. qui le 
combattent ? — non pas ; qui lui concèdent, au contraire, 
la validité de ses arguments, quand il fait venir de l’Inde 
des contes à rire et des fables, et qui, pourtant, prétendent 
trouver, dans une seule classe de récits, — dans les contes 


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6 LES FABLIAUX 


merveilleux, — tantôt des mythes aryens, tantôt des 
traces de mœurs sauvages. 

Avait-on le droit de laisser faire la théorie orientaliste 
quand elle ne vous embarrassait pas, de passer outre en 
cas contraire ? À voir la gêne manifeste des chefs de l’école 
anthropologique, comme M. Andrew Lang, toutes les fois 
qu’ils se heurtaient aux théories indiamistes, il était évi- 
dent que ni les mythologues, ni les anthropologistes 
n’avaient rien qui les concernât dans des contes venus de 
l'Inde et parvenus en Europe seulement aux environs des 
Croisades. Il fallait donc, semblait-il, se méfier de ces 
mirages : de ces deux systèmes, l’un était chenu et ca- 
duc ; l’autre, mort-né. 


* 
* + 


Comme les gouvernements, les systèmes périssent par 
l’exagération de leur principe, et sont communément rui- 
nés par ceux-là mêmes qui, poar avoir voulu les compléter 
et leur faire porter leurs dernières et logiques conséquences, 
les ont soudain sentis s'effondrer. Tout système est comme 
un beau monument, qui donne asile à de nombreux et 
divers esprits. De puissantes mains l’ont édifié ; tous le 
croient solide. Tantôt l’un de ses hôtes, moins par 
nécessité que pour le plaisir des yeux, l’étaye d’élégants 
arcs-boutants, le soutient par quelque colonnade ; la 
plupart se bornent à le revêtir de belles fresques, qui 
l’ornent sans le compromettre. Un jour, l’un quelconque 
de ses habitants, le plus humble, le plus confiant, veut 
ajouter quelque chose à l’édifice ; non pas même le 
surélever, mais le couronner simplement d’une pierre de 
faîte. Les fondements n'étaient pas solides : tout l'édifice 
se lézarde et branle. 

Quel fut le premier et imperceptible craquement du 


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INTRODUCTION 7 


monument, comment celui qui l’entendit essaya longtemps 
de se persuader qu’il se trompait, que le beau palais ne 
branlait pas, comment il tentait de se rassurer, à voir tant 
d’illustres hôtes l’habiter en paix qui ne doutaient pas 
qu’il ne fût fondé sur le diamant, — c’est un historique 
qui n’intéresserait pas le lecteur, et d’ailleurs fort obscur 
pour celui même qui écrit ces lignes. Qui peut suivre clai- 
rement le mystérieux travail par lequel se fonde ou se 
détruit une croyance ? 

Toujours est-il que je crus bon de faire la critique du 
système orientaliste, et sincère d'exposer mes doutes sur 
sa solidité. Cela, malgré le consentement presque univer- 
sel qui l’accueille depuis tant d’années. Mais, disait Pas- 
cal, « n1 la contradiction n’est marque certaine d’erreur, 
ni l’incontradiction n’est marque certaine de vérité ». 


Voici, brièvement, quelles sont nos positions. 

L’argument fondamental de la théorie orientaliste es 
celui-ci : À suivre, à la piste, un conte populaire, on 
remonte d’âge en âge et de pays en pays jusqu’à un texte 
sanscrit. Arrivé là, il faut s'arrêter. Invinciblement, nous 
sommes ramenés vers l'Inde, aux premiers siècles du 
bouddhisme ; à cette époque, les contes y foisonnent. 
Cherchez-les en Grèce, à Rome, ou dans le haut moyen 
âge : l’antiquité classique, le monde chrétien jusqu’aux 
Croisades paraissent les ignorer. | 

Après nous être mis en garde’contre la tendance à croire 
que, des diverses formes d’un même conte, la plus ancienne 
en date est nécessairement la forme-mère, — ce qui est le 
sophisme : post hoc, ergo propter hoc, — nous avons 
recherché s’il était vrai pourtant que le monde occiden- 


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8 LES FABLIAUX 


tal eût si tardivement connu les contes populaires. Il n’a 
pas été malaisé de rappeler (Chapitre LIT) que, pour les 
fables tout au moins, la proposition des indianistes devait 
être renversée, et que les contes d'animaux foisonnaient 
en Grèce à une époque où nous ne savons rien de l’Inde 
et où les Grecs ne soupçonnaient même pas qu’elle exis- 
tât ; — ni de montrer qu'il en est vraisemblablement de 
même des autres parties du folk-lore, à en juger par de 
très anciens contes plaisants ou merveilleux, égyptiens, 
grecs, romains, qui sont parfois les mêmes que redisent 
encore nos paysans ; — 1l n’a pas été malaisé davantage 
d'établir la même vérité pour le moyen âge antérieur aux 
Croisades, qui nous livre, en une seule collection, presque 
autant de fabliaux que l’Inde. 

Mais, disent les orientalistes, que sont ces rares contes 
antiques en regard de « l’Océan des rivières des histoires », 
qui, à l’époque des Croisades, se déverse soudain sur l’Eu- 
rope ? Au xr1 et au x111e siècle, voici que sont traduits en 
des langues européennes les plus importants recueils 
orientaux : aussitôt les fabliaux fleurissent en France, en 
Allemagne. 

J’ai fait effort (Chapitre IV) pour apprécier à sa juste 
valeur l'importance de ces traductions ; je les ai analy- 
sées ; j'ai dressé la statistique des récits qu’elles mettaient 
à la disposition de nos conteurs, et de ceux que nos con- 
teurs peuvent paraître leur avoir empruntés. Et ce nombre 
est dérisoire. D’où il résulte que ces grands recueils sont 
restés des œuvres de cabinet. 

Cette démonstration, qui dissipe un idolum libri, et qui 
sera utile aux folk-loristes moins familiarisés avec le 
moyen âge, est, à vrai dire, superflue pour les représen- 
tants les plus autorisés de la doctrine orientaliste. Îls 
reconnaissent, en effet, que les contes populaires sont le 


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INTRODUCTION 9 


plus souvent étrangers aux grands recueils sanscrits, et 
que, s'ils viennent de l’Inde, ils n’en viennent que rare- 
ment par les livres. C’est la tradition orale qui les porte 
communément à travers le monde et cette tradition a son 
point de départ dans l'Inde. 

Comment fondent-ils cette opinion ? Uniquement — et 
c’est en effet la seule méthode possible — sur l’examen 
interne de chacun des contes qu'ils prétendent ramener 
à l'Inde. Ces contes — dit la théorie — portent en eux- 
mêmes le témoignage de leur origine indienne : soit que 
l’on y découvre, même sous leur forme française ou ita- 
henne, des survivances de mœurs indiennes, soit encore 
qu’à certains traits maladroits des versions européennes 
correspondent, dans les versions orientales, des épisodes 
plus logiques, donc originaux. 

La première de ces prétentions, qui tend à retrouver 
dans les fabliaux ou dans les contes de paysans des débris 
de mœurs indiennes, voire de croyances bouddhistes, est 
si vaine que, seuls, les sous-disciples de l’École paraissent 
n’y avoir pas encore renoncé. Aussi, nous accordons 
volontiers que, dans le chapitre où nous rappelons quel- 
ques-unes de ces tentatives avortées (Chapitre V), nous 
avons trop cédé au désir de vaincre sans péril des adver- 
saires peut-être imaginaires. 

On ne saurait se débarrasser aussi aisément de la 
seconde de ces affirmations, à savoir que les formes 
occidentales d’un conte, comparées aux formes orien- 
tales, se révèlent souvent comme de gauches et illogiques 
remaniements. 

Pour le démontrer, les orientalistes ont appliqué, en un 
grand nombre de monographies de contes, des procédés 
de comparaison infiniment minutieux. Avec une bonne 
foi patiente dont le lecteur sera juge, j'ai accepté cette 


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10 LES FABLIAUX 


méthode. Le nombre des pages de ce livre serait doublé, 
si j'y avais exposé toutes les enquêtes que j'ai tentées. J'ai 
dù me borner : j'ai du moins rapporté celles qui concer- 
naïent tous les fabliaux attestés en Orient. Le nombre en 
est, sans doute, très grand ? Plus d’un lecteur sera sur- 
pris peut-être de voir qu'ils ne sont que onze. 

Or les résultats de ces enquêtes (Chapitres VI et VIT) * 
me paraissent contredire la théorie indianiste. 

Dans certains contes — et c’est le cas le plus fréquent 
— les groupes occidental et oriental n’offrent en com- 
mun qu’un minimum de données, si nécessaires à la vie 
même du conte, qu'elles se retrouvent fatalement dans 
toutes les versions possibles ; si bien qu’on ne peut rien 
savoir du rapport de ces versions, ni décider si les formes 
occidentales sont les primitives ou inversement. 

En d’autres cas, loin que les versions orientales soient 
les mieux agencées, les plus logiques, partant les versions- 
mères, il semble au contraire que le rapport soit inverse, 
et ce sont les versions indiennes qui apparaissent plutôt 
comme des remaniements. 

Si ces observations sont justes, l’ambitieuse théorie 
orientaliste devra se réduire à d’inoffensives proposi- 
tions, que nul ne lui contestera jamais. L’Inde a, très 
anciennement, pour diverses raisons et notamment pour 
les besoins de la prédication bouddhiste, inventé des 
contes. Elle en a surtout recueilli, qui existaient déjà, 
dans la tradition orale. Elle les a rassemblés, la première, 
en de vastes recueils, tandis que les Égyptiens et les 
Grecs, qui les contaient, eux aussi, ne daignaient que 
rarement les écrire. 

Ces recueils sont restés longtemps confinés dans l'Inde. 


1. Cf. aussi l’appendice I]. 


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INTRODUCTION 11 


Pourtant, après avoir été traduits en diverses langués de 
l'Orient, deux ou trois d’entre eux seulement, et très tard, 
au x11e et au x111e siècle de notre ère, ont été mis en latin, 
en espagnol, en français. Ils ont exercé sur la tradition 
orale une influence certaine, maïs trés médiocre ; car au 
moyen âge un fort petit nombre de contes paraît être 
sorti de ces collections. À la Renaissance et dans les 
temps modernes, elles ont été traduites de nouveau : elles 
ne semblent avoir fourni que des occasions de plagiats à 
des conteurs lettrés. L'histoire de ces traductions, tant au 
moyen âge que dans les temps modernes, n’intéresse donc 
guère que les seuls bibliographes. 

Par voie orale, des contes sont assuréments venus de 
l'Inde, tant au moyen âge que depuis. Contes de tout 
genre, merveilleux ou plaisants, fables et fabliaux. Peut- 
être même, malgré les apparences contraires, les quelques 
fabliaux que nous étudions spécialement en sont-ils ori- 
ginaires. Mais c’est une concession toute gratuite, car nul 
n’a le pouvoir de prouver cette origine orientale. Conces- 
sion nécessaire pourtant, car il n’y a nulle raison d’exclure 
l'Inde du nombre des pays créateurs de contes. Tous en 
ont créé. Îlest venu, il vient des contes de l’Inde, comme 
il en vient journellement de la Kabylie et de la Lithuanie. 

Bref, la théorie orientaliste est vraie quand elle se 
réduit à dire : « L’Inde a produit de grandes collections 
de contes. Par voie lettrée et par voie orale, elle a con- 
tribué à en propager un grand nombre. » Affirmations qui 
conviennent, l’une et l’autre, à un autre pays civilisé quel- 
conque. Elle est fausse quand elle attribue à l’inde un 
rôle prépondérant, quand elle l’appelle « le réservoir, la 
source, la matrice, le foyer, la patrie des contes ». C’est 
dire que le système orientaliste meurt, au moment précis 
où il devient un système. 


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12 LES FABLIAUX 


* 
# + 


En nos diverses enquêtes, la méthode de comparaison, 
universellement admise par les folk-loristes, nous prouvait 
son impuissance à démontrer que le conte étudié fût ori- 
ginaire de l'Orient. Mais nous révélait-elle une autre 
patrie pour Ce conte ? Nous disait-elle :1l n’est pas né 
dans l’Inde, mais en ftalie, ou en Espagne ? 

Non : la méthode paraît stérile (Chapitre VIII), et ne le 
paraît pas seulement dans les quelques monographies que 
j'ai tentées. Depuis cinquante ans que les plus illustres 
savants s’obstinent à collectionner des variantes de contes 
pour les comparer, pour en chercher l’origine et le mode 
de propagation, l’immense majorité de leurs recherches 
n’aboutissent pas : si le conte étudié est conservé sous 
quelque forme orientale, ils se hâtent de le déclarer indien 
d’origine ; sinon, ils se confinent dans un inutile classe- 
ment logique des variantes, et s’abstiennent de toute con- 
clusion, ou même de toute conjecture. 

Or, pourquoi certains contes sont-ils réfractaires à ce 
genre de recherches ? 

La méthode qu’on y emploie paraît pourtant très sûre. 
Elle se résume en cette phrase, qui est de M. G. Paris : 
« Ï] faut de toute nécessité distinguer dans un conte entre 
les éléments qui le constituent réellement, et les traits qui 
n’y sont qu'accessoires, récents et fortuits *. » Dans un 
grand nombre de contes, le seul examen « des éléments 
qui constituent réellement le conte » résout la question 
d’origine ; l’inspection des « traits accessoires » résout la 
question du mode de propagation. | 

En effet, à examiner en certains contes les éléments 
« qui le constituent réellement », qui en forment l’orga- 


1. Revue critique du # décembre 1875. 


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INTRODUCTION 13 


nisme, on s’aperçoit qu'ils appartiennent nécessairement 
à une certaine race, à une certaine civilisation. Ils sup- 
posent des mœurs, des croyances spéciales ; ils ne peuvent 
convenir qu'à un groupe d'hommes très déterminé. On 
peut les définir des contes ethniques. On constitue ainsi 
des groupes de contes celtiques, germaniques ; chrétiens, 
musulmans ; médiévaux, modernes. Il est tel conte de la 
Table Ronde que nous rapportons avec assurance à l’Ar- 
morique ou au pays de Gailes, même si nous n’en possé- 
dons aucune forme bretonne, ni galloise. 

En second lieu, la comparaison des traits accessoires 
des différentes versions peut nous renseigner sur la pro- 
pagation du conte. Ils sont en effet, souvent, les témoins 
des adaptations nécessaires que le conte a dû subir pour 
passer de sa patrie à des groupes d'hommes voisins, plus 
ou moins différents, incapables de l’accepter sans le 
modifier. 

On sait combien cette méthode est féconde pour l’étude 
des légendes épiques et hagiographiques. Elle l’est aussi 
pour déterminer l’évolution d’un grand nombre de contes, 
de ceux, par exemple, qui forment le noyau des romans 
de la Table Ronde. 

Le grand malheur a été de croire, depuis cinquante 
ans, que ces mêmes procédés pouvaient s’appliquer à des 
contes quelconques. On parvenait à établir l’origine de la 
légende d'Arthur : pourquoi pas celle de la Matrone 
d'Éphèse ? On pouvait étudier l’histoire de Renart : pour- 
quoi pas celle d’une fable quelconque ? On pouvait recons- 
tituer l’histoire poétique de Garin de Monglane ou de 
saint Brandan : pourquoi pas celle du Petit Poucet ? Pour- 
quoi les contes populaires les plus aimés, les plus répan- 
dus, seraient-ils précisément ceux dont il est interdit de 
déterminer l’origine ct les migrations ? 


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14 LES FABLIAUX 


La raison en est simple, pourtant. 

La méthode est bonne pour les contes ethniques, parce 
qu’elle se résume à marquer quelle limitation les données 
sentimentales, morales, merveilleuses de la légende Jui 
imposent dans l’espace et dans le temps ; à étudier à quels 
hommes elle convient exclusivement ; au prix de quelles 
transformations elle peut convenir à des hommes diffé- 
rents de ses premiers inventeurs. 

Mais l'immense majorité des contes populaires, presque 
tous les fabliaux, presque toutes les fables, presque tous 
les contes de fées échappent, par leur nature, à toute limi- 
tation. 

Les éléments « qui les constituent réellzment » reposent 
soit, dans la plupart des fabliaux et des fables, sur des 
données morales si générales qu’elles peuvent également 
être admises de tout homme, en un temps quelconque ; 
soit, dans la plupart des contes de fées, sur un merveilleux 
si peu caractérisé qu’il ne choque aucune croyance, et 
peut être indifféremment accepté, à titre de simple fan- 
taisie amusante, par un bouddhiste, un chrétien, un mu- 
sulman, un fétichiste. 

De là, leur double don d’ubiquité et de pérennité. De 
là, par conséquence immédiate, l'impossibilité de rien 
savoir de leur origine, ni de leur mode de propagation. Ils 
n’ont rien d’ethnique : comment les attribuer à tel peuple 
créateur ? — Îls ne sont caractéristiques d’aucune civili- 
sation : comment les localiser ? — d’aucun temps : com- 
ment les dater ? 

On l’a voulu faire pourtant ; de là, ces vaines comparai- 
sons de versions, si souvent tentées avant nous et par nous, 
et dont le lecteur trouvera plus loin des exemples signifi- 
catifs ; — de là, ces bizarres constructions purement 
logiques, fondées sur la similitude de traits accessoires 


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INTRODUCTION 45 


indifférents ; — de là, cette histoire étrange de chaque 
conte, histoire sans dates et sans géographie, soustraite aux 
catégories de l’espace et du temps ; ces généalogies où une 
forme du xix® siècle apparaît comme l’ancêtre d’une forme 
de l'Égypte ancienne ; ces groupements de versions qui 
associent en une seule famille, sans que jamais on sache 
pourquoi, ici un conte breton et un récit kalmouk, là un 
narrateur arabe et un novelliste italien. 

La question de l’origine et de la propagation des contes 
paraît donc une question mal posée. Elle est soluble, elle 
est résolue déjà, souvent, quand il s’agit des contes 
ethniques. Pour les autres, qui forment l'immense majo- 
rité, il est impossible de savoir où, quand chacun d’eux 
est né, puisque, par définition, il peut être né en un 
heu, en un temps quelconques ; 1l est impossible de savoir 
davantage comment chacun d’eux s’est propagé, puisque, 
n’ayant à vaincre aucune résistance pour passer d’une 
civilisation à une autre, il vagabonde par le monde, sans 
connaître plus de règles fixes qu’une graine emportée par 
le vent. | 

Donc ce travail tend à une sorte de déplacement de la 
<çuestion. 

L'histoire ne nous permet pas de supposer qu’il ait 
existé un peuple privilégié, ayant reçu la mission d’inventer 
les contes dont devait à perpétuité s'amuser l’humanité 
future. Elle nous montre, au contraire, que chaque peuple 
a créé ses contes, qui lui appartiennent : les Bretons, les 
Germains, les Slaves, les Indiens. Puisque chaque peuple 
a le pouvoir de créer des contes ethniques, il est naturel 
de supposer qu'il a pu aussi inventer des contes plus 
généraux, qui, étant très plaisants et très inoffensifs en 
leurs données, voyagent indifféremment de pays en pays. 

Îl faut donc conclure à la polygenèse des contes. Il faut 


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16 LES FABLIAUX 


renoncer à ces stériles comparaisons de versions, qui pré- 
tendent découvrir.des lois de propagation, à jamais indé- 
couvrables : car elles n’existent pas. Ïl faut abandonner 
ces vains classements qui se fondent sur la similitude en 
des pays divers de certains traits forcément insignifiants 
(par le fait même qu'ils réapparaissent en des pays divers 

— et qui négligent les éléments locaux, différentiels, non 
voyageurs, de ces récits, — les seuls intéressants. 

Ces mêmes contes non ethniques, indifférents si on les 
considère en leurs données organiques, patrimoine banal 
de tous les peuples, revêtent dans chaque civilisation, 
presque dans chaque village, une forme diverse. Sous ce 
costume local, ils sont les citoyens de tel ou tel pays : ils 
deviennent, à leur tour, des contes ethniques. 

Sous cette forme, les contes de fées n’impliquent pas 
seulement ce merveilleux banal, qui, seul, vagabonde du 
Japon à la Basse-Bretagne ; mais ils retiennent, en des 
parties non transmissibles de peuple à peuple, le souvenir 
de mœurs locales parfois très anciennes, de conceptions 
surnaturelles abolies, et par là fournissent des matériaux 
précieux aux anthropologistes, aux mythologues : le 
champ reste ouvert à l’ingénieuse Mélusine. 

Pareillement, les mêmes contes à rire indifférents sous 
leur forme organique, immuable, commune à Rutebeuf, 
aux Mille et une Nuits, à Chaucer, à Boccace, deviennent 
des témoins précieux, chez Rutebeuf, des mœurs du 
x siècle français ; dans les Mille et une Nuits, de l’ima- 
gination arabe ; chez Chaucer, du xrv® siècle anglais ; chez 
Boccace, de la première renaissance italienne. — C’est 
ce qu’essaye de, montrer, par l’exemple des fabliaux, la 
seconde partie de ce livre. 


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INTRODUCTION 17 


Qu'il me soit permis de prévoir ici, en quelques mots, 
deux critiques. 

D'abord, on peut dire que, si l’on supprimait de ce tra- 
vail tout ce qui n’est pas l’étude des fabliaux, on l’abrège- 
rait de moitié. Je l’accorde ; mais c’est trop peu dire : qui 
ferait cette suppression ne le réduirait pas seulement de. 
moitié ; 1] le réduirait à néant. — Nous nous trouvions en 
présence d’une théorie de l’origine des fabliaux, qui les 
faisait venir de l’Inde. S’appuyait-elle sur des arguments 
tirés de l’examen des seuls fabliaux ? Non, mais sur des 
séries de considérations historiques et sur une méthode 
comparative d’où elle concluait à l’origine orientale des 
fabliaux et d’autres groupes de contes, indistinctement. 
Si elle se fût confinée dans le seul examen des contes à 
rire, elle ne compterait pas : il en serait de même de toute 
tentative de réfutation qui ne voudrait retenir de ses argu- 
ments que ceux qui concernent spécialement les fabliaux. 

Une autre critique plus grave est celle qu’on tirerait du 
caractère négatif en apparence de mes conclusions. Je me 
défends ailleurs * contre ce reproche de scepticisme et 
d’agnosticisme. Le premier alchimiste qui a soutenu 
l'impossibilité de découvrir la pierre philosophale n’était 
pas un sceptique, mais un croyant. On peut me dire, 
pourtant : à la fin de votre longue discussion, il n’y a rien 
de fait, rien, qu’une théorie ruinée, si tant est qu’elle le 
soit. 

Si elle ne l’est pas, si elle triomphe de nos fables 
attaques, cette discussion n’aura pourtant pas été inutile. 


1. V. le chapitre VIII. 


BÉDIER, — Les Fabliaur. 


to 


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18 LES FABLIAUX 


Toute critique de méthodes est chose bonne ; car il arrive 
souvent que les partisans d'un système, trop convaincus 
de l'évidence de leurs principes, n’aient pas conscience 
qu’ils ont négligé de les rendre également clairs pour tous. 
Inondés de la lumière qu'ils en reçoivent, ils oublient que 
des esprits sincères (et non nécessairement aveugles} 
vivent, un peu par leur faute, dans une zone moins plei- 
nement éclairée. Il est bon que ceux-là demandent plus de 
lumière, même s'ils la demandent en la niant téméraire- 
ment. De là le sens profond de cette parole : « I faut qu'il 
y ait des hérésies. » Si nos critiques sont démontrées 
fausses, la démonstration de leur fausseté fortifiera, pour 
le plus grand bien de la science, les théories mêmes que 
nous avons combattues. 

Si, au contraire, nos critiques sont fondées en fait et en 
raison, qu’on veuille bien songer, avant de nous repro- 
cher le caractère en apparence négatif de nos conclusions, 
à la place que tient tout système faux, aux théories voi- 
sines qu’il comprime, au nombre de travailleurs qu'il 
immobilise pour un travail stérile. 

Combien d’esprits restent aujourd’hui défiants à l'égard 
des recherches de MM. Lang et Gaidoz, et de toute tenta- 
tive folk-loriste, de peur de s’exposer à la déconvenue 
comique qui consisterait à prendre pour des survivances 
de mœurs primitives, pour des détritus des conceptions 
les plus antiques de nos races, les imaginations de quelque 
prédicant bouddhiste ! 

S'il est vrai que la science des traditions populaires 
doive être débarrassée de l’obsédant problème de l’origine 
des contes, les savants qui s'occupent de novellistique 
cesseront de croire que toute leur tâche doive consister à 
étudier, à propos de Chaucer, le (ukasaptati ; à faire 
défiler inutilement sous nos yeux, à propos de La Fon- 


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INTRODUCTION 19 


taine, tous les conteurs passés, convoqués des points les 
plus opposés de la terre, du midi au septentrion et de 
l’orient au couchant. 

Quelle aurait été la seconde partie de ce livre si nous 
avions admis la théorie indianiste ? Considérant lesfabliaux 
comme une matière non proprement française, mais étran- 
gère, 1l aurait fallu étudier comment l'imagination orien- 
tale s’était réfractée dans l’esprit de nos trouvères. Là 
aurait dù être l'effort du travail : mais, si l'hypothèse 
orientaliste est vaine, cette recherche eût porté à faux. Si 
nous avions admis que les contes orientaux se sont trans- 
formés en fabliaux, les fabliaux en farces françaises d’une 
part, d’autre part en nouvelles italiennes, nous aurions 
dû étudier les transformations que les novellistes italiens 
ou les auteurs comiques du xv® siècle ont fait subir à leurs 
modèles supposés. Or notre conception de l’origine des 
fabliaux écartait les recherches de ce genre : les auteurs 
de farces françaises et les novellistes italiens ont pris 
leurs sujets non dans les fabliaux que, sauf Boccace peut- 
être, ils ignoraient aussi bien que Ptolémée ignorait 
l'existence de l'Amérique, mais dans la tradition orale. 
Fabliaux, farces, nouvelles italiennes ne sont que les actz 
dents littéraires de l’incessante vie populaire des contes. 
Îl est peut-être utile de comparer entre elles ces diverses 
manifestations littéraires (v. notre chapitre [X). Mais il 
est permis aussi de considérer les fabliaux comme des 
œuvres non pas adoptives, mais exclusivement françaises ; 
et de même les nouvelles de Sercambi ou de Bandello, 
sans se préoccuper de leurs sources, comme des œuvres 
exclusivement italiennes. —- Cette conception est fausse 
peut-être, — négative, non pas. 


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20 LES FABLIAUX 


* 
FF + 


Quels traitscommuns nous révèle l’analyse des fabliaux ? 
Quelle est la portée de l'esprit gaulois, fait de gaieté facile, 
libre jusqu’au cynisme, réaliste sans amértuie, optimiste 
au contraire, rarement satirique ? Ou bien, quand il est 
satirique, quelle autorité les auteurs de fabliaux ont-ils 
pour mener le convicium saecul, quelle est la valeur de 
leurs railleries contre les femmes, le clergé, les chevaliers, 
les bourgeois ? (Chapitre X.) 

Quels sont les procédés de composition et de style de 
nos trouvères dans les fabliaux ? (Chapitre XI.) 

Comment l'esprit des fabliaux naît et se développe au 
cours du x11e siècle, en même temps que la bourgeoisie 
des communes affranchies, par elle et pour elle ; comment 
il représente l’une des faces de la littérature du moyen 
âge, et forme avec l'esprit chevaleresque le plus saisissant 
des contrastes. (Chapitre XII.) 

Comment, pourtant, le goût des fablhiaux et de la htté- 
rature apparentée se répand dans les plus hautes classes, 
si bien que nous constatons une étrange promiscuité des 
genres les plus nobles et les plus bas, des publics les plus 
aristocratiques et les plus grossiers. (Chapitre XIÏL.) 

Que peut-on savoir des auteurs de fabliaux ? et com- 
ment la place qui leur fut faite dans la société du temps 
rend compte de cette confusion des publics et des genres, 
explique que les jongleurs soient à la fois les porteurs des 
plus héroïques, des plus idéalistes poèmes, et des plus 
ordes vilenies. (Chapitre XIV.) Quelle est, en résumé, 
l'évolution du genre littéraire des fabliaux ? Pourquoi 
vient-1il à dépérir et s’éteint-il au début du xiv® siècle ? 
(Chapitre XV.) 


Telles sont les principales questions que pose notre 


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INTRODUCTION 21 


seconde partie. Nous ne faisons que les indiquer, par ce 
bref sommaire : non que nous les tenions pour secon- 
daires et accessoires, mais comme elles sont moins expo- 
sées à la controverse que les précédentes, il nous a paru 
moins utile de marquer ici par avance nos positions. Le 
lecteur, s’il est plus curieux de connaître nos jugements 
par leur dispositif que par leurs considérants, pourra se 
reporter à notre conclusion, où nous les résumons. 

Mais on peut dire qu’il y a ici, réunis par un lien factice, 
deux livres en un : le premier qui serait d’un apprenti 
folk-loriste, le second d’un apprenti romaniste. 

Nous croyons pourtant que l’unité de ce travail n’est 
pas seulement dans son titre : Les fabhaux. Elle est tout 
entière dans cette proposition : l’étude d’un groupe de 
contes populaires quelconque, vaine si on tente de les 
suivre de migration en migration jusqu’à leur indécou- 
vrable patrie, peut être féconde si on les considère sous 
la forme que leur a donnée telle ou telle civilisation. — 
Notre première partie propose et définit la méthode ; la 
seconde tente de l’appliquer. Elle est dans les nécessités 
du sujet ; et, si nous n’avions choisi les fabliaux, comme 
exemple nécessaire, il nous aurait fallu traiter d’un autre 
groupe quelconque de contes, soit des nouvelles de Stra- 
parole ou de Sacchetti, soit d’un autre recueil de contes 
populaires modernes, breton ou lorrain. 


Celui qui écrit ces lignes doit à M. Gaston Paris plus qu'il 
ne saurait dire. Il y a sept ans, parmi les discipl:s qui entuu- 
raient sa chaire, M. Gaston Paris distinguait le plus jeune, 
le plus an »nyme, encore sur les bancs de l’École normale. 


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22 LES FABLIAUX 


I lPadmettait, sans lui faire subir le stage ordinaire des néo- 
phytes, à ces conférences du dimanche dont nul de ses 
anciens élèves ne perd jamais le souvenir ; il ouvrait sa 
Romania au premier travail de ce débutant. Quelques mois 
plus tard, par une inexplicable faveur, chaque semaine, à 
jour fixe,il l’appelaït chez lui ; et pendant une année,le pro- 
fesseur de l’École des Hautes Études et du Collège de 
France donna à l’étudiant d’inoubliables leçons privées, en 
sorte que celui-ci n’apprit pas les éléments des méthodes 
de la philologie romane dans des manuels, mais à leur 
source la plus pure, dans le commerce du noble esprit qui 
les avait fondées ou précisées. L’année suivante, le même 
élève fut envoyé, grâce à lui, en Allemagne ; des lettres 
d'introduction de M. G. Paris auprès des savants d’outre- 
Rhin l’y avaient précédé, et M. Hermann Suchier, de l’Uni- 
versité de Halle, lui accordait, entre autres, un appui pré- 
cieux. — Depuis, à Paris, plus tard dans l’Université 
suisse où son élève eut l'honneur d’enseigner, de près 
comme de loin, par ses lettres comme par ses entretiens, 
soit que M. G. Paris lui ouvrît sa bibliothèque de folk-lore, 
soit qu’il accordât à l’une de ses publications un encou- 
rageant compte rendu, soit qu’il ait fait admettre le pré- 
sent livre dans la Bibliothèque de l’École des Hautes 
Études, partout, sous des formes ingénieuses et multiples, 
toujours présente, s’est étendue sur son travail et sur sa 
vie privée la chère bienveillance de son maître. 

Rappeler 1c1 ces choses, c’est un devoir aimé. C’est un 
péril aussi ; car le lecteur de ce livre verra trop clairement 
que cette confiance aurait pu être placée sur un plus 
digne, et qu’un autre, s’il avait rencontré au début de sa 
carrière un aussi puissant patronage intellectuel, en eût 
mieux profité. Je n’ai su reconnaître tant de bienfaits que 
par une infinie affection et par beaucoup de travail. 


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INTRODUCTION 23 


Par une qualité, du moins, les disciples de M. G. Paris 
m’'avoueront pour l’un des leurs. 

Il se trouve que ce travail sur les fabliaux, que M.G.Paris 
a de plus ou moins près dirigé, contredit certaines idées 
qu’il a soutenues. Cette théorie orientaliste que j’attaque, 
il ne l’a pas acceptée dans ses prétentions excessives ; 
mais dans la limite où elle est en effet vraisemblable, il la 
croit vraie. L'étude des faits m’a conduit à des conclusions 
-contraires, Je sens combien elles sont téméraires, se 
heurtant à une si redoutable autorité. Je ne les exprime 
pas sans tremblement : je les exprime pourtant. 

Par là du moins, M. G. Paris me reconnaîtra comme de 
son école. Parmi ceux qui la forment, il n’en est pas un 
qui soit à son égard comme le famulus passif du docteur 
Faust. Tous ont appris de lui la recherche scrupuleuse et 
patiente, mais indépendante et brave, du vrai ; la soumis- 
sion du travailleur, non à un principe extérieur d’autorité, 
mais aux faits, et aux conséquences qu’il en voit découler ; 
la défiance de soi, la prudence à conclure, mais aussi, 
quand il croit que les faits ont parlé, l'honnêteté qui 
s’applique à redire ce qu’ils ont dit. Tous ont retenu de 
lui ces paroles élevées : « Je professe absolument et sans 
réserve cette doctrine que la science n’a d’autre objet que 
la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci 
des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou 
heureuses,que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. 
Celui qui se permet, dans les faits qu’il étudie, dans les 
conclusions qu'il en tire, la plus petite dissimulation, 
l’altération la plus légère, n’est pas digne d’avoir sa place 
dans le grand laboratoire où la probité est un titre d’ad- 
mission plus indispensable que l’habileté. » 


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LES FABLIAUX 


CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 


QU'EST-CE QU'UN FABLIAU ? — DÉNOMBREMENT, 
RÉPARTITION CHRONOLOGIQUE ET GÉOGRAPHIQUE 
DES FABLIAUX. 


I. La forme du mot : fabliau ou fableau ? 

II. Définition du genre : Les fabliaux sont des contes à rire en vers: 
dénombrement de nos contes fondé sur cette définition : leur oppo- 
sition aux autres genres narratifs du moyen âge, lais, dits, romans, 
etc. 

III. Qu'il s’est perdu beaucoup de fabliaux ; mais ceux qui nous sont parve- 
nus représentent suffisamment le genre. 

IV. Dates entre lesquelles ont fleuri les fabliaux : 1159-1340. 

V. Essai de répartition géographique : que les fabliaux paraissent avoir 
surtout fleuri dans la région picarde. 


I 


En intitulant ce livre Les Fabliaux, je ne me dissimule pas 
l'excès de ma témérité’. Toute la jeune école romaniste dit 
fableau, comme elle dit trouveur. Quiconque ose écrire encore 
fabliau, trouvère, fait œuvre de réaction. Il est un profane, un 
schismatique tout au moins. | 

Certes, la seule forme française du mot est, en effet, fableau : 
cela n’est point discutable. Le représentant d’un diminutif de 
fabula (fabula + ellus) doit donner fableau, comme bellus donne 
beau *. 


1. Elle m'a déjà été reprochée par le savant M. A. Tobler, dans l’Archiv 
de Herrig, t. LXXXVII, p. 441. 

2. On sait comment se sont comportés tous les mots analogues : e devant 
U + s a dégagé un a parasite (beals) ; LL s'est réduite à 1, et devant une con- 
sonne, l s’est vocalisée (beaus). On déclinait donc en vieux français : 

Sing. sujet : h fableaus Pluriel. sujet : li fablel 
rég. : le fablel rég. : les fableaus. 


. ; « . A 1 
La forme du pluriel a réagi sur le singulier : le fableau. 


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26 LES FABLIAUX 


D'où vient donc la forme fabliau ? Elle appartient aux dialectes 
du Nord-Est *. Les savants des derniers siècles, le président Fau- 
chet, le comte de Caylus, ont trouvé. cette forme dans des manu- 
scrits picards et l’ont adoptée, sans se douter qu’elle fût dialec- 
tale. Leur erreur, déplorable, s’est perpétuée jusqu’à nos jours. 
Nous ne devrions pas plus dire fabliau que nous ne disons : biau, 
châtiau, tabliau. Fabliau est un provincialisme. 

Les défenseurs de fableau ont donc pour eux la phonétique et 
la logique, comme tous les puristes. Mais ils ont contre eux, pré- 
cisément, d’être des puristes. Nous pouvons déplorer qu’une 
forme inexacte ait ainsi fait fortune. Nous pouvons regretter 
d’être venus trop tard dans un monde trop vieux, et qui, depuis 
les temps lointains du président Claude Fauchet* et de Huet, 
évêque d’Avranches*, dit fabliau ; — ou trop tôt, dans un monde 
trop jeune, qui ne dit pas encore fableau. Mais ceux qui sou- 
tiennent fableau ne doivent pas se dissimuler que, s'ils méritent 
peut-être la reconnaissance future de nos petits-neveux, ils 
affrontent assurément l’imperceptible sourire de nos contempo- 
rains. J’avoue n’avoir pas ce courage, pour défendre 1 une cause 
si indifférente. 

Il y a, d’ailleurs, ici, outre cette question de bon goût, une 
menue question de principe. Avons-nous donc le droit de réfor- 
mer les mots mal constitués de netre langue ? Il nous déplait de 
dire trouvère; alors que nous Be disons pas emperere ; mais nous 
ne sommes pas plus autorisés à dire trouveur que sereur, au 
lieu de sœur. De même pour notre mot : les anciens érudits l'ont 
pris à des manuscrits picards et n’ont pas eu tout à fait tort : la 
forme fabliau est en effet plus fréquente dans les manuscrits que 
sa concurrente, parce que la Picardie est la province qui parait 
avoir le plus richement développé ce genre, et il est juste, en un 
sens, que la forme du mot conserve pour nous la marque de ce 


1. Fabliaus était un dissyllabe : (Cis fabliaus aus maris promet... MR, 
III, 57). — (Par les initiales MR, je désigne l'édition des fabliaux de MM. de 
Montaiglon et Raynaud), 

2. « Nos trouverres…. alloyent par les cours resjouir les princes, meslant 
quelquefois. des fabliaux : qui estoient comptes faicts. a plaisir. » Fauchet, 
Œuvres, 1610, fo 551, r0, 

3. Huet, Traité de l'origine des romans, p. 459 de l'édition de 1711 : « Les 
jongleurs et les trouverres coururent la France, débitant leurs romans et 
Jabliaux. » 


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LA FORME DU MOT : FABLIAU OU FABLEAU ? 27 


fait Httéraire. — Vous dites que nous devons parler français en 
français, et non picard ? Mais il est aussi illogique de parler 
aujourd’hui vieux-français que vieux-picard ; si nous voulons 
parler français, ne disons ni fabliau ni fableau, mais conte à 
rire; de même, ne disons ni trouvère ni érouveur, Mais poële. 
Qu'est-ce donc, d’ailleurs, parler français, sinon suivre l’usage du 
grand nombre, quand il est approuvé par nos écrivains ? Les 
savants ont le droit, entre eux, de refaire un mot technique, un 
mot d’érudits, non connu du public, et qui ne fasse point partie 
du trésor commun de notre vocabulaire. Mais il n’en va pas ainsi 
pour le mot fabliau. Pas un lettré qui ne le connaisse ; pas un 
écrivain de notre siècle qui nel’ait employé. C’est sous cette forme 
‘ qu’on le connaît à l’étranger, et sous cette forme que Victor Hugo 
lui a fait l'honneur d’une rime : 


Ici, sous chaque porte, 
S’assied le fabliau, 
Nain du foyer qui porte 
Perruque in-folio !.… 


C'est donc l’un de ces mille et un mots à moitié réguliers dont 
toute langue foisonne, et contre lesquels il sied mal de se dresser 
en réformateurs. Telles, les expressions consacrées : l’esprit 
gaulois, le style gothique. Si impropres soient-elles, on ne peut 
s'en passer sans quelque gêne, partant sans quelque pédantisme. 
J'aime mieux Philippe le Bel que Philippe le Beau, Montaigne 
que Montagne, et je ne cesserai de prononcer violoncelle à la 
française que lorsque j'aurai entendu prononcer à l'italienne le 
mot vermicelle. Employer la forme fabliau, ce n’est pas, dites- 


1. Chansons des rues et des bois. Fuite en Sologne. — Comparez Condorcet, 
Tableau des progrès de l'esprit humain, éd. de l'an III, p. 168 : « Les recueils 
de nos fabliaux sont pleins de traits qui rappellent la liberté de pensée. »; 
— Th. de Banville, Idylles prussiennes, éd. Lemerre, p. 144 ; — Michelet, 
Hist. de France, 1. I], p. 62 (la na veté de nos fabliaux) ; t. IT, p. 63 (la seine 
‘des fabliaux) ; — Taine, Histoire de la litt. anglaise, t. 1, p. 97 (Prenez un 
fabliau méme dramatique) ; — Daudet, Leitres de mon moulin : « Je trouve 
un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abrégeant un 
peu... v,etc., etc. — En Angleterre, c'est sous ce titre que nos contes ont 
été traduits (Way, Fabliaur or tales, 1815, 3 vol, in-80), — En Allemagne : 
« Vergleicht man die afz. fabliaur mit den arabischen Mæhrchen.…. » (Schle- 
gel, Geschichie der alien und neuen Literatur, 1812, Œuvres complètes, Vicune, 
1846, t. I, p. 225). Ete., ete. 


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28 LES FABLIAUX 


vous, parler français ? Parler sans affectation,c’est pourtant,déjà, 
parler français. 

Mais, plus que le mot, la chose importe. Sur quels poèmes les 
hommes du moyen âge appliquaient-ils cette étiquette, fableau ou 
jabliau ? Il faut fonder notre étude sur une exacte définition. — 
Les fabliaux conservés représentent-ils suffisamment le genre ? 
— Comment sont-ils répartis dans le temps ? dans l’espace ? 

Ce sont là les prolégomènes nécessaires de notre sujet. 


IT 


Qu'est-ce qu’un fabliau ? 

La notion n’en est pas très constante en dehors du cercle des 
purs médiévistes, et plus d’un lecteur, — et des plus lettrés, — 
attiré par le titre de ce livre, sera déçu, peut-être, à l'ouvrir. Il 
attend que je le ravisse au sein du beau monde romantique : car, 
dans l’usage courant de la langue, fabliau se dit de toute légende 
du moyen âge, gracieuse ou terrible, fantastique, plaisante ou 
sentimentale. Michelet, notamment, lui attribue sans cesse cette 
très générale acception. Cet abus du mot est ancien, puisqu'il 
remonte au président Claude Fauchet, qui écrivait en 1581. 
Depuis, les éditeurs successifs des poèmes du moyen âge l’ont 
accrédité : Barbazan en 1756*, Legrand d’Aussy en 1779 et en 
1789*, Méon en 1808 * et 1824‘, Jubinal en 1839 et 1842°, ont 
réuni pêle-mêle, sous le même titre générique de Fabliaux, les 
poèmes les plus hétéroclites. « Miracles et contes dévots, chro- 
niques historiques rimées, lais, petits romans d’aventure, débats, 


1. Fabliaux et contes des poètes françois des XIIe, XIIIe, XIVe et 
XV® siècles, tirés des meilleurs auteurs [par Barbazan], (3 vol., Paris, 1756). 

2. Fabliaux ou contes du XIIe et du XITI® siècle, traduits ou extraits d’après 
divers manuscrits du tems. avec des notes historiques et critiques. Paris, 4 vol., 
1779. Le quatrième est intitulé : Contes dévots, fables et romans anciens 
pour servir de suite aux fabliaux, par M. Legrand. 

3. Fabliaux et contes des poëtes françois des XI°, XIIe, XIIIe, XIVe et 
XVe siècles. p. p. Barbazan. Nouvelle édition augmentée et revue sur les ma- 
nuscrüts de la B. impériale, par M. Méon, 1808, 4 vol. 

4. Nouveau recueil de fabliaux et contes inédits des poètes français des XIIe, 
XIIIe, XIVe et XVe s., p. p. par M. Méon, 2 vol., Paris, 1823. 

5. Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux et autres pièces inédites des 
XIIIe, XIVe et XV® siècles, pour faire suite aux collections de Legrand 
d’Aussy, Barbazan et Méon, par A. Jubinal, 1839 (1er vol.) et 1842 (2e vol.). 


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DÉFINITION DU GENRE 29 


dits, pièces morales, tout ce qui se rencontrait d’ancien et de 
curieux sans être long a été publié par eux au hasard et en 
masse ?. » 

Dès que les critiques ont commencé à se débrouiller parmi les 
œuvres du moyen âge, ils ont pris garde que les poètes d'alors 
entendaient par fabliau non pas indistinctement toute légende, 
mais un genre littéraire très déterminé. Les définitions se sont 
donc précisées, depuis la magistrale étude de J.-V. Le Clerc, 
jusqu’à la belle édition de MM. A. de Montaiglon et G. Ray- 
naud”. — Comme ceux-ci se proposaient de publier tous les 
fabliaux et rien que des fabliaux, ils se soucièrent de fonder leur 
labeur sur une définition qui convint à tout le défini et au seul 
défini. Leur concept du mot et de la chose, encore assez incertain 
et flottant dans leurs premiers volumes, se précise dans les quatre 
derniers, où l’on ne trouve, en effet, sauf quelques cas douteux, 
que des fabliaux. Ÿ trouve-t-on tous les fabliaux ? Oui, sauf de 
rares exceptions. Les quelques observations qui suivent — non 
plus que la dissertation spéciale de M. O. Pilz Sur le sens du 
mot fablel ‘ — n’ajouteront donc rien à une définition acquise 
par nos devanciers, et d’ailleurs facile à donner. Elles ne chan- 
geront pas la physionomie de leur collection, mais en supprime- 
ront quelques numéros, pour les remplacer par quelques autres. 

L'erreur de la langue générale contemporaine qui entend par 
fabliau à peu près toute légende du moyen âge et l'embarras des 
romanistes pour déterminer exactement le sens ancien du mot 
sont deux effets d’une même cause, à savoir : que les trouvères 
eux-mêmes en ont fait parfois un emploi indiscret et vague. Phé- 
nomène trop naturel en un temps qui, d’une part, ne se souciait 
guère de composer des poétiques et, qui, d’ailleurs, ne disposait. 
que d’un choix de termes assez restreint, fable, lai, dit, roman, 
jabliau, miracle, pour désigner de nombreuses variétés de 


1. À. de Montaiglon, Recueil des Fabliaur, avant-propos, p. 9. 

2. Histoire littéraire de la France, t. XXIII. 

3. Recueil général et complet des fabliaur des XIIIe et XIV® siècles, 
imprimés ou inédits, publié d'après les manuscrits par Ana'ole de Moniai- 
glon et (à partir du t. 11) par Gaston Raynaud. Paris, Jouaust, 6 vol. in-8° 
(1872, 1876, 1878, 1880, 1883, 1890). 

4. Beitræge zur Kenninis der alifz. Fabliaur. 1. Die Bedeutung des Wortes 
Fablel. Diss. de Marbourg, par Oscar Pilz, Stettin, 1889. 


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30 LES FABLIAUX 


poèmes narratifs. De plus, tous ces genres se développent sou- 
dain, concurremment, vers le milieu du xu® siècle. Ils germent 
pêle-mêle, s'organisent, puis se différencient ; mais, avant qu’ils 
aient pris claire conscience d'eux-mêmes, ils se confondent dans 
une sorte d’indétermination. Tout genre connaît, à sa naissance, 
de pareilles hésitations. Qu’on se rappelle, par exemple, l’em- 
barras des poètes du règne de Louis XIII pour distinguer, par 
des mots divers, les différents genres dramatiques, à l’époque 
où Corneille n’appliquait pas encore les règles « parce qu'il ne 
savait pas qu'il y en eût », et où il intitulait pareillement tragi- 
comédies, Clütandre et le Cid. Ajoutez que le mot fabliau, qui, 
par étymologie, signifiait simplement court récit fictif, était né 
vague : d’où sa facilité à s’appliquer à des poèmes divers de ton 
et d'inspiration. 

Pourtant une tradition s'établit vite, qui affecta exclusive- 
ment le mot à des poèmes d’un genre très spécial. Il nous est 
aisé de discerner quels ils sont : si, en effet, sur les 300 fables 
environ que nous a léguées le moyen âge, 4 seulement portent 
le titre de fabliaur ; si, pareillement, 7 dits seulement sur 300 
sont qualifiés de fabliaux, c’est que cette étiquette est indûment 
appliquée à ces 4 fables, à ces 7 dits, et l’on doit les exclure d’un 
dénombrement des fabliaux *, Si, au contraire, cinquante poèmes 
portent ce nom, qui tous répondent à peu près au type du Vilain 
ire, c’est que tous les poèmes analogues doivent être appelés 
j'ibliaux. 

On arrive ainsi à cette simple définition : . 


Les fabliaux sont des contes à rire en vers. 


Elle est un peu étroite : elle ne convient pas à quelques rares 
poèmes, à certains, par exemple, qui sont plutôt des nouvelles 
sentimentalés, et que les trouvères nommaient pourtant des 
fabliaux. Mais, sous la réserve des quelques éclaircissements que 
voici, elle suffit. Elle nous rend possible cette tâche minutieuse 
ct nécessaire, qui est le dénombrement exact de notre collection 
de fabliaux. 


1. On trouvera dans le travail de M. Pilz la liste des poèmes qui ont 
usurpé ce titre au moyen âge : 3 fables ou # ; 2? débats ou batailles, 7 dits, 


le Songe d'Enfer de Raoul de Houdenc, le Fablel dou dieu d'Amours, etc. 


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DÉFINITION DU GENRE 3 


40 Les fabliaux', disons-nous d’abord, sont des conies. 

Ce qui les constitue essentiellement, c’est le récit. Il faut donc 
exclure tous les poèmes qui ne contiennent pas la moindre his- 
toriette, et, de ce chef, nous supprimerons de la collection de 
MM. de Montaiglon et Raynaud dix poèmes qui sont des satires, 
des lieux communs moraux, des éloges de corps de métier, des. 
tableaux de mœurs : toutes ces pièces rentrent dans la catégo- 
rie, assez mal définie, des dits“. Mais la limite est parfois indé- 
cise entre les dits et les fabliaux. Le Valet qui d’aise a malaise 
se met, par exemple, est-il un conte très faible ou un excéllent 
tableau de mœurs* ? L’un et l’autre. Il sera bon de respecter l'in- 
décision même des trouvères, .et de marquer, en acoueillant ce 
poème dans notre collection, comment les fabliaux peuvent con- 
finer à des genres divers. 

Les fabliaux sont des contes : ils étaient narrés et non chan- 
tés. Il faudra, par suite, supprimer de la collection Montaiglon la 
Châtelaine de Saint-Gilles‘, qui aurait mieux trouvé sa place 
parmi les chansons de mal mariées réunies par Bartsch*. 


1. On trouve, auprès des formes communes (fablel, fabliau, fableau\, les 
formes curieuses flabel, flablel. Exemples : se flabliaus puet veritez estre…. 
(Le Vilain de Bailleul) ; — un Flablel courtois et petit... (Le prestre qui 
abevete) ; — Dont le flablel je vous dirai. (Les trois aveugles) ; un flallel 
merveillous et cointe.. (Les Quatre Souhaits) ; un flabel qui n’est mie briés.. 
(Le Prêtre comporté). — Sur cette singulière mobilité de l’L, voy. W. Focrster, 
Jahrbuch f., rom. u. engl. Phil., N. F., 1, 286. 

2. Le mot dit, comme son sens étymologique le laisse prévoir, est e xtré- 
mement compréhensif. Aussi s’emploie-t-il comme synonyme non techuique 
de fabliau, en tant que le fabliau est une espèce du genre narratif. Les trou- 
vtres appellent communément leurs fabliaux des dits : 


Metre vueil m’entente et ma cure 
À fere un dit d'une aventure... 
Atunt ai mon fablel finé. 
(Les Braies du cordelier, IIL, 88.) 


Cf. III, 62, III, 89, etc. —- Tout fabliau est un dit ; mais la réciproque 
n'est pas vraie. Un poème sans récit est un dit et n’est pas un fabliau. C’est 
pourquoi nous effaçons de la liste de MM. de Montaiglon et Ray mul les dits 
dialogués des Troveors ribaus (1, 1) et de la Contregengle (II, 53) ; les dits 
des Marcheanz (II, 37) ; des Vins d'Ouan (IH, 41) : de l'Oustillèment au vilain 
(11, 43), des Estats du siecle (11, 54), du Faucon lanier (111, 66) ; de Grogrel et 
de Petit (111, 56) ; Une branche d'armes (11, 38), la patrenostre farste (11, 42). 

3. L'auteur du Valet qui d'aise a malaise se met appelle son poème un 
fabliau (v. 376). Mais M. Pilz (p. 21} lui refuse cette qualité. 

4, La Châtelaine de Suint- Gilles, MR, I, 11. 

5. V. Jeanroy, Les origines de la poésie lyrique en France, 1889, ch. IV. 


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32 - LES FABLIAUX 


Faut-il donc en exclure, pour la même raison, le Prêtre qui 
fut mis au lardier* ? Cette spirituelle piécette est rimée sous 
forme strophique, et le poète l’appelle lui-même « une chanson" ». 
Mais nous serions fort en peine de lui trouver sa place parmi des 
poèmes similaires, dans un genre lyrique quelconque. Au rebours 
de la Châtelaine de Saint-Gilles, elle ne rentre dans aucun groupe 
de chansons connu, mais procède, par contre, de la même inspi- 
ration que les fabliaux. — Accueillons-la donc comme l'unique 
spécimen d’une variété rare du genre : le fabliau chanté. Un 
jongleur s’est amusé à chanter sur sa vielle, peut-être sur un 
mode parodique et bouffon, un fabliau ; c’est une fantaisie qui a 
dû se renouveler plus d’une fois. 

Les fabliaux sont des contes: ce qui implique une certaine 
brièveté : le plus court a 18 vers” ; le plus long, près de 1.200. 
En général, ils comptent de 300 à 400 vers octosyllabiques. Par 
cette brièveté, ils s’opposent, dans la terminologie du xrr1® siècle, 
aux romans". Mais combien faut-il de vers pour qu’un long 
fabliau devienne un court roman, ou pour qu’un court roman 
devienne un long fabliau ? Comme il est malaisé d’en juger, les 
critiques disputent s’il faut dire le roman de Trubert ou le 
fabliau de Trubert. Pourtant, une différence plus interne sépare 
le fabliau du roman. Le fabliau n’a point, comme le roman, 
l'allure biographique. Il prend ses héros au début de l’unique 
aventure qui les met en scène et les abandonne au moment où cette 
aventure finit. Par là, il semble donc bien qu’il y ait quelque 
inexactitude à ranger Aicheut et Trubert parmi les fabliaux. 
Nous ftecevrons cependant ces poèmes dans notre liste, non 
comme des fabliaux proprement dits, mais comme les uniques 
représentants d’un sous-genre très voisin et plus prochement 
apparenté aux fabliaux qu’à tout autre genre. 


2° Les fabliaux sont des contes à rire. 
Comme tels, ils ont comme synonymes non techniques dans la 


1. Le Prestre au lardier, MR, II, 32. 

2. V. 167. 

3. MR, VI, 144. 

4. MR, IV, 99. 

5. À la fin du Prêtre comporté, qui est la plus longue pièce de la collec- 
tion Montaiglon, le ms. A appelle deux fois ce récit un roman, le ms. B, aux 
mêmes vers (1155-6), l’appelle deux fois un fablel. 


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DÉFINITION DU GENRE 33 


langue des jongleurs les mots : bourde, trufe, risée, gabet. Ils 
s’opposent aux miracles ou contes dévots, aux dis moraux, aux 
lais. — Ils s'opposent aux miracles, en ce qu'ils excluent tout 
élément religieux, aux dits moraux en ce que l'intention édi- 
fiante y est nulle ou subordonnée au rire, aux Lais en ce qu'ils 
répugnent à l’extrême sentimentalité et au surnaturel. 

. Mais, ici encore et surtout, la transition de chacun de ces 
genres aux fabliaux est presque insensible : tel poème est-il un 
fabliau ou un conte dévot ? Pour en décider, il faut y appliquer 
« l’esprit de finesse », et c’est pourquoi il sera sans doute toujours 
impossible de dresser une liste de fabliaux par laquelle on satis- 
fasse tout le monde et son critique. Mais, encore une fois, l’indé- 
cision même des trouvères est un fait littéraire qu’il faut respec- 
ter, et le souci d’une définition très précise ne doit pas nous por- 
ter à l’exclusivisme. 

D'abord, les fabliaux ne sont pas des contes dévots : c’est-à- 
dire qu’il faut éliminer de la collection Montaiglon-Raynaud, 
malgré leur forme semi-plaisante, les récits miraculeux de Mar- 
tin Hapart*' et du Vilain qui dona son ame au diable"; de même, 
de l’énumération de M. Gaston Paris”, la Cour de Paradis, cet 
étrange et charmant poème où les saints, les apôtres, les mar- 
tyrs, les veuves et les vierges dansent aux chansons. — Dans 
ces pièces, l'intention pieuse des poètes est évidente : ils seraient 
fort scandalisés de retrouver leurs édifiants poèmes en la compa- 
gnie des Braies au cordelier, et réclameraient de préférence le 
voisinage du Miracle de Théophile et de la Vie sainte Elysabel. 
— Ce n’est pas que la seule présence du bon Dieu et des saints 
dans les fabliaux les transforme aussitôt en légendes pieuses et, 
contrairement à l’opinion de M. Pilz, la plaisante aventure des 
Lecheors * figure fort bien dans la collection Raynaud auprès des 


4. MR, VI, 145. 

2. MR, VI, 141. 

3. La littérature française au moyen âge, $ 78. 

&. Recueil de Barbazan-Méon, t. II, p. 128-48. — De même, il ne convient 
pas de considérer comme un fabliau, ainsi que le voudrait M. G. Paris (loc. 
cit), le poème de Courtois d'Arras (Méon, t. 1}, cette page de l'Évangile spi- 
rituellement embourgeoisée. On peut voir, en cette excellente pièce, non pas 
un fabliau, mais peut-être, et malgré quelques vers narratifs intercalés soit 
par un copiste, soit par le meneur du jeu, un jeu dramatique et, sans doute, 
le plus ancien spécimen de notre théâtre comique. 

5. Pilz, p. 23; MR, III, 76. 

BÊDIER. — Les Fabliaus., 3 


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34 LES FABLIAUX 


oontes irrévérencieux de Saint Pierre et du Jongleur, des Quatre 
Souhatts saint Martin, et du Vüilain qui conquist Paradis par 


De même les fabliaux ne sont point des dits moraux ; mais ce 
n’est pas dire qu’ils doivent nécessairement être immoraux ; et, 
sans perdre leur caractère de contes plaisants, ils peuvent confi- 

. Der à ce genre voisin et distinct : tels sont les fabliaux de la 
\ Housse partie, de la Bourse pleine de sens, de la Folle largesse. 
En cas d’indécision, nous devons nous poser cette question : si 
le trouvère a voulu plutôt faire œuvre de conteur, ou de mora- 
liste ; s’il a été attiré vers son sujet par le conte, qui l’amusait, 
ou s’il a, au contraire, imaginé le conte pour la moralité. C’est 
ainsi que nous écarterons de notre collection le dit de la Dent”. 
— Le roi d'Angleterre et le Jongleur d'Ely est à la limite des 


deux genres. 
Enfin. les fabliaux qui sont des contes à rire, s'opposent aux 
lais, qui sont des légendes d'amour, souvent d’origine celtique et 


1. Le di de la Der (I, 12) est bien une pièce morale, et le petit apologue 
qu’il renferme n’a de valeur et d'agrément qu'autant que le poète en tire une 
moralité, qui, seule, lui importe. Je sais que ce petit conte du fère arracheur 
de dents peut vivre indépendant, sans aucune idée d'application morale. ‘1} 
est, par exemple, narré pour lui-même dans les Contes en vers de Félix Noga- 
ret, Paris, 1810, liv. VI, p. 108 : 

Dans un recueil chirurgical 
Composé par M. Abeille, 


Je trouve un moyen infernal 
D'arracher les dents à merveille... 


Voyez aussi Sacchetti, n° 166. — Mais notre liste de fabliaux s’allonge- 
rait démesurément si nous y faisions entrer tous les contes répétés acciden- 
tellement, occasionnellement, par les trouvères. On en relèverait dans les 
romans d'aventure, dans les chansons de geste, dans les vies de saints, par- 
tout. Ce serait la confusion des genres. Il est manifeste que la Dent appar- 
tient au genre très déterminé du dit moral. Il ressemble exactement aux 
autres poèmes de Huon Archevesque, surtout au dit de Larguece et de Debo- 
nairelé, où le forgeron de Neufbourg est remplacé par Jésus-Christ en 
croix. — V. l'intéressante monographie de M. A. Héron, Les dits de Hue 
Archevesque, Paris, 1885. — La question est j:lus malaiste pour le lai de 
lOiselet, que M. G. Paris range parmi les fabliaux dans son T'ableau de la 
Littér, fr. au m. âge, $ 77 (22 édition), tandis qu'il ne le mentionnait pras à 
cette place lors du 1€ tirage de ce même Tableau de la Litiér. fr.. et que, 
dans son exquise édition de cet exquis poème, il n'écrit pas une seule fois 
le mot fabliau. Il faut plutôt, je crois, ranger le lai de l’Oiselet parmi les 
apolorues, auprès du dit de l’'Unicorne et du Serpent ct d'autres potmes 
similaires, 


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DÉFINITION DU GENRE 35 


mêlées de surnaturel. Mais, dans la terminologie des jongleurs, 
les deux mots empiètent souvent l’un sur l’autre, et c’est ici sur- 
tout que le départ est délicat entre les genres. MM. de Montai- 
glon et Raynaud me paraissent avoir saisi la différence avec 
infiniment de justesse littéraire. 

D'abord, il est certains récits que Îles jongleurs appellent des 
lais : lai d’Aristote, lai de l'Épervier, lai da Cort mantel', lai 
d’Auberée*, et qui sont de simples contes à rire, mais narrés 
avec plus de finesse, de décence, de souci artistique. Pourquoi 
les jongleurs ne les appellent-ils pas des fabliaux ? Parce que le 
mot s’était sali à force de désigner tant de vilenies grivoises ; il 
leur répugnait de l’appliquer à leurs contes élégants, et le nom 
de Jai, qui avait pris un sens assez vague”, mais s’appliquait 
toujours à des poèmes de bon ton, leur convenait à merveille. 
Ces contes sont des fabliaux plus aristocratiques, des fabliaux 
pourtant. 

Mais il reste dans la eollection Montaiglon-Raynaud quelques 

contes plus élégants encore, le Chevalier qui recouvra l'amour 
‘ de sa dame, le Vair palefroi, Guillaume au faucon, les Trois 
chevaliers et le chainse. De ces quatre contes, Guillaume au fau- 
con est Île seul à qui le nom de conte à rire convienne encore 
vaguement ; mais il ne peut s’appliquer aucunement aux trois 
autres, notamment au conte du Chainse, qui est une légende 
d'amour. tragique. Exclurons-nous ces quatre contes de notre 
collection ? ou modifierons-nous, pour eux quatre, notre défini- 
tion du mot fabliau, un peu étroite ? Dirons-nous, par exemple, 
que les fabliaux sont des contes à rire en vers, et, parfcis, des 
nouvelles sentimentales ? Je crois qu'il est bon de retenir ccs 
rares contes sentimentaux, pour montrer que des transitions 


4. Bien entendu, si les fabliaux excluent le merveilleux, il ne s’agit pas du 
merveilleux-boufle, comme dans le Court manitel, le conte de l’Anneau 
magique (M R, III, 60), les Quatre Souhaüs, etc. Il conviendrait peut-être 
d'admettre aussi parmi les fabliaux le lai du Corn. 

2. D'après les mss. 4, C, d'Auberée. 

3. M. Pilz (p. 18) appelle fabliaux les lais d'Amours, du Conseil, de 
l'Ombre. C'est obseurcir plutôt qu'éclaircir l’idée de fabliau. V. notre édi- 
tion du Lai de l'Ombre, Fribourg, 1890, p. 8. — M. G. Paris dit fort bien, 
Romania, VII, 410 : « Le lai d'Amors n'a aucun rapport ni avec les lais ni 
avec les fabliaux. » On peut en dire autant du Conseil ct de l'Ombre, ct de 
bien d'autres pièces encore. 


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36 LES FABLIAUX 


insensibles nous mènent du fabliau au lài, de l’obscène conte de 
Jouglet au noble récit du Vair palefroi. 


30 Les fabliaux sont des contes à rire en vers. 


Le mot désigne toujours les contes, en tant qu’ils sont parve- 
nus à la forme littéraire, rimée par un poète. Par là, ils s'opposent 
aux mots conte, œuvre, fable, matière, aventure, qui désignent 
le sujet brut du conte. Le fabliau est l’œuvre d’art pour laquelle 
la matière, l'aventure, etc., ont fourni les matériaux. Un poète 
nous le dit, entre vingt autres : de même qu’on fait des notes les 
airs de musique, et des draps les chausses et les chaussons, de 


même 
Des fables fait on les fabliaus! 


On pourrait, dans ce vers, remplacer le mot fable par l’un 
quelconque des mots conte*, aventure”, matière , 


1. Des fables fait on les fabliaus 
Et des notes les sons noviaus, 
Et des materes les chansons, 
Et des dras cauces et cauchons : 
Por ce vos vuel dire et conter 
Un fabelet por deliter 
D'une fable que jou ol... 
(La vieille truande, V, 129.) 


Ces vers sont reproduits par le ms. D du fabliau du Chevalier qui faisait 
parler les muets, t. VI, p. 164. — Cf. ce vers : Qui que face rime ne fable... 

2. Conte. De même que dit, œuvre (1, 3 ; V, 120), exemple (1, 17 ; I, 18 ; 
E, 22 ; II, 30 ; II, 35 ; IV, 102 ; IV, 107 ; V, 112, v. 117), conte est un syno- 
nyme non technique de fabliau. Il signifie le récit brut : 


En cest fablel n'avra plus mis: 
Car atant en fine le conte. 
(IV, 106.) 
C£. I, 24 ; II, 14 ; II, 34 ; IV, 92 ; IV, 94 ; etc., etc. 
3. Aventure : 


Ma peine metrai et ma cure 

En raconter d’une aventure 

De sire Constant du Hamel. 

Or en escoutés le /ablel.. (IV, 108) 

. Faire un /ablel d'une aventure. (III, 88) 
. Seignor, se vous voulés atendre 

Et un seul petitet entendre, 

Tout en rime je vous metrai 

D'une arenture le fablel. (I, 2.) 


Cf. IL, 35 ; IV, 95 ; IV, 107, etc. 
k. Matière : 


Une matiere ci dirai 
D'un /ablel que vous conterai… 
CL, 4. — F'ariante : une aventure ci diral..) 


C£, IV, 89 ; V, 128 ; V, 130, ete. 


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LES FABLIAUX PERDUS 37 


On arrive ainsi à une détermination suffisamment nette du mot 
et de la chose : les fabliaux sont des contes à rire en vers! ; ils 
sont destinés à la récitation publique ; jamais, ou presque jamais, 
au chant ;ils confinent parfois soit au dit moral, mais l'intention 
plaisante y domine : soit à la légende sentimentale et chevale- 
resque, mais ils se passent toujours dans les limites du vraisem- 
blable et excluent tout surnaturel. 

On trouvera aux appendices la liste des contes que nous étu- 
dierons, en vertu de cette définition. Je propose d’adjoindre six 
fabliaux à la collection de MM. de Montaiglon et Raynaud, et 
d’en supprimer seize poèmes : les savants éditeurs seraient, 
j'imagine, disposés aujourd’hui à concéder la majeure partie de 
ces suppressions. Tel lecteur pourra ajouter cinq ou six contes, 
tel autre en supprimer cinq ou six autres. On le voit : le désac- 
cord ne pourrait porter que sur un nombre infime de contes. 


0 III 


La liste que nous dressons comprend, au total, 147 fabliaux. 
C'est peu pour représenter le genre. Mais nous en avons assuré- 
ment perdu un très grand nombre. | 

Pour se figurer l'importance de ce naufrage qu’on se rappelle 
l'histoire du recueil de farces dit du British Museum". Dans un 
grenier de Berlin, vers 1840, on a retrouvé un vieux volume 


Comparez encore ce passage : 


Or reviendrai a mon tretié 
D'une arenture qu'emprise ai, 
Dont la matiere mout prisai 
Quant je oi la nouvelle ofe, 
Qui bien doit estre desploïe 
Et dite par rime et retraite. 
(F, 137, v. 38.) 

Une fois « retraite par rime », l'aventure qui a fourni cette matière devient 
un /abliau. 

1. Mais ils ne sont pas, comme le voudrait M. Pilz, fous les contes à rire 
en vers. I] faut considérer à part les contes à rire des grands recueils traduits 
de langues orientales, le Chastiement d'un père à son fils, le Roman des sept 
sages, etc., et ceux des recueils de fables de Marie de France, des Ysopets, 
etc. Destinés à la lecture plutôt qu'à la récitation, distincts. des.fabliaux 
par leur origine littéraire, sayante, ct par d'autres caractères qui seront 
marqués plus loin, ces contes à rire forment un groupe qui complète celui 
que nous étudions, sans se confondre avec lui. 

2. V. L. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au 
moyen âge, 1886. 


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38 LES FABLIAUX 


relié en parchemin, imprimé en caractères gothiques. C’était un 
recueil factice de soixante et une farces ou moralités françaises 
du xvie siècle. Or, cinquante-sept de ces pièces ne nous sont 
connues que par cet unique exemplaire. Ainsi, un siècle environ 
après l'invention de l'imprimerie, notre répertoire comique était 
si peu à l’abri de la destruction que ce qui nous en reste serait 
diminué du quart, s’il n’avait plu à quelque amateur, à un bon 
Brandebourgeois peut-être, de passage à Paris vers 1548, de 
collectionner des farces françaises. Et les manuscrits du xiH® siècle 
sont presque aussi rares que les plaquettes gothiques du xvi£! 

Une observation très simple et plus directe nous donnera une 
juste idée du grand nombre de fabliaux qui ont disparu. Sur 
nos 147 fabliaux, 92 sont anonymes ; les 55 autres portent le 
nom de trente auteurs différents, ou environ’, ce qui attribue 
à chacun deux pièces en moyenne. On peut donc conjecturer, 
par analogie, que les 92 fabliaux anonymes sont l’œuvre de 45 
autres poètes. Notre recueil de fabliaux représenterait donc une 
part de l’œuvre collective de 75 poètes environ. Remarquons 
que la plupart d’entre eux étaient des jongleurs de profession, 
qui vivaient des contes qu’ils composaient et récitaient. En sup- 
posant que chacun ait, pendant tout le cours de sa vie, composé 
12 fabliaux seulement, l’œuvre des 75 trouvères comprendrait 
un millier de pièces ; et voilà notre collection sextuplée. Or, il 
faudrait considérer non pas seulement 75 trouvères, mais, au 
moins, le double. 

Il a donc péri un nombre de fabliaux difficilement appré- 
ciable, mais très grand. Un trouvère, Henri d’Andeli, nous donne 
un renseignement curieux : écrivant un grave dit historique, il 
nous fait remarquer que — ce poème n’étant pas un fabliau — 
il l'écrit sur du parchemin, et non sur des tablettes de cire*, 
Aussi n’avons-nous conservé d'Henri d’Andeli qu’un seul 
fabliau, charmant d’ailleurs, et s’il nous est parvenu, c’est 


miracle. On n’estimait pas que ces amusettes valussent un feuillet 
de parchemin. 


1. Il est malaisé de dire, au juste, s'ils sont 25 ou 30, car plusieurs 
fabliaux sent attribués à un certain Guerin ou à un certain Guillaume, et le 


même nom Guerin, Guillaume est peut-être la signature de plusieurs jon- 
gleurs. 


2. Le dit du chancelier Philippe, vers 255-8 (édit. Héron). 


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LES FABLIAUX PERDUS 39 


Pourtant — ceci est plus surprenant — certaines inductions 
nous permettent de croire que, si nous possédons seulement 
linfime minorité des fabliaux, nous en avons pourtant l'essentiel. 
Une sorte de justice distributive a guidé le hasard dans son 
œuvre de destruction. Elle nous a conservé ceux que le moyen 
âge reconnaissait pour les plus accomplis. Voici sur quoi se fonde 
cette conjecture .: parmi les allusions nombreuses à des contes 
alors célèbres que l’on rencontre chez les divers écrivains du 
moyen âge, un très petit nombre se réfèrent à des fabliaux 
perdus! ; presque toutes nous rappellent des fabliaux de notre 
collection. — Par exemple, Jehan Bedel nous dit qu’il a composé 
sept fabliaux* : nous les possédons en effet tous les sept. — 
L'auteur du roman d’Eustache le moine nomme des voleurs 
célèbres : Barat, Travers, Haimet* : or, vous itrouverez dans 
notre collection le fabliau de Barai, de Travers et de Haimet*. 
— Deux jongleurs, en un plaisant dialogue”, énumèrent les 
pièces les plus remarquables de leur répertoire, et dans le 
nombre, sept fabliaux : or, vous pourrez lire, dans le recueil de 
MM. de Montaigion et Raynaud, ces sept fabliaux. — Le fait le 
plus significatif est que nos 147 poèmes ne sont pas 147 contes 
distincts, mais que plusieurs sont des doublets d’autres fabliaux 
également conservés, et que tel de ces pauvres poèmes reparaft 
deux, trois, quatre fois remamé*, tout comme une noble chan- 
son de geste. On peut conclure de ces menues observations que 
notre collection, si mutilée soit-elle, représente excellemment le 
genre ; fait aisément explicable, si l’on songe que les manuscrits 
des fabliaux ne sont pas, en général, des manuscrits de jongleurs 


1. En voici une pourtant (MR, V, p. 166). Un mari bat un prêtre si fort 


O'onques li bons vilains Mados 
Qui le tenoit por Ouroïn 
Ne feri tant s0r Baudoln 
Quant ! traist Drian de la fosse. 
Qui sont ces Madot, Curoïn, Baudoiïn, Drian ? Sans doute les personnages 
de quelque fabliau perdu. 
2. Dans le prologue du fabliau des Deuz chevaux, MR, I, 13. 
3. Édition F. Michel, v. 298. 
k, MR, IV, 97. 
5. MR, I, 1, De deus troveors ribaus. 
6. Tels sont : la Bowrgesise d'Orléans, Berengier, les Braic au Cordelie, 
Gombert et les deux clercs, les Tresses, la Housse partie, la Male honte, la 
Longue nuit, etc. 


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40 LES FABLIAUX 


compilés au hasard, mais de véritables collections d'amateurs, à 
la formation desquelles un certain choix a présidé. Il convient 
pourtant de faire cette importante réserve : ces collections repré- 
sentent excellemment le genre, mais à un moment déjà tardif de 
son développement. On n’a songé qu’assez tard à réunir des 
fabliaux, tout comme les contes qui couraient sur Renard et 
Ysengrin : les plus archaïques ont péri presque tous. 


IV 


A quelle époque a fleuri le genre littéraire des fabliaux ? Il est 
très facile de le déterminer. 

Le plus ancien fabliau qui nous soit parvenu est celui de 
Richeut : il est daté de 1159*. Les plus récents sont de Jean de 
Condé, qui mourut vers 1340. 

Ce sont, bien probablement, les dates extrêmes qui marquent 
la naissance et la mort de ce genre. 

En effet, Richeut est, sans doute, l’un des plus anciens fabliaux 
qui aient été rimés. Non que le haut moyen âge ait ignoré les 
contes ; mais ils vivaient de l’obscure vie populaire, comme les 
contes de fées qui, eux, ne parvinrent que rarement alors à la 
littérature. La mode de les rimer ne vint qu’au xrre siècle, et le 
genre devait être, en 1159, très voisin de sa naissance. Il n’est 
pas encore asservi à des normes : ÆRicheut est écrit dans un 
mètre difficile ; le genre n’a pas adopté jusqu'alors ces petits 
octosyllabes à rimes plates, ce vers familier à tous nos conteurs 
légers, de Rutebeuf à La Fontaine et à Musset, si cher à la Muse 
pédestre. De plus, l’auteur de Richeut ne semble pas encore 
avoir de mot pour nommer son poème : tel Joachim du Bellay, 
révant aux Franciades futures et qui ne savait encore désigner 
l'épopée que par cette maladroite périphrase : « le long poème 
français ». À cette date, le nom de fabliau n’est pas encore affecté 
à ce genre de poèmes, et les plus anciens exemples du mot se 
trouvent, je crois, vers 1180, dans les fables de Marie de France. 

De même, la date de la mort de Jean de Condé, 1340, est bien 


1. V. une petite monographie du fabliau de Richeut, que j'ai publiée 
dans les Études romanes dédiées à M. G. Paris par ses élèves français, 
1891. 


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L'ÉPOQUE DES FABLIAUX 41 


aussi celle où meurent les fabliaux. Le genre entre en déca- 
dence dès le début du x1v® siècle et le mot lui-même tombe en 
désuétude chez Jean de Condé, quiintitule ses fabliaux des 
dits. Après lui, le mot disparaît. Tandis que d’autres termes 
voisins, le mot lai, par exemple, survivent en dépouillant leur 
sens primitif, fabliau ne se retrouverait nulle part, je crois, 
du xrve au xvrie siècle. Il n’a jamais été qu’un terme technique, 
destiné à représenter un genre littéraire. Le genre une fois mort, 


. il est mort, lui aussi, et n’a plus revécu que dans les livres. Mot 


de poète, jadis : aujourd’hui, mot de lettré. 

Entre ces deux dates extrêmes — 1159-1340 —- est-il possible 
de préciser ? Peut-on savoir à quelles époques plus spécialement 
on a rimé des fabliaux ? Les manuscrits, qui sont tous du 
xuIe ou des premières années du x1V® siècle, ne nous renseignent 
pas”. Les allusions historiques sont infiniment rares, comme il 
est naturel, dans ces petits contes, et le fabliau de la Planté est, 
avec Richeut, le seul qu’il nous soit possible de dater exacte- 
ment : 1l y est, en effet, question, comme d’un événement 
récent, de la prise de Saint-Jean-d’Acre, en 11914, et le poète 
introduit dans son récit, comme un personnage alors vivant, 
le roi Henri de Champagne, mort en 1197. L'étude de la langue 
des fabliaux ne nous fournit que d’assez vagues approximations. 
Je ne crois pas qu’on puisse préciser plus que ne fait M. G. 
Paris : « la plupart sont de la fin du xn® et du commencement 
du xine siècle*». Mais les noms de Philippe de Beaumanoir, 
d'Henri d’Andeli, de Rutebeuf, de Watriquet de Couvin nous 
prouvent que la vogue des fabliaux ne s’est pas un instant 
démentie pendant tout le cours du xrre siècle. 

En somme, les fabliaux se répartissent indistinctement sur 
toute cette période qu’on peut appeler l’âge des jongleurs. 
Aussitôt que la poésie du moyen âge cesse d’être exclusivement 
épique et sacrée, le genre apparaît. Il vit près de deux siècles, 
aussi longtemps et de la même vie que les différents genres 
narratifs ou lyriques, colportés par les jongleurs. Il meurt, avec 
tant d’autres genres jongleresques, à cette date critique de notre 


14. V., à l’appendice I, l'énumération de ces manuscrits, tous maintes fois 
décrits. 
2. Hist. de la litt, fr. au moyen âge, 2e édit., p. 114. 


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—— = DR ee— " £ 


42 LES FABLIAUX 


ancienne littérature où M. G. Paris arrête son Histoire de la 
littérature française du moyen âge, et qui est celle de l’avène- 
ment des Valois. 


V 


Où les fabliaux ont-ils fleuri de préférence ? Y a-t-il quelque 
province qui soit leur patrie d’origine ou d'élection ? Peut-on les 
répartir géographiquement ? 

Le problème était intéressant et facile à résoudre pour plu- 
sieurs fabliaux. Un certain nombre sont localisés par le fait 
que nous connaissons leurs auteurs et la province où vécurent 
ces poètes. La patrie de quelques autres est déterminée par 
des indications géographiques très précises. Quand ces rensei- 
gnements extrinsèques faisaient défaut, j'ai tenté de déter- 
miner le dialecte du poème par l’examen des rimes et de la 
mesure des vers. Je me suis heurté à de redoutables diffi- 
cultés. Outre que l’on ne possède pas d'édition critique des 
fabliaux et que j'ai dùû faire, pour plus d’un, le travail préalable, 
et plus d’une fois décevant, du classement des manuscrits, la 
majeure partie des fabliaux sont trop courts. Sur les deux cents 
rimes, en moyenne, de chaque poème, combien peu étaient signi- 
ficatives d’un dialecte spécial ! J’ai poursuivi ce travail pour une 
cinquantaine de fabliaux environ. J’indique, à l’appendice, le 
résultat de quelques-unes de mes enquêtes. Elles sont souvent 
indécises. Sans doute le procédé de l'examen des rimes, ce 
délicat et puissant instrument d'analyse linguistique, aurait 
donné, manié par des mains plus sûres, de plus féconds résultats. 
Ce qui me rassure un peu, c’est que j'ai eu l’honneur, il y a 
quelques années, d'étudier à l’Université de Halle, sous M. Her- 
mann Suchier, qui est assurément l’homme d'Europe le plus 
versé dans la connaissance de nos anciens dialectes. Or, après 
avoir examiné avec moi la langue d’un certain nombre de 
fabliaux, il m’a déconseillé de ma tâche, comme stérile, dans 
l’état actuel de cette science naissante. Les fabliaux qui ne sont 
pas localisés par quelque nom géographique ne deviendront 
jamais des témoins bien précieux de tel ou tel dialecte : au point 
de vue de la philologie pure, la question est donc de médiocre 


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RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES FABLIAUX 43 


importance. Au point de vue littéraire, elle est secondaire. — 
Je suis parvenu, par différents indices linguistiques ou extrin- 
sèques, à localiser 72 fabliaux, soit la moitié des poèmes de notre 
collection ?. Ils se répartissent ainsi sur les pays de langue fran- 
çaise : 


Provinces du nord (Picardie, Artois, Ponthieu, Flandre, 


HANAUL) se Annee Net ne 38 
Ile-de-France (Beauvaisis, Beauce, etc.) et Orléanais.... 15 
Normandie ses ai a sen nee 10 
Champagne (et Nivernais).......................... 3 
Anpleléprés. sin te eds es een. 6 

DOLAR LE Site 72 


Quel est le sens de cette statistique ? Sans doute les autres 
fabliaux, si j'étais parvenu à déterminer leur patrie, se réparti- 
raient selon la même proportion entre les diverses provinces *. 
On peut remarquer, ici comme ailleurs, qu’il y a eu, dans la 
France du moyen âge, ce qu’on pourrait appeler un groupe de 
provinces littéraires, duquel paraissent exclues la Bourgogne, la 
Lorraine et le groupe Ouest et Sud-Ouest des pays de langue 
d’oil. Sans attacher trop d'importance à ces statistiques, sera-t-il 
permis de remarquer aussi que plus de la moitié des fabliaux 
ainsi localisés appartiennent aux provinces du Nord, à la Picardie 
surtout ? 


1. V. l’appendice I. … | à | 

2. Sauf pour les fabliaux anglo-normands. Les traits linguistiques du 
français parlé en Angleterre sont si apparents que les six fabliaux attribués 
par nous à ce dialecte sont assurément les seuls de notre collection qui 
aient été rimés sur le sol anglais, 


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PREMIÈRE PARTIE 


La Question de l’origine et de la propagation des Fabliaux 


IL 


CHAPITRE PREMIER 


IDÉE GÉNÉRALE DES PRINCIPAUX SYSTÈMES 
EN PRÉSENCE 


. Position de la question : force singulière de persistance et de diffusion 


que possèdent les fabliaux et, en général, toutes les traditions popu- 
laires ; d’où ce problème : Comment expliquer la présence des mêmes 
traditions et, plus spécialement, des mêmes contes, dans les temps 
et les pays les plus divers ? 

Qu'on ne saurait séparer la question de l’origine des fabliaux du pro- 
blème plus compréhensif de l’origine des contes populaires, en géné- 
ral. C’est ce que montrera l’exposé des diverses théories actuellement 
en conflit. 

Théorie aryenne de l’origine des contes : les contes populaires modernes 
renferment des détritus d’une ancienne mythologie aryenne. 


. Théorie anthropologique : ils renferment des survivances de croyances, 


de mœurs abolies, dont l’anthropologie comparée nous donne l’expli- 
cation. 


. Théorie des coïncidences accidentelles. 
. Théorie orientaliste : les contes dérivent, en grande majorité, d’une 


source commune, qui est l’Inde des temps historiques. 


. Que cette dernière théorie seule nous intéresse directement : car, 


seule, elle donne une solution au problème des fabliaux ; mais 
aucune des théories en présence ne peut la négliger : car, vraie, elle 
les ruine toutes. 


I 


Un soir de moisson que le poète Mistral causait avec des 
gars de son pays, un mari et sa femme passèrent en se querel- 
lant. Comme les paysans s’amusaient de la dispute, le mari se 
contenta de dire, résigné : « Qu’y ferons-nous ? C’est la Femme 
au pouilleux | » — « Qu'est-ce à dire ? » demanda le poète, et 
un vieillard lui conta cette facétie : « Il était une fois un berger 
qui eut une altercation avec sa femme, un peu acariâtre ; — 


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46 LES FABLIAUX 


mais il ne faut pas, camarade, que cela vous empêche d’être 
amoureux et de vous marier, si quelque belle fille ici vous plaît ; 
toutes ne se ressemblent pas, et rien n’est ennuyeux comme 
d’être vieux et vieux célibataire. — Tout à coup, au milieu de la 
querelle, la femme crie à son homme, avec des yeux furieux : 
« Tais-toi donc, tu n’es qu’un pouilleux ! — Moi, pouilleux | 
riposte le mari. Répète, et je te casse les côtes. » Et souffletée, 
battue, elle revient, criant : « Pouilleux ! » Le mari l’attache, 
en dépit des coups de griffe, à une corde, et dans le puits la 
descend, enragée. — « Le répèteras-tu ? lui disait-il encore. — 
Oui, pouilleux ! » Et dans le puits la folle descendait. Jusqu’aux 
mollets, jusqu'aux hanches cependant l’eau l’enveloppait, et le 
démon ne cessait de crier : « Pouilleux | — Eh bien 1 tiens | 
reste ! » Et l’homme la plonge au fond, avec l’eau sur la tête. 
Mon bon monsieur, croiriez-vous bien, vrai Dieu ! qu’en barbot- 
tant la noyée réunit les mains en l’air, et ne pouvant lancer le 
mot fatal, elle faisait le geste d’écacher entre ses ongles ! Pour le 
coup, le berger, bon diable au fond, céda et la tira du puits *. » 

Le vieillard de Mistral eût été fort surpris, sans doute, si on 
lui eût dit que sa plaisante histoire n’était point née dans son 
village, et que les belles filles des Iles d'Or n’y étaient primit- 
vement pour rien : que, le même jour, peut-être, un paysan de 
l’'Argonne*, un paysan gascon”, un paysan de l’Agenais* la 
redisaient de la même façon que lui ; que, bien loin de la Pro- 
vence, elle amusait, toute semblable, les Allemands” ; qu’il y a 
plus de trois cents ans, à Stamboul, elle faisait déjà rire les Turcs*°. 


4. Frederi Mistral, Lis isclo d'or, Avignon-Paris, 1878, Cacho-Pesou, 
p. 302. 

2. Revue des patois gallo-romans, 1888, t. II, p. 288. 

3. Contes populaires de la Gascogne, p. p. J. F. Bladé, 1. III, p. 284. 

4. Contes populaires recueillis en Agenais, par J. F. Bladé, 1874, p. 42. 

5. P. Hebel, Schatzkästlein des rheinländischen Hausfreundes., Das letzte 

WWort. Cf. Simrock, Deutsche Märchen, Stuttgart, 1861, n° 61. A ce propos, 
Liebrecht, dans le compte rendu qu'il fait du livre de Simrock {Orient und 
Occident, IH, 376), rapproche indüment ce conte de la 7€ nouv. de la 1Xe 
journée du Décaméron : il n’y a aucun rapport entre ces deux contes, sinon 
QU'I s’agit, dans l'un comme dans l’autre, d’une femme ohstinée. 

6. Fables turques, traduites par J. A. Decourdemanche, Paris, 1882, p. 13. 
C’est, suivant l'éditeur, un recueil savant du commencement du xvit siècle, 
Pillé en partie des Facéties de Pogge. Pogye nous transmet, en cflet, lui aussi, 
le conte du Pouilleux (éd. Ristelhuber, XXXIIL.) 


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LARGE DIFFUSION DES CONTES 47 


Sa surprise se fût accrue encore d’apprendre qu’il y a cinq 
siècles, on la contait déjà : on la rencontre, en effet, vers 1260, 
dans Îles œuvres du dominicain Étienne de Bourbon, et elle 
dut, à l’époque, entrer comme exemple dans plus d’un sermon 
de moine mendiant. Étienne de Bourbon l’empruntait lui- 
même à maître Jacques de Vitry, qui fut archevêque d’Acre, et 
nous en donne, d’après lui, deux versions : celle du Pouilleux, 
d’abord, telle que la raconte le paysan de Mistral, puis celle du 
Pré tondu : un mari, se promenant avec sa femme le long d’un 
pré, lui dit : « Vois comme ce pré a été bien fauché ! — Il n’a 
pas été fauché, réplique-t-elle, mais tondu ! » Comme elle ne 
veut point céder, et que, malgré les coups, elle maintient son 
dire, son mari lui coupe la langue ; elle, ne pouvant plus parler, 
imite encore avec ses doigts le mouvement de ciseaux qui 
s'ouvrent et se ferment : /deo dicütur, Eccl. X XV, d., commorari 
leoni vel draconi magis placet quam cum muliere venenosa. » 
Sous cette double forme, Jacques de Vitry avait peut-être rap- 
porté cette historiette d'Orient, d’un de ses voyages en Terre 
Sainte. Pourtant, au moins sous la forme du Pré tondu, elle 
vivait bien avant lui en France, en Angleterre : vers 1180, 
Marie de France la contait en vers ; elle prenait aussi place dans 
l’un des recueils de fables connus sous le nom de Romulus : le 
conte y reste le même, sauf ce naïf détail à ajouter à l’histoire 
des résistances de la femme : comme son mari lui tient la langue 
avant de la couper et la serre fortement, « plena verba formare 
non poterat, sed orhipe pro forcipe dixit *. » Or, la version de 
Marie de France et celle de Romulus remontent toutes deux à un 
texte anglo-saxon vraisemblablement antérieur à la première 
croisade. — C'est aussi la forme du pré tondu que connaît 
l’auteur anonyme d’un fabliau du xær1e siècle’. — Voici encore 
notre facétie au moyen âge, sous l’une ou l'autre de ses formes, 
en vers allemands“, en prose allemande. 


1. Étienne de Bourbon, p. p. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, n°5 249, 
243. Cf. Wright, À selection oj latin stories, 1. II, p. 548, p. 12 (le pouilleux) 
ct p. 13 {le pré tondu). 

2. Hervieux, Les Fabulistes latins, t. IT, p. 518. 

3. MR, IV, 104. 

4. Ad. vou Keller, Erzählungen aus alid. Ilss., p. 20%. 

5. Pauli, Schimpf und Ernst, p. p. Æsterley, 1866, n° 595. 


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48 LES FABLIAUX 


Et les conteurs français ou italiens du xvii® et du xvini® siècle 
la recueillent et la diversifient de vingt manières, jusqu’à former 
comme un petit cycle de la Femme obstinée”. Encore n’ai-je pas 
énuméré la moitié des versions recueillies par Dunlop-Liebrecht 
et par M. Ristelhuber*, et il serait facile, à qui en aurait la 
patience, de doubler, de tripler, de quadrupler ces longues listes 
de références : mais cette nouvelle liste quadruplée resterait elle- 
même incomplète. 

Ainsi, du nord au midi, du moyen âge au jour présent, à 
travers le temps, à travers l’espace, vit, se transforme, se mul- 
tiplie ce petit conte. Je l’ai choisi insignifiant, à dessein. Ce 
n’est qu’une nouvelle à la main, une facétie. Or, quel est le 
héros historique assez populaire pour que son souvenir 8e pro- 
longe dans la mémoire du peuple au delà d’un siècle écoulé ? Qui 
pourra dire, au contraire, depuis combien de centaines d'années 
vit cet humble conte du pré tondu, cette bouffonnerie, comme 
l'appelle Mistral, aquesto boufonado ? 


Des milliers de contes à rire végètent ainsi, obscurément, au 
fond de tous les cerveaux. On me conte l’un d’entre eux, et 
soudain, de ma mémoire confuse, sort le récit. Je le savais déjà, 
mon voisin le sait aussi, et nous ne saurions le plus souvent 
dire en quel lieu, à quel jour, de quel livre ou de quelle bouche 


nous avons reçu cette historiette. 
J.-V. Le Clerc reconnaît dans le Décaméron beaucoup de 


fabliaux : c’est donc que Boccace a plagié les trouvères ! Le 


1. Telle, par exemple, la forme du coupeur de bourse, où la femme, 
refusant de retirer cette expression malsonnante, et empêchée de parler, 
fait le geste de couper une bourse ; celle du cornard, où elle fait des corues 
avec ses doigts (Le chasse-ennuy ou l'honneste entretien des bonnes rompa- 
gnies.., par Louis Garon, Paris, 1681, centurie IV, $, p. 321). — Telle 
la jolie forme du merle et de la merlette : une discussion, suivie de coups, 
s'engage entre deux époux, sur la question de savoir si l'oiseau qu'ils sont 
en train de manger, un soir de mardi gras, est un merle ou une merlette. 
L'année suivante, au même soir du mardi gras, le mari dit, à table, à sa 
femme : « Te rappelles-tu comme nous avons été sots, l’an dernier à pareil 
jour, de nous quereller à propos de ce merle ? — De cette merlette! » 
réplique la femme. La dispute recommence et se renouvelle tous les mardis 
gras (Élite des contes du sieur d'Ouville, éd. Ristelhuber, p. 22). 

2. V. Dunlop-Liebrecht, Geschichte der Prosa-Dichtuns, Anmerk., 475%, 
— Ristelhuber, Contes du sieur d'Ouville, p. 22. — Liebrecht, Germaniu, 
I, 270. 


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LARGE DIFFUSION DES CONTES 49 


Décaméron doit être rendu à la France, et le patriotisme de 
J.-V. Le Clerc s’exalte. — Le Médecin malgré lui n’est autre que 
le fabliau du Vilain Mire : les moliéristes en concluent à 
J’omniscience de Molière qui, sans doute, avait lu le manuscrit 
837 de la Bibliothèque nationale. — Un savant de province 
recueille des contes de veillée dans son village ; il y reconnait 
l'esprit spécial des paysans bretons, ou bien des montagnards 
d'Auvergne. Mais voici qu’on rapproche deux de ces collections 
de contes provinciaux : ce récit, qui paraît autochtonc en 
Auvergne, ct celui-ci, caractéristique du génic breton, c’est la 
même chose : et cette même chose, c’est aussi une nouvelle de 
Boccace, et c’est un fabliau. Ce conte étrangement diversifiable, 
accommodable à des civilisations diverses, bon bourgeois de 
chaque cité, musulman ici, là chrétien, prêt à scrvir toutcs les 
morales ou à faire rire tous les gosiers, a déjà subi mille et une 
métamorphoses ; les prêtres bouddhistes en ont fait une parabole, 
et les frères prêcheurs du moyen âge un exemple ; les princes 
persans sc le sont fait conter par leurs favoris : le Dionco et la 
Laurctta de Boccace l’ont dit à Florence, ct voici qu’un folk- 
loriste le rapporte de Zanzibar. 

Or, il en est ainsi, non seulement des contes à rire, mais de 
tout un trésor de Déni de contes merveilleux, de Charione. 
de proverbes, de superstitions, de pronostics météorologiques, 
de devinettes. « Si Peau d'Anc m'était conté, dit La Fontaine, 
j'y prendrais un plaisir extrême... », ct toute l'humanité blanche, 
jaune ou noire y prend, en cfict, plaisir. — La légende du 
Chien vengeur de son maitre s’est fixée à Montargis ; celle du 
Mari aux deux femmes, à Erfurt ; au château de Mersebourg, 
près de Leipzig, j’ai pu voir partout reproduite, sur les blasons, 
sur les tombeaux des anciens évêques, l’histoire de la pie 
voleuse. Un corbeau géant, captif dans la cour du château, y 
expie encore le crime ancien. — Mais les légendes du chien de 
Montargis, du Mari aux deux femmes, de la Pie volcuse, insou- 
cieuses des localisations, volent librement par les pays. 

De même pour les chansons populaires. Roméo s’irrite contre 
l’alouette matinale : quelles lèvres ont les premières, dans le 
haut moyen âge ou dans la primitive antiquité, chanté la pre- 
mière aube ? et quel est aujourd’hui le village où une aube n’ait 


BÊDIER, — Les Fabliaur. 4 


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50 LES FABLIAUX 


jamais été chantée ? Ne possédons-nous pas jusqu’à des aubes 
chinoises * ? | 

Voici une devinette : « Une terre blanche, une semence noire, 
trois qui travaillent, deux qui ne font rien, et la poule qui boit. 
— C'est le papier, l’encre, la main qui écrit et la plume. » On la 
trouve dans de vieux recueils de joyeusetés du xv® siècle, dans 
des collections d’indovinelli italiennes, en Sicile, en Angleterre, 
en Lithuanie, dans la Dordogne, dans le Forez, en Serbie”. 

Ainsi, l’on constate que chaque peuple, chaque province, 
chaque village possède un trésor de traditions populaires, — 
une collection de proverbes, de devinettes, — des traditions 
météorologiques, médicales, — une faune, une flore poétiques, 
— des contes plaisants, — des contes d’animaux, — des 
légendes historiques ou fantastiques, — des chants populaires ; 
— et l’on remarque en même temps ce second fait qu'il n'existe 
qu’un très petit nombre de ces chansons, de ces légendes, de ces 
contes, de ces proverbes, qui appartiennent en propre à ce 
village, à cette province, à ce pays. 

On constate, au contraire, que chacune de ces traditions pos- 
sède une force merveilleuse de survivance dans le temps, de 
diffusion dans l’espace, si bien qu’on peut dire avec le plus 
extraordinaire collecteur de contes de notre temps, M. Reinhold 
Kœhler : « Le nombre des contes localisés en deux ou trois points 
est relativement petit, et serait encore bien moindre, si on les 
avait recueillis partout avec le même zèle. On peut dire que 
celui qui a lu la collection de Grimm ou celle d’Asbjœrnsen et 
Moe n’a plus rien à trouver d’essentiel et de nouveau dans les 
autres collections*; » — ou bien, avec M. Luzel : « Nous 
retrouvons dans nos chaumières bretonnes des versions de 
presque toutes les fables connues en Europe“ ; » — ou encore, 
avec M. James Darmesteter : « Tout ce qui est dans le folk-lore 
français se retrouve dans tous les autres ; il n’y a pas, à propre- 
ment parler, de folk-lore français, ou allemand, ou italien, mais 


1. Cf. Jeanrov, Les origines de la poésie lyrique en France, p. 70. 

2 Cf. le Recueil de devinettes de E. Rolland, n° 250. — Mélusine, t. I, 
coi. 209 et col. 254. | 

3. Reinhold Kœæhler, Weimarische Beiträge zur Lüeratur und Kunst, 
Weimar, 1879. 

&. Contes populaires de la Basse-Bretagne, préface. 


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LE PROBLÈME DE L'OMGINE DES CONTES 51 


un seul folk-lore européen ; et tele croyance ou telle légende qui 
paraît isolée dans un eoin isolé d’une province de France est 
soudain rapportée par un voyageur das des termes analogues où 
identiques de chez quelque peuplade d'Afrique ou d'Australie ?, » 

Tel est le fait dominant, et voici le problème : d’où viennent 
<es traditions populaires ? Comment se propagent-elles ? 11 s’agit 
de déterminer, pour chacun de ces groupes de traditions, le 
dieu, la date de sa naissance, les lois de son développement 
interne, de ses migrations dass l'espace, dans la durée, 

Des brigades de travailleurs se sont mises à l’œuvre, et les 
théories ont germé. 


11 


D'où viennent ces légendes populaires ? En myriades de 
molécules, il flotte, épars dans l’air, le pollen des contes. D'où 
est issue cette poussière féconde ? S’est-elle détachée de diffé- 
rentes souches ? ou de la même, unique et puissante ? En ce 
cas, sur quel s0], en quel temps, s’est épanouie la fleur-mère ? 

Si la question se posait pour les seuls fabliaux, elle n’offrirait 
qu'un intérêt médiocre et de simple curiosité. Quelle est l’origine 
de ces amusettes qui, depuis des siècles, réjouissent les esprits 
peu compliqués ? C’est un problème, divertissant peut-être, sans 
grande portée à coup sûr. 

Mais il n’en va pas ainsi des contes merveilleux : ces humbles 
et étranges histoires de paysans, ces nursery tales, ces Mährchen 
des vieilles femmes de la Westphalie et de la Forêt-Noire, ce 
sont les matériaux de toute recherche mythologique. I n’y a plus 
de place aujourd’hui pour un système qui considérerait unique- 
ment le Panthéon classique d’un peuple, ses dieux et ses héros 
hiérarchiquement groupés dans 1’Olympe ou la Walhalla offi- 
ciels, ‘sa cosmogonie expliquée, épurée par la spéculation 
consciente des poètes, des philosophes, des artistes. Plus de 
mythologie qui ne tienne compte des traditions populaires, dont 
les eontes font partie intégrante : car on sait aujourd'hui que 
souvent les racines des oontes et des fictions populaires 


1. Romania, t. X, p. 286. 


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52 LES FABLIAUX 


s’enfoncent profondément dans le passé, jusqu'aux germes des 
pensées et des croyances primitives. De là, pour les mythologues, 
la nécessité d’éprouver la valeur des matériaux que, tous, ils 
mettent en œuvre. Quel emploi légitime en peuvent-ils faire ? 
Quelle en est la provenance £? la date ? Ce sont là questions 
nécessaires, et voilà comment c’est au sein des écoles mytholo- 
giques contemporaines qu’ont germé les principales théories de 
l’origine des contes. 

On entend bien qu’à propos de nos humbles contes à rire, qui 

n’ont rien de mythique, nous n’aurions garde de retracer ici 
l'histoire des systèmes mythologiques de ce siècle. Nous n’aurions 
garde surtout — n’y étant pas tenu — de trop laisser percer nos 
préférences pour l’une ou pour l’autre école” : les fées malignes 
des contes, les vieilles fileuses méchantes, les follets entraînent 
volontiers les mortels trop curieux dans les brousses des forêts 
prestigieuses. 
à Mais il est nécessaire — et suffisant — de mettre en son 
relief, le plus brièvement, le plus nettement possible, l’idée de 
chaque système. Car on ne saurait résoudre la question de 
l’origine des fabliaux, si l’on ne sait aussi répondre au problème 
plus compréhensif de l'origine des contes en général, et 
d’ailleurs, si l’on séparait abusivement ces deux questions, il 
serait oiseux de rechercher la provenance des contes à rire ; 
réciproquement, un mythologue ne saurait se servir en toute 
confiance des matériaux du folk-lore, sans avoir élucidé d’abord 
la question, menue en apparence, des contes plaisants. — Ces 
assertions, quelque peu sibyllines, deviendront bientôt fort 
claires. 

Les deux grands systèmes aujourd’hui en conflit — l’école de 
mythologie comparée ou école philologique et l’école anthropo- 
logique — traitent les contes populaires en vertu de principes 
opposés, selor des procédés contraires. 

Quels sont ces principes et ces procédés ? 


4. Voir, pour une orientation générale à travers ces systèmes. la très belle 
préface de Wilhelm Mannhardt au t. II des Wald-und Fe diulle, Berlin, 1877, 
p. I-XL, complétée et mise à jour, en 1886, par l'introduction de M. Charles 
Michel à la Mythologie de M. Andrew Lang, trad. fr. de M. Parmentier ou 
une jolie étude de M. G. Meyer dans ses Essays und Diueie zur Sprachge- 
schichie und Volkskunde, Berlin, 1885. 


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THÉORIE DE L'ORIGINE ARYENNE DES CONTES 53 


TITI 


THÉORIE ARYENNE 


Quand le grand Jacob Grimm appliqua aux légendes popu- 
laires allemandes son esprit génial et comme enfantin tout 
ensemble, — génial par ses dons de construction, enfantin par 
le naïf amusement qu’il prenait à ces contes, — une pensée 
patriotique le guidait surtout. Il sentit qu'il surnageait, en 
ces fictions flottantes autour de lui, les débris des pensées, des 
rêves et des croyances des ancêtres. « Comme les sables bleus, 
verts et roses avec lesquels les enfants jouent dans l’île de 
Wight, elles sont le détritus de plusieurs couches de pensées 
et de langages ensevelies profondément dans le passé. » Les 
traits de mœurs plus spéciaux, les superstitions, les imaginations 
merveilleuses que renferment les contes du foyer, il les rappor- 
tait à l'enfance préhistorique de la patrie. Les contes lui appa- 
rurent comme le patrimoine commun des peuples aryens, qu'ils 
auraient emporté avec eux au cours de leurs migrations. Ces | 
fictions, aujourd’hui incomprises, c'était le retentissement 
affaibli, l'écho à peine perceptible, le travestissement obscur 
des anciens mythes germaniques. Comment, à sa suite, « les 
Simrock et les J.-W. Wolf crurent retrouver dans chaque 
conte, dans chaque légende romanesque ou hagiographique, une 
divinité nordique », c’est ce qu’on lira dans le remarquable 
exposé que Mannhardt a tracé du système de Grimm. 

Bientôt les fondateurs de la mythologie comparée devaient 
transporter la méthode de Grimm sur le terrain plus vaste des 
sciences indo-germaniques. Hardiment, les Kuhn et les Max 
Müller comparèrent les mythes glorieux des Védas, des Eddas, 


1. Mes sources principales, pour ce résumé de la théorie aryenne, sont : 
la grande édition des Kinder- und Hausmärchen des frères Grimm, 3 vol. 
1856 ; Kuhn, die Herabkun/t des Feuers und des Goecttertranks, Berlin, 1859 ; 
Michel Bréal, Mélanges de Mythologie et de Linguistique, Paris, 1878 ; Max 
Müller, Nouvelles leçons sur la science du langage, trad. G. Harris et G. Per- 
rot, 1867, 1868 ; Max Müller, Essais sur la mythologie comparée, trad. 
G. Perrot, Paris, 1873 ; À. de Gubernatis, Zoological Mythology, 2 vol., 1872. 

2. Mannhardt, op. cit., p. XIII-XIV. 


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54 LES PABLIAUX 


des poèmes homériques et hésiodiques avec les obscures fictions 
que colportent encore les paysans, et tentèrent de reconstituer 
ainsi une sorte de mythologie préhistorique et aryenne, d’où 
seraient issus au même titre le panthéon germanique et le monde 
divin des Hindous, des Grecs et des Romains. 


On sait par quelle brillante théorie l’école de Kuhn, de 
Schwartz, de Max Mülker let de Bréal, explique la genèse et 
la nature de ces mythes primitifs : comment, au temps de 
l'unité de la race aryenne et en une période transitoire de l’évo- 
lution de la langue que l’on appelle « l’âge mythopæique », 
à la faveur d'une véritable € maladie du langage », de simples 
affirmations sur les phénomènes naturels, sur le lever de l’aurore, 
sur k crépuscule, la nuit, lorage, la succession des saisons, se 
seraient transformées en des affirmations sur des personnages 
imaginaires, mythiques : en sorte que nos ancêtres les Aryas, 
avant de se séparer pour former les groupes slave, germanique, 
grec, latin, celtique, iranien, indien, auraient développé une 
copieuse mythologie fondée sur une sorte de poésie de la Nature, 
et que les dieux et les héros seraient simplement des formes 
anthropomorphiques des phénomènes naturels. 


Les Aryas, en se séparant, auraïent donc emporté avec eux non 
pas leur langue seule, mais ces mythes communs. Ils vivent 
encore, déformés, au sein des races isolées, en lutte avec les idées 
supérieures — le christianisme et la science — qui, lentement, 
fes tuent. Les contes populaires modernes en renferment encore 
fes détritus, comme de la poussière d’astres. Ils sont comme le 
patois de la mythologie. On peut souvent, dans nos contes, en 
lavant lPuniforme badigeon des idées chrétiennes, retrouver, 
presque effacée, la primitive peinture païenne, et sous l'image 
actuelle de la Vierge Marie ou des saints, découvrir quelque 
vieille divinité germanique : les fées, les ogres, les mille lutins 
qui jouent ou se combattent dans nos contes merveilleux, sont 
les représentants d’anciens héros légendaires, qui, eux-mêmes, 
Incarnaient primitivement. les puissances de la Nature et leurs 
luttes, 


_ Ainsi, par de graduelles altérations, les mythes primitifs se 
sont transformés en légendes, et les légendes en contes. «a Lea 
€ premier travail à entreprendre est done de faire remonter 


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THÉORIE DE L'ORIGINE ARYENNE DES CONTES 55 


« chaque conte à une légende plus ancienne, et chaque légende : 


« à un mythe primitif *. » 

On sait comment cette méthode a été depuis trente ans appli- 
quée de toutes parts — et souvent compromise — de Dasent et 
de Von Hahn à M. André Lefèvre, par cette école de savants si 
habile à mettre les rigueurs de la philologie au service des 
caprices de l’imagination. On sait comment, aujourd’hui encore, 
M. de Gubernatis prétend démontrer, par l’examen de contes 
comme Cendrillon et Psyché, que « les nouvelles populaires, en 
«a toutes leurs parties essentielles et en beaucoup de leurs 
a détails, reposent sur un fondement mythologique, et que les 
« contes sont, le plus souvent, des mythes disloqués, élémen- 
« taires, qui sont venus, comme des molécules plus légères, 
« s’agréger à des corps plus denses ». 

Mais laissons, comme :ïl cst juste, à M. Max Müller le soin 
d’exposer plus complètement la théorie. Nul mieux que lui n’a su 
envelopper de poésie cette vision préhistorique. Il a vu de ses 
yeux « la nourrice qui bercait sur ses puissants genoux les 
« deux ancêtres des races indiennes et germaniques » et leur 
disait les mythes primitifs. Il a suivi ces mythes, dans leur long 
exode, jusqu’au jour où les divinités, traquées par les exorcismes 
chrétiens, trouvèrent asile dans les contes, et où, ne pouvant se 
résigner à laisser mourir les dieux d’hier, « les vieilles grand’- 
mères au cœur tendre, ne fût-ce que pour faire tenir tout le petit 
monde tranquille », répétèrent aux enfants, sous la forme de 
contes inoffensifs, leurs légendes, sacrées la veille encore. 

« Grecs, Latins, Celtes, Germains et Slaves, dit M. Max Mül- 
ler, nous vinmes tous de l’Orient par groupes de parents et 
d’amis, en laissant derrière nous d’autres amis, d’autres parents, 
et après des milliers d’années, les langues et les traditions de 
ceux qui allèrent à l'Est et de ceux qui allèrent à l'Ouest pré- 


1. C'est cette formule, souvent répétée, que, par une curieuse prescience 
des théories prochaines, Walter Scott exprimait déjà dans un passage de la 
Dame du lac, cité par M. A. Lang (Myth, Custom and Religion, 11, 290) : 
« On pourrait écrire un livre d’un grand intérêt sur l'origine des fictions 
populaires et la transmission des contes d'âge en âge et de pays en pays. Le 
mythe d’une époque nous apparaîtrait comme se transfigurant en la légende 
de la période suivante, et la légende à son tour comme sc transformant jus- 
qu'à produire les contes de nourrices des âges plus récents. » 


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ET 


56 LES FABLIAUX 


sentent encore de telles ressemblances que l’on a pu établir, 
comme un fait qui n’est plus à discuter, que les uns et les autres 
descendent d’un tronc commun. Mais nous allons maintenant 
plus loin : non seulement nous trouvons les mêmes mots et les 
mêmes terminaisons en sanscrit et en gothique ; non seulement 
nous trouvons dans le sarscrit, le latin et l’allemand, les mêmes 
noms donnés à Zeus et à beaucoup d’autres divinités ; non seu- 
lement le terme abstrait qui représente l’idée de Dieu est le même 
dans l’Inde, la Grèce, et l’Italie ; mais ces contes mêmes, ces 
Mährchen que les nourrices racontent encore presque dans les 
mêmes termes, sous les chênes de la forêt de Thuringe ct sous 
le toit des paysans norvégiens, et que des bandes d’enfants 
écoutent à l'ombre des grands figuiers de l’Inde, eux aussi, ces 
contes faisaient partie de l'héritage commun de la race indo- 
européenne, et l’origine nous fait remonter jusqu’à ce même âge 
lointain où aucun Grec n’avait encore mis le pied sur la terre 
d'Europe, où aucun Hindou ne s’était baigné dans les eaux 
sacrées du Gange. Cela semble étrange, sans aucun doute, et a 
besoin d’être entouré de quelques réserves. Nous ne voulons pas 
dire que les ancêtres des diverses races indo-européennes aient 
entendu raconter l'histoire de Blanche comme la Neige et de 
Rouze comme la Rose, sous la forme même où nous la trouvons 
aujourd’hui, que ces pères de nos races la racontèrent ensuite à 
leurs enfants et que c’est ainsi qu’elle fut transmise jusqu’à nos 
jours... Il est bien certain pourtant que la mémoire d’une nation 
reste attachée avec une merveilleuse ténacité à ces contes popu- 
laires, et que les germes d’où ils sont sortis appartiennent à la 
période qui précéda la dispersion de la race aryenne ; que ces 
mêmes peuples, qui, en émigrant vers le nord ou le sud, por- 
tèrent avec eux les noms du soleil et de l’aurore, ainsi que leur 
croyance aux brillantes divinités du ciel, possédaient déjà, dans 
leur langue même, dans leur phraséologie mythologique et pro- 
verbiale, les semences plus ou moins développées, qui devaient 
nécessairement donner naissance aux mêmes plantes ou à des 
plantes très semblables dans n'importe quel sol et sous n’importe 
quel ciel... 


« C’est ainsi que M. Dasent a suivi l’altération graduelle 


14. M. Müller, Essais sur la myth. comp., traduction G. Perrot, p. 271-5. 


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LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 57 


par laquelle le mythe se transforme en conte, par exemple dans 
le cas du Chasseur sauvage, qui primitivement était Odin, le dieu 
germain. Il aurait pu remonter, en cherchant les origines d’Odin, 
jusqu’à Indra, le dieu des tempêtes dans les Védas, et au-dessous 
même du grand veneur de Fontainebleau, il aurait pu retrouver 
l'Hellequin de France jusque dans l’Arlequin des pantomimes... 
Ces innombrables histoires de princesses ou de jeunes filles mer- 
veilleusement belles, qui, après avoir été enfermées dans de 
sombres cachots, sont invariablement délivrées par un jeune et 
brillant héros, peuvent toutes être ramenées à des traditions 
mythologiques relatives au printemps affranchi des chaînes de 
l'hiver; au soleil, qu’un pouvoir libérateur arrache aux ombres de 
la nuit ; à l’aurore, qui, dégagée des ténèbres, revient de l’occi- 
dent lointain ; aux eaux mises en liberté, et qui s’échappent de 
la prison des nuages *.… » 

Bref, les contes populaires sont la transformation dernière et 
l'aboutissement d’anciens mythes solaires, stellaires, crépuscu- 
laires, nés chez nos ancêtres aryens avant leur séparation. Ils ! 
continuent à vivre dansl’intérieur de larace aryenneetnesetrans- : 
mettent point de peuple à peuple, ou ne s’échangent que très 
rarement. La méthode pour les étudier consiste à en chercher le 
noyau mythique, en appliquant les règles de la philologie com- 
parée, à le dépouiller de sa gangue d’éléments adventices et à 
déterminer les transformations graduelles du mythe primitif. 


IV 
LA THÉORIE ANTHROPOLOGIQUE 


On sait quelle belle guerre est menée depuis quinze ans contre 
l’école de M. Max Müller. On lui a contesté ses résultats, ses 
méthodes, ses principes. Depuis Mannhardt jusqu'à M. James 
Darmesteter, combien de savants l’ont abandonnée, brülant ce 
qu’ils avaient adoré ! Combien, depuis Bergaigne jusqu’à M. Barth, 
ont fait effort pour dissiper l'ivresse linguistique qui nous grisait, 
pour dépouiller les Védas de leur autorité sacrée, pour démontrer 


1. Ibid., p. 283. 


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58 LES FABLIAUX 


qu'ils représentent non pas une poésie primitive de l’humamité, 
mais l’œuvre artificielle d’une corporation sacerdotale fermée, 
non pas les conceptions des Aryas en la période d'unité de la 
race, mais une phraséologie exclusivement indienne, non pas une 
mythologie sur la voie du devenir, mais une littérature de théo- 
logiens beaux-esprits ! Combien ont contesté à l’école sa théorie 
de Pâge mythopœique et de la maladie du langage, et ont réduit, 
comme le voulait Mannhardt, les conquêtes de la mythologie 
philologique à trois ou quatre identités stériles, telles que Dyaus 
= Zeus — Tiu ; Varouna — Ouranos ; Séramêya — Hermeias | 
Combien, depuis M. Andrew Lang jusqu’à M. Gaiïdoz, ont raillé 
les dissensions intestines d’une école où, selon Schwartz, les 
orages auraïent été l'élément mythologique par excellence, tan- 
dis que, selon M. Max Müller, le même rôle, dans les légendes, 
_ serait tenu par la paisible Aurore, ou, d’après un récent théori- 
cien, par le Crépuscule ! Combien n’ont voulu voir dans ces 
mythes solaires, orageux ou crépusculaires — clefs à toutes ser- 
rures, — qu’une sorte de fantasmagorie monotone, qui suppose- 
rait que, sur les hauts plateaux de l'Asie Centrale, « nos ancêtres 
n'auraient pas eu d'occupation plus chère que de causer de la 
pluie et du beau temps! » 

Il est manifeste que ces théories traversent une période sinon 
de déclin, du moins de recul ou d’arrêt, et la jeune école rivale, 
qui profite grandement des défiances dont souffre la philologie 
comparée, a su édifier pour les contes populaires une théorie 
nouvelle, encore en voie de formation, d’ascension première et 
de premier succès. 

Voici, brièvement, quelles sont ses positions *, 

Quel est l’objet de tout système mythologique ? C’est d’expli- 
quer l’éléément stupide, sauvage et irrationnel des mythes, la 
mutilation d’'Ouranos, le cannibalisme de Chronos, Déméter aux 


1. Cette analyse des théories de l’école anthropologique repose principa- 
lement sur les ouvrages suivants : E Tylor, Ressarches into the eariy his- 
tory of Mankind, Londres, 1865 ; Primilive culture, 1871 ; — Andrew Lang ; 
Custom and Myth, 2e éd., 1885 ; la Mythologie, 1886 ; Myth, Ritual and Reli- 
gion, 2 vol., 1887 ; son introduction à la traduction des Kinder- und Haus- 
maerchen par Mistress Hunt, Londres, 1884 ; son introduction aux contes de 
Perrault, 1888, Oxford ; — enfin, la collection de la revue Mélusine, 1878, 
1832 et années suivantes. 


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LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 59 


naseaux de cheval, Artémis aux trois têtes bestiales, Hermès 
ithyphallique, Athéné aux yeux de chouette, Indra au corps de 
bélier et dont les ennemis, Vritra et Ahi, sont des serpents, bref 
toutes ces légendes qui répugneraient au plus grossier des Papous 
ou des Canaques et qui, pourtant, forment pour une grande part 
la religion de Phidias, d’Aristophane ou celle des sages brah- 
manes. L'école nouvelle en rend compte non plus par une mala- 
die du langage qui aurait développé des mythes célestes sans 
nulle adhésion de la conscience et de la croyance ; mais elle les 
explique par une maladie de la pensée : ou plus exactement, ces 
mythes seraient des survivances d’un état d’esprit par lequel 
toute race a dû passer avant de se civiliser. Les mythes repré- 
sentent d'anciennes croyances réelles, des explications cosmogo- 
niques qui ont suffi en leur temps et auxquelles on a réellement. 
cru, des légendes qui reflètent exactement les usages, les rites, 
les pensées quotidiennes de leurs créateurs. < 

Comment nous rendre compte d’un état d’esprit qui fut normal 
jadis, et qui nous paraît monstrueux ? Des siècles de culture l'ont 
aboli dans notre vieille Europe. Mais regardons autour de nous. 
Sur notre terre, rapetissée par les explorations plus faciles, 
toutes les phases traversées par l’humanité au cours de son déve- 
loppement comptent encore des représentants vivants. Voici, tout 
près de nous, des hommes, nos contemporains, nos voisins, n08 
semblables, qui vivent dans les mêmes conditions intellectuelles 
que les ancêtres de nos races glorieuses. Ce sont les sauvages, 
Ces Zoulous, ces Huorochiris, ces Namaquas, ces Botocudos, ne 
méprisons pas de les interroger. L’anthropologie nous donnera 
la clef des mythes. À comparer les mille documents que d’ores et 
déjà nous possédons sur eux, ces bégaiements d'idées religieuses, 
ces linéaments grossiers de littérature orale, ces étranges con- 
ceptions animistes, fétichistes, ces fotems, ces tabous, on arrive 
à comprendre l’état d'esprit qui produisit les mythes, comme un 
arbre porte ses fruits. On constate qu’il y a des Zeus esquimaux, 
des Héraclès apaches, des Indras algonquins, des Odins maoris, 
tout comme ilfy a des Huitzilopochtlis helléniques, des Cagn 
hindous et des Tangaroas scandinaves. Les mythes sauvages 
éclairent ceux des plus nobles mythologies, qui sont les résidus 
d’ane époque primitive, laquelle s'appelait Sauvagerie. 


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60 LES FABLIAUX 


Comme toute école naissante aime à se chercher des ancêtres 
et à se constituer une galerie de portraits de famille, l’école 
anthropologique invoque, comme précurseurs, Fontenelle et le 
président de Brosses, qui disait dès 1760, dans son livre intitulé 
Le culte des dieux fétiches : « En général, il n’y a pas de meil- 
leure méthode pour percer les voiles de l’antiquité que d'observer 
s’il n’arrive pas encore quelque part sous nos yeux quelque chose 
d'à peu près pareil *. » Une idée aussi juste en soi et aussi 
simple a pu se présenter à beaucoup d’esprits, si bien que c’est 
l’un des plus déterminés védisants, Schwartz, qui, à en juger par 
une citation piquante de Mannhardt a, le premier, donné une 
définition nette du système futur :« Selon Schwartz, dans la 
masse des légendes encore vivantes parmi le peuple, est enclose 
une mythologie inférieure, où survit un moment embryonnaire 
de la vie des dieux et des démons, bien que dieux et démons nous 
soient attestés, sous une forme plus développée, par des témoi- 
gnages historiques fort antérieurs. Les légendes populaires ne 
nous transmettent donc pas, comme le voulait Grimm, un résidu 
déformé, un écho affaibli de la mythologie de l’Edda, mais au 
contraire les germes, les éléments fondamentaux d’où s’est déve- 
loppée la mythologie supérieure”. » 

Pourtant, l’école ne prit vraiment conscience d'elle-même que 
le jour où E. Tylor appliqua systématiquement à la mythologie 
les méthodes de l’anthropologie comparée. Mannhardt, qui le 
suivit, mourut trop tôt. Mais l’école compte aujourd’hui, sous la 
digne conduite de M. Andrew Lang en Angleterre, de M. Gaidoz 
et de la vaillante Mélusine en France, une pléiade de partisans 
qui adoptent ces formules de M. Gaidoz : « Le vrai fondement 
des recherches mythologiques est un examen de l’état psycholo- 
gique de l’homme, suivant la méthode de M. Tylor.... La mytho- 
logie s’explique par le folk-lore et les récits mythiques sont la 
combinaison et le développement d’idées du folk-lore. » 

Quelle est donc l’attitude de l’école en présence des contes’ 
populaires ? « Le cannibalisme, dit M. Lang”, la magie, les 


1. Cette phrase sert d’épigraphe au t. III de Mélusine. 

2. Mannhardt, Baum- und Feldkulte, 11, xxxr. 

3. Il est juste de citer ici un passage étendu de M. Lang, où il expose son 
système, Nous l’empruntons au tome 1 de Myth, Rütual and Religion, chap. IL 


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LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 61 


cruautés les plus abominables paraissent tout naturels aux sau- 
vages qui croient aussi à des relations de parenté entre les 
hommes et les animaux. Ces traits se retrouvent à chaque pas 
dans les contes de Grimm, et cependant on ne peut pas dire que 


Le chapitre XVIII (tome II) du même ouvrage traite plus spécialement de 
l’origine des contes : 

« Une science est née, qui étudie l’homme en toutes ses œuvres et en 
toutes ses pensées, en tant qu'il évolue. Cette science, l'anthropologie com- 
parée, étudie le développement de la loi, issue de la coutume ; le développe- 
ment des armes depuis le bâton ou la pierre jusqu’au plus récent fusil à 
répétition ; le développement de la société depuis la horde jusqu'à la nation. 
C'est une étude qui ne dédaigne pas de s'arrêter aux tribus les plus arrié- 
rées et les plus dégradées, tout comme aux peuples les plus civilisés, et qui, 
fréquemment, trouve chez les Australiens ou les Nootkas le germe d'idées et 
d'institutions que les Grecs ou les Romains portèrent à la perfection, ou qu'ils 
conservèrent, en atténuant un peu leur primitive rudesse, au sein même de 
la civilisation. 

« Il est inévitable que cette science étende aussi la main sur la mythologie. 
Notre dessein est d'appliquer la méthode anthropologique — l'étude de l’évo- 
lution des idées depuis le sauvage jusqu’au barbare, et du barbare jusqu’au 
civilisé — dans la province du mythe, des rites et de la religion. A l'aide 
de l’anthropologie, nous démontrerons qu'il existe actuellement un état de 
l'intelligence humaine, dont le mythe est le fruit naturel et nécessaire. Dans 
tous les systèmes antérieurs, les théoriciens partaient de cette idée accordée 
que les créateurs des mythes furent des hommes munis d'idées philoso- 
phiques et morales analogues aux leurs propres, — idées que, pour cer- 
taines raisons politiques ou religieuses, ils auraient enveloppées dans les 
voiles bizarres de l’allégorie, Nous tenterons au contraire de prouver que 
l'esprit humain a traversé un état tout à fait différent de celui des hommes 
civilisés, pendant lequel des choses semblaicnt naturelles et raisonnables 
qui, maintenant, apparaissent comme impossibles et irrationnelles, et que, 
pendant cette période, s’il a produit des mythes qui survivent encore dans la 
civilisation, il les a nécessairement produits tels qu'ils semblent étranges et 
incompréhensibles à des civilisés. 

« Notre première question sera : a-t-il existé unc période de la société 
humaine et de l'intelligence humaine, où des faits qui nous paraissent mons- 
trueux et irrationnels -— les faits correspondant aux incidents sauvages des 
mythes — étaient acceptés comme les faits courants de la vie quotidienne ?.… 
On sait que les Grecs, les Romains, les Aryas de l'Inde à l'époque des com- 
mentateurs sanscrits, les Égyptiens du temps des Ptolémées et d’époques 
plus anciennes, étaient aussi embarrassés que nous par les aventures de 
leurs dieux. Or y a-t-il un état connu de l'intelligence humaine où de sem- 
blables aventures, les métamorphoses d'hommes en animaux, en arbres, en 
étoiles, et tous ces bizarres incidents qui nous embarrassent dans les mytho- 
logies civilisées, sont regardés comme les éléments possibles de la vie 
humaine de chaque jour ? Notre réponse est que tout ce que nous regardons 
dans les mythologies civilisées comme irrationnel n'apparaît aux sauvages, 
nos contemporains, que comme une partie intégrante de l'ordre des choses 


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62 _ LES FABLIAUX 


ce soient là des choses familières aux Allemands de l'époque his- 
torique. Il faut donc que nous ayons affaire ici à des survivances 
dans des contes populaires, qui remontent à l’époque où les 
ancêtres des Germains ressemblaient aux Zoulous. » Ces s0r- 
ciers, ces revenants, ces animaux qui parlent, ces ogres, ces fées, 
cette communion constante de l’homme avec une nature fantas- 
tique, ce n’est pas l’imagination des civilisés qui a créé cette 
absurde féerie : ee sont des restes de manières de penser et de 
croire abolies. Îei c’est un ancien totem, à un tabou, et pour 
expliquer ces merveilles, il faut parfois s’adresser aux Bassoutos, 
aux Hurons, aux Kamchadales. « Le but est d'analyser les contes 
«en les ramenant aux conceptions élémentaires, psycholo- 
« giques, mythologiques, religieuses, sur lesquelles ils reposent : 
«et beaucoup de ses conceptions appartiennent à la sauvagerie. » 


V 


THÉORIE DES COÎNCIDENCES ACCIDENTELLES 


Avant d'aller plus loin, il faut nous arrêter un instant, pour 
faire justice d’une opinion fausse, qu’on peut appeler la théone 
de l'accident. 


accepté et naturel, et, dans le passé, apparaissait comme également ration- 
nel et naturel aux sauvages sur lesquels nous avons quelques renseignements 
historiques. Notre théorie est donc que l’élément sauvage et absurde de la 
mythologie est, le plus souvent, un legs des ancètres des races civilisées, qui 
jadis n'étaient pas dans un état intellectuel plus élevé que les Australiens, 
les Boschismans, les Peaux Rouges. L'élément absurde des mythes doit 
être expliqué le plus souvent comme « survivance » ; l'âge de l'esprit humain 
auquel cet élément absurde a survécu est un âge où n’existaient pas encore 
nos idées les plus communes sur les limites du possible, où toutes choses 
étaient conçues de tout autre façon qu'aujourd'hui : et oet âge, c'est celui de 
la sauvagerie. 

u Ïl est universellement admis que des survivances de cette nature rendent 
compte de nombreuses anomalies dans nos institutions, nos lois, notre vie 
sociale, voire dans nos vêtements et dans les menus usages de la vie. Si des 
restes isolés des anciens temps persistent ainsi, il est plus que probable que 
d’autres restes survivent aussi dans la mythologie, si l'on tient compte du 
pouvoir conservateur du sentiment religieux et de la tradition. Notre objet 
est donc de prouver que l’ « élément stupide, sauvage et irrationnel » des 
mythes des peuples civilisés s'explique, soit comme une survivance de la 
période de sauvagerie, soit comme un emprunt d’an peuple cultivé à ses voi- 
sins sauvages, soit enfin comme une imitation d'anciennes données sauvages 
par des poètes postérieurs et réfléchis. » 


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D’UNE THÉORIE D’'IMPORTANCE SECONDAIRE 63 


Chaque conte ou chaque type de contes aurait pu'être inventé 
et réinventé à nouveau, un nombre indéfini de fois, en des temps 
et des lieux divers, et les ressemblances que l’on constate entre 
les contes de divers pays proviendraient de l'identité des procé- 
dés créateurs de l'esprit humaïn. 

Cette théorie suppose qu’on laisse un certain vague mystique 
à l'idée de ezéation populaire ; qu’on y voie je ne sais quelle force 
d'invention collective, anonyme, impersonnelle, différente de l’in- 
vention poétique lettrée, individuelle. Terra udro fructificat. La 
légende se dégage du génie de nos paysans d'Auvergne ou de 
Bretagne aussi naturellement que la fumée s'échappe de _ 
chaumières. 

A vrai dire, il n’y a point là proprement une due con- 
sciente d'elle-même; nous n’avons point affaire à une école avec 
son chef, ses disciples, ses schismatiques, ses adversaires. C’est 
moins un système organisé qu’une première attütude de l'esprit en 
présence du problème. C’est une hypothèse qui se présente volon- 
tiers à l'esprit de tout apprenti folk-loriste, au début des 
recherches, et ne résiste pas aux faits. 

Certes, on peut admettre que le libre jeu de l'intelligence 
humaine reproduise, en des temps et des pays divers, la même 
idée, la même fantaisie très simple : on trouve dans l’art grec 
archaïque et chez les anciens Mexicains des poteries très ana- 
logues, dont la ressemblance s’explique par la similitude des 
matériaux, des outils, du degré de civilisation. 

De même, on peut admettre qu’un proverbe, — c’est-à-dire 
une même image, une même métaphore, une même réflexion 
morale, — ait pu se présenter à deux,ftrois, dix esprits indépen- 
dants les uns des autres ; on peut admettre la même création 
répétée pour une devinette, bien qu'il y ait ici plus de caprice 
individuel ; on peut et l’on doit admettre, pour les chansons popu- 
laires, que % même thème sentimental, très général, soit né de 
lui-même sur des terres très différentes. 

Mais il n’est pas moins vrai qu'on reste frappé du très petit 
nombre de proverbes, de deviriettes ou de types de chansons 
historiquement représentés, de leur caractère contingent, fantai- 
aste et nullement nécessaire, et du nombre considérable de 
formes où le même proverbe, le même type de chansons, la 


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64 LES FABLIAUX 


même devinette reparaît : ce qui implique forcément, dans la 
grande majorité des cas, création unique, souvenir, répétition, 
transmission. 

Pour les contes, l'hypothèse ne saurait même pas s’exprimer 
clairement. 

I] est certain que les types généraux, les cycles de contes 
(cycle de la femme obstinée, cycle des ruses de femme) ou les 
éléments merveilleux des contes (animaux qui parlent, objets 
magiques) n’appartiennent ni à un pays, ni à temps, et que 
ces éléments ont pu et dû être mille fois réinventés. Mais ce que 
nous retrouvons dans les diverses littératures populaires, si 
nous passons d’un recueil sicilien à un recueil norvégien, ce 
ne sont pas seulement des fypes généraux de contes identiques, 
ce sont les mêmes contes particuliers: c’est, parmi les millions 
de ruses de femmes qu’on aurait pu imaginer, un nombre res- 
treint de ruses spéciales (la Bourgeoise d'Orléans, les Tresses, 
le Chevalier à la robe vermeulle) et, parmi les millions de contes 
merveilleux qu’on aurait pu imaginer, un nombre restreint de 
récits très circonstanciés (la Belle et la Bête, Jean de l'Ours, 
Cendrillon), c’est-à-dire des contes organisés qui se répètent, 
ayant l’unité d’une œuvre d’art, la complexité d’une intrigue de 
roman, portant l'empreinte d’un esprit créateur. 

Ces observations sont d’ailleurs trop simples. Sauf quelques 
coïncidences négligeables qui ont pu suggérer le même thème 
très général et très peu circonstancié à deux esprits indépen- 
dants *, il faut que chaque conte ait été imaginé un certain jour, 
quelque part, par quelqu’un. Quand ? Où ? Par qui ? La question 
reste entière, et nul système ne serait viable qui ne pourrait 
admettre que les contes se propagent par voie d'emprunt. 

En fait, nulle école aujourd’hui existante ne soutient le para- 
doxe contraire. 

Grimm y a recouru jadis comme à une échappatoire propice. 
1] avait besoin de cette étrange théorie de l'accident : son hypo- 
thèse générale n’était-elle pas que les contes, imaginés per les 


1. Nous rencontretrons plus loin des formes de quelques fabliaux (lai 
d’Aristote, les quatre souhaits saint Martin) dont les rapports sont si peu 
compliqués que nous sommes en peine de décider si nous avons affaire à des 
variantes d'un même conte ou à des contes distincts, plusieurs fois rein- 
ventés. 


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D’UNE THÉORIE D’IMPORTANCE SECONDAIRE 65 


Aryas en la période d'unité ct transportés avec ceux dans leurs 
migrations, n’avaient cessé d’être l’apanage exclusif de la race 
indo-européenne ? Chaque famille isolée conservait cet héritage, 
qui ne franchissait que très malaisément les frontières d’une 
langue et d’un peuple : car la dernière chose qu’un peuple 
emprunte à un autre, ce sont, disait-il, ses contes de fées. 

Cette opinion était fort soutenable au début des recherches de 
Grimm, alors qu’on n'avait guère collectionné de contes qu’en 
Europe. Mais depuis,.on en a recueilli chez les Kalmouks, qui ne 
sont pes des Aryens, chez les Jeponais, qui ne sont pas des 
ÂAryens, etc., et ce sont souvent les mêmes contes | 

Grimm, qui n’était pas sans connaître des contes africains ana- 
logues à ses contes allemands, s’obstina pourtant à soutenir que, 
sauf quelques cas isolés, les contes ne se propageaient jamais par 
emprunts; et c’est alors qu’il exprima l’idée que ces ressemblances 
pouvaient s'expliquer par des coïncidences : « Il y a des situations 
si simples et si naturelles qu’elles réapparaissent partout,comme 
ces mots qui se reproduisent sous des formes toutes semblables 
en des langues qui n’ont aucun rapport entre elles, parce que des 
peuples divers ont imité de manière identique des bruits de la 
nature ?. » 

Aujourd’hui je doute qu'il se trouve encore des folk-loristes 
pour défendre cette position devenue intenable. Il a semblé pour- 
tant à plusieurs que M. Andrew Lang était de ceux-là. M. Cos- 
quin *, M. Krohn *, M. Sudre ‘, M. Jacobs ‘, d’autres encore, dont 
je fus, avaient noté dans ses livres nombre de passages inquié- 
tants ; tel celui-ci : « Nous croyons impossible, pour le moment, 
de déterminer jusqu’à quel point il est vrai de dire que les contes 
ont été transmis de peuple à peuple et transportés de place en 
place dans le passé incommensurable de l'espèce humaine, ou jus- 


1. Oui certes ; mais ces coïncidences qui ont pu faire réinventer des contes 
très simples ont précisément la même importance que les onomatopées pour 
la comparaison de deux langues. C'est-à-dire que, comme les onomatopées, 
celles sont très rares et négligeables. 

2. E. Cosquin, L'origine des contes populaires européens et les théories 
de M. Lang, 1891, p. 6. 

3. Kaarle Krohn, Bär und Fuchs, Helsingfors, 1891. 

4. L. Sudre, Les Sources du roman de Renart, Paris, 1893, p. 8. 

5. J. Jacobs, Cinderella in Britain, dans le numéro de septembre 1893 
de la revue Folk-lore. 


BÉDIEP, — Les Fabliaur. 9 


Go ogle 


66 LES FABLIAUX 


qu’à quel point ils peuvent être dus à l'identité de l'imagination 
humaine en tous lieux... Comment les contes se sont-ils répan- 
dus ? c’est ce qui demeure incertain. Beaucoup peut être dû à 
l'identité de l'imagination dans les premiers âges ; quelque 
chose à la transmission *. » 

Il semblait donc bien que M. Lang se rangeât à la théorie de 
l'accident, qu’il fût, comme on dit, un « casualiste ». Il a récem- 
ment protesté avec autant d’esprit que d'énergie *. « Nous sommes 
des millions de mortels, dit-il avec mélancolie, et chacun de nous 
vit isolé, heureux s’il réussit à se faire comprendre, en gros, de 
lui-même. » 11 lui semble, nous dit-il, qu'il s’est entretenu par 
téléphone avec des correspondants très lointains — un peu durs 
d'oreille — qui ont innocemment dénaturé son message. Il affirme 
que nous nous sommes tous trompés — et il ne se peut qu’il n'ait 
rgison, — concédant d’ailleurs que, dans le passage ci-dessus 
rapporté, il eût mieux fait de transposer les mots beaucoup et 
quelque chose et de dire : « Quelque chose peut être dû à l’iden- 
tité de l’imagination dans les premiers âges, beaucoup à Ia 
transmission. » Ce « quelque chose » que le libre jeu de lima- 
gination indépendante pourrait inventer et réinventer à nouveau, 
ce ne serait d’ailleurs jamais un conte organisé, avec sa succession 
de multiples péripéties ; ce serait seulement, en des contes tota- 
lement différents, un même incident, une même idée fantastique 
ou superstitieuse. Toutes les fois que reparait, chez deux peuples 
différents, la même intrigue circonstanciée et précise, M. Leng 
admet — comme l'exige le bon sens — qu’il y a eu transmission. 
Mais il est aussi des contes qui ne présentent en commun qu’une 
même idée centrale et, dans ce cas, il se peut que la similitude des 
croyances ou du développement social, ou la parité générale de 
l'imagination ait procréé, ici et là, des thèmes généraux iden- 
tiques, d’où sont issus des contes différents. Et quand on a vu 
quels exemples significatifs allègue M. Andrew Lang, en ces 
articles auxquels le mieux est de renvoyer le lecteur, il appareit 


1. Introduction de M. Lang aux Contes des frères Grimm. 

2. D'abord dans deux articles qu'il a bien voulu consacrer à Ja critique de 
la première édition de ce livre: l’un dans la Saturday Review du 2 sep- 
tembre 1893, l’autre dans l’Academy à la date du 10 juillet 1893 ; puis dans 
une importante polémique avec M. Jacobs. (V. la revue Folk-lore, numéros 
de septembre et de décembre 1893.) 


:» Google 





LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 67 


que sa thèse, réduite à ces termes, est plus que VARIE 
elle est vraie. 

Mais, puisque M. A. Lang rejette la théorie de l'accident, on, 
ne voit plus qui la défend. Elle pouvait séduire quelques-uns au, 
temps de Grimm ; mais aujourd’hui nos collections, multipliécs à 
profusion, nous montrent que chaque conte reparait chez unetren- 
taine de nations différentes : ce qui suppose — si l’on n admet 
pas simplement des emprunts d’un peuple à l’autre — quetrente. 
peuples auraient, indépendamment les uns des autres, réussi à' 
combiner, de manière identique, les mêmes éléments, pour R 
mer fortuitement le même récit. LL 

Cette hypothèse est donc bien, comme nous disions, une gtti-' 
tude première et toute prove de l'esprit : elle est de celles 
qui s’évaporent dès on les regarde fixement. En fait, il n’y a 
pas de « casualistes ? | | 


VI 


LA THÉORIE ORIENTALISTE 


Ces deux systèmes — théorie aryenne, théorie anthropologique 
de l’origine des contes — si opposés se rencontrent du moins 
en ceci : l’un et l’autre admettent que les contes populaires 
offrent aux mythologues des éléments précieux. Que les éléments 
des contes soient des mythes solaires ou des mythes sauvages, 
ce sont des mythes. Qu'ils reflètent les plus anciennes concep- 
tions de la race aryenne ou les croyances des différents peuples 
au temps où ils vivaient encore en l’état de sauvagerie, les contes 
nous ramènent vers un lointain passé préhistorique. 

Or, c’est ce point de départ même que conteste un troisième 
système, qu’il nous reste à définir : le système indianiste de l’ori- 
gine des contes. 

Ce système, plus ancien que ses deux rivaux, ne s’est pas 


1. Ce qui porterait surtout à le croire, c’est que M. Jacobs ne trouve gutre 
à nommer, comme soutiens de cette théorie, que M. A. Lang, qui proteste, 
et moi, qui n'ai jamais écrit à ce propos que les trois pages qui précèdent, 
a M. Bédier, dit-il, est le casualiste même. M. Bédier is the quite casualist. » 
— J'én suis surpris. 


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GS LES FABLIAUX 


laissé ébranler par eux : sceptique en présence des hypothèses 
étymologiques de l’école de Max Müller, dédaigneux des compa- 
raisons instituées par l’école anthropologique entre les mythes 
grecs ou germaniques et les croyances des Achantis, il oppose 
une fin de non-recevoir à toute tentative d'explication des mythes 
que renfermeraient les contes populaires. 

Il croit à l’existence d’une source commune d’où les contes 
populaires se seraient répandus sur le monde. 

Cette source n’a point commencé à sourdre en des âges primi- 
tifs, mais à une époque parfaitement historique, dans une terre 
parfaitement déterminée, — et cette terre est l’Inde. 

« Le plus grand nombre des contes populaires européens, — 
dit M. Reinhold Kæhler en répétant les paroles de Théodore Ben- 
fey, — ainsi que beaucoup des nouvelles qui se sont répandues 
vers la fin du moyen âge dans les littératures occidentales, sont 
ou bien directement indiens ou bien provoqués par la littérature 
indienne. » — M. Cosquin dit de même : « Les recherches de 
Théodore Benfey démontrent que l'immense majorité des contes 
se sont formés dans l’Inde, d’où ils ont rayonné, à des époques 
parfaitement historiques, se répandant de peuple à peuple, par 
voie d'emprunt. » — Et M. Gaston Paris: « Les récits orientaux 
qui ont pénétré en si grande masse dans les diverses littératures 
européennes viennent de l’Inde et, qui plus est, ont un caractère 
essentiellement bouddhique. » 

Cette théorie est la seule qui nous intéresse directement. Car, 
seule, elle explique par les mêmes moyens l’origine de toutes les 
catégories de contes, fables, fabliaux ou contes de fées. 

Pour nous, qui n’étudions qu’une province de la novellistique, 
nous n’avons pas qualité pour nous prononcer entre les théories 
aryenne et anthropologique. Nous bornant à affirmer cette con- 
viction profonde que beaucoup de contes plongent par leurs 
racines jusqu'aux âges préhistoriques, nous n’avons pas à décider 
s'ils renferment des détritus de mythes célestes, ou s’il faut con- 
fier aux Samoyèdes, aux Bechuanas et aux Iroquois l’exégèse de 
Cendrillon et du Petit Poucet. Car ni M. Max Müller, ni même 
M. de Gubernatis n’ont jamais découvert le moindre mythe cré- 
pusculaire ni auroral dans l’histoire de la Dame qui fist trois 
tours entour le moustier ; et, de même, ni M. Lang ni M. Gaidoz 


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LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 69 


ae soutiendront jamais qu'il faille expliquer par un totem poly- 
nésien le fabliau de la Grue, ni par un tabou des sauvages 
Samoans ou des Ojibways le Chevalier qui fist sa femme 
confesse. 


VII 


Pourquoi donc avons-nous soulevé, à propos de nos seuls 
fabliaux, cette lourde question de l’origine des contes popu- 
laires ? 

Le voici. 

C’est que, si les raisons sont valables qui font venir de l’Inde 
nos fabliaux, elles valent aussi pour l’ensemble des contes popu- 
laires ; et aucune théorie mythologique, quelle qu’elle soit, 
actuelle ou à naître, ne peut rester indifférente à l’école de 
Benfey. | 

Soit le conte de Psyché. M. Max Müller l’explique par un 
mythe : Psyché ou Urvact, coupables d’avoir vu leurs époux, 
c'est l’Aurore qui se cache, dès qu’apparaît le soleil. Pour 
M. Lang, au contraire, cette légende est fondée sur une loi de 
l'étiquette sauvage : un mari et sa femme ont transgressé le 
<ommandement mystique, le tabou, commun aux sauvages du 
Fouta, aux Yoroubas d'Amérique, aux Circassiens, aux Fidjiens, 
aux Spartiates et, selon Hérodote, aux Milésiens, qui défend 
à de jeunes époux de se voir nus, et à la femme de prononcer le 
nom de son mari. — Vienne la théorie orientaliste : elle renvoic 
dos à dos les mythologues, l’un avec son mythe solaire, l’autre 
avec son fabou polynésien ; voici une forme indienne de Psyché ; 
ce conte est indien, ne cherchez pas plus avant. 

Cendrillon. s’assied dans les cendres du foyer, c’est-à-dire, sui- 
vant la mythologie comparée, « dans les nuages gris de l’Aurore ». 
— Non, dit M. Lang, c’est un souvenir des règles du Gavelkind, 
qui donne le foyer comme part d’héritage au plus jeune enfant. 
— Voici riposte un orientaliste, que ce conte est attesté dans 
l'Inde ; il suffit, ne cherchez pas plus avant : il est indien. 

Pour tel adepte de la mythologie comparée, qui, d’ailleurs, 
compromet la théorie, le Petit Poucet, le gentil héros qui sème 
des cailloux et des miettes de pain, est la Nuit qui sème les étoiles. 


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60 LES FABLIAUX 


Ses démélés avec l'Ogre lui rappelleront la lutte de la Nuit contre 
le Soleil levant. — M. Lang, au contraire, se bornera à consi- 
dérer certains éléments du conte : ces petits enfants cachés par 
la femme de l’ogre et trahis par leur odeur de chair fraîche, il les 
a retrouvés dans le folk-lore des Namaquas, des Zoulous et des 
sauvages du Canada ; de même, les Euménides d’Eschyle flairent 
Oreste ; et cette fréquence des traits de cannibalisme dans les 
contes européens lui sera un témoignage de l’ancienne sauvage- 
rie de nos races. À propos des bottes de sept lieues, il rappellera 
que le même incident de héros aidés dans leur fuite par quelque 
objet magique reparaîit dans les contes des Zoulous, des-Cafres, 
des Iroquois, des Japonais, des Allemands et les sandales d’or 
qu'Hermès chausse dans l'Odyssée (V, 45) lui reviendront en 
mémoire. — Mais un orientaliste risposte : le Petit Poucet vient 
de l’Inde, et tout est dit. 

L'école de M. Max Müller explique le succès du plus jeune fils 
dans les contes par une allégorie du Soleil récemment levé. — 
Selon la théorie anthropologique, cette préférence pour le der- 
nier-né est un souvenir du droit de juveignerie, du Jüngsten- 
rech. — Pour un orientaliste, si ces mœurs ne sont pas en contra- 
diction avec ceMes de l’Inde, il suffit, ne cherchez pas plus avant. 

Or, tant que la théorie orientaliste ne fait venir de l’Inde que 
ses simples contes à rire, les nouvelles, les fables, elle reste indif- 
férente aux, mythologues. Aussi l’une et l’autre école mytholo- 
gique lui fait.elle la grâce de l’accueillir en partie. Il est indiffé- 
rent æu-sÿstème de M. Max Müller que Perrette et le pot au lau 
viendg,ouù fon, de conteurs bouddhistes, et M. Max Müller lui- 
méme”s'est attaché à démontrer l’origine indienne de cette 
fable, “ | 
s' Il est indifférent de même à M. Lang ou à M. Gaidoz que le 
tonte des Trois bossus ménestrels ait été, ou non, inventé sur les 
bords du Gange : les deux écoles admettent donc volontiers l'ori- 
giné indienne, ou la propagation, à partir de l'Orient, de tous les 
corites à rire et de toutes les fables que l’on voudra. 

Mais tout autre:est la prétention de l’école orientaliste. Elle 
fait venir de l’Inde, non pas seulement les nouvelles et les fables, 
mais aussi les contes merveilleux. Comme ses arguments sont les 
mêmes pour tous les groupes de contes, elle prétend avec raison 


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LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 71 


qu’on ne peut lui accorder l’origine indienne des contes à rire, 
sans que cette concession entraîne du coup l’origine indienne des 
contes merveilleux. 

Ni l’école philologique, ni l’école anthropologique, ni aucun 
autre système mythologique imaginable ne peut donc rester 
indifférent en présence de l’hypothèse indianiste. Il faut néces- 
sairement que tout système mythologique la repousse : car elle 
lui arrache ses matériaux les plus précieux, les contes populaires ; 
— ou bien il faut qu’il l’accepte : et, l’acceptant, il se tue du 
même coup. 

La théorie orientaliste, vraie, rend superflues toutes recherches 
ultérieures ; fausse, elle gêne la science. Pourtant elle n’a jamais 
été attaquée de front. 

Nul, si l’on excepte, M. Gaidcz, en quelques brillants articles 
de Mélusine, et M. Andrew Lang, en vingt pages énergiques et 
rapides de son livre Myth, Rüual and Religion”, ne l’a directe- 
ment attaquée. | | 

Les mythologues les plus âpres à contester l’origine indienne 
des contes merveilleux ont concédé pourtant cette origine pour 
les autres contes. Et qui ne voit que c’est se désarmer ? 

C'est donc quand la théorie orientaliste prétend ramener à 
l'Inde les contes merveilleux qu’elle paraît le plus faible. — C’est 
quand elle soutient l’origine indienne des nouvelles qu’elle paraît 
le plus solide et qu’elle a été le moins contestée. C’est là surtout 
que nous l’attaquerons. 

Et si elle cède à ces attaques, — ou, après moi, à des attaques 
micux dirigées, — la science des traditions populaires et la mytho- 
logie recouvreront plus de liberté et seront délivrées d’une 
pesante entrave. 


1. Tome II, p. 299-320. J'avais parlé trop légèrement, dans ma première 
cdition, de cette esquisse de réfutation. Je fais ici, comme je dois, amende 
honorable. 

8 


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72 LES FABLIAUX 


CHAPITRE II 


EXPOSÉ DE LA THÉORIE ORIENTALISTE ET PLAN 
D'UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 


I. Historique de la théorie : Ses humbles commencements de Huet à Sil- 
vestre de Sacy. Ses prétentions etson succès depuis Théodore Benfey. 
Il. Ses arguments sous sa forme actuelle : Les contes, soutient-elle, nés 
dans l’Inde, sont parvenus en Europe, par voie littéraire et par voie 
orale, au moyen âge. Car : 1° Absence de contes populaires dans l’an- 
tiquité. 2° Influence au moyen âge des grands recueils orientaux tra- 
duits en des langues européennes ; rôle des Byzantins, des Arakes, des 
Juifs. 3° Survivance de mœurs ou de croyances indiennes ou boud- 
dhiques dans nos contes. 4° Les versions occidentales de nos contes 
apparaissent comme des remaniements des formes orientales. 
II. Plan d'une réfutation, qui reprendra, dans les chapitres suivants, cha- 
cun de ces arguments. 


Nous réunirons ici en un faisceau les arguments essentiels de 
l’école orientaliste, avec toute la force, toute la clarté, toute l’im- 
partialité qu’il nous sera possible. 

Auparavant, quelques remarques sur sa genèse et son histoire 
sont nécessaires. | 


] 
HISTORIQUE DE LA THÉORIE 


Elle est française par ses plus lointaines origines, et l’on peut 
dire que, déjà, elle existait en puissance aux temps reculés où 
La Fontaine fit connaissance avec le sage Bidpaï. 

Dès 1670, le savant évêque d’Avranches, Daniel Huet, disait 
exp-essément : « Il faut chercher la première origine des romans 
dans la nature de l’homme, inventif, amateur des nouveautez et 
des fictions. et cette inclination est commune à tous les hommes ; 
mais les Orientaux en ont toujours paru plus fortement possedez 
que les autres ; et leur exemple a fait une telle impression sur les 
nations de l'Occident les plus polies, qu’on peut avec justice leur 


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HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 73 


en attribuer l'invention. Quand je dis les Orientaux, j'entends 
les Égyptiens, les Arabes, les Perses, les Indiens et les Syriens”. » 
__ Huet plaçait donc l’origine des fictions dans un Orient vague 
et indéterminé, et cela pour des raisons plus vagues encore et 
plus indéterminées. 

Au commencement du xvrr® siècle, cet Orient se limita. 
Égyptiens, Perses, Indiens et Syriens furent un peu sacrifiés, au 
profit des seuls Arabes. C’est le grand succès des Mille et une 
Nuiüts qui.créa ce préjugé. Grâce aux Galland, aux Cardonne, 
aux d’Herbelot, l’imagination des peuples de l’Islam passa pour 
la toute-puissante créatrice des fictions. De même qua les Arabes 
avaient introduit en Europe l’aubergine et l’estragon, ils y 
avaient importé, un beau jour, la rime et les contes. 

Ainsi, dès le xvrrre siècle, l’idée du système orientaliste avait 
germé. Et comment ? Dans l’esprit d’érudits excellents, à qui 
manquait simplement le sens do ce qui est primitif et populaire, 
et persuadés qu’on pouvait se poser ces questions : « qui a inventé 
les contes ? quel jour fut découverte la rime ? » au même titre que 
celles-ci : « quel jour a été inventée l’imprimerie ? qui a décou- 
vert les propriétés de l’aiguille aimantée ? » Ils commettaient 
innocemment un sophisme d’humanistes et de rhéteurs, analogue 
à celui des Grecs qui cherchaient, étymologistes naïvement ambi- 
tieux, quel rapport unissait dans les mots le sens au son, et pour- 
quoi ces deux syllabes : xroc, et non d’autres, servaient à dési- 
gner le cheval. Les Grecs oubliaient qu’à l’époque où ils se 
posaient ce problème, leurs mots étaient déjà fort vieux, et fort 
vieille leur civilisation. De même, nos anciens orientalistes 
oubliaient que l'humanité était bien vieille déjà, lorsqu'elle pro- 
duisit les premiers romans que nous connaissons, et que chercher 
« l’origine des fictions », c’était se poser un problème identique 
à celui des origines de l'esprit humain. Les plus anciennes qu'ils 
connussent étaient arabes, persanes, indiennes : ils proclamaient 
donc que les Orientaux avaient inventé les fictions. Mais ce n’est 
là que la période embryonnaire de la théorie, qui devait encore 
subir, pendant la première moitié de ce siècle, une lente incuba- 
tion. 

En 1816, parut le célèbre ouvrage de Silvestre de Sacy : Calila 


1. Traité de l'origine des romans, p. 12 de l'éd. de 1711. 


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74 LES FABLIAUX 


et Dimna ou les Fables de Bidpaï en arabe. Appliquant son esprit 
sagace à l’examen des diverses rédactions de ce livre, le plus. 
vaste et le plus répandu des recueils de contes orientaux, il prou- 
vait que la plus ancienne forme n’en était ni arabe, ni persane, 
mais indienne. 

Parce que c’est lui qui établit ce fait considérable, on se 
réclame aujourd’hui volontiers de son grand nom, bien à tort, je 
crois : car Silvestre de Sacy n’a pas été le fauteur, du moirs 
conscient, de la théorie. 

Son livre n’est, en effet, qu’un travail de bibliographe génial. 

Il $’est borné à démêler l’écheveau compliqué des divers remanic- 
ments orientaux du Calila, et ne s’est jamais permis aucune 
remarque qui outrepassôt les promesses modestes de son sous- 
titre : Mémoire sur l’origine de ce livre et sur les diverses tra- 
ductions qui en ont été faites dans l'Orient. Le problème général 
de l’origine des contes ne paraît pas s’être, un seul instant, pré- 
senté à son esprit, et je ne pense pas qu’on puisse trouver dans son 
livre une conclusion plus générale que celle-ci : « Je ne crains 
pas d'affirmer que toutes les règles de la saine critique assurent 
à l’Inde lhonneur d’avoir donné naissance à ce recueil d'apo- 
‘logues, qui fait, encore aujourd’hui, l’admiration de l’Orient et 
de l’Europe elle-même. La conclusion que je tire de tout ce que 
je viens d'exposer n’est pas absolument que le Pantchatantra soit 
antérieur à Barzouyèh, ce qui cependant est extrêmement vrai- 
semblable: elle n’est pas même qu'avant Barzouyèh tous les apo- 
logues que celui-ci réunit dans le livre de Calila fussent déjà 
rassemblés, dans l’Inde, en un seul recueil. Tout ce que je pré- 
‘tends établir, c’est que les originaux des aventures de Calila et 
Dimna, et des autres apologues réunis à celui-là, avaient été effec- 
tivement apportés de l’Inde dans la Perse *. » On le voit : nulle 
tendance à exagérer la portée de ces faits de pure bibliographie, 
mais une prudente abstention. 

Déjà son élève, Loiseleur-Deslongchamps, généralisait plus que 
lui, lorsqu'il lui dédiait, en 1848, son Essai sur les fables 
indiennes et sur leur introduction en Europe. 

Ce même roman de Calila, dont S. de Sacy avait classé les 
rédactions orientales, Loiseleur-Deslongchamps le suivait à tra- 


1. Calila et Dimna, p. 8. 


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HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 75 


‘vers 8es différents avatars européens ; de plus, il montrait qu’une 
‘autre importante collection de récits orientaux, les Fables de Sen- 
dabar, remontait, elle aussi, à un original indien. Il né s’arrétait 
‘point là : versé dans la connaissance des nouvelles et des fables 
des conteurs français et italiens, il s’attachait à les comparer avec 
célles de ses auteurs indiens, et ne manquait pas de reconnaitre, 
en chacune d'elles, « une imitation » de Bidpaiï ou de Sendabar. 
La vieille idée, courante depuis Huet, le préocoupait : «Il y a 
toute apparence, disait-il, que c’est en Orient, et plus particuliëè- 
rement dans l’Inde, qu’il faut chercher l’origine de l’apologue... 
Xl faut remonter jusqu’au moyen âge pour trouver l'introduction 
de ces fictions dans les compositions européennes. C'est un exa- 
men bien curieux à faire, et l’histoire de ces recueils de contes et 
de fables peut contribuer à éclairer cette question”. » . 

Vers 1840, on voit en effet se répandre cette idée, nettement 
visible chez Loiseleur-Deslongchamps, chez Robert”, chez de 
Puybusque”, chez Brockhaus‘, etc. : les contes qui se trouvent 
à la fois en Occident et en Orient sont issus de l'Inde, et c’est là 
une vérité acquise à la science par le grand Silvestre de Sacy. 

Le très prudent Silvestre de Sacy a-t-il, en effet, exposé cette 
opinion dans quelque mémoire que j'ignore P Il est possible, mais 
je soupçonne que c’est la vieille idée de l’évêque d’Avranches qui 
‘chemine sourdement, et que les disciples de Sacy croient pouvoir 
dui attribuer. Il s’est produit sans doute, ici comme dans l’his- 
‘toire de tant de systèmes, ce phénomène bien connu du grossis- 
sement insensible et continu des faits primitifs à mesure qu'ils 
‘passent du premier observateur au disciple, du savant au vulga- 
risateur, C’est ce que Renan définit si bien : « Les résultats n’ont 
toute leur pureté que dans les écrits de celui qui les a, le pre- 
nier, découverts. Il est difficile de dire combien les choses, en 
passant de main en main, en s’écartant de leur source première, 
‘s’altèrent et se défaçonnent, sans mauvaise volonté de la part de 
“eux qui les empruntent. Tel fait ést pris sous un jour un peu 
différent de celui sous lequel on le vit d’abord ; on ajoute une 


1. Op. cit., p. 4, 6, 63, etc. 

. 2. Fables inédites des XIIe, XIIIe e XIV® siècles, 1825 

. 3. Le comte Lucanor, apologues du xrni° siècle, 1851. 

"4. Die Mährchensammlung des Sri Somadeva Bhatta, Mém. de l'Ac. de 
Nes sue 1839, p. 126, ss. 


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76 LES FABLIAUX 


réflexion que n’eût pas faite l’auteur des travaux originaux, mais 
qu'on croit pouvoir légitimement faire. On avance une généralité 
que l'investigateur primitif ne se fût pas formulée de la même 
manière. Un écrivain de troisième main procèdera ainsi sur son 
modèle, et ainsi, à moins de se retremper continuellement aux 
sources, la science historique est toujours inexacte et suspecte *. » 

Mais que l'autorité de Silvestre de Sacy ait été justement ou 
témérairement invoquée, toujours est-il que la théorie allait se 
précisant depuis le commencement du x1x® siècle. 

Théorie bien inoffensive encore. N’était l'habitude livresque de 
croire nécessairement plagiée par Boccace toute nouvelle qui se 
retrouvait à la fois dans le Décaméron et dans le Calila, n’était 
cette tendance à regarder les races orientales comme prédesti- 
nées, par décret spécial, à inventer les fictions, — les opinions de 
ces savants étaient aussi justes que modérées. Ils se bornaient à 
constater l'immense succès des deux romans de Calila et de Sen- 
dabar, et avançaient que les novellistes ou fabulistes européens 
leur avaient beaucoup emprunté, depuis le moyen âge. Vérités si 
peu contestables qu’elles ressemblent à des truismes. 

C'est pourtant d’une simple généralisation de ces modestes 
propositions que devait sortir, quelques années plus tard, un 
système envahissant, impérieux. 

Non seulement les deux grands recueils indiens, le Calia et le 
Sendabar, avaient fourni cent ou deux cents contes à des novel- 
listes italiens, français, espagnols, à court d'invention ; mais 
c'était presque tout le trésor de nos littératures populaires euro- 
péennes qui s'était formé dans l'Inde. Dans l’Inde prenait sa 
source un immense fleuve charriant des fables, une sorte de 
fabulosus flydaspes, qui avait inondé le monde. 

C’est un orientaliste de Gœttingue, Théodore Benfey, qui cons- 
truisit ce système, 

En 1859, parut cette introduction de 600 pages à la traduction 
allemande du Pantchatantra *, monument d’une prodigieuse éru- 
dition, digne d’un Scaliger et d’un Estienne. Dans le premier 


1. L'avenir de la science, p. 241. 

2. Pantchatantra, fünf Bücher indischer Fabeln, Märchen und Erzählun- 
gen, aus dem Sanskrit uebersetzt mit Einleitung, von Theodor Benfey, 2 vol. 
Leipzig, 1859. . 


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HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 77 
\ 


succès de son œuvre colossale, Benfey fonda (1860) une revue 
destinée à montrer quels liens subtils, puissants pourtant, en 
nombre infini, nous rattachent à l'Orient. Il lui donna ce titre 
significatif : Orient et Occident, et l’on pourrait lui donner cette 
épigraphe du Divan : 

Wer sich und Andre kennt, 

Wird auch hier erkennen : 


Orient und Occident 
Sind nicht mehr zu trennen. 


Liebrecht, Brockhaus, Gœdeke, toute une pléiade se groupa 
autour de Benfey et prêcha, d’après lui, la bonne nouvelle. Car 
c’est bien un évangile que devenait et que devait demeurer jus- 
qu’au jour présent l’/ntroduction au Pantchatantra ; les travaux 
de la revue Orient et Occident, ce sont les Actes des Apôtres. Il 
ne manqua guère à la jeune religion que des hérétiques, si l’on 
excepte le seul Weber, l’illustre sanscritiste, qui protestait isolé- 
ment dans ses /ndische Studien. Le Credo, ce sont les dix pages 
de préface où le maître a résumé les articles de foi. 

Veut-on une preuve curieuse qu'il s’agit bien là de dogmes à 
jamais promulgués ? Il s’est rencontré un érudit après Benfey, 
dont on peut dire sans exagération que, depuis le premier homme, 
nul en aucun pays n’a jamais emmagasiné dans sa mémoire autant ; 
de légendes, de fables, de chansons, de proverbes, de contes, de | 
devinettes populaires. C’est M. Reinhold Kœæhler. Or, ce savant u 
— qui, peut-on dire, savait « toutes les histoires » — s’est un jour 
proposé d'extraire de ce prodigieux monceau de documents 
quelques idées générales. Et tout ce que ces milliers de récits lui 
ont révélé, c’est simplement l'infaillibilité de Benfey : si bien que 
sa dissertation sur l’origine des contes populaires * reproduit exac- 
tement, sans une réscrve ni une addition, et souvent dans ses 
termes mêmes, la préface du maître. 

Aujourd’hui encore, c’est la théorie de Benfey qui domine et 
triomphe. C’est elle qui est supposée, comme postulat, à la base 
de centaines de monographies de contes, dispersées dans les 
revues savantes. C’est elle qui répand sa lumière sur la bril- 


1. Ueber die europäischen Volksmärchen, dans les Auÿsätze über Märchen 
und Volkslieder, hgg. von J. Bolte und E. Schmidt, Berlin, 1893. 


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78 LES FABLIAUX 


lante pléiade d’érudits et de folk-loristes, par qui, depuis trentg 
ans, la science des traditions populaires est illustrée, sur les Mar» 
cus Landau, les Félix Liebrecht, les Emmanuel Cosquin, les 
Luzel, les Comparetti, les Giuseppe Rua. Les trois hommes qui, 
aujourd’hui, font en ces études le plus d'honneur à leur paya 
respectif, Max Müller‘ en Angleterre, R. Kæhler en Alle- 
magne*, Gaston Paris en France, ne ptétendent — sauf à com- 
menter çà et là et à rectifier la doctrine du maître — qu’à rester 
les disciples de Benfey. 

Par l’œuvre de ces savants, la théorie Shentabae est devenue 
courante, commune, officielle. J'en appelle à tout lecteur qui 
n'aurait pas fait une étude directe de la question. N’est-il pas 
vrai que, de longue date, il connaît l'hypothèse indianiste, pour’ 
lavoir reçue, enfant, de quelque manuel de littérature, ou pour’ 
lavoir entendu développer en quelque leçon d’ouverture de cours 
d'Université ? N’est-il pas vrai qu’il laccepte, plus ou moins vague- 
ment, par cette sorte de croyance provisoire qu'on accorde aux 
systèmes historiques ou philosophiques que l’on n’a pas le temps 
de contrôler soi-même ? Je pourrais citer, ici, par dizaines, les 
livres où la théorie orientaliste s’est comme vulgarisée. Je veux 
me contenter de deux citations, empruntées non à des sous-dis- 
ciples, mais à deux savants de première valeur, A. Darmesteter' 
et Ten Brink. Ils marquent au premier rang, l’un dans l'histoire 
de la linguistique romane, l’autre dans celle de la philologie ger- 
manique. Mais ni l’un ni l’autre ne s’est jamais, croyons-nous, 
COUDE qu’en passant des traditions populaires. Or, voici ce 
qu’on lit dans les Reliques scientifiques * de Darmesteter : : « Les 
découvertes récentes d’une science étrangère nous ont appris que 
le cadre de la plupart des contes et des fables s’est formé loin, 
bien loin des rives de la Seine, et dans une civilisation bien dif- 
férente de la nôtre. C’est sur les bords du Gange qu'ils ont.été 
créés par des prêtres bouddhistes, pour l'édification des fidèles. 


4. Max Müller, comme nous l'avons vu, admet les théories de Benfev 
pour les nouvelles et les fables. Voyez différents de ses essays et, notamment, : 
l'étude intitulée La migration des fables, Essais de mythologie comparée, , 
trad. Perrot, 1873. | 

2. Le savant bibliothécaire de Weimar, M. R. Kochler, a été enlevé à la 
science depuis que ces lignes ont été écrites. 

3. Reliques scientifiques, II, p. 17. Leçon d'ouverture en Sorbonne (1878). 


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SA FORME ACTUELLE 79. 


On les voit, portés par des traductions pehlvies, arabes, syriaques, 
hébraïques, latines, marcher de l’Inde jusqu’en France, où l’art 
de nos conteurs du moyen âge les rajeunit et les rappelle à une 
vie nouvelle. » Voici quelques lignes de la belle Histoire de la 
littérature anglaise de Ten Brink : « C’est de l’Inde que vient le 
gros (die Hauptmasse) des nouvelles du moyen âge. Elles se sont 
répandues, soit isolément, par voie orale ou par voie littéraire, 
soit, et plus souvent, par l’intermédiaire de grandes collec- 
tions, où des contes isolés sont subordonnés à un récit plus 
général, qui les environne comme d’un cadre. Ces collections 
indiennes, en passant par le persan, l’arabe, la littérature rabbi- 
nique, sont parvenues en Europe, où, par l'intermédiaire du grec 
ou par quelque autre canal, elles ont trouvé accès dans la littéra- 
ture du moyen âge. Souvent modifiés, renouvelés, contaminés 
par d’autres récits, ces cycles de nouvelles et de contes merveil- 
leux conservent pourtant, dans leurs dernières transformations 
européennes, les traces de leur origine orientale”. » 

Tant il est vrai que la théorie s’est lentement infiltrée partout, 
universellement populaire, admise, par une sorte de jugement 
d'habitude, de ceux-là même:qui n’en ont jamais vérifié les titres !. 


IT 


ARGUMENTS DE LA THÉORIE INDIANISTE SOUS SA FORME ACTUELIE 


Quelle qu’ait été son histoire, la voici sous sa forme accomplie, 
telle qu’elle vit, à peu près immuable, depuis Benfey *. | 
Oublieuse des antiques chimères de l’évêque d’Avranches et 


1. Ten Brink, Geschichte der englischen Literatur, Berlin, 1877, I, 222. 

2. Voici mes sources principales pour cet exposé : l'Introduction au Pant- 
chatantra de Benfey (1859), son article Indien dans l'Encyclopédie d’Ersch ct 
Grüber, t. XVII ; une étude de Reïnold Koehler publiée d'abord dans les 
Weimarische Beüräge zur Lüeratur und Kunst, Weimar, 1865, réimprimée 
dans les Au/sätze über Märchen und Volkslieder, hgg. v. J. Bolte und 
E Schmidt, Berlin, 1893 : les Contes orientaux dans la littérature française 
au moyen âge, de Gastor Paris (1875) ; l'introduction de Benfey au roman 
syriaque de Kalilag et Damnag (publié par Bickell, 1876) ; l'introduction de 
M. Emmanuel Cosquin à ses Contes populaires de Lorraine (2° tirage, 1887, 
Paris, Vieweg). 


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80 LES FABLIAUX 


des orientalistes du xvine siècle, à qui, pourtant, elle doit pcut- 
être sa naissance, la théorie se défend, avant tout, d’être une 
construction a priori et déductive : elle nie être fondée sur l’hypo- 
thèse préconçue que les Indiens auraient possédé un don spécial 
et privilégié d'imagination créatrice. 

Sa méthode est inverse : c’est une méthode d’observation et 
d’induction. 

Développée depuis Benfey par des savants armés d’érudition 
et de patience, ennemis des généralisations hâtives, inquiets des 
témérités étymologiques de l’école de Max Müller, dédaigneux 
des comparaisons établies par l’école de M. Lang entre les 
mythes antiques et les croyances des Botocudos et des Achantis, 
fortifiés par le découragement qui suivit l’échec partiel de la phi- 
lologie comparée, — la théorie affecte avant tout un csprit de 
positivisme. 

« La question de l’origine des contes, a dit le chef de l’école, 
est une question de fait! » — « C’est une question de fait, » 
reprend, comme un écho, M. Reinhold Kæhler*. — « C’est une 
question de fait, » redit M. Cosquin dans Mélusine ”, et il répète 
encore dans ses Contes de Lorraine“ : « C’est une question de 
fait. » 

Il s’agit de prendre successivement chaque type de contes, de 
le-suivre de peuple en peuple, d'âge en âge, et de voir où nous 
conduira ce voyage de découverte. Ce he seront pas encore des 
inductions, mais de simples et passives constatations. 

Or voici le fait constant, attesté par mille recherches indépen- 
dantes les unes des autres. 

Considérons des contes divers, recueillis aux points les plus 
opposés de l’horizon. 

Prenons, par exemple, un conte kalmouk, du Siddi-kur. 
Qu'est-ce que le Siddi-kur ? Un recueil mogol, qui remonte à un 
original sanscrit, et il nous est impossible de remonter au delà de 
ce texte sanscrit. | 

Ou bien, prenons un conte thibétain, de la collection Ralston : 


4. Pantchatantra, préface, p. xx v1. 
2. Weimarische Beiträge, loc. cit. 
3. Mélusine, t. T, col. 276. 

4. Contes de Lorraine, p. xv. 


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\ | SA FORME ACTUELLE 81 


ce livre thibétain se dénonce comme étant la copie d’un livre 
sanscrü, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte 
sanscrit. 

Ou encore, prenons un conte français, dans une collection de 
contes populaires modernes : le voici au xvi® siècle chez Strapa- 
role ; au xrtié, dans un fabliau ; antérieurement, dans un texte 
hébraïque, traduit de l’arabe ; ce texte arabe est lui-même traduit 
du pehlvi ; on démontre que le texte pehlvi remonte à un original 
sanscrüt, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte 
sanscril. 

« Donc, le terme de nos investigations est toujours l’Inde, et 
l'Inde des temps historiques. » 

Puisque nous voici dans l’Inde, où nous avons été conduits 
et ramenés involontairement, passivement, regardons autour de 
nous. Interrogeons ce pays. Faut-il nous étonner outre mesure 
de ce voyage qui semble étrange, sans cesse recommencé ? 

Non, car nous trouvons dans l’Inde d’amples et nombreux 
recueils de contes qui ont joui, dans ce pays même, d’un succès 
incomparable, et qui se sont répandus par le monde avec la même 
puissance de diffusion que la Bible. 

Ce goût des Hindous pour les contes s’explique historique- 
ment par l'influence du bouddhisme : cette religion est avant 
tout une morale, qui s’est plu à prêcher par familières paraboles. 
D’autre part, le bouddhisme, qui est aujourd’hui la religion de la 
moitié de l’humanité, recélait une incommensurable force de 
propagande : d’où la diffusion de ces contes hors de l'Inde et à 
partir de l’Inde. | 

Ainsi nous nous expliquons que l'Inde soit devenue pour les 
contes populaires un centre, un foyer d’où ils ont rayonné sur la 
terre. Nous réservons encore la question de savoir si les prédica- 
teurs bouddhistes ont inventé les contes, ou s'ils ont simplement 
approprié à leurs besoins des fictions qui préexistaient ; dans 
l'Inde n’est peut-être pas la source primitive des contes, mais là 
est assurément le réservoir, d’où ils ont coulé à flots sur les 
pays. | 

Mais jusqu'ici, nous avons uniquement suivi les contes ce 
livre en livre. 

Par exemple, partant d’un conte français du xrn1€ siècle, nous 

BADIER, — Les Fabliour. 6 


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82 LES FABLIAUX 


en avoas constaté l'existence dans un recueil latan, Le Directarium 
humamue vitae, — Qu'est-ce que le Directoriwm ? — C'est la tra- 
duction, faite vers 1270, d’un livre de Joël. — Qui est-0e que 
Joël ? — C’est un rabbin qui, vers 1265, traduisit en hébreu un 
roman arabe intitulé Calila et Dimna. — Qu'’est-0e que ce reman 
arabe ? — C’est une traduetion, entreprise au visie siècle ap. 
1.-C., d’un ouvrage pekivi du vire siècle, qui lui-même remontait à 
un original sanscrit. 

C'est là l’histoire d’un cante queleonque du Pantchaiantra, 
dont l’exode est exposé par le tableau synoptique ci-joint’. 

Nous avons donc constaté une tradition littéraire qui pertait 
ce conte d'Orient en Occident. 

Mais un caractère essentiel des contes populaires est de se 
transmettre, non pas seulement de livre en livre, mais de bouche 
en bouche. Les livres sont denc un véhicule puissant, mais non 
unique. 

Livrés à la transmission orale, les contes isolés ont-ils suivi la 
même route que les contes des recueils littéraires ? 

. On ne saurait le dire a priori ; mais la route que les recueils 
littéraires ont suivie, pour venir de Bénarès à Paris, nous four- 
nit pourtant déjà une indication, une probabilité. 

Or, nous avons des raisons de croire cette indication exacte, 
cette probabilité fondée. On peut démontrer, en effet, que la pro- 
pagation orale des contes a suivi sensiblement les mêmes voies 
que la propagation écrite, et que leur origine est bien indienne ; 
cela, grâce à la triple constatation que voici : 

En premier lieu, ces contes, qui réapparaissent si parfaitement 
semblables dans les recueils indiens et dans les littératures 
orales modernes et européennes, cherchez-les à Rome, en Grèce : 
l'antiquité classique les ignore. « Nous ne trouvons, dit 
M. R. Koœhler, dans l'antiquité classique, qu’un nombre déri- 
soire de nos contes, si nous laissons de côté les tentatives forcées 


1. J'ai dressé ce tableau à l’aide de la préface de M Lancereau à sa tra- 
duction du Pantchatantra, et d'un tableau analogue publié par M. Landau 
dans ses Quellen des Decameron. Je me suis attaché surtout à mettre en 
évidence les divers remaniements du Calila, et, pour éviter toute surcharge, 
je n’ai noté que très sommairement, et sans grand souci d’être complet, les 
éditiens de chacun d'eux. 


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HISTOIRE AB Pages 82-83 
T DU PANTCHAT ANTRA 


exéé Pantchatantra 


éd. Kosegerten, 1848, 
(Benfey, 1859) ; franç. (Lancereau, 1871). 
s versions abrégées : le Kathdsaritsägara 
r Somadeva), le Kathämritanidhi, 
Calëpadésa, etc., sur le rapport desquelles 
entreprise cf. Lancereau, op. cit, XXIII. 
sur l'ordre du 
éd. S 
trad. : anglaise 
De cett 







UROPÉENNES 


Rédaction persane 
(x° siècle) 

entreprise sur l’ordre de 

fils d’Ahmed, prince sa 


| 
Rédaction hébraïque 
ar le rabbin Joël {vers 1260) 
éd. Derenbourg, 1881. 


Rédaction latine 
jar Jean de Capoue (1263-78). 
Directorium humanae vitae 


1. 1480 ; Derenbourg, 188-. 
| 





| 
Rédaction italienne 
nos . per A.-F. Doni. 


Filosofia morale 
éd. 1552, 1606. 





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SA FORME ACTUELLE 83 


qu’on a faites pour ramener plusieurs d’entre eux à la mythologie 
grecque. » | 

En second lieu, — puisque les contes ne pénètrent en Europe 
qu’au moyen âge, — à quelle époque du moyen âge apparaissent- 
ils ? Leur venue soudaine coïncide soit avec l’étabkissement de 
relations plus intimes entre les peuples de l'Occident et ceux de 
POrrent, soit avec l'apparition de traductions des recueils orten- 
taux en des langues européennes. I} en résulte clairement que 
les contes ont pénétré chez nous à la faveur de contacts plus par- 
ticuliers de l’Asie avee l'Europe. Les principales occasions de 
eette transmission, il faut les chercher : 

Dans l'influence de Byzance, point central où se touchent les 
deux civilisations ; 

Dans l’existence d’un Orient latin, dans la rencontre fréquente 
et prolongée des Asiatiques et des Francs en Terre-Sainte, à la 
faveur des pèlerinages, et surtout des Croisades ; 

Dans la longue dommation des Maures en Espagne, et dans 
le rôle de courtiers joué par les Juifs entre l’Islam et le Chris- 
tianisme. « Une large part dans l'introduction des apologues et 
des contes orientaux en Europe, dit M. Lancereau‘, doit être 
attribuée aux Juifs. Arts, sciences et lettres, tout ce que les Arabes 
avaient emprunté à l'Inde et à la Grèce, ils le transmirent aux 
peuples de l'Occident. Dès le x° siècle, leurs écoles étaient floris- 
santes, surtout en Espagne. En même temps qu'ils traduisaient 
en hébreu ou en latin les auteurs grecs les plus classiques, ils 
ne négligèrent pas les fables de l'Orient. Parmi ces vulgarisa- 
teurs, il faut citer en première ligne Pierre Alphonse, avec sa 
Disciplina  clericalis, le traducteur du Livre de Sendabad, 
l’auteur de la version hébraïque du Kalila et Dimna, et enfin 
Jean de Capoue. Nos trouvères et nos vieux poëtes ont tiré de 


4. Lancereau, Pantchatantra, 1871, p. xxnr. — M. de Montaiglon dit de 
même (M R, I, Préface) : « Le vrai intermédiaire, c’est le peuple cosmopo- 
lite par excellence et le seul qui le fût au moyen âge, c'est-à-dire les Juifs, 
Orientaux eux-mêmes d’esprit et de tradition, qui seuls savaient l’arabe et 
qui seuls pouvaient le traduire en latin. La solution de la question, c’est-à- 
dire le vrai passage des eontes orientaux en Europe, est peut-être tout 
entière dans le Talmud. S’ils se trouvent dans le Talmud et dans l'Inde, c’est 
le Talmud qui les aura conservés chez les Juifs, et ce sont eux qui, en les 
écrivant en latin, en ont donné à l’Europe le thème et la matière. » 


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84 LES FABLIAUX 


leurs ouvrages les sujets des récits que leur ont empruntés à 
leur tour les conteurs italiens et français du moyen âge et de la 
Renaissance. » 

De plus (mais cette opinion de Benfey n’est pas universelle- 
ment admise dans l’école), les Mogols, à la faveur de leur domi- 
nation, du x1r1° au xv® siècle, dans l’Europe orientale, ont pu 
également ouvrir un débouché nouveau aux contes indiens. 

En troisième lieu, — et c’est là l'argument le plus puissant, — 
les contes européens portent souvent en eux-mêmes le témoi- 
gnage de leur origine orientale. Souvent, même dans des ver- 
sions modernes, on relève des traits qui, altérés ou non, sont 
indiens ; parfois même, — malgré le remaniement brahmanique 
très anciennement subi par la plupart des recueils indiens, 
— on y trouve des traits de mœurs spécifiquement boud- 
dhiques. 

Ces observations provoquent une méthode comparative souvent 
employée par les orientalistes, supérieurement maniée par M. 
G. Paris, en de trop rares monographies de contes. Il s’agit de 
comparer les différentes formes conservées d’un récit. Elles se 
classent en deux séries qui s'opposent : ici un groupe oriental, 
là un groupe occidental. Or, si l’on considère les traits qui 
diffèrent de l’une à l’autre série, cette comparaison doit ou peut 
conduire aux observations suivantes : les traits présentés par le 
groupe occidental en désaccord avec le groupe oriental sont 
d'ordinaire gauches et maladroits. Ils se trahissent donc comme 
des adaptations. Sous la forme orientale, au contraire, les traits 
correspondants et différents sont naturels, logiques, conformes 
aux mœurs du pays et à l'esprit du conte. Les formes orientales 
sont donc des formes-mères. 

En résumé, l’école indianiste a réponse aux deux questions : 
d'où viennent les contes ? comment se propagent-ils ? 

Mais, tandis que tous les partisans de Benfey sont sensible- 
ment d'accord sur le problème de la propagation des contes, ils 
sont plus ou moins réservés sur la question d’origine. 

Pour expliquer l’origine des contes, la théorie la plus affir- 
mative et la plus hardie est à peu près celle-ci : l'immense majo- 
rité des contes populaires sont nés dans l’Inde. La plupart ont 
été inventés par les premiers apôtres du Bouddha pour répondre 


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SA FORME ACTUELLE 85 


à un besoin spécial de sa religion, qui est d’envelopper sa morale 
du manteau des apologues. _ 
Les partisans les plus hardis de cette théorie vont si loin dans 
cette voie, ils sont si bien persuadés que les Indiens ont jadis 
possédé un don créateur particulier, qu’ils attribuent une valeur 
supérieure aux versions modernes, orales, des contes qui sont 
aujourd’hui recueillies dans l'Inde: s’étant transmises de géné- 
ration en génération dans l’intérieur de la race ‘créatrice, ces 
formes seraient plus pures que les versions nomades, erra- 

tiques. 

Au contraire, d’autres savants se montrent infiniment plus 
réservés sur la question d’origine. Ils admettent que les prédi- 
cateurs bouddhistes n’ont été que des collecteurs et des arran- 
geurs de récits oraux, comme un Étienne de Bourbon au moyen 
âge ; — que les contes pouvaient vivre depuis longtemps déjà 
dans l’Inde et s’y transmettre oralement, quand, pour la première 
fois, ils servirent à la propagande religieuse ; — que, peut-être 
même, ils ne sont point nés dans l’Inde, mais y ont été importés. 
Cependant, pour ces savants, ces contes, non indiens, seraient 
pourtant ortentaur. Ils croient, eux aussi, à une source unique, 
et cette source est orientale. Maïs où jaillissait-elle ? En Assyrie ? 
En Perse ? C’est une question sur laquelle ils se prononcent 
avec aussi peu d'assurance que sur l'emplacement du Paradis 
Terrestre. 

Mais tous les partisans de l’école indianiste sont d’accord 
du moins sur la question de la propagation des contes. Ils 
reconnaissent une importance presque identique à la transmis- 
sion par les livres et à la transmission orale. Les contes 
passent des livres à la tradition orale, de la tradition orale aux 
livres, etc., indéfiniment. Ils croient à l’influence de Byzance, 
des Croisades, des Juifs. Les contes se sont propagés, orale- 
ment et littérairement, sensiblement par les mêmes voies, qui 
partent de l’Inde. 

Bref l’attitude des indianistes peut se résumer par cette 
phrase de R. Kœbhler : 

« Le point de vue de Benfey sur l’origine et l’histoire des 
contes populaires curopéens est, comme il] le dit lui-même, une 
question de fait, qui sera complètement résolue le jour seule- 


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86 LES FABLIAUX 


ment où tous les contes, ou presque tous, auront été ramenés 
à leur original indien. Ces résultats sont à prévoir ; d'ores et 
déjà, on a ramené tant et tant de contes à des sources indiennes, 
que nous ne devons jamais admettre, sinon sous les plus 
prudentes réserves, que tel d’entre eux puisse être, en tel 
autre pays, d’origine autochtone. » 


II 


PLAN GÉNÉRAL D’UNE CRITIQUE DE LA THÉORIE INDIANISTE 


Nous avons marqué le caractère essentiel de la méthode 
indianiste : c’est de prendre un conte dans la tradition popu- 
laire vivante et de le « suivre à la piste », d'âge en âge, en 
remontant le courant des littératures. 

Le plus souvent, elle se résume en ce raisonnement : Soit un 
conte moderne ; je le retrouve dans le Directorium humanae vitae. 
Or, je prouve que ce recueil a une origine indienne. Donc le 
conte est indien. 

Sait cet autre conte moderne : je le retrouve dans le Roman 
des Sept sages français. Or, je prouve que le livre des Sept sages 
remonte à un original indien. Donc le conte est indien. 

Nous voici de la sorte, innocemment, malgré nous, ramenés 
à l'Inde. | 

Tant que la théorie n’a point d’argument plus probant (et 
souvent il en est ainsi),son raisonnement est médiocre. Il se 
réduit à ceci : la plus ancienne forme conservée de ce conte 
est indienne ; donc le conte lui-même est indien. 

Ce sophisme porte un nom dans l’École : Post hoc, ergo prop- 
ter hoc. Nous savons — et ceci n’est pas en discussion — que, 
pour des raisons historiques et religieuses très bien déterminées, 
les Indiens ont composé de vastes recueils de contes Nous 
savons également que ce sont les plus anciens recueils qui nous 
soient parvenus. D’autre part, nous savons encore que les contes 
populaires ont la vie dure. Ce n’est donc pas miracle si la plus 
aneienne forme conservée d’un eonte populaire moderne est 
fournie par un recueil indien, puisque les recueils indiens sont 
les plus anciens. Et il n’y a guère lieu d’admirer et de s'écrier 


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PLAN D’UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 87 


comme Mayenne dans la Satire Ménippée : « O coup du ciel ! » 
toutes les fois qu’on est, comme on dit, « ramené » à l’Inde. 

I] faut nous dégager de cette habitude kttéraire et livresque, 
souvent presque invincible, qui nous entraîne à considérer que 
la version d’un conte la plus anciennement écrite est, néces- 
sairement, la primitive. Cela est vrai du Cid de Guilhen de 
Castro par rapport au Cid de Corneille ; mais non de deux ver- 
sions d’un conte, non plus que du texte de deux manuscrits, 
non plus que de deux mots. 

Soit deux mots, l’un italien, qui se trouve dans la Divine 
Comédie, l’autre qui ne nous est révélé que par un patois 
moderne français. Direz-vous que le plus anciennement attesté 
a créé l’autre ? Non, mais qu'ils peuvent avoir une source com- 
mune, le latin, et — sauf le cas spécial des mots savants — Ja 
date de la composition des livres où ces mots apparaissent 
importe peu. Ce mot patois peut avoir autant d'intérêt et plus 
d'ancienneté que le mot écrit par Dante. — Ainsi des contes 
populaires : les formes indiennes sont généralement les plus 
anciennes qui nous soient parvenues ; mais il »’y a, @ priori, 
aucune raison suffisante pour que ces versions représentent la 
souche du conte et pour qu’on leur attribue plus d'importance 
qu’à telle version recueillie aujourd’hui de la bouche d’un paysan 
westphalien ou dauphinois”. Il peut y avoir eu, depuis le jour 
de Finvention du conte, vie indépendante des deux versions, et 
la source commune des deux formes peut être aïlleurs que dans 
l'Inde. : 

Que le raisonnement post koc, ergo propter hoc soit ke plus 
souvent la maftresse forme des indianistes, c’est chose expli- 
cable, si l’on se rappelle la genèse probable de la théorie. 
Elle n’a point en effet germé dans l'esprit de collecteurs de 


1. Ce que M. G. Paris dit des chansons s'applique à merveille aux contes : 
s De même que souvent le zend, le sanscrit, le lithuanien, le grec, le 
gotlque ent conservé chacun seul une des lettres du mot primitif, permet- 
tant, par leur rapprochement, de le reconstituer, ainsi chacune des versions 
différentes de nos chansons est souvent seule à posséder un des traits orïgi- 
naux ; ct il arrive ici le même phénomène que pour les langues, c’est-à-dire 
qu'on voit quelquefois un trait exsellent et authentique conservé dans une 
vession qui d’ailleurs est très rajeunie et aktérée. » Revue critique, 22 mai 
1866, 


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88 LES FABLIAUX 


contes modernes, qui, par une méthode d'investigation ascen- 
dante, se seraient lentement trouvés conduits vers l’Inde ; — 
mais les constructeurs du système furent au contraire, des éditeurs 
ou des commentateurs du Calila et Dimna ou du Sendabad. Par- 
tant de ces vastes collections, ils recueillaient les versions plus 
récentes des cent ou cent cinquante contes du Sendabad et du 
Calila, et les retrouvaient presque tous sous des formes plus 
modernes. S'ils étaient partis du Décaméron, peut-être n'est-il 
pas téméraire de croire que, ne trouvant chez Boccace qu’une 
quinzaine de contes attestés dans l’Inde, ils n’eussent point 
construit leur théorie. Mais rien de plus explicable que leur 
tendance, rien de plus naturel”, ni de plus faux, que leur rai- 
sonnement. | 

Ce raisonnement est, au fond, celui même des arabisants des 
xviie et xvirie siècles, de Galland, par exemple : les plus anciennes 
formes qu’ils connaissaient des contes étaient arabes ; aussi l’ima- 
gination arabe fut-elle considérée comme la génératrice pre- 
mière des contes, jusqu’au jour où l’on découvrit des formes 
plus anciennes. 


Les Arabes furent, au xvirie siècle, les grands inventeurs de 
contes ; au x1x° siècle, ce sont les Indiens. Qui sera-ce, au 
xxe siècle ? | 


1. Veut-on saisir, dans toute son amusante naïveté, et comme en flagrant 
délit, le sophisme dont il s’agit ? Comme appendice aux Facétieuses Nuits de 
Straparole (Jannet, 1857), l'éditeur publie des notes comparatives pour cha- 
cun des récits, sous ce titre : Tableau des sources et des imitations de Strapa- 
role. En effet, chaque liste de références est divisée en deux paragraphes, 
sous les rubriques : origines — imitations. Or, quelles sont les origines de 
chaque conte de Straparole ? — Ce sont toutes les versions antérieures à 
celle de Straparole. Et toutes celles qui sont postérieures sont imiüées de 
Straparole. On le voit : le départ est facile à faire ! Exemples : « Nuit II, 
fable V. Simplice Rossi est amoureux de Giliole, femme de Guiriot paysan, 
et estant trouvé par le mary, fut battu et frotté qu'il n'y manquoit rien. 
Onriçeines : Le fabliau de la dame qui attrapa un prétre, un forestier et un 
prévct ; — Boccace, Déc., VIII, 8. — ImiraTioNs : Bandello, III, 20, Bouchet, 
Serée 32, La Fontaine, les Rémois, etc. » — Grâce au même très simple 
raisonnement, on lit plus loin: « Nuit III, fable IV. Marcel Vercelois 
fut amoureux d'Etiennette, laquelle Le fit venir en sa maison, et cependant qu'elle 
conjuroit son mari, il se sauv« secrètement. OnriciNrs : Boccace, VII, 1, 
Ce conte rappelle celui du mari borgne, conte qui, parti de l'Inde, a trouvé 


place dans la Disciplina clericalis, dans les fabliaux, etc. V. l'Hiütopadésa, 
p. 217, 8s., etc. » 


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PLAN D'UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 89 


Après cette observation préliminaire, destinée à nous mettre 
en garde contre un sophisme évident, quel sera le plan général 
de notre critique de la théorie orientaliste ? 

Le fait est le suivant : de grands recueils indiens existent. 
Ils nous fournissent la forme la plus ancienne de beaucoup de 
contes. Ils ont été souvent traduits ; ils ont RERUeONE voyagé. 

Quelle a été leur influence ? 

1° Est-il vrai de dire qu'il n’ait pas existé en Europe de 
contes populaires antérieurement à la propagation des recueils 
indiens, antérieurement aux rapports plus intimes, aux échanges 
plus réguliers de traditions que Byzance, les pèlerinages, les 
Croisades auraient établis entre l’Orient et l'Occident ? 

20 Quelle est l'influence des recueils orientaux sur la tradi- 
tion orale ? Beaucoup de contes sont-ils tombés du cadre de ces 
recueils pour vivre de la vie populaire ? 

30 Est-il vrai de dire que l’on retrouve souvent, dans nos 
contes populaires européens, des traits de mœurs indiennes, 
voire spécifiquement bouddhiques ? 

40 Comparant un à un les contes sous leurs formes orientales 
et occidentales, est-il vrai que les versions occidentales se tra- 
hissent comme remaniées, gâtées, adaptées, partant comme 
issues des pures formes orientales ? 


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90 LES FABLIAUX 


CHAPITRE III 


LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITÉ ET DANS 
LE HAUT MOYEN AGE 


I. Qu'il est téméraire de conclure de la non-existence de collectons de 
contes dans l'antiquité à la non-axistence des contes. 

IL Les Fables dans l'antiquité, Résumé des théories émises sur leur ori- 
gine, destiné à mettre en relief cette vérité, trop souvent méconnue 
par les indianistes, que. lorsqu’on a fixé les dates des diverses ver- 
sions d’un conte, on n’a rien faït encore pour déterminer l’origine du 
conte lui-même. . 

ML Ærempies de contes merveilleux dans l'antiquité : a) en Égypte : b) en 
Grèce et à Rome : Midas, Psyché, les contes de l'Odyssée, Mélampas, 
Jean de l’Ours, le Dragon à sept têtes, le fils du Pêcheur, Glau- 
cos, etc. 

IV. Exemples de nouvelles et de fabliaur dans l'antiquité : Zariadrès. Les 
Fables Milésiennes. La comédie moyenne. Une nerration de Par- 
thénius. Sithon et Palléné. Contes d’Apulée, d’Athénée. Formes 
antiques des fabliaux du Pliçon, du Vair palefroi, des Quatre sauhaits 
saint Martin, de la Veuve infidèle, etc. : 

V. Exemples de contes dans le haut moyen âge : examen de la collection 
dite le Romulus Mariae Galice, 


On vient de le voir, Parbuont qui est à la bise de la théorie 
indianiste consiste à dire : si nous jetons les yeux sur l’Inde, aux 
siècles qui précèdent ou suiventimmédiatement la venue de Jésus- 
Christ, les contes et les recueils de contes y foisonnent. Or, ces 
contes sont, le plus souvent, les mêmes qui se redisent encore 
dans nos villages. Considérons, au contraire, l'antiquité clas- 
sique. Ici rien de semblable. Point de recueils. Çà et là, des 
contes isolés, tellement imprégnés des idées mythologiques ou 
morales de Rome et de la Grèce, qu'ils sont morts en même temps 
que la Grèce et que Rome, et qu’on ne peut les rapprocher des 
contes populaires actuels. 

On voit la portée de l’argument. Le sol de l’Europe est aujour- 
d’hui sillonné par les traditions populaires, qui l’arrosent de mille 
fleuves, rivières et ruisseaux. Depuis quand ? — Depuis le moyen 
âge seulement. Auparavant, malgré des siècles de culture hellé- 
nique et romaine,le même vieux sol apparaît au folk-loriste comme 


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LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITÉ 91 


aussi desséché que le Sahara. Si donc il s’est trouvé soudain 
inondé de récits populaires, ce n’est sans doute pas qu'il ait su 
faire enfin jaïlir de ses profondeurs des sources jusque-là secrè- 
tement enfouies ; non, mais c’est que « le grand réservoir indien » 
qui, nous le savons, était déjà rempli jusqu'aux bords aux pre- 
miers jours de notre ère, s’est soudain déversé, en un courant 
impétueux, sur le monde occidental | 

C'est l’argument fondamental. Il importe donc de l’éprouver 
tout d’abord. 

Le lecteur n’attend certes pas des modestes pages qui suivent 
une histoire méthodique de la fable, des légendes merveilleuses, 
de la nowellistique dans l’antiquité, — ce qui serait la matière de 
plusieurs livres. Il verra trop que j’ai exploré très superficielle- 
ment et très rapidement le sol antique. Mais, si cette recherche, 
tout incomplète qu’elle lui apparaîtra, m’a suffi pour ramener au 
jour, en grand nombre, presque à chaque coup de sonde, des 
apologues, des contes merveilleux, des nouvelles, des fabliaux, 
les mêmes qu’on retrouve postérieurement dans l’Inde et dans les 
littératures orales modernes, nul ne songera à me reprocher de 
ne pas épuiser la matière. Précisément parce que mon enquête n’a 
pas été systématique, mais presque accidentelle, il en ressortira 
clairement que les contes antiques sont à fleur de sol ; qu’il suffit, 
dans ce prétendu désert, du moindre coup de baguette, donné 
au hasard, pour faire jaillir du roc les sources cherchées. 


I 


Tout d’abord — on nous l’accordera aisément — il ne faut tirer 
nul avantage de ce fait qu’il est impossible d’opposer aux grands 
recueils des contes indiens des collections antiques similaires. 

Pourquoi l’Inde possède-t-elle ces recueils ? C’est que le boud- 
dhisme s’est plu à prêcher par familières paraboles. A cet effet, 
1l a ramassé dans le courant oral et a coordonné des contes popu- 
laires. Sans le bouddhisme, nous ne posséderions pas ces recueils, 
— non plus, sans doute, que nous ne posséderions la théorie 
orientaliste de l’origine des contes. 

Mais puisque l'antiquité classique n’a connu ni le bouddhisme, 
m aucune nécessité, ni religieuse ni littéraire, qui l’induisit à 


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92 LES FABLIAUX 


recueillir les contes des petites gens, il est très concevable qu’elle 
ne les ait pas recueillis. Bien plus, n’ayant pas de raisons posi- 
tives pour compiler ces humbles récits, elle en avait de fortes 
pour ne pas les collectionner. Car on s’explique fort bien, par le 
mépris constant des classes lettrées à l'égard des contes de bonne 
femme, que ni Thucydide ni Cicéron n’aient colligé des contes. 

Mais, si l’antiquité classique ne possède point de recueils qu’on 
puisse opposer au Xalilah, ignorait-elle les contes mêmes du 
Kalilah ? C'est là une tout autre question. 

Les contes populaires ne sont pas en effet parvenus, à toute 
époque, jusqu’à la littérature. Prenez tous les écrivains français, 
depuis la Renaissance jusqu’à la fin du xvri® siècle! : vous ne 
trouverez, dans cet énorme amas littéraire, aucune collection de 
contes de fées. On eût fort étonné Racine ou Bossuet, si on leur 
fût venu dire que chaque village de France possédait un trésor 
inépuisable de fictions et -cette révélation les eût, je crois, 
médiocrement intéressés. Pourtant il est certain que, si M. 
Emmanuel Cosquin eût vécu à Montiers-sur-Saulz vers 1675, il 
aurait pu y composer une collection de contes sensiblement 
pareille à celle qu'il y a recueillie aux alentours de 1875. Que 
M. Cosquin n’ait point vécu au xvrit siècle, et que nul n’ait pu 
s’aviser, à cette époque, de tenter une œuvre pareille, ce sont 
des faits contingents, historiquement très explicables. 

Pareillement M. Giuseppe Pitrè, contemporain de Scipion 
Émilien ou de Verrès, aurait sans doute pu recueillir en Sicile 
une collection de contes aussi belle que l’est sa collection. Mais on 
s'explique aisément, par des raisons historiques, qu'il ne se soit 
rencontré de Pitrè ni parmi les centurions de Scipion Émilien, ni 
parmi les scribes de Verrès. 

J1 suffira donc de montrer qu'il existait, dans l’antiquité, sinon 
des recueils de contes, du moins des contes, tout semblables aux 
contes indiens ou aux contes populaires modernes. 

Quand les orientalistes le nient, de quels contes entendent-ils 
parler ? 

Est-ce des contes d’animaux ? 

Ou bien des contes merveilleux ? 


1. Les cinq dernières années exceptées, puisque les contes de Perrault 
sont de 1697, ceux de la comtesse d’'Aulnoy, de 1698. 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 93 


Ou bien des nouvelles et des fabliaux ? 
Parcourons rapidement ces trois catégories, qui comprennent 
toutes les formes possibles de contes. 


IT 


LES CONTES D'ANIMAUX DANS L'ANTIQUITÉ GRÉCO-LATINE 


Assurément les orientalistes ne veulent point parler des fables. 

Il existe, dans l’antiquité gréco-latine, un vaste corpus de 
fables. Ces contes d'animaux, tout comme les fictions merveil- 
leuses ou les fabliaux, ont leurs parallèles dans le Xalilah et 
Dimnah. 

Il ne s’agit pas ici de recueils d’apologues médiévaux ou 
byzantins, tels que, pour en expliquer la formation, il suffise de 
replacer, une fois de plus, sous nos yeux, le tableau synoptique 
et chronologique des traductions occidentales des grands recueils 
orientaux. 

Bien avant le moine Planude, bien avant les Romulus, bien 
avant que le monde byzantin existât, les contes d'animaux pullu- 
laient en Occident. 

Il s’agit d’Avien, de Babrius, de Phèdre. Avien a écrit vers 
375 de notre ère ; Babrius : a composé son recueil vers 235 après 
Jésus-Christ; Phèdre était un affranchi d’Auguste. Or, ni au temps 
d’Auguste, ni sous Alexandre Sévère, ni même sous Valenti- 
nien II, les recueils orientaux n’avaient commencé leur odyssée 
occidentale, puisque la première étape enest la traduction pehlvie 
du Kalilah, entreprise sur l’ordre du prince sassanide Khosroës, 
vers l’an 550 de notre ère: 

Cinq siècles après Phèdre, trois siècles après Babrius, deux 
siècles après Avien, les chacals Karataka et Damanaka, les lions 
Pingalaka et Bhâsouraka, le loup Kravyamoukha s’ébattaient 
encore en paix sur les rives du Gange, et devaient attendre long- 
temps sous les palmes avant que l’envoyé du roi Khosroës, le 
médecin Barzouyèh, vint les y inquiéter. Pourtant, depuis des 


1. Pour accepter l’ancienne hypothèse de Boissonade, reprise par O. Cur- 
sius. 


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94 LES FABLIAUX 


siècles, leurs hauts faits étaient célèbres en Europe. Depuis des 
siècles, dans les gymnases d'Athènes et d'Alexandrie, sans 
attendre que Bidpaï fût venu, on faisait apprendre aux petits 
enfants les mêmes apologues que nous lisons dans le Pantchc- 
tantra ou le Mahäbhärata : le Lion malade, les Grenouilles 
qui demandent un roi, l'Homme et le Serpent. Dans les écoles 
romaines, Orbilius le fouetteur enseignait à Horace la fable de la 
Montagne qui accouche d’une souris, le Rat de ville et le Rat des 
champs. 

D'où venaient les fables grecques ? Nous n’avons pas à répondre 
à cette question. Mais parcourons rapidement les systèmes pro- 
posés : cette revue est fort instructive ; on verra pourquoi. 


À. — Analyse des prineipales thévries 


Négligeons les différentes traditions que les Grecs, déjà préoc- 
cupés du problème, conservaient, soit qu'ils fissent venir les 
fables de l'Asie Mineure, les uns de la Phrygie, les autres de la 
Carie ou de la Cilicie ; d’autres encore tenant pour une origine 
hbyque ou sybaritique, voire attique:. 

Parmi les théories modernes, pour laisser de côté le fantôme, 
évoqué par Grimm”, aujourd'hui dissipé, de l’épopée animale 
indo-européenne, quel est le pays où l’idée préconçue qu'il existe 
quelque part un réservoir primitif des contes, n’ait fait chercher 
la patrie des apologues grecs ? On l’a cherchée, donc trouvée, en 
Arabie d’abord *, puis en Égypte“, même en Palestine, tandis 


1. Ces traditions sont savamment exposées et discutées par O. Keller, 
L'eber dir Geschichte der griechischen Fabel, pp. 350-360. 

2. Dans son Reinhart Fuchs (Berlin, 1834). 

8. D'Herbelot, au xvin® siècle. | . 

4, D'après Zündel, qui sut persuader Welcker, les fables grecques reflète- 
raient parfaitement les symboles égyptiens, et le personnel animal des fables 
ésopiques conviendrait exclusivement à l'Égypte. Ésope serait un Éthiopien. 
‘Zündel, Rheinisches Museum, 1847. V. la réfutation de Wagener, Essai sur 
les rapports entre les apologues de la Grèce et de l'Inde, pp. 49-53.) 

5. Faut-il mentionner la Palestine ? Le système de Julius Landsberger 
(die Fabeln des Sophos, syrisches Original der gricchischen Fabeln des Syn- 
tipas, 1859) d’après lequel Ésope serait un Syrien, et les Juifs les inventeurs 
de la Fable, a été si mal accueilli que, seul, son inventeur paraît y avoir 
jamais cru. (V. O. Keller, loc. cit., p. 328, ss.) 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 95 


que, pour d’autres critiques, les fables grecques seraient auto- 
chtones, comme si elles étaient nées, elles aussi, des dents du 
dragon :. 

Mais c’est l'hypothèse indianiste qui a groupé le plus de p 
tisans et d’adversaires. Depuis les temps déjà veculés de Loiï- 
seleur-Deslongchamps et de Lassen, quelle variété dans les atti- 
tudes de ses défenseurs | 


a) Théorie de Wagener. — Wagener est Île premier" — il 
faut lui en savoir gré — qui ait mis en évidence l'identité des 
apologues indiens et grecs. Il transcrit huit apologues du Pantcha- 
tantra, un du Mahäbhärata, un du Syntipas* et les place en 
regard des récits antiques correspondants. A qui revient la prio- 
rité ? Aux Indens, ou aux Grecs ? Aux Indiens, selon Wagener, 
car les Grecs avaient conservé la conscience obscure de cette 
origine, Ésope n’est, en effet, qu’un personnage mythique, mais 
«son nom est une allusion à l’origine orientale de la fable. Ésope 
« veut dire Éthiopien, et, jusqu’à l’époque d’Eschyle, le nom 
« d’Éthiopien s'applique aussi bien aux habitants de l’Extrême- 
« Orient qu’à ceux du Midi de l'Égypte » Dès lors, la seule simi- 
litude de deux récits, lun grec, l’autre indien, prouve l’antério- 
rité du récit oriental, sans qu’un instant la pensée traverse 
Tesprit de Wagener que ce rapport de créanciers à débiteurs 
puisse être renversé“. « Ce sont kes Assyriens qui ont transmis 


1. Pour le dernier éditeur de Babrius, notémment, M. Rutherford. Je ne 
connais 8es idées que par l'analyse qu’en donne M. Jacobs. (The fables of 
Æsop, p. #1 et p. 105.) 

2. Mémoires couronnés et mémoires des savants étrangers pp. l'Académie 
de Belgique, t. XXV (1851-3). Essai sur les rapports qui existent entre les 
apologues de l'Inde et les apologues de la Grèce, par O. Wagener, 1825. 

3. En voici l'indication. Je la donne ici, parce que Wagener transcrit in 
extenso les fables qu'il étudie, procédé aussi commode au lecteur que rare- 
ment employé. Ce sont, pour le Panichatantra, l'Ane revêtu de la peau du 
lion (Lucien), le Lion malade [Babrius, 95), l’Aigle et les tortues (Babr., 115), 
le Chien qui laisse la proie pour l'ombre (Babr., 79}, la Poule aux œufs d'or 
‘Babr., 123), le Serpent et le lézard (Phèdre, II, 28), la Souris métamorphosée 
Babr., 32), les Grenouilles qui demandent un roi (Phèdre, 1, 3) ; pour le 
Mahâbhärata, le Lion délivré par la souris (Babr., 107) ; pour le Syntipas, 
la Jatie de lai empoisonnée (Stésichore, cf. Élien, J, 37.) — Nous rejetons 
deux fables rapportées par VWagener, qui n'ont pas, dans l'antiquité clas- 
sique, de véritables parallèles, 

4. M J. Denis, dans un remarquable opuscule, De la fable dans l'anti- 
quité classique, Caen, 1883, p. 13, a retrouvé de son côté l'hypothèse de 


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96 LES FABLIAUX 


les fables indiennes à la Lydie,et de là elles se sont répandues 
dans l’Hellade. » 


b) Théorie de Weber. — Par malheur, l'équation : Esope — 
Éthiopien — Oriental n’a guère fait fortune, et le système s’est 
donc écroulé. Weber : vit nettement que la question de priorité 
ne pouvait être résolue que par l’examen interne des apologues. 
Son critérium était d'ordre esthétique : les formes grecques lui 
parurent primitives, comme plus simples, plus logiques, alour- 
dies au contraire, défigurées, gâtées dans les copies indiennes. 
Ainsi, par une étrange rencontre, les mêmes fables qui semblaient 
à l’helléniste Wagener « porter un cachet évidemment oriental » 
parurent helléniques à l’orientaliste Weber. Pour lui, toutes les 
fables du Pantchatantra qui revivent dans l’antiquité classique 
sont des produits grecs, importés dans l’Inde avant la naissance 
du Christ, et que l’armée d'Alexandre laissa derrière elle comme 
des dépôts d’alluvion. 

. Pourtant, on pouvait contester à Weber la légitimité de son 
principe : peut-être n'est-ce pas la forme la plus accomplie qui 
naît la première, mais tout au rebours, selon les lois de l’évolu- 
tion, c’est peut-être la forme la plus grossière, la moins déter- 
minée. Benfey * s’est chargé de cette critique : « Si nous pou- 
vions, dit-il, poursuivre jusqu’à sa première origine l’histoire 
de tous les contes, fables, chansons, légendes populaires, nous 
reconnaîtrions, je crois, que les plus belles de ces créations pro- 
cèdent souvent de germes très informes. C’est seulement après 
avoir été roulées longtemps dans le torrent de la vie populaire, 
qu’elles se sont arrondies jusqu’à prendre ces formes homogènes 
et achevées, et qu’elles ont reçu, ici et là, l'empreinte d’un 
peuple distinct ou d’un esprit individuel. Ainsi, c’est générale- 
ment à la version la moins accomplie que, sauf le cas où elle se 


Wagener, dont il ignorait le travail : « Je nom d'Ésope ne me paraît que 
celui d'A'foy prononcé à la dorienne {a”au, «"370:) et sous une forme cor- 
rompue. » Huet avait déjà trouvé cette étymologie qu'il propose dans son 
Traïüté de l'origine des Romans, éd. de 1711, p. 29. 

4. Weber, Ueber den Zusammenhang griechischer Fabeln mit indischen, 
Indische Studien, t. III, 317-72. V. O. Keller, op. cit., p. 332, Jacobs, op. 
cit, p. 102 ; Barth, La ditérature des contes dans l'Inde, Mélusine, III, 
col. 554. 

2. Benfey, Pantchatantra, 1, 325. 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 97 


trahirait comme une forme dégénérée, on devrait accorder le 
bénéfice de la priorité. » 


c) Théorie de Bentey. — C'est à l'épreuve de ce critérium que 
Benfey soumet à son tour les fables. ]1 en examine soixante envi- 
ron. Dans une cinquantaine de cas, les formes indiennes lui 
paraissent soit plus déterminées que leurs parallèles grecs, soit 
dégénérées : il soutient donc que ces cinquante fables sont nées 
en Grèce. Pour six fables seulement, il admet une origine 
indienne :. Voici sa conclusion d'ensemble : « La grande majo- 
rité des contes d'animaux sont originaires de l'Occident et ne sont 
que des fables ésopiques plus ou moins remaniées. Pourtant, 
quelques-uns portent l’empreinte d’une origine indienne. » 


d) Théorie de Keller. — Le principe de Benfey a paru à 
O. Keller? arbitraire et faux.'I1l en applique un autre qu'il 
nomme (p. 335) le principe de naïveté. « Entre plusieurs ver- 
« sions d’une même fable, je considère comme source des autres 
« celle qui renferme les traits de mœurs animales les plus con- 
« formes à la réalité, à la nature, les plus naïfs. » Il s'ensuit, 
comme bien l’on pense, qu’il attribue à l’Inde des fables que 
Benfey croyait grecques d’origine, et inversement. Mais, 
s'il répartit autrement que Benfey le trésor des apologues entre 
les deux races contestantes, néanmoins il croit comme lui à 
la réciprocité des emprunts. Non, pourtant, à leur simulta- 


4. C'est M. Jacobs, op. cit., qui a établi cette statistique. Voici les six fables 
que Benfey attribue à l'Inde : Le chacal et le lion, $ 29, p. 104 ; Le lion et 
la souris, $ 130, p. 329 ; Le lion et l'éléphant, $ 143, p. 348 ; L'homme et le 
serpent, $ 150, p. 360 ; La montagne qui accouche d’une souris, $ 158, p. 375 ; 
enfin, $ 200, p. 478. 

Voici, par contre, quelques exemples des jugements de Benfey en faveur 
de la Grèce : $ 105, p. 293, « la fable du Makasa-Jätaka n’est qu'une exagé- 
ration de Phèdre, V, 3. » — $ 164, p. 384. « On peut conjecturer que la fable 
grecque des Grenouilles qui demandent un roi a donné naissance à la fable 
correspondante du Pantchatantra: » — $ 84, p. 241 : « La fable ésopique 
de l'Aigle et la Tortue est incontestablement la source première du récit du 
Pantchatantra. » — $ 191, p. 468, Cf. 8 17, p. 79 : « La fable du Chien qui 
laisse la proie pour l'ombre cst visiblement une forme secondaire et défor- 
mée de la belle fable grecque de Babrius, 79. » Comparez les $K 50, 8%, 121, 
14% (où Benfey reste indécis), 188, etc. 

2. Préface, p. xxu1. 

3. O. Keller, Ueber die Geschichte der griechischen Fatel (1861 ?}, dans 
les Jahrbücher für classische Philologie, IV, t. suppl., 1861-7, p. 309-418. 


BÊDIER, — Les Fabliaur. 7 


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98 LES FABLIAUX 


néité. D'après Keller, les premiers inventeurs de l’apologue 
sont bien les Indiens ; mais, plus tard, dégénérés, ils ont, 
à leur tour, subi l'influence occidentale. « Le stock primi- 
tif des anciens apologues ésopiques est venu de l'Inde et 
s’est répandu en Occident avant Babrius ?. Puis, après la mort 
de Jésus-Christ, lorsque les invasions étrangères eurent ouvert 
les portes du monde oriental aux littératures d'Europe, nombre 
d’apologues grecs, de formation relativement récente, pénétrèrent 
dans l’Inde. La gloire d’avoir inventé les contes d'animaux les 
plus beaux et les plus anciens reste aux Indiens, et les Grecs, à 
l’époque la plus brillante de leur littérature, n’ont été que leurs 
tributaires. Mais, lorsque..les jours de l’automne finissant, ceux 
de l'hiver furent venus pour la littérature indienne, l'Orient 
acueillit à son tour les belles collections de fables grecques *. » 


e) Théorie de M. Rhys-Davids. — Enfin, en ces dernières 
années, de nouveaux faits ont été apportés au débat, et M. Rhys- 
Davids a comme renouvelé le problème*, 

Jl a mis en relief la haute antiquité des Jétakas, qui racontent 
les diverses incarnations du Bouddha, et qui remonteraient 
peut-être à l’époque même de Çakyamouni, soit, sans doute, au 
ve siècle avant Jésus-Christ. On y trouve parfois les mêmes 
fables que dans l’antiquité grecque, et les contes des Jâtakas 
seraient le stratum archaïque du Pantchatantra. Les Jâtakas ne 
seraient-ils point aussi la matrice des apologues ? Benfey ne les 
connaissait qu'imparfaitement. Il admettait, pour la composi- 
tion des grands recueils de fables, la série chronologique sui- 
vante, en procédant du plus ancien au plus récent : Babrius — 
Phèdre — Jâtakas — Pantchatantra. Cest pourquoi il crut 
devoir admettre l’origine grecque des contes d’animaux et la 
bille simplicité de son système général s’en trouva compromise. 
Aujourd'hui, on admet plus communément la série inverse : 
Jétakas — Phèdre — Pantchatantra — Babrius, qui donne l’an- 
ttriorité aux fables indiennes. M. Jacobs conjecture spirituelle- 


4. C'est-à-dire, d’après la date que Keller assigne à l’œuvre de Babrius, 
antérieurement à l'an 150 avant J.-C. (V. p. 390). 

2. Voyez p. 335 et p. 350. 

5. Buddhist Birth-stories, or Jâtaka-tales…. cdited by V. Fausbôll and 
translated by T. W. Rhys-Davids, Londres, 1880, 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 99 


ment, et non trop hardiment, que, si Benfey avait connu cette 
série, il en aurait sans doute pris acte pour renverser aussi sa 
proposition et déclarer que les apologues grecs viennent de 
l'Inde. Ce n’est qu’un jugement téméraire, peut-être, s’il s’agit 
de Benfey, mais non s’il s’agit de M. Rhys-Davids, qui croit 
vraiment que les apologues grecs procèdent des Jétakas. Aux 
cinq cents fables des collections de Phèdre et de Babrius, on n’a, 
il est vrai, trouvé que douge parallèles dans les J'étakast. Les 
arbres — douze arbres — ont caché la forêt à M. Rhys-Davids. 

En résumé, entre ces deux extrêmes, — origine grecque des 
apologues indiens, origine indienne des apologues grecs, — il 
n'est pas de position intermédiaire que n’ait occupée quelque 
savant. En trente ans, de 1851 à 1880, plusieurs critiques, éga- 
lement armés de science et de conscience, se posent le même 
problème, et voici, en quelques mots, leurs contradictoires solu- 
tions : : 

« Tous les apologues communs aux deux peuples, dit Wage- 
ner, viennent de l’Inde à la Grèce. N’y reconnaissez-vous pas le 
cachet oriental ? » (Or Wagener n’est pas un orientaliste, mais 
un helléniste.) 

« Non, riposte Weber, tous ces apologues viennent de la Grèce 
à l’Inde. Je n’y retrouve point le cachet oriental, mais comment 
peut-on y méconnaître le cachet hellénique ? » (Or Weber n’est 
pas un helléniste, mais un orientaliste.) 

«a Distinguons, dit Benfey : ni tous les apologues grecs ne sont 
d’origine orientale, ni tous les apologues orientaux ne sont d’ori- 
gine grecque. Mais il y a eu, d’un peuple à l’autre, des emprunts 
réciproques. Je possède une pierre de touche — le principe de 
l’indétermination primitive des fables — qui nous permet de dis- 
cerner la forme première de chaque récit. Sur soixante apo- 
logues que j'étudie, six sont d’origine orientale, les autres sont 
helléniques ». ( Or Benfey n’est pas un helléniste, mais un orien- 
taliste.) 

« J’admets comme vous, corrige Keller, la réciprocité des 
emprunts. Mais les contes que vous dites helléniques sont géné- 
ralement orientaux et inversement. Car votre pierre de touche 
n’est point la bonne. J’en possède une autre — le « principe de 


4. Cf. Jacobs, op. cit., p. 108. 


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100 LES FABLIAUX 


naïveté » — qui m’apprend que les Indiens ont, après Jésus- 
Christ, adopté des contes grecs, mais que les plus anciens sont 
d’origine indienne. » (Or Keller n’est pas un indianiste, mais 
un helléniste.) 

Enfin, paraît M. Rhys-Davids. « Vous vous perdez, dit-il à ses 
devanciers, à comparer Babrius et Bidpaï. Voici les Jtakas, con- 
temporains de Çakyamouni, source lointaine et commune de 
Babrius et de Bidpaï. C’est là qu’est la matrice des apologues. » 


B. — Critique de ces théories 


Quelle infinie variété d'opinions ! Montaigne dit quelque part, 
traduisant un vers de l’Iliade : « C’est bien, ce que dict ce vers : 


« 'Enéwv dè roÂds vôuoc Evôa xa! Evôz.. 


« ]l y a prou de loy de parler, par tout, et pour et contre. » 
Mais nous sommes-nous proposé seulement de constater, à la 
Montaigne, le branle et l’inconstance de nos jugements ? de 
triompher ironiquement des conflits des érudits ? Non; mais nous 
prétendons en tirer un enseignement précieux. 

C’est que les défenseurs de la théorie orientaliste ont tout à 
coup abandonné leur attitude coutumière. Dès qu'il ne s’agit plus 
de contes merveilleux ou de contes à rire, mais de contes d’ani- 
maux, ils transforment soudain leur méthode 1. Or, ces deux atti- 
tudes et ces deux méthodes sont contradictoires. 

Les orientalistes triomphent en effet communément de 
l'absence de contes traditionnels en Grèce, à Rome. C’est, disent- 
ils, que l'Orient n’a pas encore ouvert les écluses de son torrent 
d'histoires. Mais le jour où Byzance unira l'Orient et l'Occident, 
où les Croisades fonderont l'Orient latin, où des Juifs traduiront 
des recueils arabes pour le plaisir des Européens, soudain fleuri- 
ront en Europe légendes, contes de fées, fabliaux. 

Pourtant les contes d'animaux n’ont attendu pour se multiplier 
en Europe ni les Juifs, ni les Arabes, ni les Croisades, ni les 
Byzantins, puisque les collections de Phèdre ct de Babrius, les 


1. Je ne dis pas cela pour M. Cosquin qui a oublié complètement, dans son 
Essai sur l'origine des contes populaires, qu’il existe des contes d'animaux. 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 401 


recueils perdus de Démétrius de Phalère et de Nicostrate sont 
antérieurs à la formation des grands ouvrages indiens. 

La théorie indianiste raisonne ainsi : la plus ancienne forme de 
ce fabliau est orientale, donc ce fabliau est né dans l’Inde. 

Mais voici la plus ancienne forme de cette fable : elle est 
grecque, donc... ne devrait-elle pas conclure que cette fable est 
née en Grèce ? 

Elle ne le fait point pourtant, car cette conséquence serait un 
non-sens. 

Alors, et alors seulement, les orientalistes paraissent se douter 
que la tradition écrite n’est pas tout, mais que toutes ces 
légendes ont pour essence d’être populaires, c’est-à-dire voya- 
geuses, oralement transmissibles. Ils s’avisent, alors seulement, de 
l'importance médiocre — que dis-je ? nulle — de ces exodes de 
recueils littéraires orientaux. Il leur vient à l’esprit, alors seule- 
ment, que l’Occident n’a pas attendu les Croisades pour se dou- 
ter que l’Inde existait. Ils accumulent même les arguments pôur 
démontrer que l’Inde et la Grèce étaient en rapports journaliers. 
Ne savez-vous pas en effet, disent-ils, que les conquêtes 
d'Alexandre ont fait communiquer les deux mondes ? que, depuis 
les temps de Ninus et de Sémiramis, la domination assyrienne 
s'étendait des montagnes frontières du Pendjab jusqu'aux colo- 
aies grecques d'Asie Mineure ? qu’un commerce florissant unis- 
sait les bouches de l’Euphrate et du Tigre à celles de l’Indus, et 
que de longues caravanes couvraient les routes commerciales qui 
vont de l’Inde et du Thibet à Babylone, à Suse et jusqu'aux ports 
de la Méditerranée: ? Quoi de surprenant qu'il se soit établi, dès 
ces âges reculés, un échange de fables ? 

Rien de plus naturel, en effet ; mais l’étonnant est que Grecs 
et Indiens n’aient alors échangé que des contes d'animaux à 
l'exclusion des autres. Pourquoi ont-ils attendu mille ans pour 
emprunter aussi des fabliaux et des contes de fées ? Dès que le 
Kalilah est connu des Occidentaux, les peuples, dites-vous, se 


1. Rien de plus aisé, en effet, que de démontrer l'existence de rap- 
ports historiques entre deux peuples quelconques, à une époque quelconque, 
à condition de supposer entre l’un et l’autre un nombre suffisant d'intermé- 
diaires complaisants. Nous reviendrons plus loin {chapitre VIII) sur cette 
question. 


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402 LES FABLIAUX 


précipitent sur ce trésor, le dépouillent, et la menue monnaie en 
court encore aujourd’hui par nos villages. Mille ans plus tôt, ces 
mêmes richesses étaient à leur portée : pourquoi les auraïent-ils 
dédaignées, au profit des seuls apologues ? 

Je lis la préface où Benfey a résumé ses recherches : j'y trouve 
ces deux assertions, qui la contiennent toute : 10 Tous les apo- 
logues du Pantchatantra, sauf cinq ou six, sont nés en Grèce 
(p. xxs), et, dix hgnes plus loin (p. xxr1) : 20 Tous les contes à 
rire et tous les contes merveilleux (sauf un, le conte du roi 
Midas !} sont d’origine indienne. 

N°'y a-t-il pas dans cette théorie une monstrueuse étrangeté ? 
Ce sont des faits, direz-vous, contre lesquels nous ne pouvons 
rien. — Au moins pourriez-vous en marquer la bizarrerie, tâcher 
de l’expliquer ; mais vous ne paraissez même pas l’avoir soupçon- 
née. 

Du moins les orientalistes ont-ils reconnu, pour les contes 
d'animaux, que le raisonnement post hoc, ergo propter hoc ne 
suffit point. Mais le préjugé en faveur de cet argument est si 
fort que, te jour où M. Rhys-Davids démontre la haute antiquité 
des Jâtakas, il prétend y reconnaitre la matrice des fables. Mais, 
si M. Maspéro ou M. Brugsh découvre demain, dans un tombeau 
de Memphis, des fables grecques des temps homériques, les fables 
grecques redeviendront-elles provisoirement la souree des fables 
orientales, jusqu’au jour où l’on aura attribué au Partchatantra 
un substratum plus archaïque encore que les Jâtakas ? Nous 
voilà donc au rouet ? 

Si lon nous demandait maintenant de quitter enfin cette atti- 
tude critique, et de déclarer si, à notre avis, les apologues sont 
venus de la Grèce à l'Inde, ou inversement, nous dirions que la 
suite de notre étude nous permet de considérer la question, ainsi 
posée, comme vaine. Si l’on nous pressait pourtant, nous répon- 
drions que les fables devaient être déjà infiniment vieilles en 
Grèce au temps d’Ésope, infiniment vieilles dans l’Inde, au temps 
du Mahäbhärata et des Jétakas. Et nous retiendrions les quelques 
faits que voici. Laissons de côté les recueils de fables grecques 
de l’époque impériale. Laissons de côté Avien, laissons Babrius 
et Les fables que nous transmettent Lucien et Plutarque. Laissons 
le recueil de Phèdre, sans nous enquérir de ses sources. Tr. ns- 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 103 


portons-nous en pleine Grèce, Ron dans la Grèce romaine ni 
alexandrine, mais.dans la Grèee libre. Alexandre n’a pas encore 
entrepris cette merveilleuse expédition orientale qui, suivant cer- 
taine hypothèse, devait établir des échanges d’apologues entre 
l'Inde et la Grèce. Nous sommes à Athènes en 400 ou en 350 
avant J.-C. Jetons les yeux autour de nous : déjà les contes 
d'animaux foisonnent. 

Entrons dans un gymnase : les apologues ésopiques font par- 
tie, comme aujourd’hui les fables de La Fontaine, de l’instr ction 
première, et les petits Athéniens apprennent à connaïître Ésope, 
en même temps qu’Homère, qu’Hésiode, ou que les gnomiques, 
TFhéognis, Selon’. Nous voici devant un tribunal : les juges s’en- 
nuient pour leurs trois oboles ; l’orateur, pour réveiller leur 
attention, leur raconte « quelque trait comique d’Ésope* », car 
Aristote leur a appris dans sa Rhétorique l’art d'employer à pro- 
pos ces artifices oratoires”. Aux fêtes Dionysiaques, assistons- 
nous à quelque comédie ? Tantôt il suffira d’un vers à Aristc- 
phane pour rappeler aux spectateurs une fable connue, l’Aigle et 
le Renard*, tantôt Strattis nous racontera la fable de /a Souris 
métlamorphosée en femme‘. Les tragiques même, Eschyle*, 
Sophoele”, ne dédaignent pas de faire allusion à ces hurmbles 
apologues. À table, après boire, les Athénicns disent aussi « des 
contes plaisants, dans le genre d’Ésope ou dans celui de Syba- 
ris * ». Écoutons-nous les dialogues des philosophes ? « Me voici 
maintenant, dit Socrate, revêtu de la peau du lion... » ct nous 
reconnaissons au passage la fable célèbre. Platon nous dit aussi 
que Socrate dans sa prison mit en vers élégiaques plusieurs apo- 
logues ésopiques?. 


1. Plat. Rép. 377 : 05 povausts., bee moüzos 207; Rarêlors paious Révousv : 
v., pour d’autres textes, Weber, op. cil., p. 383. 
2. Les Guëpes, v. 566: 4,1 95 ÀËvoust motos tuïv, ot à Atwmny 21 yi)otov: 
3. Arist., Rhét., II, XX. Aristote ÿ rapporte deux fables qu'il attribue, 
Vune à Stésichore, l'autre à Esope. 
4. Les Oiseaux, 652. Comparez les Guêpes, 1182 ; la Pair, 128-134. 
. Strattis, Meineke, 41. 
. Eschyle, Myrm., fr. 135. 
. Soph., Ant., 712. 
. Les Guêpes, v. 1258. 
. Cratyle, 411 a. — Phédon, p. 61. Dans le Premier Alcibiade, Platon rap- 
porte la fable du Lion et des Animaur. 


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104 LES FABLIAUX 


Mais ce n’est pas assez ; remontons plus haut dans le passé de 
la Grèce : les Anciens, qui ont pu connaïtre dansleur intégrité 
les premiers lyriques, nous disent qu'ils se plaisaient « à enve- 
lopper leurs pensées ou leurs satires du manteau de l’apologue : ». 
De fait, dans les misérables et vénérables fragments qui nous 
sont parvenus d’eux, nous reconnaissons fréquemment des apo- 
logues : chez Ibycus, chez Stésichore, chez Simonide, chez Archi- 
loque *. 

Or, plusieurs de ces fables qui nous sont ainsi attestées aux 
siècles quasi primitifs de la civilisation grecque, se retrouvent 
aussi dans l’Inde. Le jour où Socrate se comparaït à l’âne revêtu 
de la peau du lion, le Siha-Cama-Jâtaka, où l’on trouve la plus 
ancienne forme indienne de ce conte, n'existait peut-être pas 
encore”. Stésichore nous raconte certain apologue d’un aigle 
reconnaissant. Cet apologue reparaïît dans le Syntipas‘. De com- 
bien de siècles Stésichore est-il antérieur au Roman des Sept 
Sages et à ses sources les plus reculées ? 

Enfin, voici le plus ancien apologue que nous ait transmis 
aucune littérature : 

« L'épervier parla ainsi au rossignol sonore qu'il avait saisi 
« dans ses serres, et qu’il emportait vers les hautes nuées. Je 
« rossignol, déchiré par les griffes recourbées, gémissait ; mais 
« l’épervier lui dit ces dures paroles : Malheureux, pourquoi 


1. Julien, disc. VII, 227 a. 411 6 utv poôs Egtt malatos.…, ÜREP OÙ! 
Ewbaaiv où th Tonntyn yowusvot tüv vor uaAty kiTaTxe UM. [oÂDs ÔE Ev ton: 
ô Nx2tés (Archiloque) istt rorntie. (Cité par Bergk, Poet. lyr., II, p. 408, 
note.) 

2. On trouvera le relevé de ces fables archaïques, soit chez Wagener 
(p. 10, 88.), soit chez Keller (p. 381-3), soit chez M. Jacobs, soit chez M. Denis, 
De la fable dans l'antiquité classique, Caen, 1883, qui nous donne la liste la 
plus complète que je connaisse et la plus critique, p. 28-30. Je crois qu'il 
faudrait supprimer de ces listes plus d'un rapprochement. En voici un 
exemple : Bergk, Jacobs, etc., croient reconnaître dans un fragment de 
Théognis la fable de l’homme qui réchauffe un serpent. Voici le passage (Bergk, 
Y. 602). Qu'on juge si cette induction n’est pas forcée : 

pos, Dsoïev v' 2y02E «x aVowroraiv Arras, 
Woods 6e iv x rw nouriAov 2 Tes dorv.. 

C’est ainsi que Bergk cherche, bien vainement, à reconnaître Le lion ma- 
lade où un autre apologue dans ce vers d'Archiloque (fr. 131) : yoAïv +32 
oùx Eqsuc do frate... — On pourrait multiplier ces critiques. j 

3. V. Jacobs, Æsop, p. 57. 

«4. V, les deux textes rapprochés par Wagener, op. ci., p. 114-6. 


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LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 105 


« gémis-tu ? Tu es la proie d’un plus fort que toi. Tu vas où je te 
« conduis, bien que tu sois un aède. Je te mangerai, s’il me 
« plaît, ou je te renverrai. Malheur à qui veut lutter contre un 
« plus puissant que soi ! Il est privé de la victoire et accablé de 
« honte et de douleur. Ainsi parla l’épervier rapide aux ailes 
« étendues. » . 

Cette fable est extraite, comme on sait, des Travaux et des 
Jours. A l’époque d’Hésiode, que savait-on de l'Inde en Grèce ? 
_ C’est seulement plusieurs siècles plus tard qu’on trouve la plus 
ancienne mention de ces contrées, chez Hécatée. Le jour où 
Hésiode versifia la fable de l’Épervier et du Rossignol, où étaient 
le Mahäâbhérata, les Jâtakas ? où Çakyamouni ? Il n’était alors 
qu'un informe aspirant-bouddha, un vague bôdhisat, qui devait 
accomplir encore, pendant des siècles, de nombreux avatars. 
. Tels sont les faits que nous voulions retenir. Pourquoi avons- 
nous insisté ainsi sur les plus anciennes fables grecques ? 

Pour conclure à leur priorité sur les fables indiennes corres- 
pondantes ? Nous n’en aurions garde. Mais pour en tirer à peu 
près la même conclusion que M. Jacobs, dans son beau libre sur 
Ésope*, à savoir : qu’il existait en Grèce un véritable folk-lore. 
Le vieil Archiloque, à la fin du virr° siècle avant J.-C., en était 
déjà conscient, lorsqu'il appelait l’une de ses fables un aïvoc 
ävswruv*, Les apologues ésopiques s'offrent à nous avec le véri- 
table caractère des traditions populaires, l'anonymat. I] suffit 
d’un mot, d’une allusion rapide, au théâtre, à l’agora, pour que 
toute une foule retrouve la fable dans sa mémoire. Ces apologues 
sont si nombreux, si familiers à tous, que le peuple imagine un 
être fictif pour les lui attribuer, Ésope, analogue à l’Arlotto ce 
Florence, au Till l’Espiègle allemand, au Hodja de Turquie. 
Quand Démétrius de Phalère, vers l’an 300 av. J.-C., composa 
ses aiswretlwy Àdyuv auviywyai*, il dut vraiment agir comme Jacob 

1. V. 185. 

2. The fables of Æsop, now again edited and induced by Joseph Jarobs, 


2 vol., Londres, 1889. 
3. Bergk, Poet. lyr. gr., XI, Archil., fr. 86. 
alvés tie avboüTrwY ôôe 
06 27 LAW KALETOS EovU VIT Y 
EpEav... 
Comparez les fragments 87, 88. 
4. Diog. Laert., V, 80. 


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4106 LES FABLIAUX 


Grimm, en folk-loriste, se baissant vers la tradition des petites 
gens, raraassant des contes dans les dèmes de l’Attique, au mar- 
ché aux herbes. Aussi loin que nous remontions dans l’histoire 
de la Grèce, nous y trouvons des fables : aussi loin que nous 
remogtions dans l’histoire de l’Inde, nous y trouvons des fables. 
Si nous pouvions remonter de mille ans plus haut dans Phistoire 
de l’humanité, nous y trouverions aussi des fables, souvent, sans 
doute, les mêmes. 

Et tout ce que nous voulons retenir de cette discussion, c’est 
cette vérité, que nous avons surabondamment démontrée : quand 
on à prouvé que Phèdre et Babrius sont plus anciens que le Sir- 
dibad, que les fables citées par Aristophane sont antérieures au 
Kalilah, que les Travaurxet les Jours d'Hésiode préexistarent aux 
Jâtakas ou aux Upanishads, personne ne croit avoir démontré par 
là que la Grèce soit la mère des fables et que l’Inde l’ait plagiée. 

Pourquoi done attribuer tant d'importance à la préexistence 
en Orient de certains contes à rire, de certains contes merveil- 
leux ? Quand on a fixé les dates respectives de deux recueils de 
contes, ou de deux versions d’un même conte, on n’a rien fait 
encore pour déterminer la patrie de ce conte : le problème n’est 
pas encore résolu ; 1] n’est pas même posé | 


TITI 
LES CONTES MERVEILLEUX DANS L'ANTIQUITÉ 


Mais, si l’antiquité possède des recueils de fables, elle ne 
possède pas, du moins, de recueils de contes merveilleux. Les 
orientalistes peuvent reprendre ici leur attitude favorite, qui 
se résout en ce raisonnement plus ou moins conscient : c’est 
dans l’Inde que se trouve la plus ancienne forme de beaucoup 
de contes merveilleux : donc ils sont originaires de l'Inde. 


Contes de l’ancienne Égypte 


Le malheur veut qu'il existe des contes dans l'Égypte 
ancienne. Il veut que l’un des plus anciens témoignages écrits 
de la pensée humaine soit un conte merveilleux. Ce ne sont 
pas de vagues ressemblances qui l’unissent aux contes oraux 


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LES CONTES MERVEILLEUX DANS L'ANTIQUITÉ 107 


modernes. Dans une très remarquable étude, M. Cosquin a 
montré que chacun de ses éléments a survécu et vit présen- 
tement : il le rapproche suecessivement, grâce à sa précise éru- 
dition, de traditions que connaissent aujourd’hui les paysans 
dans la Hesse, dans la Hongrie, en Russie, en Grèce, dans 
l'Annan, dans le Deccan, en Transylvanie, en Roumanie, dans la 
Boukhovine, en Valachie, en Serbie, au Bengale, en Norvège, 
en Bretagne, ete. Où donc a-t-on recueilli ce vénérable doyen 
— je ne dis pas cet ancêtre — de nos contes populaires ? Dans 
un reeueil bouddhiste ? Non : il est plus vieux que Câkyamouni, 
de quelque dix siècles. Du moins Pa-t-on trouvé dans l’Inde, 
dans les U/panishads, en quelque recueil védique? Pas davantage: 
il est antérieur de plusieurs siècles à Fétablissement des Aryas 
dans l’Inde. Le conte des Deux frères est un réeit égyptien, copié 
par le scribe Ennäânâ, contemporain de Moïse, pour le fils du 
pharaon qui périt dans les eaux de la mer Rouge”. Voilà qui 
embarrasse cruellement les orientalistes. M. Cosquin se demande 
pourtant si ce conte n'aurait pas pu venir de l’Inde en Égypte, 
à cette date reculée. — Sans doute ; mais pourquoi de l’Inde 
plutôt que de l’un quelconque des quatre points cardinaux”, 
sinon parce que votre préjugé le veut ainsi ? 

Faut-il rappeler d’autres contes égyptiens ? le Prince pré- 
destiné, dont certains traits se retrouvent dans les traditions 
orales modernes, ou le célèbre conte de Rhampsinit* ? Élien nous 
dit dans ses Histoires variées : « Les Égyptiens racontent que 
Rhodopis était une belle courtisane. Un jour qu'elle se bai- 
gnait et que ses servantes gardaient ses vêtements, un aigle 
vola vers elle, enleva une de ses pantoufles et l’apporta à 
Memphis où régnait le roi Psammétich. I] la laissa tomber 
sur le pharaon, qui, admirant l'élégance de la chaussure et 
comment l'aigle la lui avait apportée, fit rechercher par toute 
l'Égypte la femme à qui cette pantoufle avait appartenu. 


1. Contes populaires de la Lorraine, appendice B. 
2. Voir l'introduction de M. Maspéro aux Contes de l'ancienne Égypte, 
. 4. 
: 8. Je me borne ici à renvoyer à la vive ctude de M. Gaidoz, Mélusine, 
t HETI, col. 292. 
4h. Hérodote, II, 121. 
5. Hist. variées, XIII, 35. Comparez Strabon, XVII. 


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108 LES FABLIAUX 


Quand il l’eut retrouvée, il l’épousa.» Il s’agit de cette Rho- 
dopis sur laquelle couraient tant de légendes, qui fut aimée du 
frère de Sapho et dont les adorateurs étaient si nombreux que, 
portant chacun une seule pierre, ils purent élever une pyramide 
à sa gloire. Qui ne reconnaîtrait en elle une gracieuse aïeule de 
Cendrillon ? Un aigle apporte à Psammétich la pantoufle de 
Rhodopis, comme une hirondelle apporte au roi Marc un cheveu 
d’Yseult la blonde, et c’est là un trait de vingt contes popu- 
laires. 

M. Maspéro dit fort bien : « Même après vingt siècles de 
ruines et d’oubli, l'Égypte a conservé presque autañt de contes 
amusants que de poèmes lyriques ou d’hymnes adressés à la 
divinitét, » Ce sont des faits qu’ignorait Benfey et que mécon- 
naissent ses disciples. | | 


Contes merveilleux dans l'antiquité gréco-latine 


« I] faut laisser de côté, dit Reinhold Kœæhler, les essais for- 
cés qu’on a tentés pour ramener à la mythologie grecque certains 
de nos contes*.» 

C’est là une des plus étranges prétentions de l’école. Je veux 
ici rappeler quelques-uns de ces essais tentés pour ramener nos 
contes populaires, non pas à la mythologie grecque, mais à des 
contes grecs. 

Benfey dit, dans sa préface : « Je ne connais qu’un seul et 
unique conte dont le fondement doive être en toute sécurité 
attribué à l'Occident. » C’est le conte du roi Midas, qui se 
retrouve dans le Siddhi-Kur, remaniement mogol du Vetéla- 
panichavinçäti*. — En voilà donc un, au moins. Mais une 
hirondelle ne fait pas le printemps. 

M. Cosquin n’en connaît qu’un, lui aussi ; mais ce n’est pas 
le même : « Psyché est le seul conte proprement dit qui nous 


1. Maspéro, Contes de l'Egypte ancienne, p. VI. 

2. Weimarische Beiträge zur Liüteratur und Kunst, p. 194. 

3. Panichatantra, I, p. xxir. Il est vrai que Liebrecht ne veut pas aban- 
donner ce conte plus que les autres et le revendique aussi pour l'Inde (JaWr- 
buch d'Ebert, III, p. 86}. V. Schmidt, Gricchische Märchen, Leipzig, 
1877, p. 224. 


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LES CONTES MERVEILLEUX DANS L'ANTIQUITÉ 109 


soit parvenu du monde gréco-romain:’.…. » et il a admirablement 
prouvé, par une cinquantaine de parallèles *, que ce conte mer- 
veilleux vit aujourd’hui de la même vie qu’au temps où Apulée 
le recouvrait d’un lourd manteau mythologique. — Voilà done 
deux contes grecs au moins. Deux hirondelles ne font-elles pas 
encore le printemps ? Voici donc quelques hirondelles de plus, 

Si l'Odyssée n’est point, comme le veulent certains savants, 
simplement un tissu de contes populaires, on y retrouve pour- 
tant quelques-unes des « formules » les plus répandues dans la 
tradition universelle. Brockhaus, R. Kœæhler lui-même, Weber 
l’ont, chacun de son côté, montré jusqu’à l'évidence. Gerland * 
a réuni en un faisceau et enrichi leurs résultats. M. Rohde‘ a 
souscrit à la plupart de leurs conclusions, et. M. Andrew Lang* 
a tiré de ces matériaux, accumulés par d’autres, de précieuses 
indications sur le travail d’épuration littéraire qu'ont subi, 
chez Homère, les contes primitifs. Pour nous en tenir aux 
rapprochements les plus certains, si l’on considère la conception 
centrale de l'Odyssée, — retour d’un voyageur déguisé près de 
sa femme, diverses épreuves qu'il subit avant d’être reconnu par 
elle, — on connaït un Ulysse messin, un Ulysse chinois. — La 
plaisanterie d'Ulysse chez Polyphème (oùrt) reparaît dansun 
conte de la Boukhovine. — Les aventures de Polyphème se 
renouvellent dans des contes d’ogres gallois, orientaux, hon- 
grois. — Les Phéaciens peuvent être comparés aux Vidyâdhà- 
ris de Somadéva, et Somadéva est d’environ deux mille ans 
moins ancien qu'Homère. — Ulysse chez Circé traverse des 
aventures analogues à celles de l’Indien Vijaya et de ses compa- 
gnons. — « Le récit d'Ulysse chez les Phéaciens, dit Rohde, 
« cette antique robinsonnade, montre des traces évidentes d’un 
« fantastique très primitif, souvent préhellénique. » 

Voici quelques autres faits : 

Benfey a consacré l’une des plus longues démonstrations de 


1. L'origine des contes populaires européens et les théories de M. Lang, 
Paris, 1891, p. 16. Je ne crois pas trahir la pensée de M. Cosquin en coupant 
là cette citation. 

2. Contes populaires de Lorraine, 11, 224 et 242, 

3. Gerland, AlUgriechische Märchen in der Odyssee, Magdchourg, 1869, 

4. Rohde, Der griechische Roman und seine Vorläufer, 1876, p. 173. 

5. Dans un article de la Saturday Resiew, traduit dans Mélusine, I, 489, 


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1190 LES FABLIAUX 


son livre au « cycle des animaux reconnaissants’ ». Pour lui, 
tous les contes populaires où des bêtes secourables aident 
l’homme en ses entreprises sont d’origine bouddhique. On 
sait quel abus ses disciples ont fait de cette opinion. I y a 
longtemps pourtant que Comparetti a montré que la plus 
ancienne forme connue de cette conception, « si particulière- 
ment indienne, si spécifiquement bouddhique », est la fable de 
Mélampos : il rassemble les oiseaux pour leur demander de 
sauver de la mort Iphiclus, que guérit en effet un vautour*, 


Pareillement, existe-t-il un conte populaire plus fréquem- 
ment attesté que Jear de l’Ours ? Combien de héros antiques 
pourrait-on lui comparer, qui furent aussi allaités par des bêtes 
sauvages, depuis Atalante ou Téléphos jusqu’à Romulus, « ce 
Jean de l’Ours de l’antiquité » ? Mais c’est le conte même, avec 
ses éléments constitutifs, que M. Gaidoz a retrouvé dans 
les Métamorphoses d'Antoninus Liberalis (chap. XXI)‘ Du 
moins, les Métamorphoses d'Antoninus nous disent les enfances 
de notre héros. Quant à des destinées ultérieures, M. Cosquin, 
dans sa belle étude sur ce conte, nous dit : « L’élément princi- 
pal de Jean de l’Ours, c’est la défaite d’un monstre, la descente 
du héros dans le monde inférieur, et la délivrance de princesses 
qui y sont retenues. » N'est-ce pas le résumé de la légende de 
nombreux héros grecs ? Je nomme seulement Thésée, vainqueur 
du Minotaure, qui va chercher aux enfers Corè, fille d’Aidoneus 
et de Perséphoné. 


Un dragon à sept têtes désole un pays, et le roi promet sa 
fille à qui le tuera. Un héros vient à bout de l’entreprise, coupe 
les langues du monstre et les emporte. Un imposteur profite de 


1. Pantchat., I, $ 75, p. 192-222. 

2. Benfey termine pourtant son étude par une remarque qui contredit 
ses assertions. « 11 ne m’échappe pas, dit-il, qu'Ésope, Élien, Aphtonius 
(ré 8. ap. J.-C.) ont rapporté des récits semblables ‘et que l'idée de la recon- 
naissance des animaux a tous les droits à être tenue pour universelle, » — 
Alors ? 

3. Comparetti, Edipo e la müologia comparata, saggio critico, Pise, 1867, 
p.87. 

h. Mélusine, t. III, col. 395. 


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LES CONTES MERVEILLEUX DANS L'ANTIQUITÉ 111 


son absence pour couper les têtes du dragon abattu. Il les pré- 
sente au roi, se fait passer pour le vainqueur, est sur le point 
d’épouser la princesse, quand revient le héros. Il montre les sept 
langues et confond son rival. 

Ce thème reparaît dans toutes les collections européennes, 
voire chez les Indiens des États-Unis où on l’a trouvé et noté en 
langue dhegiha *. 

Or, d’après Pausanias (1, 41, 4), « le roi de Mégare avait 
promis sa fille en mariage à celui qui délivrerait le pays d’un 
lion qui le ravageait. Alcathus, fils de Pélops, tua le monstre. 
Après quoi, suivant le scoliaste d’Apollonius de Rhodes, il lui 
coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi les gens qui 
avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué cet 
exploit, Alcathus n’eut pas de peine à les convaincre d’impos- 
ture ». 

M. Gaidoz, dans une très remarquable étude des éléments 
de ce conte, ajoute ces remarques, où transparaît son vigou- 
reux et clair bon sens : « Pour vous, lecteur, n’est-ce pas ? 
comme pour moi, c’est la version du conte la plus ancienne de 
la famille, plus ancienne par sa date que tous les contes sans- 
crits qu’on puisse produire. Il nous semble même, d’après les 
similaires réunis par M. Cosquin, qu’il n'y a pas de conte 
sanscrit de ce type. Gela n'empêche pas M. Cosquin de penser 
que ce conte vient de l’Inde, comme tous les autres. Il est tel- 
lement possédé de la théorie de MM. Benfey et G. Paris que 
les contes sont venus de l’Inde au moyen âge et qu'avant cette 
date il n’y avait pas de contes en Europe, qu'il écrit ces lignes 
sans s’apercevoir que c’est un conte, et la plus ancienne version 
de cette famille de contes ”?. » 

De même, dans le conte du Fils du Pêcheur, le héros tue la 
bête à sept têtes et délivre la fille du roi, comme Persée tue le 
monstre marin et délivre Andromède, fille du roi d’Éthiopie. Les 
deux légendes concordent en leurs traits essentiels. Mais le même 


1. Cosquin, Contes de Lorraine, II, p. 58. 

2. Mélusine, III, col. 296. 

3. Mélusine, III, col. 303. — Voir aussi, pour la bibliographie du conte, 
une longue note, où Rohde (Der griech. Roman, p. 47) cite le même texte 
d’Apollodore qu'indépendamment de lui M. Gaidoz a noté. 


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112 LES FABLIAUX 


récit que M. Cosquin appelle un conte lorsqu'il le note chez 
les Avares du Caucase ou chez les Japonais, n’en est plus un 
s’il est rapporté, non par un conteur indien, mais par Apollo- 
doret. C’est un mythe, et non un conte! Voilà un précieux 
tarte à la crème | 


On connaît le beau lai de Marie de France, Eliduc : dans la 
chapelle d’un ermite, Guilliadon dort, comme la Belle au 
bois dormant, depuis des jours, un sommeil surnaturel, sem- 
blable à la mort. Tandis que sa rivale, Guildeluec, veille 
auprès de son corps inanimé, une belette traverse soudain la 
chapelle, et son écuyer l’abat d’un coup de bâton. Mais, quel- 
ques instants après, la femelle vient, portant une fleur vermeille, 
et la pose entre les dents de la bête tuée, qui se ranime aussitôt. 
Guildeluec prend la fleur magique ct la pose entre les dents de 
la belle endormie. Elle soupire, ouvre les veux : « Dieu ! fait- 
elle, comme j'ai dormi!» | 

Comparez Apollodore* : « Le jeune Glaucos est mort. Polv- 
idos, fils de Céranos, s’enferme avec le petit cadavre. Il voit 
soudain un serpent s'approcher du mort et le tue d’un coup 
de pierre. Mais voici qu'un autre serpent survient, qui porte 
une herbe : il la dépose sur le corps de la bête tuée, et la rap- 
pelle ainsi à la vie. Polyidos approche la même herbe du corps 
de Glaucos et le ranime aussi. » 

La légende de Glaucos avait déjà été poétisée par Pindare et 
par Eschyle, dans son l'Aaïxs Iévr:oç, Une ancienne légende 
lydienne nous disait aussi que, grâce au même sortilège, Tylo 
avait été ressuscité par sa sœur Moriè. M. Rohde* cite une 
quinzaine de parallèles anciens et modernes de ce conte, et 
R. Kœhler, avec son extraordinaire érudition, énumère encore 
un grand nombre de légendes similaires *, 

Il ne serait pas malaisé de multiplier ces comparaisons. 


4. Cosquin, Contes de Lorraine, 1, 60, 78. Voir la collection des Griechische 
Märchen de Schmidt, 1877, n° 23 ct p. 236. 

2. Apollodore, III, 3, 1. C£. Ivgin, fab. 136. 

3. Rohde, Der griechische Roman, p. 125. 

4. Dans une introduction à l'édition des Lais de Marie de France de 
K. Warnke, p. civ-cvi. Voir aussi une toute petite note de M. Cosquin, 
op. ci, KE, p. 80. 


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NOUVELLES ET FABLIAUX DANS L'ANTIQUITÉ 113 


Un conte albanais moderne de la collection de von Hahn repro- 
duit certains traits de la légende de Persée combinée avec celle 
d’'Œdipe:. — Rohde* reconnaît, dans un épisode du roman 
d’Achilles Tatius, Leucippe et Clitophon, la légende de la forêt 
qui marche de Macbeth. — Qu'on lise Rohde” ou la belle 
« enquête » de MM. Gaidoz, Psichari, Karlowicz, sur les 
Arbres entrelacés “ : la légende qui faisait germer de la tombe de 
Tristan un cep de noble vigne, de celle d’Yseult un buisson de 
roses, a, dans l’antiquité grecque, de nombreux parallèles. Qu’on 
feuillette le recueil de Contes grecs modernes de M. E. Legrand : 
si peu copieuse que soit sa collection, il relève jusqu’à sept 
contes qui se retrouvent dans l’antiquité classique *. 

Jamais un folk-loriste n’a encore dépouillé, d’une manière 
systématique, les légendes antiques, le trésor de ces contes 
réunis par des hommes comme Pausanias, qui parcouraient la 
Grèce, demandant aux serviteurs des temples, aux exégètes, aux 
mystagogues, les créations de la fantaisie populaire. Il faudrait 
compulser Élien, Strabon, Parthénius, Héliodore... Le travail 
n’est pas commencé. Peut-être sera-t-il aussi fécond que celui de 
Mannhardt, lorsqu'il fondait son beau livre, les Cultes des bois et 
des champs, sur l’étude comparative du folk-lore germanique et 
du folk-lore gréco-romain. Ici, il suffira d’avoir groupé cette 
petite troupe « d’hirondelles ». 


IV 


NOUVELLES ET FABLIAUX DANS L'ANTIQUITÉ 


Il était une fois un jeune prince, le plus charmant du monde : 
mais il était tombé dans une sombre mélancolie, que nulle des 
beautés de sa cour ne savait dissiper. Aux prières de ses conseil- 
lers, il répondait qu’il voulait pour femme une jeune fille qu’il 
avait vue en songe, belle comme les étoiles. A l’autre bout de 
la terre, vivait une princesse, la plus charmante du monde, mais 


. Comparetti, Edipo e la mitologia comparata, p. 82, ss. 
Op. cit., p. 485. 

Op. cü., p. 158. 

. Mélusine, t. IV et V, passim. 

. Legrand, Paris, Leroux, 1881. 


En SI = 


BÉDIER. — Les Pabliaur. 8 


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114 LES FABLFAUX 


qui repoussait tous les prétendants, attirés des royaumes voisins 
par le renom de sa beauté. Elle voulart épouser, disait-elle, 
un jeune prince qu'elle avait vw em songe, beau comme ke 
soleil... 

Quelle est cette histoire ? Sans donte, fe début d’un conte de 
fées de la comtesse d’Aulnoy ? ow bien de Perrauit ? ou }nen un 
des ainrables récits recueillts dans nos chaumières par M. Bkadé 
oa par M. Sébillot ? Non, ce prince charmant est Zariadrés, qui 
règne sur les pays du Tanaïs à a mer Caspienne, et Ia princesse 
qu'il aime comme elle Paiïme, pour s'être vus l'un et l’autre en 
réve, est Odatis, la plus belle des jeunes filles d’Asie, Ja fille du 
roi Omartès. Si vous êtes curieux de savoir par quelle suite 
d'aventures ce prince Charmant, aprés avoir parcouru huit cents. 
stades, rejoint, recomnaft, épouse la princesse, vous le trouverez, 
non pas dans le Pantchatantra, maïs dans Athénée. Athénée 
rapporte cette nouvelle d’après Charès de Mytilène, qui était 
quelque chose commeintrodueteur des ambassadeurs (riempreleéc) 
à la cour d'Alexandre le Grand ». 

Nous ne connaïssons que très imparfaitement la novellis- 
tique de l'antiquité. D'abord dans es milliers de légendes 
amoureuses que mous transmettent les logographes, les poètes 
tragiques, comiques, Îyriques depuis Îles plus anciens’ jus- 
qu'aux Alexandrins, dans les légendes locales de Milet, 
d’'Éphèse, de Rhodes, le départ n’a pas encore été suffisamment 
fait entre les éléments traditionnels ou populaires et les éléments 
mythologiques. Puis la novellistique est peut-être le genre 
littéraire de l’antiquité que le temps a le plus mutilé. Que savons- 
nous, par exemple, des comédies moyennes d'Athènes? « Qu’elles 
portent — dit M. J. Denis * — des titres mythologiques, poli- 
« tiques, religieux, moraux, elles consistaient généralement 
« dans une sorte de fabliau ou de conte mis en action. » Mais 
où sont les comédies de Ménandre, d’Alexis, de Philémon ? A en 
juger par des imitations romaines, il ne serait pas malaisé de 


1. Athénée, XIII, 35. Sur les rapports de ce conte avec la légende massi- 
linte du Phocéen Euxène et de nombreuses légendes orientales et occiden- 
tales, v. Rohde, op. laud., p. 44, ss. 

2. On sait que, chez le vieux Stésichore, on trouve déjà des nouvelles 
d'amour (Bergk, fragm. 43, 44). 

3. La comédie grecque, Paris, 1886, t. ET, p. 387. 


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NOUVELLES ET FABLIAUX DANS L'ANTIQUITÉ 115 


retrouver dans leurs intrigues, dans Île Miles Gloriosus par 
exemple, de véritables contes traditionnels — Où sont, de même, 
les légendes érotiques alexandrines de Philétas, d’Hermésianax 
de Colophon : ? Où sont les contes sybaritiques * ? Où, les fablea 
milésiennes ? Elle est perdue, cette collection de contes d’Aris- 
tide de Mikt que L. Cornelius Sisenna avait traduite *. Il est 
perdu, ce recueil de contes milésiens que le Suréna découvrait 
dans les bagages d’un officier romain tué ä Ia bataille de Carrhes. 
Si nous pouvions le lire, comme le Suréna le fit lire au sénat de 
Séleucie, nous n’y rechercherions pas, comme lui, des témoi- 
gnages de fa corruption et de la frivolité romaines, mais les 
folk-loristes y reconnaïitraient les fabliaux de l’antiquité. 

Ici encore, il suffira de quelques rapprochements. 

Voici lune des sèches narrations que Parthénius adressait à 
Cornélius Gallus, pour qu’elles lui fournissent des canevas de 
poèmes. Œnone ‘, séduite par Pâris sur l’Ida, lui prédit son 
sort : un jour, il la délaissera ; il sera blessé dans un combat, 
et, seule, elle pourra le guérir. En effet, après des années, 
alors que depuis longtemps Œnone a été abandonnée pour 
Hélène, Pâris est blessé par Philoctète. Il se souvient alors de 
la jeune fille qui l’a aimé sur l’Ida, et de sa prédiction. Il 
envoie un messager pour la rechercher et la supplie de venir à 
son aide. Elle répond par de violentes paroles : que Pânris 
demande plutôt à Hélène de le guérir ! Mais, à peine le messa- 
ger parti, elle regrette sa cruauté et se met en route vers celui 
qu’elle aime encore. Hélas ! elle a trop tardé. Sa dure réponse 
a déjà été rapportée à Pâris, qui, en apprenant qu’elle ne vien- 
drait posmi, est mort. Elle arrive aussitôf après et se tue sur son 
corps. 

J'ignore n Pon a déjà remarqué la ressemblance de cette 
légende d'amour et de celle de Tristan. Thomas, Eïlhart 
d'Oberg, un manuscrit du roman en prose, nous racontent 
ainsi la mort des deux amants : Tristan, blessé d’un coup de 
lance envenimée, songe, que seule, son amie Yseult de Cor- 


1. V. Rohde, op. laud., p. 72, ss. 
2. Tristes, II, 417. 

&. Tristes, 11, 443 

4. Parthénius, narr. IV. 


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116 LES FABLIAUX 


nouaille, qui tient de sa mère le secret de remèdes puissants, 
et qui, deux fois déjà, a guéri ses blessures, pourra le sauver. 
Il envoie donc vers elle, en Cornouaille, un de ses vassaux. 
Pour qu’il sache quelques heures plus têt son bonheur ou sa 
peine, que la voile de la nef soit, au retour, blanche, si Yseult 
vient ; sinon, noire. Yseult s’embarque, la nef approche, et 
la voile apparaît au large, toute blanche. Mais la femme de 
Tristan a appris ces conventions. À peine a-t-elle vu le vaisseau 
qu’elle accourt au lit du blessé, et lui annonce l’approche d’un 
navire. — « Quelle est la couleur de la voile ? lui demande-t-il. 
— Toute noire. » À cette parole, Tristan rend l’âme. Yseult 
débarque, apprend la nouvelle, embrasse le cadavre cher, et 
meurt à son tour. 

Il manque ici, pour que la légende d'Œnone et de Pâris soit 
identique à celle de Tristan et d’Yseult, l'épisode de la voile 
blanche ou noire. Mais chacun se souvient de l’avoir déjà 
rencontré sur le sol antique, dans la légende de Thésée, si voi- 
sine de celle de Tristan : : la voile blanche ou noire que devait 
porter la nef d’Yseult était bien celle que le vieil Égée cherchait 
à l'horizon sur les flots grecs. 


Le cadre du Roman des sept sages (une femme repoussée 
par son beau-fils, à qui elle a déclaré son amour incestueux, s’en 
venge en l’accusant auprès de son mari du crime même qu'il a 
refusé de commettre), ce cadre est bien ancien, sans doute, 
puisqu'il remonte aux temps du bouddhisme indien*: mais la 
légende de Phèdre et d’'Hippolyte est plus ancienne encore. 


Un des thèmes les plus répandus de la novellistique popu- 
laire est celui-ci: un père, qui aime d’amour sa propre fille, 
impose aux prétendants, pour les écarter, des épreuves réputécs 
insurmontables, jusqu’au jour où l’un d’eux en triomphe, à 
moins que, en d’autres versions, quelque tragique dénouement 
ne punisse le-père coupable. C’est, entre vingt contes populaires 
analogues, le sujet du lai des Deux amants de Marie de France*. 


1. V., sur cette parenté, l’article de M. G. Paris sur Tristan et Iseut dans 
la Revue de Paris, 1894, n° 3. 

2. Benfey, Orient und Occident, III, 177. 

3. Marie de France n'insiste pas sur le caractère incestueux de cette affec- 


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NOUVELLES ET FABLIAUX DANS L'ANTIQUITÉ 117 


C’est aussi le sujet de plusieurs légendes grecques, des lé- 
gendes d'Œnomaüs et de sa fille Hippodamie ou de Sithon et 
de sa fille Palléné, telle que nous la rapporte Parthénius!. 
Sithon, épris de sa fille Palléné (comme le père de la Manekine, 
le père de Crescentia, etc.), a fait proclamer que celui-là seul 
l’obtiendrait qui triompherait de lui en combat singulier. 
Bien des prétendants ont tenté cette épreuve et ont péri. 
Enfin, comme les forces de Sithon ont décru et qu'il ne 
peut plus entrer lui-même en lice, ilimpose à deux préten- 
dants rivaux, Dryas et Clitos, de lutter l’un contre l’autre. 
Comme Palléné aime Clitos, son père nourricier achète le 
cocher de Dryas, et obtient qu’il enlève les chevilles qui fixent 
les roues de son char de combat. Dryas tombe et Clitos le tue. 
Le père apprend l'amour et la ruse de sa fille et fait dresser un 
bûcher pour les deux amants. Mais une pluie miraculeuse éteint 
les flammes qui les environnent, et Sithon renonce enfin à son 


cruel amour *. 


A parcourir seulement le livre de M. Rohde, les nouvelles 
sont nombreuses qui ont vécu dans l’antiquité, comme elles ont 
vécu en Orient et vivent encore aujourd’hui : telles les légendes 
d’Héro et de Léandre”, de Tarpéia, dont on a des répliques 
sans nombre, orientales et occidentales ‘ ; telle l’exquise légende 


d’Antiochus, épris de Stratonice *. 
Ou bien qu’on feuillette les Gesta Romanorum, dans l’édition 


tion. Mais il cst évident, à lire son conte, qu'elle connaissait des données 
plus violentes, qu'elle a adoucies. Parlant de l'amour infini du père pour sa 
fille, elle dit (éd. Warnke, v. 29) : 


Li reis n’aveit altre retur : 

Près de li esteit nuit et jur… 
Plosur na mal li aturnerent, 

Li suen m'‘isme l'en blasmerent…. 


4. Parthénius, narr. VI. 
2. Pour des comparaisons avec des contes populaires modernes, v. Rohde, 


p- 420. On peut aussi rapprocher un épisode du conte égyptien du Prince 
prédestiné (Maspéro, Contes de l'ancienne Égypte, p. 33). 
3. Rohde, p. 134. 


#. Rohde, p. 82. 
5. Rohde, p. 53. Ajoutez aux rapprochements de Rohde que c’est aussi 


le sujet d’une controverse de Sénèque le Rhéteur (opera declamatoria, éd. 
Bouillet, p. 563). — V., pour d'autres légendes, Rohde, p. 35 et p. 370. 


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418 LES FABLIAUX 


d'Œstcrley 1: on y verra combien de contes moraux, de légendes 
érotiques, d’anas sont empruntés à des écrivains grecs ou latins 
et combien de fois les notes de l’éditeur réunissent, pour le 
même récit, des noms orientaux et des noms classiques, Polyen 
et Pierre Alphonse, les Tusculares et le Roman de POrIeS et 
de Joasaph, Ovide et les Quarante Vizurs. Mais 


Tempore deficiam, tragicos si persequar ignes, 
Vixque meos capiat nomina naueda liber. 


Tenons-nous-en aux ignes comici, aux contes à rire. 

La Fontaine n’a-t-il pas tiré d’Apulée son conte du Cuvier ? 
d’Athénée, son vilain conte des Deux amis ? 

S’aviserait-on de rechercher des contes à rire chez le grave 
orateur du Procès pour la couronne et du Procès de l'ambassade, 
chez Eschine ? Lisez pourtant la X° de ses lettres : vous y trou- 
verez un véritable fabliau, conté avec un esprit charmant et très 
digne de La Fontaine. Vous y verrez comment une Agnès 
d’Ilion, fort semblable à l'héroïne de notre fabliau de la Grue, 
voue son innocence au fleuve Scamandre ; comment un certain 
.Gimon abuse de sa naïveté, tout comme les valets et les clercs 
errants des contes du x siècle ; comment, couronné de fleurs 
des eaux, il se fait passer, auprès de linnocente Troyenne, pour 
le Scamandre, de même que le tisserand du Pantchatantra se fait, 
aux mêmes fins, passer pour Vichnou *, de même encore que 
frère Alberto du Décaméron se déguise en l’archange saint 
Michel ?. 

Considérons maintenant les fabliaux de la seule collection 


Montaiglon-Raynaud qui ont des parallèles dans l'antiquité 
grecque et romaine. 


1. Berlin, 1872. 

2. Traduction Lancereau, p. 55. 

3. Décam., IV, 2. Je ne sais si ce rapprochement a déjà été indiqué : Ben- 
fey ne mentionne pas le récit grec, non plus que Landau (Quellen des Deka- 
meron, p. 293, ss.) Naturellement, pour Benfey, le conte doit être consi- 
déré, unbedenklich [p. 159), comme issu de sources bouddhiques. Pourtant 
le récit du Décaméron diffère autant de la version du Panrtchaiantra que de 
celle d’Eschine. — Eschine est-il bien l’auteur de ces lettres ? ou sont-elles, 
comme il faut plutôt le croire, l’œuvre de quelque Alexandrin ? Peu nous 
iraporte ici. Nous n’en sommes pas à 200 ans près ! (Voir, sur la question : 
Castets, Eschine l'orateur, appendice.) 


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NOUVELLES ET FABISAUX BANS L'ANTIQUITÉ 149 
Mnésidoque, déguisé en vieille, s'est iatrodut parmi les 
femmes assemblées pour célébrer les mystères de Cérès, et pour 
tirer veageance d'Euripide, Ii défend ke poète, sou gendre, par 
un étrange plaidoyer eù il alkgue une série de méfaits fémi- 
aas dont Euripide aurait pu tirer parti pour ses tragédies, et 
dont, par discrétion bienveillante et pour l’honneer des femmes, 
il n'a soufflé mot. Plusieurs des «exemples de Mnéailoque se 
référœemt, sans doute, à des contes à rire connus des spec- 
tateurs. Voici l’un d'eux : « Euripide, dit Mnésiloque, n’a jamais 
raconté l’histoire de cette femme qui, en faisant admirer à son 
mari us manteau et en l’'étalant sous ses veux, a (at évader son 
amant caché ; cela, àl ne d'a jamais raconté :. » 
On reconnait ici le Pliçon de Jean de Condé (Montaiglon- 
Raynaud, t. VI, 156). 


« Deux nivaux, l’un riehe et laid, l’autre de bonne race et 
deau, mais pauvre, recherchent la même jeune fille. Le riche 
l'emporte. Le jour du mariage, pour que ks pierres de La route 
ne blessent pas Îles pieds de l’'épousée, on loue un âae qui se 
trouve être précisément lui de l'amant rabuté. Le cortège 
auptial se déploie pompeusement, quand soudain, par ame 
faveur de Vénus, un orage terrible éelate, qui disperse parents 
gt paranymphes. L’âne effrayé s'enfuit et se réfugie sous un 
toit ; c’est là, précisément, que son maître, au milieu de ses 
amis, est en train de aoyer son chagrin au fond des pots. Tandis 
que le fiancé officiel fait rechercher sa fiancée à cri de héraut, 
Pautre | 

dulces perficit 
Æqualitatis inter plausus nuptias. » 


1. Les Fêtes de Cérès, 498. 
oÙÔ" êxetr ? Etonxé Tw 
dé À yo Énaevies t'Avdx 500 yum Ov 
de” atrye, Dhôv Bor-v, Évamaaduu eévov 


tov motyôv Ééreuÿes, oùx Etpnxé Tu. 


Remarquez la forme condensée du récit, qui indique que les spectateurs 
reconnaissaient, au vol, une histoire connue. — 4 oonte d’Aristophane 
paraît bien mains concorder avec le Pliçon qu'avec de conte très vaisin des 
Gesta Romanorum et de Pierres Alphonse (v. Gesammiab., IL p. xxx1) ; en 
tout cas, il est plus voisin du Pliçon que l'Hüo a (trad. Lanceæeau, 


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120 € LES FABLIAUX . 


C’est un conte de Phèdre!:. — Transportez-le, sans y rien 
modifier d’essentiel, dans un milieu chevaleresque. Transformez 
seulement l’humble baudet en un noble palefroi; confiez le sujet 
à un poète moins désespérément sec que Phèdre : ce sera le 
charmant fabliau d’'Huon le Roi, le Vair Palefroi. (Montaiglon- 
Raynaud, I, 3.) 

Un autre récit de Phèdre * nous offre les données essentielles 
du fabliau des Quatre souhaits saint Martin (Montaiglon-Ray- 
naud, V, 133). 

La Cisine de Plaute, prise à Diphile, rappelle l'intrigue, du 
fabliau du Prêtre et d’' Alison (Montaiglon-Raynaud, II, 31°). 

Le fabliau de la veuve qui se console sur la tombe de son 
mari (Montaiglon-Raynaud. III, 70) est une variante grossière 
et altérée de la Matrone d’'Éphèse, que nous racontent Phèdre“ 
et Pétrone”. 

Les Métamorphoses d’Apulée* nous rapportent un récit très 
comparable au fabliau des Braies au Cvrdelier (Montaiglon- 
Raynaud, III, 88 ; VI, 155). 

Pour éprouver la chasteté des femmes, les Mille et une Nuits 
ont un miroir magique que ternit la femme infidèle qui s’y mire ; 
PArioste connaît la coupe enchantée qui se répand sur le buveur, 
s’il est un mari trompé”. Le manteau mal taillé du fabliau 
(Montaiglon-Raynaud, III, 55) s’allonge ou se raccourcit 
méchamment sur les Hors des épouses réputées les plus 
chastes de la cour d'Arthur. —- De même, dans les légendes 


1882, p. 54, ss.) qu'il faudrait pourtant, selon von der Hagen (op. cit. 
p- xxxu), considérer « als die Grundlage » de notre fabliau (v. notre appen- 
dice 11). 

1. Appendir, XVI. Il est acquis à la science que Rt appendice est Jégiti- 
mement attribué à Phèdre. 

2. Phèdre, Appendix, IV. Voir, au chapitre VII, notre étude sur ce 
fabliau. 

3. On peut conjecturer, d’après les données de la 363€ déclamation de 
Quintillien (Vestiplica pro Domira), que le rhéteur romain connaissait un 
récit analogue. 

4. Phèdre, Appendiz, XV. 

5. Satiricon, $ 111. 

6. Apulée, IX, ch. XVII. 

7. Comparez le gobelet de Joseph, Genèse, 44, 5. « N'avez-vous pas la 
coupe dans laquelle boit mon maître, et dont il se sert pour deviner ? » — 
Lefébure, Mélusine, IV, 38. 


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CONTES ANTÉRIEURS AU DOUZIÈME SIÈCLE 421 


gréco-latines, l’eau du Styx s’écarte des femmes pures, et noie 
les autres :. 

Ainsi, parmi les fabliaux conservés, cinq ou six au moins, à 
ma connaissance, sont attestés dans l'antiquité classique. — 
C'est peu, dira-t-on. 

Combien donc sont attestés dans l'Orient, de l’Inde à l'Arabie, . 

et de la Perse à la Chine ? — Onze. 


V 


CONTES POPULAIRES DANS LE MOYEN AGE ANTÉRIEUR 
AUX CROISADES 


Ainsi les fabliaux se retrouvent presque aussi nombreux dans 
l'antiquité que dans l'Orient. 

Mais voici une autre assertion de l’école orientaliste : dans le 
haut moyen âge, il n’y a pas trace de ces contes. Au xri® siècle 
seulement, sont traduits dans des langues occidentales des 
recueils orientaux. Aussitôt le goût des contes se répand en 
Europe, et nous assistons à la floraison littéraire des fabliaux. 
C’est donc sous l'influence des croisades, grâce à ces deux faits 
concomitants et étroitement enchaînés, à savoir : — que, d’une 
part, des contes ont été entendus en Orient, et oralement rappor- 
tés par des croisés et des pèlerins ; que, d’autre part, les livres 
orientaux ont été traduits en latin, en espagnol, en français, — 
c’est grâce à ces deux faits que les contes ont pénétré d'Orient en 
Occident. | 

Nous aurons à déterminer, au chapitre suivant, quelle a été, 
sur la tradition orale et sur les fabliaux, l'influence de ces recueils 
traduits. Pour le moment, montrons que le moyen âge antérieur 
aux croisades n’a pas plus que l’antiquité ignoré des contes. 

Je nomme à peine les contes de Renart : car, seul, sans doute, 
Robert * a jamais cru que le Roman de Renart dût sa naissance 
au Kalulah et Dimnah. 


1. Sur un épisode d’un roman d'Achille Tatius, où l'héroïne se tire à son 
honneur de l'épreuve du Styx par le même serment avec réserve mentale 
qu’Yseult, v. Rohde, op. laud., p. 484. — V., sur tout ce cycle, le remar- 
quable travail de M. Giuseppe Rua, Novelle del Marmbriano del Cieco da 
Ferrara, Turin, 1888, p. 73, ss. 

2. Robert, Fables inédites des XIIe, XIIIe, XIV® siècles, 1, CXXIII, 
V. sur cette importante question le beau livre de M. Léopold Sudre, Les 
Sources du roman de Renart, Paris, Bouillon, 1893. 


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122 LES FABLIAUX 


Je ne veux considérer ici qu’une série de faits — Le plus 
<opieux des recueils de fables du moyen âge est la collection que 
M. Hervieux nomme le Romulus de Marie de France, et qu'il 
publie d’après deux manuscrits de la Bibliothèque nationale 1. 
Voici comment M. G. Paris’ se représente l’histoire de cette’ 
cofection, R”. | 

Une collection de fables latines a été traduite en anglo-saxon. 
Cette traduction anglo-saxonne a été, postérieurement, attribuée 
au roi d'Angleterre Alfred, comme beaucoup d’autres ouvrages 
dont il n’est point l’auteur. Ce texte anglo-saxon a été traduit à 
son tour : 10 en français, ce sont les{ables de Marie de France ; 
29 en latin, c’est la collection R". (Le prologue nous dit, en-effet : 
Deinde rex Angliae Affrus (variante: Afferus) in anglicam lin- 
guam eum transferri jussi. } 

Tous ces faits peuvent s'exprimer par ce schème: 


R eme perdu) 


] 


(Row | Roberti} tradaction EURE perdus 


Marie de France KR’ 


Ce recueil contient 137 fables, dont 75 se retrouvent dans 
Pancien Romulus, c’est-à-dire dans l’antiquité classique. 

Que sont les 62 autres contes ? — Écartons, avec M. G. Paris, 
pour diverses raisons, 20 de ces récits *. Restent 42 fables, dont 
23 sont des contes d'animaux « portant le caractère du moyen 


4. Las fabulisies latins dopuis le. siècle d'Angusés jusqu'à la fin du moyen 
âge, par L. Hervieux, 1884, t. II, p. 484, ss. 

2. Compte rendu du livre de M. Hervieux, dans le Journal des savants, 
1884-5. 

3. Ce sont : , 

a) Les numéros 6, 64, 77, 118 (doublets de fables de Phèdre), 126 
{remaniement d’une fable contenue dans Adhémar) ; 

b) Les numéros 41, 48, 49, 57, 63, 78, 119, 127, 128, 129, « qui portent le 
« caractère de l’apologue antique, ou qui se retrouvent dans des collections 
« de fables ésopiques ». Ajoutons le n° 43 ; 

c) Le numéro 135 (apologuce biblique), les numéros 75, 113, 131, « sentences 
-« sans récit ». 


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CONTES ANTÉRIEURS AU DOUZIÈME SIÈCLE 4233 


âge: », 4 des contes de Renart’, 2 des « moralités * », les autres 
des contes proprement dits, dont nous aïlons spécialement nous 
ocœuper. En voici le dénombrement : 

No 36. — De muliere et proro suo. C'est le conte des Gesammia- 
benteuer, XXVI, Frauenlist. 

N° 37. — Iierum de muliere et proco suo. Le titre du recueil 
de Marie de France donne une idée du conte : « De la femme qui 
dist qu'elte morroit parce que ses maris vit aler son dru o li au 
bois. » 

NO 38. — De equo vendito. Deux hommes, en contestation sur 
la valeur d’un cheval, conviennent de prendre comme arbitre le 
premier passant qu'ils reneontreront. Ce passant est un borgne, 
qui évalue le cheval à un demi-marc. — « Mais, dit le marchand, 
c’est qu'il a’a vu qu’un demi-cheval. S'il avait eu ses deux yeux, 
1 l'aurait estimé un marc entier. » 

N° 39. — De jure et Sathana. Bon tour joué par Satan à un 
voleur qui s’est trop confié à lui. 

No 44. — De agricola qui habit equum unum. — Un vilain, 
qui possède un seul cheval, importune Dieu pour en avoir un 
second. Sur les entrefaites, son unique cheval lui est vok. Il 
modifie ainsi sa prière: « Mon Dieu, si tu me rendais mon che- 
val volé, je te tiendrais bien quitte du reste ! » 

No 45. — De homine qui terde venit ad ecclestam. Conte moral 
et plaisant. 

N° 66. — De urbano et monedula sua. Vaguerment analogue 
au Ÿestarmnent de l’Ane. 

No 47. — De villane et nano. C’est une forme du fabliau des 
Quatre souhaits saut Martin. V. plus loin (chap. VIT) notre étude 
sur ce conte. 

No 68. — De pirtore 4 uxore sua. Historiette morale. 

No 73. — De homine & uxore litisiosa. C’est ke fabliau du Pré 
tondu. 

No 74. — De uxore mala et viro suo. — Conte très répandu 


1. Ce sont : 

Les numéros 40, 52, 53, 55, 59, 61, 62, 65, 67, 69, 72, 116, 117, 119, 120, . 
121, 122, 123, 124, 126, 132, 134, 136. 

2. Contes de Ronart : les n°5 50, 51, 60, 66. 

3. Moralités : les n°8 54, 130. 


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124 LES FABLIAUX 


dans les littératures populaires. Un mari a une femme contre- 
disante et acariâtre. Comme il fait un jour dériver un cours d’eau 
pour le conduire dans une piscine, ses ouvriers lui demandent 
de leur faire apporter leur repas sur le chantier. Le mari les 
adresse à sa femme : mais qu’ils disent bien qu'il a refusé ; c’est 
le seul moyen qu’elle consente. Naturellement, la femme s’em- 
presse d'accorder, et apporte elle-même des vivres aux ouvriers. 
Son mari veut s'asseoir auprès d'elle, pour manger aussi. Mais 
elle s'éloigne de lui, à mesure qu’il se rapproche, si bien qu’elle 
tombe dans l’eau. Les ouvriers veulent la repêcher : « Cherchez 
à la source du torrent, dit le mari ; car, par esprit de contradic- 
tion, elle l’a certainement remonté 1. » 

No 114. — De divite qui sanguinem minuit. 

. M. G. Paris insiste avec raison sur la haute ancienneté de ce 
recueil : « La traduction anglo-saxonne du Romulus anglo-latin 
sur laquelle a travaillé Marie de France et qui était, au xni° 
siècle, attribuée à Alfred le Grand, ne peut être plus récente que 
le XIe siècle *. C'est donc à ce sièrle tout au moins, et sans doute 
au commencement, que remonte la collection latine. » 

Voilà donc des contes, presque tous populaires, qui sont de 
vénérables contemporains de la Chanson de Roland, peut-être du 
Saint Alexis ! 

M. G. Paris ajoute : « On est surpris de trouver à pareille 
époque une œuvre aussi originale que l’est la partie nouvelle du: 
Romulus anglo-latin. Elle doit certainement tenir désormais une 
place importante dans l’histoire de la production et de la trans- 
mission des contes et des fables en Europe. » 

On peut-être surpris en effet de trouver ces contes en Europe, 
dans l’hypothèse indianiste, qu’ils démentent. Mais, en dehors 
de cette hypothèse, le fait n’a rien que de naturel. 

Il existait donc en Europe, antérieurement aux croisades, 
antérieurement aux dates où l’on prétend que les contes sont 


1. Pour la bibliographie de ce conte, voyez Pauli, Schimpf und Ernst, 
142, et Crane, Erempla of Jacques de Vitry, Londres, 1890, n° CCXXVII). 
M. Crane croit, à tort, que l'exemple de son auteur est la plus ancienne forme 
connue du récit. 

2. Je ne crois pas devoir accepter l'opinion de M. Jacobs à ce sujet. Il se 
tronyre d'au moins cinquante ans sur l'époque où Maric de France a vécu. 
(The fables of Æ*+op. p. 164-8.) 


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CONTES ANTÉRIEURS AU DOUZIÈME SIÈCLE 125 


parvenus d'Orient en Occident, tout un corpus de fabliaux. Des 
contes ci-dessus, qui sont presque tous des contes populaires 
traditionnels, deux se retrouvent parmi les fabliaux français : Les 
Quatre souhaits saint Martin, le Pré tondu. 

En les ajoutant aux quelques fabliaux grecs ou latins, on voit 
que six ou sept fabliaux de la collection de MM. de Montaiglon 
et Raynaud, au moins, étaient connus en Occident avant les 
croisades. 


12% LES FABLIAUTZ 


CHAPITRE IV 


L'INFLUENCB DES REÇUEILS DE CONTES ORIENTAUX 
RÉDUITE A SA JUSTE VALEUR. 


I. Que les fabliaux représentent la tradition orale, et que leurs auteurs 
ne paraissent avoir rien emprunté, consciemment du moins, aux 
recueils orientaux traduits en des langues européennes. 

II. Quels sont les contes que le moyen âge occidental pouvait connaître 
par ces traductions de recueils orientaux, et quels sont ceux qu’il 
leur a réellement empruntés ? Possibilité, légitimité, utilité de cette 
recherche. 

III. Analyse de tous les recueils de contes du moyen âge traduits ou imités 
des conteurs orientaux : 1° de la Discipline de clergie ; 2° du Dolopa- 
thos ; 3° et 4° des romans des Sept Sages occidental et oriental; 59 du 
Directorium humanae vitae : 6° de Barlaam et Joasaph. — Résultat de 
ce dépouillement : nombre dérisoire des contes qui paraissent à la 
fois dans les recueils orientaux et dans la tradition orale française. 
Comme contre-épreuve, grand nombre de contes communs à des 
collections allemandes et françaises. 

IV. Portée assez restreinte de tonte cette démontration. Que, du moins, 
nous avons dissipé un idolum libri, funeste à beaucoup de folk- 
loristes. 


Nous avons recueilli des formes grecques et latines de nos 
fabliaux. Nous en avons recueilli dans le haut moyen âge occi- 
dental : d’où il nous a paru résulter que nos conteurs savaient, 
au besoin, se passer des prédicateurs bouddhistes. 

Mais, disent les orientalistes, pour avoir colligé cà et là 
quelques récits antiques, vous n’ébranlez point encore notre théo- 
rie. Que sont ces rares contes en regard des fictions orientales, 
en nombre infini ? Un recueil indien s'intitule « l’ucéan des 
rivières ‘des histoires ». C'est cet océan de rivières qui, soudain, 
aux xue et xir1t siècles, se précipite sur l’Europe, l’inonde, la sub- 
merge. Le fait dominant, l'événement littéraire, si décisif que 
tous les autres n’apparaissaient plus auprès de lui que comme 
de minuscules détails, est celui-ci. Au xi° siècle, les peuples 
occidentaux — les Français par exemple, — ignorent les collec- 
tions de contes indiens : or, à cette époque, il n’ont point non 


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LES FABLIAUX ET LA TRADITION ORALE 1427 


plus de fabliaux ; du moins, nous ne savons s'ils en possédaient, 
car leurs contes ne parviennent pas à Ja vie lrtiéraire. Aux x11® 
et xrr1° siècles, au contraire, voici que des Juifs, ou des chrétiens 
qui ont habité la Terre Sainte, traduisent en latin, en espagnol, 
en franeais, les plus importantes collections orientales. Ces eol- 
lections sont désormais accessibles à tous, et des centaines de 
contes indiens sont connus en Europe. Or, l’époque de ces trar 
duetions est précisément celle où les fabbaux fleurissent ex 
France, en Alemegne. — Comment nier, dès Lors, que les contes 
occidentaux aient pris leur source dans l’Inde ? 

C’est précisément le degré d'influence de ces traductions que je 
voudrais déterminer. 

Comment cela est-il possible ? 


Z Notons d’abord que, si l'influence des livres s’est exercée sur 
nos conteurs, elle a du moins été incunsriente, et Îe faït est bien 
étrange. La source immédiate des jongleurs est toujours, ou 


presque toujours, orale. 

Interrogeons, en effet, les prologues des fabhaux. 

Quatre fois seulement le trouvère prétend connaitre une forme 
écrite de son récit : 


Nos trovomes en müurr 
Une merveilleuse aventure 
Qui jadis avint*. 


11 avint, ce dit l'eserüture, 
N’a pas lonc tans en Normandie *.. 


- 4. MR, Hi, 63, Du vilain qui conquist Paradis. 

2. MR, VI, 151, Du chevalier qui recovra l'amor de sa dame. À la fin de 
ce conte, le jongleur nous dit que « Piære d’Anjfel fist ct trova premièrement 
ce fablel ». Ce nom de Pierre d’Anfol est sans doute une traduction de « Pe- 
ous Alplensi ». Ce serait la seule allusion d’un conteur à la Disciphne cleri- 
caks. I} va sans dite que ce fablian ne se retreuve pas dans l’œuvre du Juif 
espagnol, et la source qu’allègue notre conteur est vraisemblablement sup 


Josée. 


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128 LES FABLIAUX 


… D'une vielle vos vueil conter 
Une fable por deliter ; 
Deus vaches ot, ce truis o livre 1... 


Ce nous raconte li escris 2... 


Que pouvaient être ce livre, ces écritures ? Nous l’ignorons, et 
peut-être ces références étaient-elles imaginaires, comme en tant 
d’autres cas où les trouvères font parade de sources très savantes. 
Quoi qu’il en soit, il est piquant qu’auoun de ces quatre contes 
qui seraient empruntés à des escris n’a jamais été retrouvé sous 
aucune forme orientale. 

- Par contre, dans tous les autres cas, les conteurs nous disent 
qu'ils recueillaient les fabliaux sous forme parlée. 

« J'oi ‘conter l’autre semaine* »... « On me conta por 
voir * ».. « Jl advint à Orléans, comme en témoigne cil qui 
m'en donna la matiere “.… » 

.… Une truffe de verité 
Vos vorrai ci ramentevoir, 
Si c’om le me ronta de voir ‘.. 

On en répétait ainsi beaucoup, par les bourgs et les cités, plus 
qu’on n’en pouvait écrire. Les trouvères regrettent qu'on ne 
puisse pas noter tous ces récits qui courent les rues ; les « bons 
menestrels », disent-ils, les devraient « enromancier » : 

Aussi come gens vont et vienent, 
Ot on maintes choses conter 
Qui bones sont a raconter : 


Cil qui s’en sevent entremettre 
1 doivent grant entente metre 


Mais quoi ! on ne peut toutes les recucillir ! Elles sont trop 


Une aventure mot petite 
Qui n’a mie esté sovent dite 
Ai oi dire, tot por voir. 


4. MR, V, 127, de la Vieille qui oini la palme au chevalier. 

2. MR, I, 5, vers 103. La Housse partie. Le contredit cette 
affirmation. 

3. MR, III, 63, le Pécheur de Pont-sur-Seine. 

4. MR, III, 85, le Sentier battu. 

5. MR, III, 86, les Braies. — Cf. le Valet aus douze femmes, MR, III, 78. 

6. MR, IV, 91, le Clerc derrière l'escrin. — Cf. MR, VI, 142, Des quatre 
prestres, 

7. MR, I, 5, nn Fois partie. 


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LES FABLIAUX ET LA TRADITION ORALE 429 


Nes puet en mie toutes dire, 

Ne tretier en romanz, n’esrrire : 

De plusors en ot en conter, 

Qui trés bien font a remembrer 1... 


Les jongleurs nous disent souvent en quel lieu ils ont recueilli 
leur fabliau, au hasard de leurs pérégrinations : celui-ci : l’a 


oi conter à Douai* ».… cet autre « en Beessin, mout près de 


A Vercelai, devant les changes : 
Cil ne set mie de losenges, 
Qui me l’a contée et dite ‘.… 


Cet autre, Gautier, 


Tant a alé qu’il a ataint 
D'un autre prestre la matiere 5... 


Nos conteurs n’allèguent donc jamais — ou presque jamais — 
une source littéraire. On sait pourtant le respect du moyen âge 
pour la chose écrite. Volontiersles jongleurs invoquent, inveñtent 
au besoin des livres mystérieux où ils ont, assurent-ils, puisé leur 
matière. S'ils avaient su que leurs contes se trouvaient dans des 
livres orientaux, on peut l’assurer, ils se seraient vantés de les y 
avoir découverts. Comparez les lais : Marie de France, Chrétien 
de Troyes ont toujours conscience d’imiter les Bretons ; même 
lorsque leurs récits n’ont rien de gallois, ni d’armoricain, ils 
les donnent pour tels. Ils se plaisent à affub'er leurs héros de 
noms celtiques, ou d'’allure celtique ; à placer l’action dans 
l’Armorique, à Dol, à Saint-Malo ; ou en Cornouaille, à Tinta- 
gel : à Caer-Lleon, à Caer-Went en Monmouth. Dans les 


. MR, IV, 95, le lai de l'Espervier. 

. MR, V, 131, le Souhait dessé. 

. MR, 1, 16, Le Chevalier confesseur. 

. MR, V, 126, la Grue. 

. MR, V, 128, Connebert. — Jacques de Baisicux nous dit, à la fin d’une 
historiette (III, 69) : 

Jakes de Baisiu sans doutance 


L'a de tieus en romanc rimée 
Por la trufe qu'il a amée. 


ot © 9 rà 


S'il faut admettre la conjecture de Scheler ({ieus), il aurait rimé son 


fabliau d’après un conte fiois, Il l'aura sans doute entendu conter dans cette 
langue. 


BÉDIER. — Les Fabliaur. 


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430 LES FABLIAUX 


fabliaux, au contraire, on ne peut jamais saisir une influence 
matérielle, directe, de ce genre. Pourquoi, jamais, un jongleur 
ne parle-t-il de l'Orient ? Pourquoi ne fait-il jamais allusion à 
un livre oriental qu’il aurait lu, ou dont il aurait entendu parler ? 
Pourquoi ces poètes ont-ils jalousement dépouillé leurs contes 
de toute apparence exotique ? Pourquoi ne trouvons-nous jamais 
dans les fabliaux ni un nom de personnage, ni un nom de lieu, 
ni un détail de costume qui se réfère à l'Orient ? ni jamais un 
nom d’auteur juif ou arabe ? Pourquoi nul de nos trouvères ne 
dit-il avoir rapporté son récit d’un pèlerinage en Terre Sainte, 
ou l'avoir reçu d’un pèlerin ou d’un marchand revenu d’outre- 
mer ou d’un croisé ? 

Retenons donc ce fait : on a beau traduire, au cours des xn° 
et x111e siècles, des recueils orientaux, il ne semble pas qu’un 
seul des soixante ou cent poètes allemands et français dont nous 
connaissons les contes ait utilisé ou même connu ces traduc- 
tions. Tous, ils représentent uniquement la tradition orale. Il 
est donc d’ores et déjà probable que ces traductions, qui ne leur 
sont point parvenues, sont demeurées des œuvres de cabinet. 

Pourtant le fait serait si étrange qu’il exige une plus ample 
démonstration. Cet argument négatif, tiré du silence des con- 
teurs, ne suffit point. Il serait possible que l'influence des livres, 
indirecte et inconsciente, ait été, pourtant, réelle et forte. Nos 
conteurs puisaient dans la tradition orale, il est vrai; mais cette 
tradition orale pouvait elle-même prendre son origine dans les 
recueils asiatiques, mis, quelques années auparavant, à la dis- 
position des Européens. 


Il 


Nous possédons d’une part la tradition orale des contes du 
moyen âge, représentée en partie par les fabliaux ;: — d’autre 
part, la tradition écrite,représentée par des traductions occiden- 
tales de recueils orientaux. — Opposons l’une à l’autre ces deux 
catégories de contes. 

A cette fin, plaçons-nous au commencement du xiv® siècle 
— aux environs de l’an 1320 — à la date où le genre des fabliaux 
a déjà produit tout ce qu'il devait produire. Quels étaient les 


LES TRADUCTIONS DE RECUEILS ORIENTAUX 131 


recueils orientaux que nos conteurs, directement ou indirecte- 
ment, avaient pu utiliser ? 

Il s’agit de dresser ici d’une part la liste de tous les contes 
orientaux que la tradition écrite avait mis à la disposition des 
conteurs d'Occident ; — d’autre part, une liste, aussi étendue que 
possible, des contes occidentaux conservés — et de voir combien 
de contes des livres orientaux sont aussi conservés sous des 
formes occidentales. 

Cette liste est-elle très longue ? Il en résultera cette vraisem- 
blance que les livres ont dû exercer une profonde influence sur la 
transmission orale. Cette liste est-elle au contraire très courte ? 
Il en résultera la preuve que cette influence fut insigaifiante 
ou médiocre. — Cette recherche est-elle légitime et probante ? 


Est-elle légitime ? — Qu’appelons-nous contes occidentaux, 
formes occidentales ? Nul ne nous contestera que ce doivent être 
uniquement les fabliaux et les exemples des prédicateurs, c’est- 
à-dire les contes qui vivent d’une manière indépendante, en 
dehors des recueils, à l’état sporadique. 

Voici, par exemple, un conte, Senescalcus, qui se trouve en 
vers français dans une version du roman des Sept Sages, en 
prose espagnole dans le Libro de los Engaños, traduction du 
même roman. Il est, dites-vous, français, espagnol. D'autre part, 
comme il se trouve dans le Sindbad syriaque, dans le Syntipas 
grec, dans le Sandabar hébraïque, etc., et que l’archétype de 
ces recueils est d’origine indienne, Senescalcus est aussi indien. 
= Nullement : si ce conte — comme c’est, en effet, le cas pour 
Senescalcus — n’est jamais sorti de ces traductions, s’il ne s’est 
jamais évadé hors du Roman des Sept Sages, si vous ne pouvez 
démontrer qu’il ait jamais passé à la tradition orale, il n’a jamais 
été français ni espagnol ; il est et demeure un paragraphe d’un 
livre étranger ; il reste un conte indien. 

Car enfin, lorsque l’on prétend que nos contes populaires sont 
d’origine indienne, on n’entend pas dire seulement que le Punt- 
chatantra, que le Roman des Sept Sages ont été traduits en fran- 
çais, en espagnol, etc., ce que personne ne contestera. On 
entend — n’est-il pas vrai ? — que ces contes vivent et ont 
vécu en Europe d’une vie indépendante. 


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132 LES FABLIAUX 


Pour savoir si tels de ces contes ont vraiment vécu au moyen 
âge, le seul critérium possible est leur existence à l’état isolé, 
sporadique. À vrai dire, tel fabliau ou tel exemple peut, mal- 
gré cette apparence, n'être lui-même qu’un remaniement savant 
d’une traduction orientale, et n’avoir jamais vécu sur les lèvres 
du peuple. Mais, pour la démonstration que nous nous propo- 
sons ici, nous sommes en droit — car il ne peut être que défavo- 
rable à notre thèse de l’admettre — de considérer tous les 
fabliaux:, indistinctement, comme les témoins de la tradition 
orale : et les considérer comme tels, c’est rester, tout au moins, 
dans la vérité générale. 


Cette enquête, assurément légitime, sera-t-elle probante ? 
Nous allons dresser le bilan de tous les contes que pouvaient 
connaître, par les livres, les conteurs du moyen âge. Nous 
savons que ce ne sont pas les seuls qu'ils aient pu, à cette 
époque, recevoir de l’Orient. Nous savons que la théorie orien- 
taliste ne considère la tradition écrite que comme l’un des véhi- 
cules possibles des contes ; en quoi elle a raison : la transmission 
orale a dû, en effet, être infiniment plus puissante. Si nous 
dépouillons les recueils orientaux traduits au moyen âge, nous 
voyons quels contes les Européens ont sûrement connus à cette 
époque par les livres, mais non pas tous ceux qu’ils ont pu con- 
naître. Cependant, il est bon, pour l'instant, de considérer uni- 
quement ces traductions : d’abord pour déterminer le rapport de 
ces traductions à la tradition parlée — et c’est notre principal 
objet ; — puis, pour marquer ce fait connu, mais non assez 
observé, que beaucoup de ces contes renfermés dans les recueils 
orientaux n’ont pu venir d'Orient aux hommes du moyen âge 
que par la seule tradition orale. Par exemple, le lai d’Aristote se 
trouve dans le Pantchatantra. Mais le Pantchatantra n’a été 
connu en Europe qu’en 1848 par l'édition de Kosegarten ; au 
moyen âge, il n’a pu être connu que par le Directorium humanae 
vitae. Il se trouve que le Directorium ne renferme pas ce conte. 
Donc il n’a pu venir de l'Inde en France — s’il en vient — que 
par la seule tradition orale. 


4. Pour les eremples, nous serons obligé de faire quelques réserves (v. p. 
139-140). 


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LES TRADUCTIONS DE RECUEILS ORIENTAUX 133 


Nous dresserons une statistique, qui sera, comme toute sta- 
tistique, incomplète. Car, si nous possédons toute la tradition 
écrite du moyen âge, c’est-à-dire tous les recueils orientaux qui 
furent alors traduits, il s’en faut que nous connaissions toute la 
tradition orale. 

Combien de contes, populaires au moyen âge, n’ont pourtant 
pas été rimés sous forme de fabliaux, ni n’ont été recueillis 
par les sermonnaires ? Combien de contes, qui avaient pris cette 
forme poétique ou cette destination pieuse, ne nous sont point 
parvenus ? Même parmi ceux qui nous sont parvenus, combien 
en négligerai-je, par insuffisance d’information ? 

Je prends, du moins, comme témoins de la tradition orale : 

19 Les deux plus vastes recueils de contes du moyen âge, 
savoir : 

Le recueil de MM. de Montaiglon et Raynaud pour la France, 

Le recueil des Gesammtabenteuer pour l'Allemagne ; 

2° Deux copieuses compilations d’exemples, celle de Jacques de 
Vitry : et celle d’Étienne de Bourbon ?, en tout, environ quatre 
cents contes. 

Opposons-les à la tradition écrite orientale. 


III 


ANALYSE DES RECUEILS ORIENTAUX TRADUITS AU MOYEN AGE EN 
DES LANGUES OCCIDENTALES 


49 Dusciplina clericalis. 

20 Discipline de clergie. 

30 Chastiement d'un pere a son fils. 

Pierre Alphonse, le juif compilateur de ce recueil, était né en 
1062, et fut baptisé en 1106. Son livre n’a été composé qu’après 
sa conversion, et ses sources sont le plus souvent arabes : 
« Libellum compegi, nous dit-il, partim ex proverbiis philoso- 
phorum et suis castigationibus arabicis, partim ex animalium et 
volucrum similitudinibus ». 


1. Exempla of Jacques de Vitry, ed. by Th. Fred. Crane, Londres, 1890, 

2. Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit 
-'Étienne de Bourbon.…., p. par A. Lecoy de La Marche (Société de l'Histoire 
de France), 1877. 


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134 LES FABLIAUX 


49 Contes de la Disciplina clericalis : Ceux de ces contes qui 
se trouvent au moyen 


âge sous jorme indépen- 
dante : 
1. Du preudome qui avoit demi ami..... Jacques de Vitry,n° CXX. 
2. De deus bons amis loiaus............ 
8. Des vergañienes...................... 
&. De l’homme et du serpent “Hs 
5. D’un versefierre [run vilain teigneus et] 
!: bosu ss ses se 
6 De deus alers....................... 
7. La male femmae..................... 
8. D’une autre male dame.............. Cesammtabenteuer, 
XXXIX. Du du Pliçon. 
9. D’una autre male femme ............ 
40: ‘Du fableor. sienne s.sres Ë 


41. De la male vieille (la chienne qui pleure). Jacques de Vitry, CCL. 
12. De celui qui enferma sa femmeen une tor. 
13. D'un home qui comanda son aveir. 
14. Li jugemens de l’oile qui fu prise ‘en 

DAT sun MSN dates inde 
13. D’ur home qui porteït grant avoir. 
16. Por quoi en deit amer le grant chemin. . 
47. De deus borgeis et d’un vilein . ...... 
18. Du tailleor le roi et de son sergant ?... 
19. Des deus jugleers................... 
20. Du vilein et de l’oiselet.............. Lai de l’Oiselet. 
21. Du vilein qui dona ses bués au lou.... 
22. Du larron qui embraça le rai de la lune. 
23. D’un marcheant qui ala veoir son frere. 

Ferte de Méon : da Marien qui dist ae 

qu’on li demanda......... Léa Rose 
24. De Maimon le pereceus ....... sd 
25. Texte de Méon : Socrate et Alexandre. 
26. D’un larron qui demeura trop au tresor. 


27. Du vilain qui sonjoit................ 
28. D’un prodome qui donna tot son avair à 
ses deus filles................ its 


Soit, au total, 4 contes de la Discipline de Ctergie, qui vivent 
sous des formes indépendantes, sa voir : 4 fabliau de Fa collee- 
tion Montaiglon-Raynaud et des Gesammtabenteuer : le dit du 
Pfiçon ; 2 exemples de Jacques de Vitry et le lui de l’Oisetet. 


1. De lointaines ressemblances avec le lai de l’'Épervier ; ; mais ce n’est pas 
le même conte Voyez Romania, VIE, p. 20. 

2. N° 18 dans la Disciplina et dans be Chastiement pubkié par Méon ; n° 36 
dans l'édition des Bibliophikes, 





Go ogle 


LE ROMAN DES SEPT SAGES 435 


20 Contes du Dolopatkos : Contes du Dolopathos 
quai se trouvent au moyen 
âge sous forme indépen- 
dante : 


1 
A EVA ST PE 


3 
&. Le marchand de Venise.............. 
5. Le fils du roi qui tue la poule d’une pau- 
NresSe Lannion 

6. Les trois voleurs qui racontent : 

a. Polyphème 2:12... 

b. Les sorcières................... 

c. Le voleur tratné par les sorcières. 
Les sept cygnes..................... Le Chevalier au cygne. 
Incas ideas ie 


PR 


Donc, aucun fabliau, ni aucun exemple qui se retrouve sous 
forme indépendante. 


39 Le groupe occidental du Roman des Sept Sages. 

Quels que soient les rapports réciproques des diverses ver- 
sions de ce recueil, et quelle qu’en soit l’origine première, nous 
pouvons l’opposer, comme étant un livre, à la tradition orale, 
représentée par les fabliaux et les exemples. Plus d’un des contes 
énumérés dans le tableau ci-joint ne doit probablement rien à 
POrient : tel Roma. En tout cas, pour ce qui nous intéresse ici : 
un de ces contes se trouve sous forme de fabliau, c’est Amatores, 
qui est le fabliau des Trois bossus ménestrels 1, Un autre se 
trouve sous forme d'exemple, c’est Vidua, cf. Jacques de Vitry, 
n° CCXX XII, dont on peut aussi rapprocher un fabliau (MR, III, 
70). — C’est la Matrone d’Éphèse antique. 


40 Le groupe oriental du Roman des Sept Sages. 

Nous énumérons maintenant, dans le tableau synoptique ci- 
joint, tous les contes des diverses rédactions orientales du Roman 
des Sept Sages. 

Tout ce groupe oriental ne pouvait être connu de nos conteurs 


1. Ce conte se retrouve, comme on le verra plus loin, dans le texte hébreu 


du roman des Sept Sages, le Mischle Sandabar. 


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ne 
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| 
; 


Pages 136-137. 









Sindban, Mere syriaque, z* siè 
| Bactbgen, 1859 
| Synüipas, version greoque d’And 








A sp ne racine | 79° ans ; Én dE Nachsebi, rl rm x1v° siècle, 
* uit. 

Cendubete, Libro de los Engaa 1838. 

siècle, p p. Comparetli, 1809. 








1e jour. a) Les Traces du lior 








b) Avis lion. ir Vizir. L'épervier. 
| plice ; les deux 
J, Le foulon et sou fils.  ?"! Ts 
2° Jour. a) Les pains de catapl£9" 93: | | 
b) L'Épervier. taplasme. 2° La chienne qui pleure. 






f) La Sorcière. 











3e jour. a) Le chssseur à la ru 







b) La poussière passée a la ruche. 3° L'éléphant de pain. 
[) La source qui mélamorp 
£° jour. a, Senescalcus, métamorphose. 













eulement dans les\fe Le livre des ruses féminines. 
lag et de Scolt. 





6) La chieane qui pleure. 









| 
| f) Aper. i pleure. 
“e ; : Ca “ ee esse. .... 
| | én pe rit plus. 5° La poussière au crible. 
| S) Le liou chevauché. à CRU 
| 6e jour. a) Le grenier du piges 7e 
b) L’éléphent de pain. | Ge Le beau-père. 














p. ses pré- 


| 

| -« * jour. a) Les souluits dé 
| Martin, 

| 8) Le livre des ruses fém 

(Syntipas intercule les Poi 

| 8e jour. Le prince : Les hôtes 
| 

| 

| 


sonnés. onnés. 
L'enfant de trois ans. 
L'enfant de quaire aus. Î. 
L'assicttée de puces. ans. 
Le ms. de Sindbun, incomplet, 
ici. 


{ Syntipas a en plus : 
Le Renard. (Cendubete : 
manquo.) 
L'enfant voleur, (Cendubete : 
manque.) 
| Cendubele seul : L'abbé 


L + visir). 





C obgle 


Original from 


Digitized by Google UNIVERSITY OF MICHIGAN 


LE DIRECTORIUM HUMANÆ VITÆ 137 


que par la traduction espagnole. On peut se demander si cette 
traduction a jamais été lue par une autre personne que le prince 
castillan à qui elle était dédiée, et si ce groupe oriental n’est pas 
resté aussi inconnu aux poètes français et allemands que s’il leur 
avait fallu lire directement le texte syriaque ou letexte hébreu. 
— Mais, admettant que cette traduction espagnole ait été fort 
répandue, voici ceux des contes qu’elle renferme et qui vivent 
aussi d’une vie indépendante : ce sont 3 fabliaux (/ Épervier, 
Auberée, les Quatre souhaits saint Martin) et 1 exemple (la 
Chienne qui pleure, Jacques de Vitry, CCL). 


50 Le Directorium humanae vitae. 


Passons à une autre collection de contes orientaux, accessibles 
aux conteurs du moyen âge, au Kalilah et Dimnah. Xls ne pou- 
vaient la connaître que par la traduction espagnole du xrri® siècle, 
publiée en 18€0 par M. de Gayangos, ou bien par le Directorium 
humanae vitae, écrit par Jean de Capoue entre 1263 et 1278*. 

Analysons le Directorium, en écartant les fables, et voyons 
combien de contes de ce recueil sont attestés au moyen âge 
sous forme indépendante. | 


Contes du Directorium : Ceux de ces contes qui 
se retrouvent sous forme 
indépendante au moyen 


âge : 
CHAPITRE 1, — De legatione Beroziae in Indiam. 

1. Les voleurs et le rayon de lune....... 

2. Le souterrain par où s’enfuit l’amant.. 

3. Les perles et le joueur de flûte....... 

k. Apologue de l'homme qui,fuyantunlion, Jacques de Vitry, n° 134. 
s’accroche aux branches d’un arbre au- Nouveau recueil de Ju- 
dessus d’un puits. Le lion le guette, binal, II, p. 113, Dit de 
deux rats rongent les branches, un l'Unicorne et du serpent. 


serpent attend sa chute au fond du 
puits. L'homme, cependant, mange 
paisiblement un rayon de miel trouvé 
dans le creux de l’arbre. 


1. Libro de los Engannos ct los assayamientos de las mugeres, de arävigo 
en castellano transladado por el Infante don Fadrique, fijo de don Fernando 
e de doûña Beatris. (Comparetti, Ricerche intorno al libro di Sindibad, 1869.) 

| 2. Johannis de Capua Directorium humanae vitae, traduction latine du 
livre de Kalilah et Dimnah, p. p. J. Derenbourg, 722 et 73€ fascicules de la 
Bibliothèque de l'École des Hautes Études. 


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138 


16. 


17. 


48. 


19. 


20. 


LES FABLIAUX 


CHAPITRE 1L De leone &t bere. 

L'eœmite volé par son dscipie, et les 
aventures qui, dans le Pantchatantra, 
serattachentau religieux Devasarman. 


. Avis du Roman des Sept Sages....... 
. Le trésor caché sous un arbre et volé : 


l’arbre pris à témoin du vel........ 


. La poussière passée au crible........ 
. Le fer mangé par les rats et Fenfant 


emporté par les aiseaux........... 


Fabliau des Tresses : deux 
contes des Gesanmmta- 
benteuer, n°° 31, 43. 


CHAPITRE 111. De inquiaitione causue Dimnae. 


. Le manteau blanc et noir et le serviteur 


INH0bl0 Seuil ee 


PO... ssumssssoseserosorereee 


. Le laboureur mené en captivité avec ses 


deux femmes, l’une chaste, l’autre 
Iimpudique ................s.uee 


. Les deux perroquets qui parlent la 


langue édômique.................. 
CHAPITRE 1V. De columba. 


. La souris et le dévot................ 


Le sésame émondé à vendre contre du 
sésame non émondé............... 


CHAPITRE V. De corvo et sturno. 


Le dévot et le cerf. Un dévot a acheté un 
cerf pour le sacrifier. Trois voleurs 
s’espacent sur sa route, et le rencon- 
trant successivement, lui demandent : 
Que prétends-tu faire du cher que tu 
portes ainsi ? A la troisième fois, le 
dévot finit par croire qu’il est dupe de 
quelque enchantement, at abandonne 
le cerf sur la route au grand profit des 
NOIUTS LL da ane Poe De 

La jeune femme qui se refuse à san vieux 
mari et le voleur.................. 

Le voleur et le démon à face humaine 
qui s’associent pour voler la vache 
d’un paysan. 

Le mari caché sous le lit de sa femme. 
La femme, voyant ses pieds qui dé- 
passent, fait à son galant un tel éloge 
de son mari, que eelui-ci, attendri, 
pardonne: sante tit Mesure 

Un dévot possède une souris métamor- 
phosée en femme. El vaut la marier à 
l'époux le plus puissant qui se pourra 
trouver. Il est renvoyé successive- 


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Étienne de Bourbon, 
n° 339. — Jacques de 
Vitry, XX. 


BARLAAM ET JOASAPH 139 


menti, comme à des êtres de plus en 
plus puissants, du soleil au chof des 
nuages, de celui-ci au vent, du vent à 
la montagne. Mais la montagne dé- 
clare que la souris est plus puissante 
qu’elle, car la souris peut la percer. 
La jeune fille, rendue à sa primitive 
nature, épouse une souris mâle. .... 
Cnarrtns VL De Simeo et Testitudine, Aucun conte. 
CHAPITRE VIt. De Heremits. Auoun conte. 
21. Le dévot et le vase de miel (Perrette). Jacques de Vitry, LI. 
22. Canis du Roman des Sept Sages...... 
CHAPITRE VI. De murilego et mure. Aucun conte. 
CHAPITRE 1x. De rege et ave. 
23. Histoire du flls du roi qui tue un petit 
CES CR TS D 
CRAPITRES X, XI, XIL Aucun conte. 
CHAPITRE XIII, De leane et, pulpe. 
24. Un dévot voit, tombés au fond d’une 
fosse, un singe, une vipère, un serpent, 
un homme. Il jette trois fois une corde 
pour sauver l’homme ; mais, les trois 
fois, c’est un des animaux qui profite 
de ce secours. Ils lui conseillent de ne 
pas retirer l'homme, le plus méchant 
des animaux. Le dévot le sauve pour- 
tant. Reconnaissance des trois ani- 
maux ; ingratitude de l’homme.... 
CœaritRs XIV, De l'orpèvre où du serpent. Aucun conte. 
CHAPITRE XV. 
25. Le fils du roi, le fils du marchand et le 
COMHOFLOUT reset 
CHAPITRE XVI. 
26. Une colombe, délivrée par un homme, 
lui fait découvrir un trésor. ........ 
CHAPITRE XVII. Aucun conte. 


Soit, au total, 1 fabliau et 1 conte de la collection des 
Gesammtabenteuer : les Tresses.; 2 exemples : Perrette et le pot 
au lait ; les voleurs et l'homme qui porte un cert. 

60 Barlaam et Joasapk. 

Enfin, il convient de remarquer que les paraboles du roman 
pieux de Barlaam et Joasæph se trouvent à l’état sporadique chez 
les sermonnaires du moyen âge. Les exemples IX, XLII, XLVII, 
LXXVIIT, CXXXIV du seul Jacques de Vitry, remontent à ce 


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140 LES FABLIAUX 


roman. Mais, sauf pour quelques contes comme les Oies du frère 
Philippe (exemple LXXXII) et le lai de l’Oiselet (exemple 
XXVIII), il ne semble pas que nous ayons affaire à des contes 
qui aient vraiment vécu dans la tradition orale. Les prédicateurs 
sont ici conscients d'emprunter leurs récits à ce livre pieux : ut 
legitur in Barlaam !, disent-ils en les annonçant. — Ces para- 
boles ne doivent donc pas être plus considérées que celles qu'ils 
empruntent à Boèce, ou à Sénèque le philosophe, ou aux Vies 
des Pères. 


Il reste à faire une manière de contre-épreuve. Comparons le 
recueil des fabliaux allemands au recueil des fabliaux français. 
Nous tirerons de cette comparaison un enseignement intéressant. 

On peut nous dire, en effet : s’il n’y a qu’un nombre misérable 
de contes qui aient passé des recueils orientaux à la collection 
française, c’est qu’il a péri un très grand nombre de fabliaux. 
Combien d’autres contes ont dû vivre en France, qu’on retrouve- 
rait dans la Discipline de clergie ou le Directorium, et qui ne 


nous sont point parvenus |! Cela est, en effet, vraisemblable. Mais 


si l’on compare la collection des Gesammtabenteuer avec notre 
collection de fabliaux, on s’aperçoit que 33 0/0 des fabliaux 
français conservés trouvent, en Allemagne, leurs parallèles. Si 
les grands recueils orientaux traduits au moyen âge avaient 
exercé sur la tradition orale une influence sensible, c’est une 
proportion semblable qu'il faudrait trouver entre le corpus des 
fabliaux allemands et français d’une part, et le corpus des contes 
orientaux d’autre part. 

Voici quels sont les contes des Gesammtabenteuer qui corres- 
pondent à des fabliaux français. 


GESAMMTABENTEUER FABLIAUX DE LA COLL. RAYNAUD 

2. Aristoteles und Fillis. Le lai d’Aristote. 
5. Rittertreue. Du prestre qui eut mere a force. 
3. Frauenzucht, La male dame. 

10. Die halbe Birne. Bérengier. 

21. Das Häselein. La Grue, 

22. Der Sperber. La Grue. 

27. Frauen bestäündigkeit. La bourgeoise d'Orléans, 


1. V. Crane, op. cit., p. 145. 


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FAIBLE INFLUENCE DES RECUEILS ORIENTAUX 141 


30. Der entlaufene Hasenbraten. Le dit des Perdrix. 

31. Der Reiher. Les Tresses. 

35. Ehefrau und Bulerin. La Bourse pleine de sens. 
37. Die drei Wünsche. Les Souhaits saint Martin. 
39. Der Ritter und die Nüsse. Le dit du Pliçon. 

41. Der Ritter unterm Zuber. Le Cuvier. 

43. Der verkehrte Wirth. Les Tresses. 

45. Der begrabene Ehemann. Le vilain de Bailleul. 

&7. Das Schneekind. L'enfant de neige. 

48. Die halbe Decke. La Housse partie. 

53. Der weisse Rosendorn. : Le chevalier qui faisoit parler. 
54. Berchta mit der langen Nase. Celui qui bota la pierre. 
55. Irregang und Girregar. Gombert et les deux clercs. 
61. Der geaffte Pfafte. Le pauvre clerc. 


62. Die drei Mônche von Colmar. Constant du Hamel. 


Ce sont 22 poèmes allemands semblables aux fabliaux français: 
Comme le recueil. des Gesammtabenteuer ne renferme que 
60 contes :, c’est donc bien une proportion de 33 0/0. Et nous . 
avons vu qu'il n'offre, par contre, que 4 parallèles à des contes 
orientaux traduits au moyen âge. Or l’examen de toute autre 
collection de contes allemands, — du Lierdersaal de Lassberg ou 
des Altddeutsche Erzählungen de Keller, — conduit aux mêmes 
constatations. 

Quels sont les résultats de cette statistique ? 

Ayant analysé tous les recueils orientaux connus en Europe 
au commencement du x1v® siècle, et les ayant opposés à 400 
contes environ, français, allemands, latins, témoins de la tradi- 
tion parlée du moyen âge, combien de contes sont communs aux 
orientaux et à nos narrateurs d'Europe ? 

Ce sont d’abord 6 fabliaux : 


FABLIAUX FORMES ORIENTALES 
1. Le Dit du Pliçon (Montaiglon- 
Raynaud et Gesammtabenteuer).  Disciplina clericalis. 
2. Les trois bossus ménestrels (Ge- Historia Septem Sapientum. Mischle 
sammtabenteuer, Montaiglon- Sandabar. 
Raynaud). 


1. Nous écartons en effet les n°3 72-90, qui sont des contes dévots ; 91-100, 
qui sont des romans historiques ou d’aventures (Constantin, Eracle, Sala- 
din, etc.). — Les n°3 24, 25, 26 ont leurs parallèles soit dans les Fables, 
soit dans les Lais de Marie de France. — Von der Hagen eite des formes 
orientales des n° 2, 16, 41, 45, 62, 63, 71, mais elles sont tirées soit de 
recucils inconnus en Europe au moyen âge, soit de contes orientaux 


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142 


. Le lai de l’Épervier. 

. Auberée. 

. Les Quatre souhaits saint Martin 
(Gesammtabenteuer, Montai- 
glon-Raynaud). 

. Les Tresses (Gesammtabenteuer, 
Montaiglon-Raynaud). 


O1 à © 


(2 


LES FABLIAUX 


Sept Sages orientaut. 
Sept Sages orientaux. 
Sept Sages orientaux. 


Directorium humanae vitae. 


Ce sont, ensuite, 2 contes français que nous ne considérons 
pas comme des fabliaux, et qui se retrouvent aussi dans les 


exemples des prédicateurs : 


CONTES FRANÇAIS 


4. Le lai de l’Oiselet (Jacques de 
Vitry, X XVIII). 

2. Le dit de l’'Unraicorne et du Ser- 
pent (Jacques de Vitry, 
CXXXIV). 


FORMES ORIENTALES 
Disciplina clericalis. 


Directorium humanae vitae. 


Enfin, pour négliger les paraboles savantes du Barlaam, 
5 exemples de prédicateurs ont des équivalents dans les recueils 


orientaux, savoir : 


EXEMPLES 


4. Les oies du frère Philippe (Jac- 
ques de Vitry, LXXXII). 

2. Le dévot et le vase de miel (Per- 
rette), Jacques de Vitry, LI. 

8. La matrone d'Éphèse (Jacques 
de Vitry, CCXXXII) 

4. La chienne qui pleure (Jacques 
de Vitry, CCV). 

5. Le cerf pris pour un chien 


FORMES ORIENTALES 
Barlaamn. 
Directorium. 
Sept Sages ortentaurt. 
Disciplina clericalis ct Sept Sages 


orlentaut. 
Directorium. 


{Étienne de Bourbon, n°339). 


Soit, en tout, treize histoires, dont trois sont attestées déjà 
dans l'antiquité classique : le dit du Pliçon, la Matrone d’'Éphèse 
et les Quatre souhaits saint Martin. 

I] y a loin de ce nombre de dixou treize à l’infinité des 
contes orientaux qu’on pouvait espérer retrouver en Europe. 


modernes. Les n°5 4, 4, 6, 8, 11, 42, 13, 14, 15, 16, 18, 19, 20, 21, 23, 28, 29, 
82, 33, 34, 36, 38, 40, 42, 44, 46, 49, 50, 52, 56, 58, 60, 64, 65, 66, 69, 70 
n’ont, à ma connaissance, d'équivalents ni dans l'Orient, à une époque quét 
conque, ni parmi les fabliaux français. 


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FAIBLE INFLUENCE DES RECUEILS ORIENTAUX 143 


Voilà donc cet « océan des rivières des histoires » qui aurait 
inondé l’Europe au moyen âge ! 

En opposant au grand nombre de contes que les hommes 
du moyen âge pouvaient puiser dans les livres le nombre 
vraiment dérisoire de ceux qu'ils paraissent y avoir pris (car 
nous démontrerons que cela même n’est qu’une apparence), 
— nous avons réduit à sa juste valeur l'influence des livres 
asiatiques traduits au moyen âge. 

Cet argument paraissait très frappant que la vogue des 
fabliaux coincidât avec l’apparition de ces livres en Europe. 
Maintenant nous sommes en droit de nous demander si ces 
traductions ne sont pas un effet plutôt qu’une cause. A 
l'exception de la Disciplina clericalis , elles ne sont pas anté- 
rieures à la vogue des fabliaux, mais leur sont contemporaines 
ou plutôt postérieures *. Si donc nous pouvons trouver — ce qui 
sera fait dans la seconde partie de ce livre — des raisons histo- 
riques, locales, qui, sans que nous sortions de France, nous per- 
mettent d'expliquer la production littéraire des fabliaux, nous 
comprendrons qu’à la faveur de ce goût pour les contes, on ait 
aussi traduit des recueils arabes ou hébreux. Quant aux exemples, 
il est trop évident que les grands fondateurs des ordres religieux 
populaires, saint François et saint Dominique, n’ont pas attendu, 
pour en recommander l’usage aux prédicateurs, la traduction du 
Kalilah et Dimnakh. 


IV 


Certes, ne nous méprenons ni sur la nouveauté, ni sur la 
portée de la démonstration qui précède. 

Elle n’est pas nouvelle pour quelques romanistes, qui se 
seraient passés de cette statistique et nous en auraient volon- 
tiers concédé sans discussion les résultats. M. G. Paris le dit 
très nettement : « Les fabliaux sont, sauf exception, étrangers 
à ces grands recueils traduits intégralement d’une langue dans 
une autre ; ils proviennent de la transmission orale, et non des 
Lvres *. » 

1. Elle est du milieu du xri® siècle. 


2. Le Directorium a été écrit vers 1270. 
3. G. Paris, La littérature française au moyen âge, 2° éd., p. 112. 


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4144 LES FABLIAUX 


Cette démonstration, que je me suis attaché à donner plus 
nette qu’elle n’avait été faite jusqu'ici, n’est point superflue 
pourtant. Je crois qu’inutile aux romanistes, elle sera précieuse 
à la majorité des folk-loristes. 

En effet, l'existence au moyen âge de ces grandes traductions 
de recueils indiens a cruellement embarrassé les savants qui, 
n'étant pas spécialement médiévistes, en étaient arrivés, par 
diverses voies, à douter de la théorie de Benfey. S’exagérant 
l'influence de ces livres, ils concédaient qu’à vrai dire un flot 
de nouvelles et d’apologues s'était répandu, au xr11e siècle, sur 
le monde occidental, quitte à négliger ensuite, dès qu'il les 
gênait, ce fait accordé : « La théorie orientaliste est dans le 
vrai, — dit, par exemple, un des partisans de la théorie 
aryenne !, — quand elle reconnaît dans nos vieux fabliaux du 
moyen âge ou dans les conteurs français et étrangers de la 
Renaissance les récits du Pantchatantra et les apologues de 
Sendabad. La littérature indienne a en effet pris racine en 
Europe à la suite des croisades et des événements du moyen 
âge. » — On trouverait la même concession bénévole chez les 
libres esprits qui s’attachent à la théorie anthropologique, chez 
M. Gaidoz lui-même, chez M. Andrew Lang. M. Lang, par 
exemple, après avoir raconté l’exode occidental du Kalilah et 
Dimnah et du Roman des Sept Sages, conclut ainsi : « La 
théorie indianiste prouve bien que beaucoup de contes ont été 
introduits de l’Inde en Europe, au moyen âge”. » Lui aussi, 
il rappelle les invasions des Tartares, les croisades, la propa- 
gande bouddhiste, les traductions de recueils indiens, et con- 
clut : « Des contes sont certainement sortis de l’Inde au moyen 
âge, et sont parvenus en abondance dans l’Asie et l’Europe à 
cette époque *. » 

Oui certes, leur dirons-nous, des contes sont venus de 
l'Inde au moyen âge, comme à n'importe quelle autre époque 
et comme de partout ailleurs. Mais, après une étude conscien- 
cieuse des contes du moyen âge, j'en ai pu découvrir jusqu’à 
treize qui se retrouvent dans les livres indiens. 


4. M. Loys Brueyre, Mélusine, I, col. 237. 
2. M. Lang, à la fin de son Introduction à l'édition des Contes de Perrault. 
3. Laug, Myth, Rütual and Religion, II, p. 313. 


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FAIBLE INFLUENCE DES RECUEILS ORIENTAUX 145 


Il est bon d’avoir dissipé cet idolum libri. 

On nous dira peut-être : vous avez, arbitrairement, en ne 
considérant que des traductions, restreint le nombre des contes 
que les Européens pouvaient connaître, au moyen âge, par 
les livres. Vous deviez dépouiller tous les recueils orientaux 
qui existaient au xinie siècle, qu'ils fussent, ou non, traduits. 
En effet, vous avez marqué que vos trouvères représentaient 
la tradition orale, mais vous avez admis que cette tradition 
orale pouvait remonter aux livres. Ces livres étaient presque 
aussi facilement accessibles à des Européens, qu'ils fussent 
écrits en hébreu ou en arabe, ou traduits en latin ; car vous 
pouvez concevoir sans peine qu’un Jean de Capoue ait raconté 
en italien, qu'un Juif quelconque ait raconté en français des 
contes renfermés dans des recueils orientaux. Bien plus, nous 
possédons d’autres recueils orientaux, postérieurs aux fabliaux, 
comme les Mille et une Nuits, mais qui remontent, en totalité 
ou en partie, à des originaux sanscrits. Il fallait les admettre 
dans votre dénombrement, car la tradition orale des contes 
occidentaux pouvait avoir pris sa source dans ces livres sans- 
crits. 

Il n’y a rien à répondre à cette objection, sinon que nous 
n’avons que provisoirement écarté les recueils orientaux écrits 
en des langues orientales. Nous voulions étudier simplement 
lPinfluence de leurs traductions. Mais nous ne faisons aucune 
difficulté d’ajouter ici aux six fabliaux attestés dans ces traduc- 
tions ceux qui se retrouvent dans un recueil oriental d’une date 
quelconque. Voici donc la liste complète des fabliaux à qui l’on 
a jusqu'ici découvert des similaires orientaux : 


I. Fabliaux qui se trouvent dans des recueils orientaux 
traduits au moyen âge. 


a) Ceux de ces fabliaux dont la plus ancienne forme est 
grecque ou latine : 


1. Le Pliçon. 
2. Les Quatre souhaits saint Martin. 


b) Ceux de ces fabliaux dont la plus ancienne forme est orientule: 


3. L'’Épervier. 
4.  Auberée. 


BÉDIER — Les Fabliaur. 10 


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146 LES FABLIAUX 


5. Les Tresses. 
6. Les Trois Bossus ménestrels, 


II. Fabliaux qui se retrouvent dans des recueils orientaux non 
traduits au moyen âge : 


7. Le lai d’Aristote (Pantchatantra et Mahäkätjäjana). 
8. Le vilain asnier (Mesnewi). 
9. Constant du Hamel (Mille et une Nuits). 

10. Bérengier (Siddi-Kur mogol). 

11. Le vilain mire (Çukasaptati *). 


Ces onze fabliaux sont les seuls dont je connaisse des formes 
orientales. Peut-être est-ce peu pour édifier la théorie, si l’on con- 
sidère le grand nombre de fabliaux qui n’ont aucun similaire en 
Orient. C’est l’erreur du prêtre de Neptune : « Vois, mon fils, 
disait-il, tous ces tableaux votifs promis au dieu pendant la tem- 
pête par des marins, qu’il a en effet sauvés, et honore Neptune | 
— Mais où sont, père, les tableaux de ceux qui ont fait le même 
vœu, et ont péri noyés ? » 

Les orientalistes avançaient comme preuves de l’origine 
indienne des contes : 

"19 Que l’antiquité ne les a pas connus. — Nous avons montré 
‘qu’elle les connaissait aussi bien que l’Inde. 

| 20 Que le moyen âge ne les a connus qu’à la faveur de rap- 
ports plus intimes avec l'Orient, spécialement grâce aux Croi- 
‘sades. — Nous avons analysé un copieux recueil de contes du 
moyen âge antérieur aux Croisades. 

30 Que le moyen âge a emprunté nombre de ses contes à des 
traductions de recueils orientaux. — Nous avons fait voir que 
influence de ces traductions a été médiocre, et nous prouverons 
plus tard qu’elle n’a pas été seulement médiocre, mais, peut-être, 
nulle. 

Par cette triple démonstration, nous avons enlevé à la théorie 
orientaliste le bénéfice du sophisme qui prend pour des rapports 
de cause à effet de simples rapports de succession chronologique. 
Achevons enfin de lui ravir cette ressource. 


1. Nous nous refusons d'ores et déjà à faire entrer dans cette liste des 
contes comme le dit des Perdrix ou lu Bourse pleine de sens qui ne se retrou- 
vent que dans l'Inde actuelle, dans la tradition orale du xix° siècle. Nous 
donnons plus loin {au début du chapitre vu) la raison de cette exclusion. 


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EN 


FAIBLE INFLUENCE DES RECUEILS ORIENTAUX 147 


Ces contes à formes orientales, de quel droit les dire orien- 
taux d’origine ? ou même simplement orientaux pour s’être 
propagés à partir de l'Inde ? — Parce que les formes indiennes 
conservés sont les plus anciennes ? 

En ce cas, nous dirons que le fabliau de Constant du Hamel, 
qui est du xrrie siècle, est la source de la Nuit Al-Kader des Mille 
et une Nuits, qui est du xv® siècle. Car, si les contes des Mille et 
une Nuits remontent parfois à des recueils sanscrits, il est cer- 
tain pourtant que la Nuit Al-Kader ne faisait point partie du 
roman primitif de Sindibad, que ce conte n’y est qu’un intrus, 
mal à propos introduit, à une époque récente, par un remarieur 
arabe. — En ce cas, nous dirons encore que le dit du Pliçon 
(Aristophane) et les Quatre souhaits saint Martin (Phèdre) 
sont venus d'Athènes et de Rome dans l’Inde. 

Pourquoi attribuez-vous aux formes indiennes une valeur 
supérieure ? Parce que vous tenez pour assuré que l’Inde est 
« la mère des contes ». Et vous le croyez, parce que les formes 
indiennes sont souvent les plus anciennes. Mais ici c’est l’inverse. 
Vous ne pouvez donc plus, en aucun cas, alléguer l’antériorité 
des formes orientales. Cet argument se retourne contre vous, 
car, pour la majorité des contes, vous ne trouvez point de 
similaire oriental ; — et, pour le petit nombre de contes con- 
servés sous des formes orientales, les formes européennes sont 
souvent plus anciennes. | 

Vous n’admettez pas, sans plus de discussion, que la Matrone 
d'Ephèse soit venue de Rome à l'Inde, et vous avez raison 
de ne pas l’admettre ; — ni que le dit des Perdrix, qui n’est 
attesté dans l’Inde que sous des formes toutes modernes, soit 
venu de la Gascogne ou du Portugal à l’Inde, et vous avez 
raison de ne point l’admettre ; mais souffrez aussi que nous 
n’admettions pas que le conte de l’Épervier ou celui des Tresses 
soit venu de l’Inde à nos conteurs, par cette seule raison que la 
forme indienne est la plus ancienne conservée. 

Et laissons là, de part et d’autre, une fois pour toutes, le 
misérable argument : Post hoc, ergo propter hoc. 

Vous ne possédez réellement qu’un seul moyen de démontrer 
que les contes sont indiens. Laissant enfin de côté la question 
de savoir où et quand apparaît pour la première fois checun 


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148 LES FABLIAUX 


d'eux, il faut étudier en elles-mêmes les formes orientales et 
occidentales de chaque conte. S'il existe des raisons logiques, 
intrinsèques, de considérer les formes orientales comme primi- 
tives, le conte est indien. 

Cela de deux manières : 

D'abord, si ces contes sont indiens, si c’est pour les besoins 
de la prédication bouddhiste qu’ils ont été imaginés, si c’est, du 
moins, parce qu’ils convenaient excellemment à la morale de cette 
religion qu’ils ont été recueillis dans l’Inde pour s’en écouler 
ensuite comme d’un vaste réservoir, — ils doivent avoir conservé 
quelque trace de leur destination première, des survivances des 
mœurs bouddhiques, de l'esprit indien. Relevez ces traits boud- 
dhiques, indiens, — et vous nous aurez convaincus. 

En second lieu, si ces contes sont indiens, si partout ailleurs 
ils ne sont que des hôtes, ils ont dû, pour s’accommoder à des 
milieux nouveaux, souffrir certaines adaptations ; montrez que 
les formes indiennes sont les plus logiques, non remaniées, donc 
les formes-mères. Appliquez cette méthode de l'examen des traits 
correspondants et différents, que nous avons définie d’après 
vous, — et vous nous aurez convaincus. 

C’est, en effet, la double nécessité qu’a sentie l’école oricnta- 
liste. Voyons à quoi ont abouti ses efforts. 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 149 


CHAPITRE V 


EXAMEN DES TRAITS PRÉTENDUS INDIENS OU BOUDDHIQUES 
QUI SURVIVRAIENT, SELON LA THÉORIE ORIENTALISTE, 
DANS LES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS 


I. Quelques contes où les orientalistes ont cru reconnaître des survivances 
de mœurs indiennes ou de croyances bouddhiques montrent la 
vanité de cette prétention: 1° les épouses rivales dans les récits 
populaires ; 20 le cycle des animaux reconnaissants envers l’homme ; 
3° le fabliau de Berengier ; 4° un conte albanais ; 5° la nouvelle de 
Frederigo degli Alberighi et de Monna Giovanna ; 6° le Meunier, 


son fils et l'âne. 

IT. Qu'il existe, à vrai dire, des contes spécifiquement indiens et boud- 
dhiques ; mais que ces contes restent dans l’Inde et meurent dès 
qu’on veut les en retirer : histoire du tisserand Somilaka ; histoire 


de la courtisane Vâsavadattä, etc. 


On s’attendrait à ce que les orientalistes eussent tenté quelque 
part unc sorte de relevé systématique des traits de mœurs et 
de croyances indiennes ou bouddhiques remarqués par eux 
dans les contes occidentaux. Extraire de nos collections de 
récits populaires une sorte de catéchisme du Bouddha, montrer 
qu: tel d’entre eux suppose la théorie bouddhique de l’eftort 
ou la connaissance des divers modes de méditation, et cet 
autre la doctrine du nirvâna, reconstituer, à l’aide de nos seuls 
contes de bonnes femmes, les traits généraux de la vie sociale 
indienne, prouver que nos contes ne prennent leur signification 
entière que si on leur attache, comme moralités, des sûtras et 
des slokas, — ce serait, en vérité, une belle démonstration de la 
théorie. . | 

Mais les orientalistes nous déçoivent ici : ce relevé, ils ne 
l'ont pas dressé — et pour cause. Ils affirment volontiers dans 
leurs préfaces la survivance fréquente de traits orientaux dans 
les contes. En viennent-ils à l’œuvre ? Ils oublient ou négligent 
leur dessein, et l’on ne voit guère qu'ils s’arrêtent, ici et là, à 
marquer un trait indien. 


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459 LES FABLIAUX 


Cela est si vrai que l’on trouvera, si je ne me trompe, dans 
les quelques pages qui suivent, le plus long groupement de 
survivances prétendues indiennes qui ait jamais été tenté. Or 
j'en grouperai jusqu’à six, alléguées par Benfey ou ses parti- 
sans. On en trouverait d’autres, assez nombreuses, disséminées 
dans l’Zntroduction au Pantchatantra et dans les mille et une 
monographies de contes écrites jusqu'ici. On verra plus loin 
pourquoi je néglige d’en relever un plus grand nombre. 


1) Voici la trace la plus nette de mœurs indiennes que les 
orientalistes aient remarquée dans nos légendes populaires. 
Dans beaucoup de nos contes de fées, une belle-mère jalouse 
persécute sa bru, ou une marâtre ses filles. Cette rivalité est, 
dit-on, peu conforme à nos mœurs. Dans les récits indiens 
correspondants, les rôles de la belle-mère et de sa bru, de la 
marâtre et de ses filles, sont tenus par des épouses rivales. Il en 
résulte que les formes européennes nous présentent ici un 
exemple d'adaptation au milieu et que ces contes sont nés dans 
des pays de polygamie, donc en Orient. 

Cette remarque est assurément très saisissante. Mais chacun 
de ces contes doit être considéré à part. Tel d’entre eux peut 
avoir présenté, à l’origine, le couple de la belle-mère et de sa 
bru, ou de deux sœurs jalouses l’une de l’autre, ou d’une 
maitresse et d’une femme légitime, et n’aura que postérieure- 
ment adopté, en pays polygame, le trait, qui nous paraît primitif, 
de la rivalité entre épouses légales. Tel autre, bien qu’il fût pri- 
mitivement fondé sur des données polygamiques, est, peut-être, 
né pourtant en Europe. La monogamie est-elle donc un fait social 
si ancien, si constant, si universel dans l’histoire de l'Occident ? 


Les Celtes, les Germains de Tacite n’étaient-ils pas des poly- 
games ? 


2) On a encore voulu voir le reflet d’idées indiennes dans les 
contes européens où agissent des animaux reconnaissants envers 
l’homme. Nous avons déjà rappelé que les contes de ce type 
n’éiaient pas étrangers à la Grèce antique, et M. A. Lang en a 


retrouvé un, recueilh, dès 1608, chez les Incas de la province de 
Huarochiri. 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 451 


3) Benfey a cru pouvoir remarquer dans l’un de nos fabliaux 
une preuve matérielle d’une origine indienne, 

Il s’agit de notre fabliau de Berengier!, qui se retrouve dans 
le Siddhi-Kur mogol*. 

Il ne convient pas de rapporter clairement ici le sujet du 
conte. Je prie seulement les lecteurs curieux de comprendre 
les ingénieuses inductions de Benfey de vouloir bien considérer 
le titre complet du fabliau, tel qu’ils le trouveront dans la col- 
lection de MM. de Montaiglon et Raynaud (III, 86). 

La femme d’un mari poltron et bravache se déguise en guer- 
rier, provoque son mari, l’épouvante, l’oblige à un baiser hon- 
teux et s'éloigne après lui avoir appris son nom de guerre, tel 
que l'indique le titre du fabliau. 

Dans le conte mogol, elle le menace de Suriya Baghadur,ou 
plutôt baghatur. 

Benfey a démontré l’origine sanscrite du recueil mogol et, 
pour ce conte, il ajoute les remarques suivantes : 

Qu'est-ce que ce nom de Suriya-Baghatur ? Il pourrait repré- 
senter le sanscrit bhkagadara. Comme Benfey ne savait pas le 
mogol, il s’est adressé à Schiefner, qui a confirmé son hypothèse 
et reconnu dans baghatur l’un des nombreux mots d’origine 
aryenne accueillis par les Mogols. 

Or, que signifie ce mot, rendu à la forme sanscrite ? 

Le mot suriya, qui signifie en langue mogole clarté, lueur, 
éclat, correspond au sanscrit Sûrya, soleil. D'autre part, le mot 
bhagadara se décompose en deux éléments : dara, dont le sens 
est : qui possède, et bhaga qui signifie: force, puissance. Le nom 
du héros mystérieux du conte sanscrit signifierait donc : le Soleil 
qui possède une force merveilleuse. Maïs le mot dara peut avoir 
une seconde acception, et le héros du conte s’appellerait aussi, 
par une sorte de calembour, le Soleil qui possède... à peu près 
la même épithète d'ornement que Bérengier dans le fabliau fran- 
çais. 

Tout le conte serait donc fondé sur un jeu de mots qui ne peut 


1. Étudié par Liebrecht et Benfey dans la revuc Orient und Occident, t. I; 


p- 116. 
2. On en trouvera une traduction française dans La Fleur lascive orientale, 


Oxford, 1882, p. 1. 


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1452 LES FABLIAUX 


exister qu’en sanscrit, et la forme indienne serait par là démon- 
trée comme primitive i, 

I] serait, en effet, vraiment curieux qu’un conte français eût 
comme noyau un jeu de mots sanscrit. | 

Mais il faut que les folk-loristes se mettent en garde contre ce 
procédé : si — comme c’est ici le cas — le conte demeure aussi 
complet, aussi plaisant, dépouillé de ce jeu de mots, s’il vit par 
lui-même sans ce nom propre à double sens, c’est que ce calem- 
bour n’est pas essentiel au récit, et qu’il peut n'être qu’une fan- 
taisie d’un conteur postérieur. 

Ici le fait est évident ; mais, en d’autres cas, tel trait peut 
sembler absolument lié au récit original, au point d’en paraître 
le germe et la raison première, qui n’est, en définitive, qu’un 
détail d'ornement, surajouté. | 

Tel, par exemple, le conte célèbre des grues d’Ibycus. Il 
paraît fondé sur cette équation : « “I6uroc — 6vxe — grues. Mais 
comme le récit vit au moyen âge, sans ce jeu de mots, dans la 
Fable du bouteiller et du Juif, et qu'il n’est pas moins intéres- 
sant sous cette forme, il y a apparence que le conte n’a pas été 
provoqué par le calembour ; le conte existait, et la ressemblance 
des mots a postérieurement introduit Ibycus dans la légende*. 


4) Voici un conte, qui se trouve à la fois dans le Siddhi-Kur 
mogol et divers recueils indiens, d’une part ; d’autre part, dans 
un recueil de contes albanais modernes. 

Un enfant a appris des diableries chez les diables. Quand il 


1. Benfey est si heureux de sa découverte qu’il va jusqu’à demander : 
« le nom de Berengier ne serait-il pas le même mot que Baghadur ? » — On 
nous permettra de ne pas répondre à cette bizarre question. 

2. Le procédé de Benfey pourrait donc entraîner des déconvenues 
comiques. En voici un exemple. Les indigènes de l'île de Samoa se repré- 
sentent ainsi la naissance de nos premiers parents : « Les hommes tirent leur 
origine d’une petite pierre à Fakolo. La pierre fut changée en un homme 
appelé Vasefanua. Après un temps, il pensa à créer une femme ; il ramassa 
de la terre et en fit un modèle sur le sol. Puis il prit une côte de son flanc 
droit, et il la plaça à l'intérieur du modèle de terre, qui s'’anima aussitôt et 
se releva femme. 1] l'appela Jvi, c'est-à-dire cète, et il la prit pour femme, et 
d'elle descendit la race des hommes. » (Samoa. by George Turner, Londres, 
1884. Mélusine, II, col. 214.) — 11 est évident qu'il y a dans cette légende 
des éléments bibliques, mélangés de croyances locales ; il est curieux d’y 
voir à quoi servent parfois les missionnaires chrétiens. Mais, appliquant le 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 1953 


en sait aussi long que ses maîtres, il retourne chez son père, et 
se métamorphose en cheval. « Des diables viendront m'acheter, 
dit-il à son père. Tu peux me vendre, mais aïe bien soin de gar- 
der le licol. Tant que tu le conserveras, je pourrai m’échapper et 
revenir auprès de toi. » Son père le vend en effet aux diables ; 
mais, comme il a gardé son licol, le fils peut rentrer à la maison 
paternelle ; ce trafic avantageux se renouvelle plusieurs fois. Un 
jour enfin, les diables s’aperçoivent de la ruse et, comme le che- 
val détale, ils le poursuivent. Il se transforme en lièvre, les 
diables en chiens ; — en pomme, les diables en derviches qui 
s’apprêtent à la cueillir ; — en millet, les diables en poules ; — 
en renard, qui mange les diables sous leur forme de poules. 

Benfey voit dans ce récit des données bouddhiques* : « Cette 
lutte de l'élève en magie contre ses maîtres paraît d’origine 
bouddhique : elle semble reposer sur les nombreux conflits qui 
s’élevèrent, selon les légendes, entre les saints brahmanistes 
et bouddhistes. » — On nous permettra de demeurer sceptique : 
le don de métamorphose est le privilège le plus élémentaire de 
tout sorcier, indien ou européen, et la Canidie d’Horace s’en serait 
fait un jeu. 


5) On se rappelle la gracieuse nouveile de Frederigo degli 
Alberighi dans le Décaméron *. Riche, il s’est ruiné en joutes et 
en tournois pour Monna Giovanna, qui, aussi honnête que belle, 
ne prend point garde à lui. Bientôt il ne lui reste plus qu’une 
petite métairie où il se retire, et un faucon, le meilleur du 
monde, qui lui est très cher. Il vit misérablement, oiselant tout 
le jour pour subvenir à sa nourriture. Monna Giovanna, devenue 
veuve, s’est retirée dans une campagne proche de l’humble 
métairie, et son jeune fils s’est fait le compagnon de chasse de 
son voisin Frederigo. Un jour, l’enfant, tombé malade, dit à 
Monna : « Mère, si vous me faites avoir le faucon de Frederigo, 


procédé de Benfey, ne peut-on pas dire que le nom Jvi, qui signifie céte dans 
la langue de Samoa, prouve que c’est en Polynésie qu'est né le nom d’Ëre, 
et, par suite, que la légende de Samoa est la source du chapitre de la Genèse ? 

4. Contes albanais, p. p. Aug. Dozon, Paris, Leroux, 1881, n° XVI. 

2. Pantchatantra, I, p. #11. 

3. Décaméron, V, 9. 


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154 LES FABLIAUX 


je crois que je serai promptement guéri. » Elle se résout à lui 
faire visite. Frederigo degli Alberighi veut la traiter honorable- 
ment ; mais, dans son dénûment, il ne trouve aucun mets digne 
de lui être offert. Il prend donc son bon faucon, lui tord le cou, 
et le fait servir à la dame. Après le repas, Monna expose la 
requête de son fils ; mais Frederigo ne peut plus que lui montrer 
les plumes, les pattes, le bec de son oiseau favori, qu'il a tué 
pour elle. — A quelque temps de là, le petit malade étant mort, 
Monna épousa Frederigo. 

Voici les rapprochements que M. Marcus Landau : imagine à 
ce sujet. Dans une légende bouddhique (p. p. Stanislas Julien, 
Mémoires, II, 61), le Bouddha se transforme en pigeon et se 
laisse rôtir pour apaiser la faim de la famille d’un oiseleur. Dans 
le Pantchatantra (Liv. III, conte VII) et dans le Mahäbhärata 
(XII, v. 546, 2), un oiseleur a pris dans ses filets la femelle d’un 
pigeon et l’emporte dans une cage. Un orage terrible ayant éclaté, 
il se réfugie sous l’arbre où l'oiseau qu'il tenait prisonnier avait 
établi son nid. Il réussit à allumer du feu et invoque la protec- 
tion des habitants de l’arbre, pour qu'ils l’aident à trouver quelque 
nourriture. La femelle captive, émue de cette prière, exhorte son 
mâle à remplir les devoirs de l’hospitalité invoqués par le chas- 
seur et le pigeon se jette de lui-même dans le feu pour servir au 
repas de son ennemi. 

Et M. Landau énumère d’autres légendes où Indra prend la 
forme d’une colombe, où le Bouddha se métamorphose, pour se 
sacrifier, en pigeon et en divers autres animaux. « On montrait 
dans l’Inde, on montre peut-être encore aujourd'hui, les lieux où 
le Bouddha s'était sacrifié pour sauver un pigeon ou avait offert 
son propre corps en nourriture à une tigresse et à ses petits 
affamés, ceux où il avait donné en aumône ses yeux ou sa tête. 

« Dans Boccace, ajoute M. Landau, Frederigo degli Alberi- 
ghi n’a rien à offrir à la dame aimée qui le visite : il se trouve 
donc dans la même situation que le pigeon du Pantchatantra. 
Il sacrifie non pas son propre corps, mais son trésor le plus 
cher, son unique faucon, et reçoit en récompense le plus grand 
des biens, — l’amour de celle qu’il aime, — de même que, dans 


1. Quellen des Dekameron, p. 21. 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 455. 


le Mahäbhärata, le roi Usinara est récompensé de son sacrifice 
par le royaume du ciel où le reçoit Indra. 

« Avec quel art Boccace n’a-t-il pas développé les données si 
simples de cette légende !.… etc. » 

Admirons ici à quoi l'esprit de système peut conduire un 
savant distingué. Voilà donc les conséquences d’une idée pré- 
conçue ? On ne peut plus, dans un conte européen, tordre le cou 
à un oiseau, sans que les orientalistes évoquent le souvenir des 
avatars des Bôdhisats, et des sacrifices de Çakyamouni | 


6) Il s’en faut, certes, que toutes les prétendues survivances 
indiennes soient aussi manifestement imaginaires. Il en est de 
plus discrètes, spécieuses et séduisantes. | 

M. G. Paris, étudiant le Meunier, son fils et l'âne, y relève 
certains « traits bouddhiques ». Dans un sermon de saint Ber- 
nardin de Sienne, le meunier et son fils font place à un moine 
et à un novice. « Le caractère bouddhique de cette excellente 
parabole, dit M. G. Paris, est frappant. Elle a pour but primitif, 
non pas d’engager à se décider par soi-même, comme on le lui a 
fait signifier plus tard, mais d’inspirer le mépris du monde et de 
ses jugements. La version de saint Bernardin est encore plus 
authentique que les autres, en cela qu’elle met en scène, non pas 
un père et.un fils, mais un moine et un novice. Changez le 
moine en un ascète bouddhiste, et vous aurez un couple que les 
histoires anciennes nous offrent sans cesse : celui du vieux soli- 
taire et du jeune disciple qui se sent attiré vers le monde, et que 
son maitre décide, par quelque ingénieuse démonstration, à 
embrasser la vie sacerdotale. » 

La conjecture est séduisante; mais ce n’est qu’une conjecture. 
Outre que l'original sanscrit qui nous montrerait un ascète et 
son disciple est hypothètique, et que les formes orientales con- 
servées nous présentent un père et son fils, ke vieux moine et le 
moinillon des récits français font très bien notre affaire. Ce 
couple, fréquent aussi dans la Vie des Pères, convient aussi bien 
que le couple bouddhiste imaginaire, et cette invention ne porte 
pas le caractère emprunté et maladroit d’une adaptation. 


4. G. Paris, Les contes orientaux dans la littérature française du moyen 
âge, 1875. 


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1456 LES FABLIAUX 


Pour ce qui est de l’esprit bouddhique de la parabole, la reli- 
gion chrétienne se préoccupe sans doute autant que le boud- 
dhisme « d’inspirer le mépris du monde ». 

Combien d’ailleurs n’est-il pas difficile de reconnaître l'esprit 
originaire d’un conte, et combien, au contraire, 1l est aisé, avec 
un peu d’art et une once d'esprit de système, d'attribuer à cha- 
cun d’eux un sens spécial, une moralité distinctive ! Prenez 
au hasard l’un des contes des Gesta Romanorum, le n° 2 par 
exemple (De misericordia) ou bien celui-ci (n° 4 de Justitia 
judicantium) : 

« Un empereur avait établi cette loi que toute femme violentée 
aurait le droit de décider si son ravisseur devait être mis à mort, 
ou s’il devait l’épouser sans dot. Il arriva que le même homme 
outragea dans la même nuit deux femmes. L’une exigeait qu'il 
mourût, l’autre qu'il l’épousât. Celle-ci raisonnait ainsi : nous 
nous réclamons toutes deux de la même loi; mais comme ma 
requête est la plus charitable, le juge doit, je crois, décider en 
ma faveur. — Le juge en ordonna ainsi, et elle épousa l’homme. 

« Très chefs, cet empereur est Notre Seigneur Jésus-Christ ; 
le ravisseur est le pécheur qui fait outrage à deux femmes, la 
Justice et la Pitié, toutes deux filles de Dieu. Le ravisseur est 
appelé devant le Juge, quand l’âme quitte le corps. La première 
femme, la Justice, soutient contre le pécheur qu'il doit mourir 
de la mort éternelle, selon la loi. Mais l’autre, la Pitié divine, 
proteste qu’il peut être sauvé par la contrition et la confession. 
Attachons-nous donc à plaire à Dieu. » 

Ces contes, qui se prêtent si bien à la morale du christia- 
nisme, ne semblent-ils pas, en vérité, imaginés pour l’édifica- 
tion de chrétiens, catholiques romains ? Ils sont pourtant 
empruntés aux Controverses de Sénèque le Rhéteur ! 

On trouverait certes, dans le grand ouvrage de Benfey et 
chez ses partisans, plus d’une induction analogue, mais le lec- 
teur n’attend pas que nousdiscutionsici toutes les imaginations 
similaires des orientalistes, car c’est la partie de leur œuvre 
dont, le plus volontiers, ils reconnaissent la stérilité. M. G. 
Paris l’abandonne aisément : « Les récits orientaux qui ont péné- 
tré en si grande masse dans les diverses littératures européennes 
viennent de l’Inde, et, qui plus est,ont un caractère nettement 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 157 


bouddhique. J'aurais pu donner pour titre à mes leçons : l’in- 
fluence du bouddhisme sur la littérature française au moyen âge ; 
mais ce titre n’aurait pas été absolument exact. Car, dans la 
plupart des livres qui ont passé d'Asie en Europe, le caractère 
spécialement bouddhique s’est effacé de bonne heure et n’a ni 
aidé, ni même participé à leur incomparable vogue. » 

Les orientalistes — j'entends les grands représentants de 
l’école et non les sous-disciples — le reconnaissent donc avec 
bonne grâce : il n’y a guère de survivances indiennes dans nos 
contes. Mais, disent-ils, le fait n’a rien de surprenant. Le pre- 
mier remaniement que devaient leur faire subir des conteurs 
non indiens et non bouddhistes était nécessairement de les 
dépouiller de leur caractère quasi confessionnel. L’imagination 
populaire est logique et non archéologique. Elle se soucie peu de 
la couleur locale ; elle a seulement retenu ceci des contes, 
dépouillés de leur signification morale, qu’i's étaient amusants. 
Ajoutez-y les défaillances de mémoire, l’inintelligence des con- 
teurs intermédiaires, l’usure que subissent les contes à voyager. 
On peut même, poussant plus avant, dire que l’oubli de la signi- 
fication morale, boüddhique, d’un conte, était la condition pre- 
mière de sa diffusion. 

Soit ; mais il y a ici une contradiction. 

Si ces contes étaient bouddhiques ou indiens en soi, comment 
auraient-ils si aisément dépouillé leur sens originel ? Si, au con- 
traire, ils n'étaient pas très spécialement bouddhiques, comment 
peut-on attribuer une si haute importance au fait que quelques- 
uns d’entre eux, qui se rencontrent partout, se rencontrent aussi 
dans des recueils indiens et bouddhiques ? 

Que l’on considère nos fabliaux et, si l’on veut, nos contes de 
fées que l’on prétend faire venir de l’Inde, et qu’on se demande, 
en vérité, quelle apparence il peut y avoir qu'ils aient jamais 
représenté des idées proprement indiennes ? 

Que supposent nos contes de fées ? Un merveilleux très géné- 
ral qui ne correspond nullement à la mythologie indienne. J’en 
appelle à vous, Prince charmant, Oiseau vert, Oiseau bleu, — à 
toi, pauvre fillette, méprisée comme Cendrillon, qui seule peux 
cueillir les clochettes carillonnantes du poirier d’or ct qui 
épouses le fils du roi, — à vous, ogres terribles qui sentez de 


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158 LES FABLIAUX 


loin la chair fraîche, — jeunes hommes qui partez bravement à 
Paventure chercher l’eau qui rajeunit, — follets, lutins, fées 
bienfaisantes, fées revêches, braves petits vieux qui avez autant 
d'enfants qu’il y a de trous dans un tamis, — bonhomme qui 
montes au ciel le long d’une tige de haricots, — à vous, Jean 
de l’Ours, Petit Chaperon rouge, Peau d’Ane, hôtes charmants ou 
redoutables des imaginations enfantines, — qu’avez-vous de 
commun avec Çakyamouni ? 

De même, quelles conditions sociales, morales, religieuses, 
supposent les fabliaux ? 

Ils supposènt, presque uniquement, dans un pays, l'existence 
de cette trinité : le mari, la femme, l’amant, et que les person- 
nages de ce trio se jouent entre eux certains tours. Ce sont des 
conditions qu’a sans doute réalisées déjà la première génération 
issue d'Adamet d’Eve,et dont on n’a jamais observé, je pense, 
que la religion bouddhique les ait plus spécialement provoquées. 


IT 


Mais il existe, par contre, réellement, dans ces mêmes recueils 
orientaux qui ont parcouru l'Occident et où les indianistes voient 
la source de nos contes, des récits vraiment empreints d'idées 
indiennes. — Une femme d'esprit, après avoir lu le Voyage en 
Espagne où Théophile Gautier se montrait plus coloriste que 
psychologue, et plus habile aux « transpositions d’arts » qu’à 
l'observation des mœurs, lui demandait : « Mais n’y a-t-il donc 
pas d'Espagnols en Espagne ? » — De même, à voir les orienta- 
listes chercher dans nos contes des atomes d’indianisme, on 
serait vraiment tenté de leur demander : « Mais n’y a-t-1l point 
d’apologues bouddhiques dans le bouddhisme ? n’y a-t-il point 
de contes indiens dans l’Inde ? » 

Oui certes, il y en a, et nous les trouvons dans ces mêmes 
recucils d’où l’on prétend que seraient issues nos contes. Le Pant- 
chatantra, malgré son revêtement brahmanique, en conserve 
encore un grand nombre. Seulement, ce qu’on néglige de remar- 
quer, — et ce qui est grave, — ces contes-là ne voyagent pas, 
ils restent dans ces recueils. 

Voici le lai d'Aristote : il se trouve dans le Pantchatantra ; 


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_ TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 159 


avec toute la bonne volonté possible, on ne saurait y découvrir 
aucun trait indien ; aussi est-ce un conte populaire qui se retrouve 
dans tous les pays. | 

Voici au contraire, un autre conte : le brahmane, le voleur et 
le rakchäsa. I] se trouve dans le Pantchatantra', maïs il est 
vraiment empreint d’un caractère religieux indien. Cherchez-le 
parmi les contes populaires européens : vous ne l’y trouverez 
pas”. Ce conte est resté dans le Pantchatantra, et ce recueil 
serait-il traduit encore en vingt langues nouvelles, le conte n’en 
sortirait pas. 

Il y aurait une curieuse analyse à faire du Pantchatantra ou 
d’un recueil indien quelconque : il s’agirait de relever tous les 
contes qui portent la marque de mœurs indiennes, et de montrer 
qu’ils n’ont aucun similaire en Occident. Cherchez, par exemple, 
celui-ci dans nos recueils populaires * : 


Un tisserand, nommé Somilaka, fabriquait sans repos des vêtements de 
diverses couleurs ornés de dessins et dignes d’un roi : mais, en sus de la 
nourriture et de l'habillement, il ne gagnait pas la plus petite somme d’ar- 
gent, tandis que la plupart des autres tisserands de cet endroit, qui étaient 
habiles dans la fabrication des vêtements grossiers, possédaient une grande 
fortune. En les regardant, Somilaka dit à sa femme : « Ma chère, vois ces 
fabricants d’étoftes grossières : ils sont riches en biens et en or : aussi cet 
endroit m’est insupportable : allons-nous-en donc aïlleurs pour gagner 
quelque chose. » Cette résolution prise, le tisserand alla à la ville de Var- 
dhamâna, et après qu’il y fut resté trois ans et qu’il eut gagné 300 souvar- 
nas, il se remit en route vers sa maison, Comme, à moitié chemin, il pas- 
sait dans une grande forêt, le vénérable Soleil se coucha. Par crainte des 
bêtes féroces, Somilaka grimpa sur le tronc d’un figuier, et pendant qu’il 
dormait, il entendit en songe deux hommes de figure effrayante, qui par- 
laient entre eux. Alors l’un d’eux dit : « Hé ! Hartri*, tu sais que ce Somi- 
laka ne peut posséder rien de plus que la nourriture et le vêtement. En 
conséquence, tu ne dois jamais rien lui accorder. Pourquoi lui as-tu donné 
3800 souvarnas ? — Hé ! Karman, répondit l’autre, je dois nécessairement 
donner à ceux qui sont actifs le fruit de leurs efforts. Mais il dépend de toi 
de changer cela ; par cons-quent, enlève-les. » Et le tisserand, se ré veil- 
lant, trouva sa bourse vide. — Il retourna tristement dans la même ville, et 


4. Lancereau, p. 242. 

2. V. Benfey, 1, $ 154, p. 368-9. 

3. Lancereau, p. 177. 

&. Ce personnage, qui formule d’une manière si imprévue la loi d’airain 
de Lassalle, est, d'après M. Lancereau, « la personnification de l’activité de 
l’homme dans la vie présente » ; le second, Karman, personnifie + les œuvres 
accomplies dans une vie antérieure, ou, en d’autres termes, la destinée ». 


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160 LES FABLIAUX 


regagna en un an 500 souvarnas.Il se remit en route vers sa demeure ; mais, 
par crainte de perdre les souvarnas, quoique très fatigué, il ne se reposa 
pas ; comme il marchait vite, il entendit deux hommes à l'air dur, tout à 
fait semblables aux premiers, qui venaient derrière lui et qui parlaient 
entre eux. Ils eurent le même dialogue que précédemment, et quand So- 
milaka examina sa bourse, elle était vide. Alors il voulut se pendre à un 
figuier. Mais comme, une corde au cou, il allait se laisser tomber, un 
homme qui était dans les airs dit : « Hé, hé, Somilaka ! ne fais pas ainsi 
acte de violence ! C’est moi qui t’ai enlevé ton argent : je ne permets pas 
que tu aies même: un varâtaka de plus que la nourriture et le vêtement. Va 
donc vers ta maison. Au reste, je suis satisfait de ton emportement. En 
conséquence, demande quelque faveur que tu désires. — Si c’est ainsi, 
dit Somilaka, alors donne-moi beaucoup de richesses ! — Hé ! répondit 
l’homme, que feras-tu d’une richesse dont tu ne peux jouir ? — Hé ! dit 
Somilaka, bien que je ne doive pas jouir de cette fortune, puisse-t-elle 
cependant m’arriver ! Car on dit : Quoique avare, quoique de basse ori- 
gine et toujours fui par les honnêtes gens, l’homme qui a un amas de 
richesses est vénéré par le monde. » 


‘ Benfey * montre à merveille combien cette légende porte la 
marque de la religion bouddhique, et quelles croyances, quelles 
traditions voisines y sont rattachées. Aussi elle est restée enfer- 
mée dans les recueils indiens. Benfey dit pourtant : « Le 13e des 
Contes serbes recueillis par Wuk est apparenté à ce récit sans- 

*crit ». Je n’ai pas lu le conte serbe ; mais je ne crois pas me ris- 
quer beaucoup en gageant que cette parenté est imaginaire. 
Ou bien, qu’on cherche encore, dans nos recueils populaires, 
un parallèle à cette belle légende bouddhique : celle-ci ne sup- 
pose pourtant aucun merveilleux oriental, mais simplement une 
morale spéciale *: 


11 y avait à Mathurâ une courtisane nommée Vâsavadattä. Sa servante 
se rendit un jour auprès d'Upagupta, pour lui acheter des parfums. Vâsa- 
vadattâ lui dit à son retour : « 11 paraît, ma chère, que ce marchand de par- 
fums te plaît, puisque tu lui achètes toujours. » La servante lui répondit : 
« Fille de mon maître, Upagupta, le fils du marchand, qui est doué de 
beauté, de douceur et de talent, passe sa vie à observer la loi. » En enten- 
dant ces paroles, Vâsavadattä conçut de l'amour pour Upagupta, et enfin, 
elle envoya $a servante pour lui dire son amour. La servante s’acquitta de 
cette commission auprès d'Upagupta ; mais le jeune homme la chargea à 
répondre à sa maîtresse : « Ma sœur, il n’est pas encore temps pour toi de 
me voir. » Or il fallait, pour obtenir les faveurs de Vâsavadattä, donner 


1. Panichatantra, I, $ 321-323. 
2. Burnouf, Introduction à l'histoire du bouddhisme indien, 1876, p. 130, 
ss. 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 161 


cinq cents purânas. Aussi la courtisane s’imagina-t-elle que, s’il la re'u- 
sait, c'était qu’il ne pouvait donner les 500 purânas. C’est pourquoi elle 
envoya encore sa servante. afin de lui dire : « Je ne demande pas au fils 
de mon maître un seul k&rchâpana : je désire seulement l’aimer. » La ser- 
vante s’acquitta encore de la commission ; mais Upagupta lui répondit 
de même : « Ma sœur, il n’est pas encore temps pour toi de me voir. » 

Cependant, quelque temps après, la courtisane assassina un de, ses 
amants. Elle fut condamnée et les bourreaux lui coupèrent les mains, 
les pieds, les oreilles et le nez et la laissèrent dans le cimetière, 

Upagupta entendit parler du supplice qui avait été infligé à cette 
femme, et aussitôt cette réflexion lui vint à l’esprit : cette femme a désiré 
me voir jadis dans un but sensuel : mais aujourd’hui que les mains, les 
pieds, le nez et les oreilles lui ont été coupés, il est temps qu’elle me voie, 
et il prononça ces stances : 

« Quand son corps était couvert de belles parures, qu'elle brillait 
d’ornements de diverses espèces, le mieux, pour ceux qui aspirent à 
l’affranchissement et qui veulent échapper à la loi de la renaissance, 
était de ne pas aller voir cette femme. 

a Aujourd’hui qu’elle a perdu son orgueil, son amour et sa joie, qu’elle 
a été mutilée par le tranchant du glaive, que son corps est réduit à sa 
nature propre, il est temps de la voir. » 

Alors, abrité sous un parasol porté par un jeune homme qui le suivait en 
qualité de serviteur, il se rendit au cimetière avec une attitude recueillie. 
La servante de Vâsavadattà était restée auprès de sa maîtresse, et elle 
empéchait les corbeaux d'approcher de son corps. En voyant Upagupta, 
elle Jui dit : « Celui vers qui tu m’ar envoyée à plusieurs reprises, Upa- 
gupta, vient de ce côté. Il vient sans doute attiré par l’amour du plaisir. » 

Mais Vâsavadattä lui répondit : « Quand il me verra privée de ma 
beauté, déchirée par la douleur, jetée à terre, toute souillée de sang, 
comment pourra-t-il éprouver l’amour du plaisir ? » 

Puis elle dit à sa servante : « Amie, ramasse les membres qui ont été 
séparés de mon corps. » La servante les réunit aussitôt et les cacha sous 
un morceau de toile. En ce moment, Upagupta survint et il se plaça 
devant Vâsavadatiâ. La courtisane, l: voyant ainsi debout devant elle, 
lui dit : « Fils de mon maître, quand mon corps était entier, qu’il était 
fait pour le plaisir, j’ai envoyé à plusieurs reprises ma servante vers toi, 
et tu m’as répondu : Ma sœur, il n’est pas temps pour toi de me voir. 
Aujourd’hui que le glaive m’a enlevé les mains, les pieds, le nez et les 
oreilles, que je suis jetée dans la boue et dans le sang, pourquoi viens-tu ? 
Et elle prononça les stances suivantes : 

« Quand mon corps était doux comme la fleur du lotus, qu’il était 
orné de parures et de vêtements précieux, qu’il avait tout ce qui attire 
les regards, j’ai été assez malheureuse pour ne pas obtenir de te voir. 

« Aujourd’hui, pourquoi viens-tu contempler un corps que les yeux 
ne peuvent plus supporter de regarder, qu'ont abandonné les jeux, le 
plaisir, la ioie et la beauté, qui inspire l’épouvante et qui est souillé de 
sang et de boue ? » { 

Upagupta répondit : « Je ne suis pas venu auprès de toi, ma sœur, 
attiré par l’amour du plaisir : mais je suis venu pour voir la véritable 
nature des misérables objets des jouissances de l’homme. 

Upagupta ajouta ensuite quelques maximes sur la vanité des plaisirs 


BÉDIFR. — Les Fabliaur, 11 


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162 LES FABLIAUX 


et la corruption du corps : ses discours portèrent le calme dans l’âme de 
Vâsavadattâ, qui mourut après avoir fait un acte de foi au Bouddha, et 
qui s’en alla renaître aussitôt parmi les dieux. 


Les seuls contes à rire, les histoires de maris trompés, les 
‘apologues moralement indifférents, les contes merveilleux en 
‘leurs éléments les plus généraux réapparaissent sous des formes 
occidentales. 

Et les seuls contes qu’on prétende rattacher à l'Inde et au 
bouddhisme sont ceux qui n’ont en eux-mêmes rien d’indien ni 
de bouddhique. 

Je ne veux pas insister davantage. Aucune des ambitions de 
l'École orientaliste n’a plus visiblement échoué que celle qui 
prétend découvrir dans les contes populaires européens des sur- 
vivances indiennes. Les orientalistes les plus déterminés 
paraissent ici passer condamnation et je veux citer, en termi- 
nant, un aveu étrange de M. Cosquin. « Si j’ai fait ressortir dans 
mon livre, écrivait-il récemment :, combien certains traits de 
nos contes populaires, tels que l'étrange charité de leurs héros 
envers les animaux, sont d'accord avec les idées et les pratiques 
de l'Inde, ç’a été uniquement pour montrer que la grande 
fabrique indienne de contes avait trouvé sur place les éléments à 
combiner ; autrement dit, que les contes qui se retrouvent par- 
tout reflètent bien les idées de l'Inde. Des idées analogues 
existent-elles également chez d’autres peuples, comme le dit 
M. Lang ? C’est possible ; mais, la chose fût-elle prouvée, cela 
n'aurait pas grande conséquence. Le vrai argument contre l'ori- 
gine indienne des contes, ce serait de montrer qu'ils sont en 
contradiction avec les idées régnant dans l’Inde ; mais on n’ap- 
portera jamais cette preuve. » 

La prétention est imprévue. Les contes populaires européens 
sont d’origine indienne, disait-on ; à preuve, répétait !’École 
depuis Benfey jusqu’à M. Cosquin lui-même, les traits spéciale- 
ment indiens qui s’y retrouvent. — Mais proteste M. Lang, ces 
traits n’ont rien de spécialement indien. — Je le veux bien, 
réplique M. Cosquin ; mais prouvez « qu’ils sont en contradiction 


1. L'origine des contes populaires européens et les théories de M. Lang, 
mémoire présenté au Congrès des traditions populaires de 1889, p. Y. Cos- 
quiti, 1891, P:- 14. 


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TRAITS PRÉTENDUMENT INDIENS DANS LES CONTES 163 


avec les idées régnant dans l’Inde » ! C’est un étrange revire- 
ment de nos situations respectives ! Comme M. Cosquin le con- 
jecture fort bien, cette preuve, on ne l’apportera jamais ; carilne 
lui échappe assurément pas que celui qui tenterait seulement de 
la donner serait un sot. 

Quels sont, en effet, les contes dont il faudrait prouver qu'ils 
contredisent les « idées indiennes » ? Il y en a : tous les contes 
chevaleresques, toutes les légendes chrétiennes, certains contes 
celtiques, etc. Mais ce n’est pas d’eux que les orientalistes 
entendent parler. Non : il s’agit seulement des contes qui se 
retrouvent partout, comme M. Cosquin le dit lui-même. C’est de 
ceux-là qu’il nous faudrait apporter la preuve qu’ils ne sont pas 
contradictoires des idées hindoues ? Mais ils n’auraient garde de 
les choquer ! car alors, is ne se retrouveraient plus partomt. S'ils 
se retrouvent en effet partout, c’est qu'ils se sentent chez eux 
partout, dans l'Inde comme ailleurs, c’est-à-dire qu’ils reflètent 
des idées et des sentiments assez généraux pour ne déplaire ni à 
des chrétiens, ni à des musulmans, ni à des bouddhistes, ni à 
des blancs, ni à des noirs, ni à des jaunes. S'ils se trouvent chez 
les Finlandais, par exemple, c’est qu'ils ne sont nullement en 
contradiction avec les « idées régnant » en Finlande. Mais ce 
n’est pas un argument pour l’origine finnoise des contes : car, 
par définition, en tant que se trouvant partout, ils ne heurtent 
pas non plus « les idées régnant » au Groenland ni chez les 
Boers, et n’ont donc aucune raison de choquer de préférence les 
idées des Hindous. 

La théorie orientaliste aboutit donc — après des efforts plus 
hautains — à soutenir simplement que « les contes qui se 
retrouvent partout ne sont pas en contradiction avec les idées 
régnant dans l'Inde ». Nous le lui accordons de grand cœur. 

Théodore de Banville, en son spirituel Traité de poésie fran- 
çaise, traite ainsi deux de ses chapitres : « CHAPITRE 1V : Des 
licences poétiques. I] n’y en a pas. — CHAPITRE V : De l’inversion. 
T1 n’en faut jamais. » — N’était la révérence due à notre sujet, 
nous aurions pu traiter de même cette question : « DEs TRArTS 
INDIENS ET BOUDDHIQUES DANS LES CONTES EUROPÉENS. — Ï] 
n’y en a pas. » 


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164 LES FABLIAUX 


CHAPITRE VI 


MONOGRAPHIES DES FABLIAUX QUI SE RETROUVENT 
SOUS FORME ORIENTALE. | 
LES FORMES ORIENTALES SONT-ELLES LES FORMES-MÈRES ? 


Le fabliau des Tresses. 


I. Les versions orientales. a) Le récit du Pantchatantra ; b) le même récit 
dans divers remaniements du Calila : c) le même récit plagié par 
divers conteurs modernes. — Dans toutes ces versions, le conte. 
copié de livre À livre, reste immuable, d) Que le germe du conte 
n’est point dans le Vetélapantchavinçäti. 

11. Les versions occidentales. a) Le fabliau comparé aux formes orientales. 
Supériorité logique de la forme française. — b) Qu'il nous est impos- 
sible, en fait, de décider laquelle est la primitive, de la version sans- 
crite ou de la version française. — Discussion de la méthode qu’il 
convient d'employer pour ces comparaisons de versions. — c) Les 
différentes versions européennes, toutes indépendantes des formes 
indiennes, — Mobilité, variété des éléments du récit sous ses formes 
européennes, en contraste avec l’immobilité des formes orientales. 


Il semble donc bien qu'il ne reste plus à la théorie orientaliste 
qu’un seul argument, suffisant, il est vrai, s’il est justifié. 

Il s’agit pour elle de prouver — et c’est là sa dernière res- 
source — que, si l’on compare les traits correspondants et diffé- 
rents des versions orientales et occidentales d’un même conte, 
ce sont les traits des versions orientales qui sont les plus intelli- 
gents, les plus logiques, les plus conformes à l'esprit du conte; 
que, tout au contraire, les traits occidentaux sont maladroits, se 
trahissent comme des adaptations nécessitées par la différence 
des mœurs, l’oubli de la signification première du conte, l’inin- 
telligence des narrateurs intermédiaires 

Ici, les discussions générales ne suffisent plus. Il s’agit d’étu- 
dier de près chacun des fabliaux qui sont conservés sous des 
formes orientales. L'école indianiste a pris cette devise : « la 
question de l’origine des contes est une question de fait. » Il 
n’est pas d’objection qui doive tenir devant cette parole brutale, 
triomphale. « — C’est une question de fait », répète, après Ben- 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 165 


fey, Reinhold Koœæbhler dans les quelques pages précieuses qu'il 
nous a données, les seules où il ait daigné dégager quelques 
idées générales de l’extraordinaire appareil de notes qu’il a accu- 
mulées durant toute une vie de travailleur. « — C’est, une ques- 
tion de fait, » redisent les plus récents adeptes du système. 
Soit ; mais ne s’est-1l donc jamais vu, dans l’histoire du pauvre 
esprit humain, que les mêmes faits prissent une figure difté- 
rente, selon qu’on les interprétait différemment ? La question de 
l’origine des contes est, comme toute question historique, non 
pas précisément « une question de fait », mais « une question 
d'interprétation des faits ». Ce n’est qu’une nuance, mais, seule, 
la seconde de ces formules admet que l’homme soit faillible. 
Considérons donc successivement ceux de nos fabliaux dont on 
connaît des formes orientales. Étudions-les patiemment, en 
toute conscience, avec la précision qu’on apporte à des recherches 
du même ordre, à un classement de manuscrits, par exemple. 
Commençons par le fabliau des Tresses. 


Le fabliau des Tresses. 


C’est l’un de ces contes dont on a souvent affirmé, dont on 
n’a jamais contesté l’origine orientale. Benfey lui a consacré une 
longue étude, et, de Loiseleur-Deslongchamps* à von der 
Hagen”, à M. Lancereau‘ ou à M. Landau’, il n’est personne 
qui n'ait considéré comme un fait hors de discussion la prove- 
nance indienne de ce récit. Que l’on ouvre une édition de l’ÆZito- 
padésa ou des fabliaux, ou de Boccace, partout on verra s’aligner 
la liste des formes diverses du conte en une longue série où l’on 
admet, sans l’ombre d’un doute, qu’une tradition unilinéaire l’a 
porté du Pantchatantra au Décaméron. Voyons si le « fait » de 
l'origine orientale est aussi bien démontré, pour ce récit, que 
l'ont cru tant de critiques. 

Voici le sujet du conte : Un mari a des raisons d'en vouloir à 


1. Pantchatantra, 1, $ 50, p. 140, ss. 

2. Essai sur les fables indiennes, p. 31. 

3. Gesammtabenteuer, II, p. XLIII. 

4. Hüopadésa, liv. II, p. 98. 

$. Quellen des Dekameron, pp. 19, 92, 100, 132. 


_ 


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166 LES FABLIAUX 


sa femme (soit qu'il la soupçonne de le tromper, soit qu’il ait en 
effet surpris l'amant, soit pour une autre raison quelconque). 
Comme elle craint sa colère, elle trouve moyen de s'échapper de 
la chambre conjugale pendant la nuit. Pour que le mari ne 
s’aperçoive point de son absence, une amie complaisante a pris sa 
place dans la chambre, à la faveur de l'obscurité ; le mari se 
réveille et sa rancune lui revient au cœur ; il bat celle qu’il croù 
être sa femme, et la malheureuse se tait, de crainte d’être recon- 
nue. Îl lui fait, de plus, subir une mutilation corporelle (il lui 
coupe les tresses, ou le nez). Sa vraie femme rentre inaperçue au 
logis, tandis que son amie s’esquive, et reprend paisiblement sa 
place. Au matin, comme elle peut montrer son corps intact et 
sain, sans traces de coups ni de mutilation, le bon mari est obligé 
de croire qu’il a rêvé (ou que les dieux ont réparé l'injure faite 
à une innocente). 

Tel est, en deux mots, notre conte. Cette forme sèche et abré- 
gée ne rend exactement aucune des versions conservées. Par la 
suite, au contraire, nous ne nous ferons pas faute de citer, même 
longuement, les détails de chaque récit. Quiconque a l’habitude 
de ces sortes de recherches nous saura gré de ces longueurs ; 
pour apprécier des résumés suffisamment explicites et fidèles, il 
faut avoir connu la fatigue des indications sommaires de ver- 
sions, qu'on doit rechercher de livre rare en livre rare, pour 
aboutir souvent à reconnaître que ces références étaient inexactes. 
Et peut-être serait-ce de la difficulté de contrôler les assertions 
rapides de Benfey que provient, pour une certaine part, le succès 
de sa doctrine. Il fallait lire son livre comme un répertoire som- 
maire et merveilleux de sources ; on l’a trop souvent lu comme 
un évangile. 


I 


LES VERSIONS ORIENTALES 


Étudions d’abord les rédactions orientales du conte, ces formes 
primitives et vénérables, d’où seraient dérivés nos fabliaux et 
nos versions modernes. Voici, légèrement abrégé, le récit du 
Pantchatantra}. 


4. Pantchatantra, trad. Lancereau, p. 65, ss. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 167 


a) Le conte du Pantchatantra. 


Un tisserand, avec sa femme, partait un soir de son village pour aller 
boire des liqueurs spiritueuses à la ville voisine. Un religieux mendiant, 
Devasarman, qui cherchait un gîte, l’arrèta et lui demanda l’hospitalité. Le 
tisserand dit dors à sa femme : « Ma chère, va à la maison avec cet hôte, 
lave-lui les pieds, donne-lui des aliments, un lit et les autres soins de 
Phospitalité, et reste là. Je t’apporterai beaucoup de liqueur. r Sa femme, 
qui était une libertine, rentra chez elle, donna à son hôte une couchette 
sans matelas et toute brisée, fit toilette et sortit pour aller trouver son 
amant. Aussitôt arriva en face d’elle son mari, le corps chancelant d'ivresse, 
les cheveux flottants et tenant un pot de liqueur spiritueuse. Dès qu’elle 
V’aperçut, elle retourna bien vite, rentra dans la maison, mit bas sa toilette 
et fut commr auparavant. La voyant se sauver si bien parée, le tisserand. 
qui avait déjà des soupçons antérieurs. rentra tout irrité à la maison et lui 
dit « Eh ! méchante coureuse, où es-tu allée ? » — « Nulle part : je n’ai pas 
quitté la maison et tu parles dans l’ivresse. » Le mari, furieux, lui rompit 
le corps de roups de bâton, l’attacha à un pilier avec une corde solide, et, 
chancelant d'ivresse, tomba dans le sommeil. Cependant une amie de cette 
femme, lorsqu'elle sut que le tisserand dormait. vint et dit : « Mon amie, 
ton amant Devadatta attend là-bas : vas-y donc vite. » — « Comment y 
pourrais je aller. attachée comme je suis ? et mon méchant mari est tout 
proche. » — « Mon amie, dit la femme du barbier, il ne se tient plus 
d'ivresse, et il se réveillera quand il aura été touché par les rayons du 
soleil. Je vais donc te délivrer : lie-moi à ta place, et dès que tu te seras 
entretenue avec Pevadatta, reviens Lien vite. » — « Soit, » dit la femme du 
tisserand. — Quelques instants après que cela fut fait, le mari se réveilla, 
dégrisé, et offrit à sa femme de la délivrer, si elle voulait promettre de ne 
plus parler à un autre homme. La femme du barbier, par crainte de la 
différence de voix, ne répondit rien. Il lui répéta plusieurs fois les mêmes 
paroles : mais comme elle ne donnait aucune réponse, il se mit en co- 
lère et lui coupa le nez. Puis il se rendormit. — Cependant, le religieux 
Devasarman écoutait et voyait toute la scène, de sa couchette. 

La femme du tisserand revint à sa maison après quelques instants, et 
dit à la femme du barbier : « Te portes-tu bien ? Ce méchant ne s’est pas 
levé tandis que j'étais sortie ? » — « Excepté le nez. le reste du corps va 
bien. Délie-moi donc vite. » — Après que cela fut fait, le tisserand se leva 
de nouveau et dit à sa femme : « Coureuse, même maïntenant, ne parleras- 
tu pas ? faut-il que je te coupe les oreilles ? » Celle-ci répondit : : Fitfil! 
grand sot | qui peut me blesser ou me défigurer, moi femme vertueuse et 
très fidèle ? Si j’ai de la vertu, que les dicux me rendent mon nez intact et 
tel qu’il était ; mais si, par pensée seulement, j’ai désiré un autre homme, 
alors qu'ils me réduisent en cendres ! » Lorsqu’elle eut ainsi parlé. elle 
dit encore à son mari : « Hé ! méchant ! regarde ! par la puissance de ma 
vertu, mon nez est redevenu tel qu’il était. » Puis le tisserand prit un 
tison, et comme il regardait, le nez était tel qu'auparavant, et il y avait 
une grande mare de sang à terre. Saisi d'étonnement, il délia sa femme, 
l’enleva, la mit sur le lit et chercha à l’apaiser par cent cajoleries. 

Le religieux mendiant, témoin de toute cette conduite, passa la nuit 
très péniblement. L’entremetteuse, avec son nez coupé, alla à sa maison, 
et sur le matin, son mari, pressé de sortir, lui dit : « Ma chère, apporte 


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168 LES FABLIAUX 


vite la boîte à rasoirs, que j'aille faire mes affaires à la ville » Mais la 
femme, avec son nez coupé, resta debout au milieu de la maison, tira un 
seul rasoir de la boîte et le jeta devant lui. Le mari, saisi de colère, le 
rejeta. Dans cette action réciproque, la coquine leva les bras en l’air et 
sortit de la maison pour crie* en sanglotant : « Ah ! voyez |! ce méchant 
m’a coupé le nez, à moi dont la conduite est honnête ! » Les hommes du 
roi arrivèrent, lièrent le barbier et le conduisirent aux juges qui le con- 
damnèrent à être empalé. Mais Devasarman, le religieux mendiant, lors 
qu’il le vit conduire au supplice, alla raconter aux juges tout ce dont il 
avait été témoin et le barbier fut remis en liberté. 


b) Le même récit dans différents remaniements du Kalilah et 
Dimnakh. 

Voilà donc la forme que le Pantchatantra donne à notre conte, 
et c’est, à proprement parler, la seule que l'Orient paraisse avoir 
jamais connue. Pour faire voir comment les différentes versions 
restent fidèles à ce type, il serait ici tout à fait disproportionné 
de comparer entre eux les quinze ou vingt remaniements du 
Pantchatantra et du Kalilah. Ceux-là seuls peuvent s'intéresser 
à une pareille besogne qui étudient l'extraordinaire odyssée 
de ce recueil. Pourtant il ne sera pas indifférent de montrer 
au lecteur moins familier avec ces livres combien les divers 
remanieurs furent des êtres passifs, exclusivement voués à 
leur tâche de traducteurs, et combien insignifiantes sont les 
variantes qui distinguent tous ces textes les uns des autres. 
Mais, si quelque lecteur veut m’en croire sur ma seule parole, 
il peut négliger la longue analyse qui suit, et passer deux pages ; 
il se fatiguerait à les lire sans grand profit. 

Je donne donc, en opposition au texte du Pantchatantra, le 
texte de trois versions du Kalilah et Dimnakh, dont je note soi- 
gneusement les variantes. On aura ainsi en présence deux 
textes qui sont sortis d’un original commun il y a quinze ou 
dix-huit cents ans, mais qui, depuis, n’ont jamais eu aucun 
rapport réciproque. Je donne la traduction du texte latin du 
Directorium humanae vitae, qui fut composé par le juif Jean 
de Capoue, entre les années 1263 et 1278, d’après un texte 
hébreu du xr1 siècle : c’est la plus ancienne forme de l’ouvrage 
qu’on ait pu connaître en France. J’indique entre parenthèses 


4. Directorium, éd. J, Derenbourg, 72® fasc. de la Bibliothèque de l'École 
des Ilautes Études, 1887, chap. Il, p. 54-6. 


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L 3 
FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 169 


les variantes de deux autres versions, que je choisis arbitraire- 
ment : l’Anwér-1 Souhaili (A) qui est un texte persan de l’an 
14494? et le Livre des lumières (L), traduction du précédent 
ouvrage et qui est le livre où La Fontaine apprenait à connaître 
les fables de Bidpaï*. Voici donc ci-dessous trois textes bien 
éloignés dans le temps et dans l’espace : un texte latin du 
XIIIe siècle, un texte persan du xv®, un texte français du xviie ; 
j'y ajoute (AH) les variantes de l’Hitopadésa* qui devrait a priori 
en différer bien davantage, puisque l’Hitopadésa est un rema- 
niement d’une forme relativement moderne du Pantchatantra, et 
n’a, comme lui, de commun avec les versions du Xalilah que 
le très ancien original sanscrit perdu. Et pourtant tous ces textes, 
si distants les uns des autres, se ressemblent infiniment entre 
eux, comme il est aisé d’en juger : 


Un religieux reçut l’hospitalité chez un de ses amis (.4ZL nn cordonnier 
H un vacher ; Benfey fait remarquer * que, dans l’original bouddhique, le 
mari devait être un cordonnier ; les brahmanes remanieurs du Pantchatan- 
tra ont fait de lui un tisserand ou un vacher, parce que le métier de cordon- 
nier était considéré comme impur, et que le religieux se serait souillé, s’il 
eût passé la nuit chez un homme de cette caste). Cet ami ordonne à sa 
femme de le recevoir avec honneur ; quant à lui, des amis l’ont invité, et il 
ne pourra revenir de la nuit (H le mari va à ses pâturages). La femme avait 
un amant; une voisine, la femme d’un barbier, lui servait d’entremetteuse : 
elle pria donc celle-ci d’aller demander à son amant de venir la trouver 
cette nuit et d'attendre à la porte qu’elle vint lui ouvrir. Il fut ainsi fait, et 
l'amant attendait à la porte {L heurtait à la porte) quand le mari revint ; 
{H comme dansle Pantchatantra, l'amant n’intervient pas en personne : le 
mari voit simplement à son retour sa femme causer avec l’entremetteuse). 
Comme il avait déjà des soupçons antérieurs, il entra chez lui (LA il battit 
sa femme), attacha sa femme à un pilier et s’en alla dormir (A le religieux, 
té moin de la scène, donne en lui-même tort au mari brutal). L’amoureux, 
las d’attendre, dépêcha la femme du barbier à son amante (LAH l’entre- 
metteuse vient d'elle-même), qui lui dit : « Que veux-tu que devienne cet 
homme qui se morfond à ta porte ? » Elle lui répondit : « Fais-moi cette 
grâce de me délier et de te laisser attacher à ma place, j'irai le trouver et 
je reviendrai au plus vite » (dans H comme dansle Pantchatantra,cette sub- 
stitution est proposée par l’entremetteuse elle-même). La femme du bar- 
bier consentit, et se fit attacher au pilier. Cependant le mari se réveilla 


4. The Anvwar-i Suhaili, or the Lights of Canopus… translated by Edward 
B. Eastwick, 1854, p. 106, ss. 

2. Le Livre des Lumières ou la Conduite des rois... traduit par David Sahid, 
d’Ispahan, Paris, 1644, p. 78, ss. 

3. Hüopadésa, trad. Lancercau, Paris, 1882, p. 127, ss. 

&. Einleitung zu Kalilag, éd. Bickeil, p. 119. 


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470 LES PABLIAUX 


et appela sa femme ; maïs la femme du barbier se garda bien de répondre, 
de peur que le son de sa voix ne la fit reconnaître ; le mari, irrité de ce 
silence, se leva, lui coupa le nez et lui dit : « Va maintenant porter ce 
beau présent à ton amant » (LH ce dernier trait manque). L'autre femme 
revint, vit le malheur arrivé à son amie, la délia et reprit sa place au pi- 
lier, tandis que la femme du barbier s’en allait (Æ suit, dès maintenant, les 
destinées de la femme du barbier et ne raconte que plus tard comment 
la femme attachée au pilier a dupé son mari). Cependant le religieux 
observait toute la scène... La femme attachée se mit tout à coup à crier 
bien fort : « Seigneur, si tu daignes voir l’affliction de ta servante et con- 
sidérer ma faiblesse et mon innocence, rends-moi mon nez et fais un 
miracle en ma faveur. » (AL le mari se moque de cette prière.) Au bout 
d’un instant, elle cria à son mari : « Lève-toi, méchant et impie, et admire 
quel miracle Dieu a accompli pour manifester mon innocence et ton 
impiété ! Voici qu’il m'a rendu mon nez comme il était avant. » Le mari 
alluma une lumière, et quand il vit le nez intact, il la délivra de ses liens, 
la supplia de lui pardonner, et demanda à Dieu miséricorde et rémission. 

Cependant la femme du barbier était rentrée chez elle, songeant au 
moyen d'échapper à son mari et de lui expliquer comment son nez avait 
été coupé. Au petit jour, son mari se ré veilla et lui dit : « Donne-moi mes 
instruments ; j'ai affaire dans la maison d’un seigneur (L je vais panser 
quelqu'un). Elle se leva (Z la femme demeura longtemps à lui chercher ce 
qu’il demandait) et lui donna un seul rasoir. « — Je veux tous mes outils. » 
De nouveau, elle lui tendit un seul rasoir. Furieux, il le lança dans sa 
direction, à l’aveuglette. Elle se mit aussitôt à crier : « Oh ! mon nez! 
mon nez | » — Au jour, ses parents et ses frères se réunissent (ALT ce 
détail manque) ; on fait prendre le mari ; interrogé par le juge, il ne sait 
que répondre ; il est condamné à être promené à travers la ville enchaîné 
et battu Mais le religieux survient, qui explique toute la scène dont il 
a été témoin {A met tout le récit dans la bouche du religieux). 


c) Le même récit plagié du Kalilah par différents conteurs 
modernes. 

Le lecteur qui a eu la patience de lire ces deux formes de 
notre récit, données chacune presque in extenso, pourra se deman- 
der s’il n’a point perdu sa peine. On lui a fait lire deux fois le 
même conte, avec un appareil compliqué de variantes qui ne 
variaient rien :, Ïl savait de reste que nous avions affaire à un 
seul et même ouvrage cent fois traduit. On lui a prouvé longue- 
ment que les remanieurs persans, arabes ou juifs, qui se sont 
succédé pendant quinze cents ans, ont été, sauf quelques menues 
trahisons, de consciencieux traducteurs : le fait est intéressant, 


1. Quelques variantes plus intéressantes sont données dans le Bahar Da- 
nush, mais, là encore, on n'a affaire qu'a une traduction (Bahar Danuskh, 
or garden of knowledge, an oriental romance, translated from the persic by 
Jonathan Scott, Shrewsbury, 1799, 3 vol., t. IE, p. 80, ss.) 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 471 


peut-être ;: mais réclamait-il ce luxe de preuves ? méritait-il seu- 
lement lhonneur d’une note ? 

Soit, mais je demande alors la même exclusion pour toute 
une classe de récits dont je vais parler, qui sont impitoyable- 
ment rapportés par Benfey, et dont la théorie orientaliste néglige 
sans césse de remarquer le manque d'intérêt. Je voudrais montrer 
que ces formes se comportent à l'égard du Pantchatantra abso- 
lument comme la traduction ci-dessus donnée de Jean de 
Capoue ; que, par conséquent, elles devraient être exclues du 
débat, sans autre forme de procès. 

C’est qu'en effet le conte des Tresses est souvent tombé du 
cadre du Kalilah et Dimnah. Dans diverses littératures il a 
rompu ses liens factices avec les mille histoires artistement 
imbriquées que se racontent les ingénieux chacals du Pantcha- 
tantra. Voici qu'il vit de sa vie propre, indépendant. Schéhéra- 
zade le raconte dans les Mille et une Nuits ! ; au xvrre siècle, il se 
présente sous un costume nouveau au public de France, d'Italie, 
d'Angleterre, et cela presque simultanément, presque la même 
année dans ces trois pays : Annibale Campeggi * (1630) et Ver- 
boquet le Généreux * (1630) le reproduisent sous forme de nou- 
velle ; Massinger lui donne la forme dramatique dans l’une de ses 
cent comédies aux intrigues touffues (1633). Et dans ces quatre 
versions, le conte répète, trait pour trait, les données du Pant- 
chatantra. 

Mais il est trop facile de montrer que le livre de Kalilah et 
Dimnah est la source immédiate et unique deces quatre récits 
et que ces quatre versions sont purement et simplement des 
traductions. 

Dans les Mille et une Nuüs, l’auteur s’écarte seulement de 
son original en ce qu'il a négligé de nous dire ce que devient 
la femme sans nez : il a supprimé l’histoire du rasoir, sans 
doute comme trop sotte, en quoi 1l n’avait pas tort ; mais pour 


4. Tausend und eine Nacht, texte de Breslau, 554€ et 555€ Nuits, t. XIII. 
p- 57, ss. 

2. A. Campeggi, Novelle due esposte nello stile di G. Boccacio, Venise, 
1630 ; réimprimées dans le Nocelliero italiano, Venise, 1754, t. IV, p. 279, 
8s. 

3. Les délices ou discours joyeux et récréatifs.… par Verboquet le Géné- 
reux, Paris, 1630, p. 19. 


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172 LES FABLIAUX 


qu'on voie bien qu'il se borne à traduire le Kalilah, il fait, lui 
aussi, de l’entremetteuse la femme d’un barbier : ce qui, dans 
son récit, n’a plus aucun sens. 

Annibale Campeggi prétend écrire sa nouvelle « nello stile 
di M. Giovanni Boccacio ». A cette intention, il parsème son 
récit de fleurs classiques et de réminiscences mythologiques : le 
mari attache sa femme au pilier « avec des liens trop différents 
de ceux dont elle espérait que son cher amant la lierait » ; ct, 
quand elle prie les dieux de faire briller son innocence, elle 
invoque dans une longue prière, qui ferait mieux en vers latins, 
Jupiter et ses foudres, Lucine, déesse des saints mariages, et 
Vénus très splendide. Mais supprimez simplement du récit les 
adjectifs, il vous restera mot pour mot le texte du Xalilah. 

Quant au bon Verboquet le Généreux, on le croirait moins 
érudit : il promet, au frontispice de son livre, de nous répéter 
les « discours joycux ct récréatifs tenus par les bors cabarets 
de France ». On croirait donc volontiers qu'il a en effet entendu 
conter les Tresses par quelque buveur de la Pomme de Pin : 
mais l'examen du texte prouve que Verboquet cst, lui aussi, 
un plagiaire savant. Une seule preuve, décisive : le conte des 
Tresses vient immédiatement dans son texte après certaine his- 
toire de « la vieille qui voulait empoisonner un jeune homme et 
par la mesme invention fut empoisonnée ». Or, cette histoire, 
nous la connaissons : elle précède aussi le conte des Tresses dans 
plusieurs versions du Kalilah ?. Vcrboquet s’est donc borné à 
copier à la file plusieurs feuillets de ce roman, ct les buveurs des 
« bons cabarets de France » n’y sont pour rien. 

Enfin, pour ce qui est de Massinger *, on croirait d’abord 
que, s’il a suivi un modèle écrit, les nécessités de la mise en 
scène et sa très libre imagination cussent dù l’entrainer à 
modifier son modèle de cent façons. Il n’en est rien pourtant ; 
limitation reste flagrante, ct c’est à peine si l’on peut remar- 
quer, comme variantes aux données du Kalilah, que l’entre- 
metteuse est 1ci une suivante, Calypso, et que le mari, Scverino, 


1. V., par exemple, le Directorium, éd. Derenbourg, p. 53-54. 

2. Massinger, The Guardian (licensed 1633). Works edited by Gifford and 
lieut.-colonel Cunningham. — Seul l'acte III intéresse notre conte : les quatre 
autres présentent un fouillis d'aventures qui lui sont étrangères, empruntées 
notamment à Cervantes et maladroitement juxtaposées. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 173 


taillade à coups de poignard les bras de l’amie complaisante 
avant de lui couper le nez !. 

Voilà donc quatre versions modernes, dont trois occidentales 
— et sans doute il en existe d’autres, — qui remontent sans 
conteste à des livres indiens. | 

Est-ce bien cela que l’on veut démontrer, lorsqu'on soutient 
que nos contes populaires viennent de l’Inde ? Est-ce pour mener 
à cette conclusion qu'on cite et qu’on analyse minutieusement 
ces formes ? Si oui, la conclusion est trop aisée, et la démons- 
tration trop évidente. Mais ne voit-on pas que ces versions 
doivent, de toute nécessité, être considérées comme non ave- 
nues ? Autant démontrer qu’une traduction russe du Cid est 
d’origine française : on ne trouvera pas beaucoup de contra- 
dicteurs. | 

Le Kalilah a été traduit, nous le savons, dans toutes les 
largues qui s’écrivent ; dans les diverses littératures, quelques 
conteurs à court d'invention ont trouvé commode d'emprunter 
à ce vaste recueil certains récits qu’ils se sont appropriés : le 
fait n’a rien d’étrange, et le contraire seul pourrait nous sur- 
prendre. Qu'on cite ces versions comme des preuves surabon- 
dantes du succès universel des livres indiens, soit ; mais qu’on 
sache ct qu’on dise que ce sont là de simples plagiats, parfaite- 
ment conscients. 

Qu'on sache et qu’on dise, lorsqu'on cite ces formes, qu’on 
ne prétend nullement ajouter quelque chose à la science des 
traditions populaires, mais simplement à la bibliographie. 

Qu'on dise qu’on a affaire à des copistes et qu’on passe. 


1. Pour persuader parfaitement au lecteur que ces quatre versions ne 
sont que des copies directes du Kalilah, il n'y aurait d’ailleurs qu'à lui sou- 
mettre les quatre textes. Pour éviter ces fastidieuses redites, je me borne à 
copier une même phrase des diverses versions. Quand le mari a coupé le 
nez de celle qu'il croit sa femme, on se souvient que le Kalilah lui fait dire : 
a Porte maintenant ce beau présent à ton amant. » Campeggi dit de même : 
« Prends-le et donne-le à ton amant, et que cette charmante figure plaise 
aux adultères. » — Verboquet : « Or va, misérable et meschante femme, 
tiens, voilà ton nez, fais-en un présent à ton amy. » — Les Mille et une Nuits : 
« Je t’apprendrai à m'obéir : tu peux maintenant faire à ton amant un nou- 
veau cadeau. » — La preuve est donc faite : ces formes nous ramènent immé- 
diatement au livre de Kalilah, et il serait aussi facile qu'inutile de recher- 
cher quelle est précisément la traduction dont se servait chacun de nos 


quatre conteurs. 


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174 LES FABLIAUX 


Nous connaissions cinquante traductions du livre de Kalilah ; 
quand nous avons lu-les Mille et une Nuits, Verboquet, Mas- 
singer et Campeggi, nous en connaissons, pour notre conte, 
cinquante-quatre, et voilà tout. Comparer ces versions est un 
exercice qui offre précisément le même genre d'intérêt que de 
comparer, à propos d’une ode d’Horace, les traductions du 
général Dupont et de M. Patin. 


Ainsi, jusqu’à présent, nous n’avons rencontré qu'une même 
ct unique forme du conte. Il n’a rien gagné, rien perdu à passer 
pendant quinze siècles d’un livre à l’autre. Il n’a subi aucune 
de ces évolutions qui sont la condition même de la vie. Il n’a pas 
plus voyagé que ne voyagerait la Belle au Bois dormant, si 
on la transportait en litière à travers le monde. Il n’a pas vécu ; 
il a été transcrit, rien de plus. 

Mais, outre cette existence inorganique, livresque, il a 
connu aussi d’autres destinées. Il nous apparaît sous des formes 
multiples, ondoyantes, dans un grand nombre de versions, 
toutes occidentales:. La théorie orientaliste prétend que ces 
formes occidentales se rattachent toutes à celles du Pantchatan- 
tra. Pour le démontrer, il ne suffit pas de faire voir que le 
Pantchatanira a été écrit avant que Boccace fût né, ce qu'on 
accorde volontiers. Il faut prouver que ce n’est point là le seul 
argument de l’École. Il faut prouver que telle ou telle des 
formes européennes, le fabliau par exemple, suppose la forme 
indienne. 


1. Benfey et Lancereau, après lui, rattachent à notre conte une histoire 
du Touti-Namekh, dont voici le résumé. Une jeune femme, Chunder, imagine, 
pour rester en compagnie de son amant, d'envoyer à sa place dans la maison 
conjugale un Arabe, ami du galant, qu'elle a affublé de son voile et de ses 
vêtements. Le mari offre une tasse de lait à la personne qu'il croit être sa 
femme ; l’'Arabe la refuse, pour ne pas être obligé de découvrir sa figure. 
Le mari, impatienté de son silence, le bat comme plâtre, et l'Arabe « riait 
et pleurait en même temps ». Le mari, afin d'attendrir la personne voilée et 
de la décider à rompre son silence obstiné, lui envoie d’abord sa mère, qui 
n'a pas plus de succès, puis sa sœur,à qui l’Arabe se découvre et qu’elle 
récompense largement de cette marque de confiance. — On voit que ces deux 
contes peuvent être indépendants ; ou, s’ils dérivent l’un de l’autre, le con- 
teur persan avait si imparfaitement retenu les données primitives du récit, 
qu’il n’en reste, peut-on dire, rien. — Les quinze contes d'un perroquet, contes 
persans, traduits sur la version anglaise par Mme Marie d'Heures, Paris, 
1826, conte XII, p. 95. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 1795 


On pourrait le démontrer de deux manières : ou bien on 
trouverait dans un autre conte indien le germe du conte des 
Tresses et l’on aurait ainsi la preuve que le conte s’est primi- 
tivement développé sur le sol indien ; ou bien, comparant le 
Pantchatantra avec le fabliau, on montrerait que les traits sans- 
crits sont logiquement les plus archaïques. 


d) Que le germe de ce conte n'est pas un récit du recueil inti- 
tulé le Vetôlapantchavinçâäti. 

Benfey a tenté le premier de ces deux ordres de démons- 
trations ; il croit avoir trouvé le germe du récit du Pantcha- 
lantra. 

I1 applique aux Tresses les mêmes théories qu’aux autres 
contes, c’est-à-dire qu’il voit dans le récit du Pantchatantra, 
sinon nécessairement la forme première, du moins une forme 
très voisine du récit original. Il admet fort bien que ces contes 
pouvaient déjà vivre sur les lèvres du peuple au moment où 
l'auteur du Pantchatantra les recueillit pour leur donner place 
dans l'agencement à la fois subtil et indécis de son roman. 
Pourtant sa théorie de prédilection est que les contes, au 
moment de la rédaction de ces vastes recueils, étaient très voi- 
sins de leur naissance. C’est bien dans l'Inde même qu'ils 
avaient été imaginés ; inconnus des autres peuples, ils avaient 
été créés pour les besoins de la prédication religieuse ; en un 
mot, si ce n’est pas l’auteur de l'original sanscrit du Panitcha- 
tantra qui les a inventés, c’est donc son frère, c’est-à-dire un 
prédicant bouddhiste comme lui. Aussi arrive-t-il souvent à 
Benfey, et spécialement pour notre conte, de chercher dans 
l’Inde je germe des contes du Panitchatantra. La tentative est 
ingénieuse, et si elle réussissait, l’origine indienne des contes 
serait, par là même, mise hors de discussion, et la question 
vidée. 

Qu'on veuille bien, en effet, y réfléchir. Voici dans le Pant- 
chatantra un conte, celui des Tresses, logiquement ordonné, 
complètement développé, vivant de la vie à la fois multiple et 
un de ces organismes délicats que sont les œuvres d’art ; je 
prétends que c’est l’auteur du Pantchatantra, c'est-à-dire un 
Indien bouddhiste qui vivait vers le 1118 siècle de notre ère au 


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176 LES FABLIAUX 


plus tard, qui l’a inventé. Ce n’est là qu’une affirmation sans 
preuve. Mais si je puis découvrir comment il l’a inventé ; si je 
puis décomposer et recomposer le travail de son imagination 
créatrice ; si je découvre le noyau du conte ; s’il se trouve que ce 
noyau était un autre conte indien, que notre auteur devait con- 
naître ; si je montre que de ce germe primitif devait logiquement 
se développer le récit complet, il s’ensuivra que toute forme 
moderne du conte remonte nécessairement au livre du narrateur 
indien. En deux mots, admettons qu’on trouve, dans un recueil 
indien très ancien, une forme a du conte dont le récit du Pant- 
chatantra ne soit que le développement logique ; il est évident 
que si a n’avait pas existé, le conte du Pantchatantra n’exis- 
terait pas non plus, et, partant, qu'aucune des versions occi- 
dentales n’existerait davantage. 

C'est ce germe premier, cette source indéniable du conte du 
Pantchatantra, que Benfey croit avoir trouvé. Il effirme cette 
origine, sans soupçonner même qu’on la puisse discuter. Dis- 
cutons-la pourtant. 

Il existe, en effet, en différentes langues asiatiques, en sans- 
crit, en mogol, en tamoul, en hindi ct dans plusieurs autres 
dialectes modernes de l'Inde, des recuails de contes que l’on 
appelle d’un titre général. Les vingt-cinq contes d’un démon, et 
qui remontent tous, comme Benfey l’a démontré, à un original 
sanscrit et bouddhique perdu. Cet original aurait été composé au 
plus tôt au 1er siècle de notre ère, puisque le roman tout entier 
cst destiné à rappeler la gloire du roi Vikramâditya, qui était sen- 
siblement le contemporain de Jésus-Christ. Bien qu'il n’y ait pas 
de preuve décisive que ce livre existât avant le xr1e siècle de l’ère 
chrétienne, Benfey le croit pourtant antérieur au Pantchatan- 
tra. Admettons-le : l’auteur du Pantchatantra avait entre les 
mains un exemplaire de ce recueil. C’est là que, selon Benfey, il 
aura trouvé en germe le conte des Tresses. Voici ce qu'il y 
pouvait lire : : 


Dans le royaume d’Odmilsong vivent deux frères, l’un pauvre ct bon, 
l’autre riche, avare et mal intentionné à l'égard de son cadet. Celui-ci, 


1. Nous citons, en l’abrégeant, la forme mogole de l'histoire, que Benfeyx 
considère comme la plus ancienne. Bergmann a le premier publié ce recueil 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 177 


souffrant de sa misère et des affronts que lui fait subir son frère, s’intro- 
duit une nuit dans la chambre où le mauvais riche gardait ses trésors et s’y 
cache pour le voler. A sa grande surprise, il voit sa belle-sœur se lever, 
préparer des viandes et des plats sucrés et sortir en les emportant. 11 la 
suit par curiosité et la voit se diriger vers le cimetière. Là, sur un monti- 
cule, s’élève un riche tombeau : un corps y est étendu, celui de l’homme 
qui naguère était l'amant de sa belle-sœur. Elle vient ainsi chaque soir 
protéger son cadavre contre les oiseaux et les renards et lui apporter à 
manger. Comme ses mâchoires sont serrées par la mort, elle lui tient la 
bouche ouverte avec une pince de métal et y enfonce la nourriture avec 
sa langue. Mais tout à coup la pince tombe, les mâchoires se referment 
brusquement et coupent le nez et la langue de la femme. Elle rentre chez 
elle toujours suivie et observée par son beau-frère. Elle se couche auprès 
de son mari et se met à pousser des cris : « C’est mon mari qui m’a muti- 
lée ! » Le Chan condamne le mari, qui ne peut se justifier, à être brûlé. 
Mais son frère est là pour tout expliquer : sur ses indications, on se rend 
au cimetière et l’on trouve dans la bouche du mort le bout de la langue 
de la femme, dans la pince le bout de son nez. C’est elle qui est brûlée. » 


Les variantes de cette répugnante histoire ne nous intéressent 
pas directement. Disons rapidement que, dans les trois autres 
versions que nous connaissons, il n’est plus question des deux 
frères rivaux ; le dénonciateur est un voleur quelconque ; dans 
ces trois versions, il s’agit d’une jeune femme qui a pris un amant, 
lasse d’attendre son mari, lequel depuis des années fait le négoce 
au loin. Le jour où il revient, elle se refuse à lui et sort dans la 
nuit pour rejoindre le galant à qui elle a donné rendez-vous. Mais, 
d’après Somadéva ? (xnie siècle), elle trouve son amant, au lieu 
fixé, mais mort, et se balançant au bout d’une corde : les gardes 
de nuit l’ont pris pour un voleur et l’ont pendu. Elle le dépend 
et lui baise le visage ; mais un vetdla, démon qui vit volontiers 
dans les cadavres, s’introduit par manière de plaisanterie dans 
le corps du mort, et d’un coup de mâchoire coupe le nez de 
l’amante. — Dans le Bêtäl Patchisi, qui est une rédaction moderne 
du roman en dialecte hindi *, l'amant vient de mourir d’une 


mogol, le Ssiddhi-Kür, Nomadische Streifereien unter den Kalmüken in den 
Jahren 1802 und 1803, Riga, 1804, t. I, p. 328. Benfey l'a étudié dans un 
mémoire célèbre du Bulletin de l'Académie de Suint-Pétersbourg (Mélanges 
Asiatiques, # septembre 1857, t. III, p. 170, ss.). Depuis, le recueil a été de 
nouveau publié par B. Jülg, Kalmükische Mährchen, Leipzig, 1866. 

1. Voyez ce texte à la page 175 du mémoire de Benfey cité à la note pré- 
cédente. 

2. Voir, sur le Bétdl Patchisi, la date de sa composition et les différentes 
versions modernes du Vetälapantchavinçäti, le travail de M. Lancercau, 


BÉDIEP. — Les Fabliaux. 12 


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178 LES FABLIAUX 


piqûre de serpent, et le spirituel démon, qui contemple la scène 
assis sur un figuier, 8e comporte comme dans Somadéva, et bien 
plus grossièrement encore. — Dans le Vedäla Cadai , il n’est plus 
question du setéla ; les gardes de nuit ont pris l'amant pour un 
voleur et viennent de le blesser d’un coup de flèche ; c'est dans 
un hoquet d’agonie qu’il coupe le nez de son amante. 

Dans ce conte laid, qui rit d’une gaieté macabre, on reconnaît 
aisément une partie du récit du Pantchatantra : dans le Vetdla- 
partchavinçäti comme dans le Panichatantra, une femme a le 
nez coupé dans une équipée amoureuse (qu’elle y soit intervenue 
pour son propre compte ou comme entremetteuse). Elle rentre 
chez elle, ameute les voisins, accuse son mari de la mutilation. 
On va conduire le pauvre homme au supplice, quand un témoin 
imprévu de toute la scène dévoile l'imposture. 

C’est évidemment le même conte. L’auteur du Pantchatantra 
connaissait l’histoire du démon qui pénètre dans le cadavre ; il a 
té choqué de ces perquisitions judiciaires dans la bouche du mort, 
de ces plaisanteries de fossoyeur. Il a renvoyé à son figuier sacré 
le hideux vetéla. Il a adouci le conte. 

Nous ne pouvons que constater son bon goût, mais aussi son 
impuissance inventive : car enfin, à l’odieux il a substitué la 
sottise, Cette femme, qui prévoit qu’elle n’a qu’à tendre un 
rasoir à son mari pour que celui-ci le lance par la chambre, a 
inventé là une bien pauvre ruse, et si sommaire qu’ait pu être la 
justice de l’Inde, le moindre juge de ces temps reculés ne se fût 
pas laissé prendre à ces malices. Toujours est-il que le conte du 
vetäla est bien la source des mésaventures de la femme du bar- 
bier dans le Pantchatantra. 

Mais Benfey prétend voir aussi dans ce conte le germe du très 
spirituel récit des Tresses : « L'auteur du Pantchatantra, dit-il, a 
« transformé avec une merveilleuse habileté la vieille histoire 
« macabre de son modèle; la punition n'’atteint ici que l’entre- 
« metteuse, tandis que la femme mariée paraît sortir indemne de 


Jeurnal Asiatique, t. XVIII, 1851, p. 383, ss. Notre conte est aussi publx 
en allemand à la page 61 de la traduction de H. Œsterley, Bairél Patchlsi, 
oder die 25 Erzählungen eines Dämon, Leipzig, 1873. 

1. The Vedäla Cadui, being the tamul version of a collection of ancient teles 
in the sanscrit language... translated by B. G. Babington, Miscellaneous 
translations from oriental languages, t. F, p. 43, 1831. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 179 


« toute cette aventure. Nous y voyons apparaître le mari ridicule 
« et crédule, conforme au type convenu dans ces contes, et pour 
« qu’il paraisse mériter son malheur, il nous est présenté comme 
« un brutal ivrogne. » 

Dans les Mémoires de l Académie de Saint-Pétersbourg, il dit 
encore : « Cette forme mogole du conte nous permet de saisir ce 
« fait que confirment tant de récits d’origine indienne aujour- 
« d’hui répandus sur la surface de la terre, à savoir que le noyau 
« du conte, qui est d’origine indienne, reste intact, tandis que 
« son enveloppe se modifie de mille façons, selon les besoins 
« moraux et les conceptions sociales des peuples qui l’accueillent. » 

En vérité, existe-t-il un rapport logique, une relation de cause 
à effet entre cette donnée : « une femme à qui on a coupé le nez 
accuse son mari de ce méfait », et celle-ci : « une femme, que son 
mari soupçonne, s’échappe, à la faveur de la nuit, de la chambre 
conjugale ct une amie y prend sa place ; le mari se trompe dans 
l'obscurité, bat et mutile cette amie ; sa vraie femme rentre au 
matin, le corps intact, et prouve aisément à .on mari que les 
dieux l’ont justifiée » ? Je vois bien que les deux contes sont 
juxtaposés ; mais je vois aussi que chacun d’eux peut vivre de 
son existence propre. Et ce qu’il m’est impossible de concevoir, 
c’est comment l’un pourrait être le germe de l’autre. Je vois bien 
que l'oiseau est virtuellement renfermé dans l’œuf ; mais que le 
conte des Tresses soit virtuellement enfermé dans le conte du 
Vetälapantchavinçäti, c’est ce qui m’échappe. 

Supposez, en effet, qu’on enferme dans des cellules tous les 
conteurs passés ou futurs, en leur proposant comme canevas le 
conte du Vetäla, avec charge d’en tirer tous les développements 
logiques qu’il contient en germe. Qu'on les enferme tous, les 
bons plaisants et les subtils narrateurs, Schéhérazade, Till 
l’Espiègle, et les aimables conteurs florentins du Décaméron, et 
les Vénitiens que les Facétieuses nuits de Straparole réunissent 
autour de Lucrèce Sforze, et les spirituels gentilshommes de la 
reine de Navarre. Qu’on enferme encore avec eux Îles Sept Sages 
de Rome, Bacillas, Caton et Malquidas, et aussi le charmant 
perroquet du Touti-Nameh ; et qu’on enferme Roger Bontemps, 
et ceux qui, dans.mille ans, diront encore la Matrone d'Éphèse 
aux races à venir. La captivité durât-elle des siècles, ct le tra- 


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180 LES FABLIAUX 


vail de tous ces ingénicux esprits fûüt-il incessant, le conte des 
Tresses ne germerait pas du conte du F'etila. 

Il s’est simplement produit ici un phénomène qui n’est point 
rare dans l’histoire des contes: une contamination. Deux contes, 
primitivement étrangers l’un à l’autre et qui suivront d’ailleurs 
des destinées ultérieures distinctes, s’agrippent souvent l’un 
l’autre. Ce phénomène est fréquent, et nous verrons tout à l’heure 
que notre conte des Tresses s’est ainsi temporairement attaché, 
en Europe, une dizaine de contes divers. On n’a jamais imaginé 
de rechercher, dans tel de ces éléments adventices et caducs, la 
source première du conte. Pourtant, tel récit contaminé, fran- 
çais, allemand, italien, pourrait, avec autant de vraisemblance 
que le Vetäla, être présenté comme l’original des Tresses. Mais 
quoi ! ces contaminations étaient françaises, allemandes, ita- 
liennes — non indiennes ! Le plus souvent, il est difficile de 
savoir où, quand, pourquoi deux contes se sont ainsi soudés : la 
fantaisie individuelle d’un conteur, un vague trait commun dans 
les deux récits, souvent le simple désir de dire une histoire plus 
longue, le caprice de l’association des idées provoquent ces 
rapprochements. Mais, ici, ce qui est vraiment curieux et ce qui 
aurait dà faire réfléchir Benfey, c’est que, dans le récit du Pant- 
chatantra, l'on découvre fort bien les intentions intimes du 
narrateur : la soudure des deux contes y est visible, et les causes 
de la contamination flagrantes. 

On se souvient en effet que, dans le récit du Pantchatantra. 
un religieux mendiant, Devasarman, observe de sa mauvaise 
couchette toutes les péripéties du drame. Or, ce Devasarman, 
les lecteurs du Pantchatantra le connaissent bien : cet épisode 
de la vie conjugale n’était pas la première scène bizarre dont il 
eût été le témoin ; déjà on l’a suivi, avec une surprise toujours 
croissante, dans une série d'aventures entre lesquelles on ne. 
remarquait d’abord aucun lien. Ce lien existait pourtant, et 
l’auteur réservait au religieux Devasarman de tirer de ces épi- 
sodes disparates une seule et même leçon. Il lui fallait donc 
trouver une sorte de mise en scène qui permit à Devasarman de 
raconter ses aventures ct d’en tirer la morale. 

C’est alors que l’auteur du Pantchatantra s’est souvenu de ce 
conte du Vetäla où un témoin imprévu venait révéler à des juges 


Go O gle . 


FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 181 


l'innocence d’un mari condamné. Dans le conte primitif des 
Tresses — nous le montrerons plus loin — l’entremetteuse, une 
fois châtiée et blessée par le mari, devait disparaître de la scène 
et ne plus nous occuper. Mais l’auteur du Pantchatantra avait 
encore besoin d’elle : il fallait qu’elle accusât et fit condamner 
son mari, à seule fin que le religieux Devasarman, sur la place 
du supplice, en présence du peuple et des juges assemblés, pût 
survenir, dérouler la série de ses aventures et dire aux juges : 
« Suspendez votre jugement, parce que ce n’est pas le larron qui 
a emporté ma robe, ny ce n’est les moutons qui ont tué le renard, 
ny le jeune homme n’a tué la méchante femme, ny non plus ce 
n’est pas le cordonnier qui a coupé le nez de la chirurgienne, mais 
c'est nous-mêmes qui avons tiré ces maux sur nous. etc. 1.» 
D'où la contamination du Vetdla et des Tresses. 

En tout cas, on voit qu’il n’y a primitivement rien de commun 
entre les deux récits. Plaute associe en une seule pièce une 
comédie de Diphile et une comédie de Ménandre. L’auteur du 
Pantchatantra associe deux contes populaires, le Vetéla et les 
Tresses. Ce sont là des faits similaires : le Vetdla n’est pas plus 
la source des Tresses que la comédie de Ménandre n’est la source 
de Diphile. 


IT 
LES VERSIONS OCCIDENTALES 


Soit, dira-t-on peut-être ; le conte du Vetäla n’est point la source 
du conte des Tresses. Mais nous nous réservons une arme autre- 
ment puissante. Si nous n’avons pu découvrir le germe du Pant- 
chatantra, sa préhistoire ; si nous ne connaissons pas le mystère 
de sa naissance, du moins connaissons-nous sa lignée ; et cette 
lignée, ce sont toutes les versions occidentales modernes. Compa- 
rons, par exemple, le fabliau français avec le Pantchatantra : nous 
verrons que la version sanscrite est la plus archaïque, si bien 
que les traits du fabliau ne peuvent s'expliquer que comme des 
déformations des traits correspondants du Pantchatantra ; et, 
pour expliquer le fabliau, si le Pantchatantra n'existait pas, 1 
faudrait linventer. — Comparons donc. 


1. Livre des Lumières, 1644, p. 86. 


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152 LES FABLIAUX 


a) Le fabliau comparé aux formes orientales. Supériorité logique 
du récit français. 


Voici le récit de l’un de nos fabliaux : : 


Un chevalier a une femme et cette femme a un amant. Les amoureux 
profitent de ce que le mari est grand coureur de tournois pour se voir en 
secret chez la sœur du galant. Un jour que l’on annonce le retour du 
mari, la femme demande à son ami un don, que l’on peut considérer 
comme une de ces mille épreuves de courage que les femmes du moyen 
âge (au moins dans les romans) requéraient en amour : c’est qu’il viendra 
la trouver cette nuit-là, dans la chambre conjugale. Il y pénètre en effet 
le soir, par la fenêtre, et s'approche à tâtons du lit où reposent les deux 
époux. Mais le malheureux se trompe : 


Lors taste et prent par mi le coute 
Le seignor qui ne dormoit pas, 

Et li sires esnel le pas 

Si le ra saisi par le poing. 


Les deux hommes luttent dans l’obscurité et le mari pousse son adver- 
saire, qu’il prend pour un voleur, jusqu’à la porte d’une salle voisine de sa 
chambre, où il mettait son cheval favori et sa mule. 1] renverse son ennemi 
dans une cuve qui se trouvait là et l’y maintient : « Alumez chandoile ! » 
crie-t-il à sa femme. Mais celle-ci se garde bien d’obéir ; elle proteste 
qu’elle ne pourra jamais trouver dans l’obscurité la porte de la cuisine ; 
elle préfère garder ce voleur pendant que son mari ira chercher de la 
lumière, Comme le mari s’éloigne en lui confiant son prisonnier, vite, elle 
le laisse échapper, et quand le bonhomme revient, une chandelle dans une 
main, une épée nue dans l’autre, il voit que sa femme maintient dans la 
cuve, avec le plus grand sérieux du monde, la tête de sa mule. Il en con- 
clut avec un certain bon sens qu’il a pris un « lecheor » pour un voleur et 
jette sa femme à la porte. Elle se réfugie dans la maison amie, où elle re- 
trouve son amant, puis s’avise d’un engin : « jamais n’orrez parler de tel »! 
Elle s’en va réveiller une bourgeoise qui lui est dévouée et la fait consentir 
à entrer dans la chambre de son mari, où elle s’occupera à pleurer tant 
et plus. En effet, l’amie complaisante mène grand deuil auprès du mari 
qui, n’y tenant plus, se lève, arme d’éperons ses pieds nus, prend par les 
cheveux celle qu’il croit être sa femme et la met en sang à coups d’épe- 
rons ; cependant sa vraie femme a rejoint le galant : 


Molt pot ore la dame atendre 
De son ami greignor soulaz 
Que celle qui est prise as laz | 


Enfin le mari, las de frapper, prend son couteau, coupe les deux tresses 
de la malheureuse et la renvoie. Elle court conter sa mésaventure à son 


amie ; celle-ci la console de son mieux et va se rasseoir sans bruit sur le 
lit de son mari, qui s’est rendormi. Elle trouve sous l’oreiller les tresses 


1. MR, IV, M. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 183 


coupées, les prend, y substitue la queue d’un cheval, et s'endort paisible- 
ment jusqu’au jour. 

II faut lire dans le texte même la scène très spirituellement menée du 
réveil ; létonnement croissant du mari quand fl trouve sa femme couchée 
auprès de lai, quand il découvre son corps tout sain et frais, sans même 
une « bubete », quand il voit ses tresses intactes et, sous l’oreiller, une 
queue de cheval. Il se persuade aisément qu'il a révé. 

Ou ce est fantosme qui vient 
As gens por aus faire müser, 
Et por aus folement user 

Et por faire foler la gent. 


Afin qu’à l’avenir il ne soit plus « enfantosmé » de la sorte, sa femme 
lui conseille d'aller en pèlerinage à la Sainte Larme de Vendôme, ce à 
quoi i se résout de grand cœur. 


Notons d’abord qu’il est impossible d'admettre que l’auteur 
anonyme de ce fabliau ait eu directement connæssance du Pant- 
chatantra. La traduction latine de Jean de Capoue (1278-1291), 
la première qui ait été faite dans l’Europe occidentale, est de 
cinquante ans environ postérieure au fabliau. 

Comparons donc les traits correspondants et différents de la 
version sanscrite et du récit français. Il se pourrait que telle 
donnée b du fabliau ne püt s'expliquer que comme une déforma- 
tion d’une donnée a du Pantchatantra ; il se pourrait que le 
Pantchatantra présentât en somme un état plus archaïque du 
récit, où les incidents de l'intrigue seraient plus conformes 
qu'ailleurs à la signification intime du conte, plus logiques, plus 
satisfaisants, partant primitifs. Je crois que c’est précisément le 
contraire qui est le vrai. 

Par exemple, dans le fabliau, la femme adultère perd les cheveux 
et non plus le nez. On pourrait être tenté d’y voir un adoucisse- 
ment du récit primitif : le trouvère aurait été choqué de cette 
horrible blessure et aurait assez heureusement modifié ce trait du 
conte sanscrit. — Faut-il vraiment discuter cette très grave 
question de savoir s’il est mieux que cette femme perde son nez, 
ou bien ses tresses ? Je laisse aux orientalistes à prouver par des 
textes de lois que cette perte du nez était le châtiment des adul- 
tères dans l’Inde, et que c’est là un trait bouddhique :. 

J'y consens. Pourtant, si l'on en voulait tirer trop d'avantage, 


4. Au eontraive, voyez dans ke lui de Bislavret tonte la postérité d’ime 
femme adultère, qui naît esnasée. 


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184 LES FABLIAUX 


je serais prêt à soutenir envers et contre tous que ce sont au 
contraire les tresses coupées qui sont le trait primitif, et que 
c’est là un détail de mœurs germaniques. Ne se souvient-on pas 
en effet que Tacite, au chapitre XIX de sa Germanie, décrit ainsi 
le châtiment des adultères : « abscisis crinibus nudatam uxorem 
« coram propinquis expellit domo maritus » ? Ne se souvient-on 
pas de même de cette belle légende de l’Heptaméron : où un 
vieux chevalier d'Allemagne, pour punir sa femme d’un très 
ancien adultère, l’oblige à paraître chaque jour à sa table devant 
ses hôtes « la teste loute tondue, le demeurant du corps habillé 
de noir » ? Von der Hagen a gravement réuni, à propos de notre 
conte, des témoignages de cette coutume germanique *. 

Mais laissons là ces plaisanteries. Il est facile de montrer 
comment c’est plutôt le fabliau qui présente ici un état antérieur 
du conte, dont le trait du Pantchatantra n’est qu’une malhabile 
déformation. Le conte est essentiellement imaginé pour nous 
faire rire d’un bon tour joué à un mari ; et une ruse n’est drôle 
que si elle réussit. Or la ruse ne réussit nullement dans le Pant- 
chatantra *. Là, en effet, l’entremetteuse qui a perdu son nez va 
se plaindre, accuse son mari ; c’est dans le bourg un beau 


1. Nouvelle XXXII. 

2. Gesammiabenteuer, II, p. XLV. | 

3. M. des Granges, à une conférence de M. G. Paris, m'a objecté que 
telle n’était point nécessairement l'intention primitive du conte et que le but 
des conteurs indiens n’était pas, comme il arrive dans les fabliaux, de nous 
faire rire aux dépens du mari. — Soit ; mais leur but était, en tout cas, de 
nous mettre en garde contre la méchanceté ruséc des femmes. C'est la 
morale que tire expressément le bon Devasarman, témoin invisible des ruses 
de notre entremetteuse, en ces slokas attristés : « Ce que Vrihaspati sait de 
science ne l’emporterait pas sur l'intelligence d’une femme; comment donc 
se défendre contre elles ? Elles qui appellent le mensonge vérité et la vérité 
mensonge, comment les hommes sages peuvent-ils se défendre contre elles 
ici-bas ? 

« Les lions à la gueule redoutable et à la crinière éparse, les éléphants sur 
qui brillent les raies tracées par la chaleur du rut, les hommes intelligents 
et les héros dans les batailles, deviennent auprès des femmes de bien misé- 
rables créatures. | 

« Elles sont tout poison à l'intérieur, et à l'extérieur elles sont charmantes ; 
les femmes ressemblent, dit-on, au fruit du goundjä. » 

Le conteur était donc singulièrement malavisé qui, voulant manifester 
l'habileté féminine, met en scène un couple de commères qui réussissent, en 
effet, à duper deux heures un mari, mais deux heures seulement, et qui, l’une 
el l’autre, expieront cruellement ce succès éphémère. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 185 


tapage. Que fait, en l’apprenant, l’autre mari, celui qui se rap- 
pelle avoir coupé le nez de quelqu'un dans l’obscurité ? Le Pant- 
chatantra se tait prudemment là-dessus. Il est évident que, dupé 
une heure, il a reconnu dès le matin la fraude et l'erreur : la 
ruse de sa femme se retourne contre elle. Dans le fabliau, tout 
au contraire, l’entremetteuse n’est jamais gênante ; elle a perdu 
ses cheveux ? elle en sera quitte pour porter de fausses nattes 
sous son couvre-chef : ; nul ne se doutera de son malheur ; le 
mari pourra faire en toute conscience son pèlerinage à la Sainte 
Larme de Vendôme, et nous pourrons rire du bon tour qu’on lui 
a joué. Il est bien probable que, dans la forme primitive du 
conte, l’entremetteuse en était quitte pour une mutilation légère, 
et le fabliau est plus voisin que le Pantchatantra de cette forme 
primitive. 

Mais la rédaction sanscrite souffre d’une infériorité plus carac- 
téristique. La femme adultère n’y est, à aucun moment, une 
rusée qui combine un plan ; c’est le hasard qui mène tous les 
événements. C’est par hasard que l’entremetteuse vient lui por- 
ter un message. C’est cette entremetteuse qui lui propose de 
prendre sa place au pilier : quant à elle, elle reste constamment 
passive ; et, lorsque le mari se réveille, elle n’a vraiment pas 
grand mérite à s’écrier : « Que les dieux me rendent mon nez!» 
car la première sotte venue l’aurait dit à sa place. Dans le fabliau, 
au contraire, le trait de génie de la femme consiste précisément 
à préparer toute cette scène. Comme elle prévoit qu’elle sera 
battue dans la nuit, elle préfère aller rejoindre son amant et 
qu’une amie supporte la volée ; et dès qu’elle sait le succès de sa 
ruse, quelle active habileté ! Vite, elle efface de sa chambre toute 
trace de désordre, enlève les tresses révélatrices, les cache, met à 
leur place une queue de cheval et attend le réveil du mari pour 
lui persuader lentement, par une série de preuves savamment 
combinées, qu’il a été hanté par quelque cauchemar. Laquelle de 
ces deux formes est primitive ? N’est-il pas vrai que ce n'est 


1. C'est en cffet ce que lui conseille son amie : 


« Ne ja douter ne li estuet 

Des tresces, se trouver les puet, 
Que si bien ne 11 mette el chief, 
Que ja n'en savra le meschief 
N'ome ne feme qui la voie, » 


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186 LES FABLIAUX 


point, comme le voudrait la théorie, dans la version orientale 
qu'on trouve la plus parfaite intelligence du conte, mais tout au 
contraire dans le fabliau ? 


b) Qu'il est impossible, en fait, de savoir quelle est la version 
primitive. Discussion de la méthode. 

Comment peut-on, en bonne critique, établir les rapports réci- 
proques de deux versions d’un même conte ? Voici une méthode 
qui me paraît sûre, nécessaire et non contestable. 

A passer de bouche en bouche et de livre en livre, du hvre à 
la tradition orale ou inversement, du musulman au chrétien, du 
grand seigneur à la portière, d’un s0ot à Boccace, d'un matelot 
breton à un Gafre de la côte de Mozambique, un conte s'expose à 
mille remaniements. Mais s’il est à la merci du caprice, de la 
sottise, de la fantaisie imaginative, du manque de mémoire, des 
mœurs particulières de chacun de ses narrateurs successifs, il 
s’en faut pourtant que ces transformations puissent indistincte- 
ment porter sur toutes les parties du récit. Un conte est un orga- 
nisme vivant et, comme tel, est soumis pour vivre à de cer- 
taines conditions. On peut enter sur une plante une greffe étran- 
gère, couvrir un animal de parures diverses ; inversement, on 
peut mutiler un être vivant, animal ou plante, lui retrancher un 
nombre déterminé d’organes ; l’être ainsi mutilé pourra Janguir ; 
il sera réduit à son minimum de vie, mais il vivra. Touchez au 
contraire à un de ses organes essentiels et à un seul, le voilà 
mort. Pareillement, on peut greffer sur un conte des membres 
parasites ou l’affubler de costumes différents, selon les pays 
qu'il habite. On peut au contraire le réduire à la nudité ésopique, 
le mutiler même, il vivra toujours. Mais il est essentiellement 
constriué par un ensemble d'organes tel qu’il est impossible de 
toucher à l’un d'entre eux et à un seul, sans le tuer. 

Il est extrêmement facile, étant donné un conte quelconque, 
d’en déterminer la constitution organique. 

Voici, par exemple, celle des Tresses : Un mari a de certaines 
raisons d'en vouloir à sa femme. Celle-ci trouve un moyen de 
s’esquiver hors de la chambre conjugale sans que le mari s’en 
aperçoive ; une amie l'y remplace, et comme, dans l'obscurité, le 
mari n'a pu s’apercevoir de la substitation, c’est elle qui reçoit la 
correction prévue ; en outre, le mari lui fait subir une mutilation 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 187 


corporelle quelconque ; sa vraie femme retourne ensuite dans sa 
chambre, et, comme elle peut lui montrer son corps intact, sans 
blessure d'aucune sorte, elle lui persuade aisément qu’il a révé, 
ou que les dieux ont réparé l'injure faite à une innocente. 

Quels sont les caractères propres à cette forme ? C’est d’abord 
que, pour la dégager, il n’est pas nécessaire de comparer les 
différentes versions conservées du récit : ce travail est possible 
sur une forme quelconque d’un conte quelconque ; ensuite, que 
ce résumé convient exactement non seulement aux trente ver- 
sions conservées d’un conte, mais aussi à toutes les versionsinter- 
médiaires perdues, mieux encore, à toutes les versions possibles ; 
il est tel qu’on ne saurait y ajouter un trait, et un seul, qui ne fût 
secondaire ; qu’on ne saurait en supprimer un trait, et un seul, 
que le conte ne mourût du même coup. En un mot, on peut 
réduire une version quelconque d’un conte à une forme irrédue- 
tible : ce substrat dernier devra nécessairement passer dans 
toutes les versions existantes, ou même imaginables, du récit ; 
il est hors du pouvoir de l'esprit humain d’en supprimer un iota. 
On redirait le conte dans mille ans que cette forme essentielle 
se maintiendrait, immuable. 

Cela posé, puisque tout conteur passé ou futur a été, est ou 
sera nécessairement contraint d'admettre dans son récit cet 
ensemble de traits organiques, que nous appellerons w, il s’en- 
suit que nous ne pouvons rien savoir du rapport de deux ver- 
sions qui ne possèdent que ces seuls traits en commun. 

M ais ü est évident que jamais un conte ne s’est transmis sous 
cette forme sommaire, abstraite et comme schématique : le jour 
même où il a été inventé, ses personnages vivaient déjà d’une 
vie plus concrète, plus complexe. Chacun des incidents néces- 
saires de l'intrigue était expliqué, motivé : c'était, ici,un détail 
de mœurs, là un mot plaisant, là un trait de caractère. Si on 
nous permet d'employer ces formules, le conte ne s’exprimait 
point par ©, mais parw + a, b, c, d.…., et chacun de ces traits 
accessoires, a, b, c, d..., est par nature transitoire et mobile. Ils 
sont les accidents du conte, dont w est la substance. Ils sont, par 
définition, arbitraires et peuvent varier d’un conteur à l’autre. 

Si donc on retrouve l’un d’entre eux dans deux versions — et 
dans ce cas seulement, — ces deux versions sont indissoluble- 


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188 LES FABLIAUX 


+ 


ment unies. De même qu’une famille de manuscrits est consti- 
tuée par l’existence d’une même faute dans divers manuscrits, 
de même plusieurs versions d’un conte peuvent être rangées en 
une même famille, si ces versions présentent les mêmes traits 
accessoires en commun ; car, s’il est impossible d'admettre que 
deux copistes indépendants commettent la même faute au même 
endroit, il est impossible que deux conteurs indépendants ima- 
ginent le même trait accessoire au même endroit, la fantaisie 
créatrice étant un acte de l’esprit aussi individuel que l'erreur :. 
_ En résumé, il faut, étant donné une forme quelconque d’un 
conte, distinguer d’abord des traits accessoires les traits essen- 
tiels, c’est-à-dire ceux dont on ne peut concevoir qu'ils soient 
jamais modifiés, sans que le conte meure. — Certes, l’erreur 
peut se glisser dans cette opération et 1l peut arrive: que l’on con- 
sidère comme essentiel au récit un détail d'ornement. Mais nul 
ne saurait contester que ce départ soit possible. Si nous l’avons 
opéré avec justesse, ici comme dans les monographies qui sui- 
vront, c’est ce que le lecteur éprouvera. 

Ce travail une fois fait, toute classification de versions fondée 
sur la seule communauté des traits essentiels réunis en w est non 
avenue ; mais il suffit que deux versions possèdent un seul trait 
accessoire, a, en commun, pour être indissolublement associées. 

Appliquons ce procédé au conte des Tresses. 

Pour peu que l’on veuille comparer la forme orientale et le 
fabliau, on s’apercevra que ces deux versions n’ont précisément 
en commun que les traits que nous réunissons en © ; tous les 
autres, qui sont secondaires, différent. La rédaction sanscrite 
sera, par exemple, exprimée par la formule : © + a (le moine 
mendiant) + b (la femme au pilier) + c (le nez coupé) + d (la 
femme du barbier et le rasoir) + e (le jugement), etc., tandis 
que la formule du fabliau sera w + y (la mule et la cuve) + x 
(la femme blessée à coups d'éperons) + y (les tresses coupées) + z 
(le pèlerinage). etc. Ces deux formes w + a, b, c, d..., w + », 


1. Il reste ici, comme dans les classifications de manuscrits, un élément 
de critique subjective : de même qu'une faute identique peut avoir été suggé- 
rée à deux copistes indépendants, de même un même trait accessoire peut, 
dans certains cas, avoir été imaginé par deux conteurs indépendants. Chaque 
cas doit être étudié à part. Voyez au chapitre suivant nos remarques sur 
le lai de l'Épervier. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 189 


ZT, Y, 2... ne sont donc pas comparables, et l’on ne pourra rien 
m'objecter, s’il me plaît de soutenir que le conte des Tresses a 
été inventé par tel conteur, Carthaginois ôu Thrace, qu'il me 
conviendra d'imaginer, ou par un bel esprit égyptien qui vivait 
au cours de la xix° dynastie, sous le règne de Ramsès IT ; que cet 
Égyptien l’a conté à deux de ses amis; que l’un de ces amis a 
inventé les traits accessoires qui sont donnés par le Pantchatan- 
tra, l’autre ceux qui sont parvenus à notre trouvère. Il est pos- 
sible que ces deux formes n'aient eu aucun rapport commun 
depuis le règne de Ramsès II. 

On dira : il n’est pas démontrable en effet que le fabliau vienne 
du Pantchatantra ; mais cela est pourtant possible. Ils n’ont 
plus qu’ en commun, il est vrai ; mais rien ne nous prouve que 
les traits accessoires, a, b, c, d, ne soient pas tombés précisé- 
ment au cours du voyage d'Orient en Occident. 

Le fait est possible, en effet, mais non démontrable. Or, 
notons d’abord que cette démonstration eût été la dernière res- 
source permise aux indianistes. 

Ils ne peuvent la faire, et je puis, au contraire, fournir la 
preuve inverse. 

S'il m'arrive, en effet, de montrer — comme je le ferai au 
chapitre suivant — que ce minimum de rapports possible entre 
le fabliau des Tresses et le conte du Pantchatantra n’est pas un 
fait isolé, que, bien au contraire, les contes français qui nous 
restent à étudier n’ont presque jamais aucun trait accessoire en 
commun avec les mêmes contes sous une forme orientale, peut- 
être sera-t-on forcé de convenir qu’il y a là une présomption 
digne de quelque attention. 

Nous entendrons, en effet, dans un instant, Hans Sachs nous 
raconter les Tresses à son tour. Chose étrange ! Il nous racon- 
tera, quoi ? le fabliau. Non pas seulement les traits nécessaires du 
fabliau, cette intrigue succincte que nous appelons »; non, mais 
aussi vingt détails accessoires, le rendez-vous donné à l’amant 
dans la chambre conjugale, et sa lutte avecle mari dans l’obscu- 
rité, et son évasion pendant que le mari va chercher de la lumière 
et l’épisode singulier du veau retenu prisonnier à la place de 
l'amant, et ainsi de suite, jusqu’à la fin du récit. Pourtant, voilà 
plus de 300 ans que le fabliau était enfoui dans un manuscrit 


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190 LES FABLIAUX 


ignoré ; Hans Sachs ne l’avait pas lu, nous ne connaissons aucune 
source intermédiaire écrite qui ait pu conserver ces traits : et 
voici qu’on ne sait d’où, à travers le moyen âge écoulé et la Re- 
naissance, le conte arrive, presque exactement sous la forme du 
fabliau, dans une échoppe de Nuremberg ? Et tandis que nous 
constatons cette extraordinaire fixité des détails secondaires 
dans la tradition orale, — pourquoi, si les contes français viennent 
des contes indiens, ne retrouve-t-on pas une semblable commu- 
nauté de détails entre les prétendus originaux et leurs copies ? 

Le chapitre suivant prouvera qu’en effet cette communauté ne 
se présente presque jamais. 

Cette absence de traits accessoires communs entre les récits 
indiens et les récits occidentaux ne peut s'expliquer sérieusement 
que d’une manière : ces récits occidentaux ne viennent pas des 
récits indiens. 

Ainsi, le procédé de comparaison ci-dessus proposé ne prouve 
pas que notre conte ne puisse venir de l’Inde, puisqu'il est pos- 
sible — à tout prendre — que ce soit au cours de son voyage 
du conteur bouddhiste au trouvère, que le récit a perdu ses traits 
accessoires a, b, c, d ... Mais ce procédé a une double effica- 
cité : il fait voir que l'origine orientale de ces contes, pour pos- 
sible qu’elle soit, ést indémontrable ; il fait voir encore que cette 
origine, possible, mais indémontrable, est, de plus, improbable ; 
car, entre les soi-disant modèles et leurs prétendues imitations, 
il n’y a de semblables que les seuls traits qui leur seraient com- 
muns s'ils étaient indépendants les uns des autres. 


c) Les différentes formes européennes, toutes étrangères aux 
formes orientales. 


Il parait donc démontré que notre trouvère ignorait la forme 
indienne du conte. Il l’ignorait aussi parfaitement que s’il lui 
avait fallu s’en aller lui-même découvrir le Partchatantra dans 
un couvent cinghalais, quitter sa taverne et ses dés, ceindre ses 


1. Supposition très peu probable. M. G. Paris veut bien me montrer encore 
cette invraisemblance singulière que je n'avais pas aperçue : il est très sûr, 
comme on l'a vu, que le récit du Pantchatantra est constitué par la contamina- 
tion d’un conte primitif et d’un conte du Fatdlapantchavinçäti. Cette soudure 
est si intime ct si forte qu'on ne saurait bien sc figurer un narrateur posté- 
rieur, travaillant sur le récit du Pantchatantra, et qui réussirait à en éliminer 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 491 


reins comme le religieux chinois Hiouen-Thsang, et vénérer en 
personne le bois de manguiers où Çakyamouni, après six ans 
d’austérités, était enfin devenu bouddha accompli. 

Mais voici que, postérieurement à notre vieux poète, le livre 
bouddhiste a lui-même accompli son exode vers nos pays occi- 
dentaux. Voici le moyen âge passé et l'imprimerie inventée. Ce 
n'est plus seulement par des manuscrits que se transmet la tra- 
duction latine de Jean de Capoue. Le livre indien est publié : 
les Allemands peuvent le lire en allemand (Buch der Beispiele, 
1480) ; les Italiens, en italien (Doni, 1552), etc. 

N'est-il pas à prévoir que la forme indienne des Tresses, mul- 
tipliée par les presses de Venise, de Francfort, trouvera dans la 
tradition orale quelque popularité, tandis que notre fabliau, 
oublié dans un unique manuscrit que des moines conservent, 
mais se gardent bien de lire, attendra pour revivre que Méon le 
retrouve dans le manuscrit 19152 de la Bibliothèque Nationale ? 
N’est-il pas à prévoir que nous retrouverons quelque part ces 
traits accessoires du Pantchatantra, inconnus du fabliau ? 

Eh bien !{ non. Sous dix formes encore qui représentent la tra- 
dition de dix mille conteurs, peut-être, — nous retrouverons ce 
conte, et chacune des dix formes ressemble au fabliau, jamais au 
récit sanscrit. Jamais plus nous ne reverrons l'épisode du pilier 
où sont successivement attachées les deux amies et jamais plus 
la sotte histoire du rasoir du Pantchatantra. Mais, partout, le 
conte restera, dans sa teneur, semblable au fabliau. Comme le 
fabliau, les versions européennes nous présentent une ruse de 
femme savamment combinée : c’est la coupable elle-même qui 
imagine de faire entrer son amie à sa place dans la chambre con- 
jugale ; l’amie est battue et perd ses tresses ; la coupable profite 
du sommeil du mari pour faire échapper sa complice, réparer le 
désordre et se justifie en montrant sa chevelure intacte. En sorte 
que, si nous représentons la forme orientale par o + 4, b, c, d.…., 


l'épisode du barbier pour retenir seulement, retrouver ct restaurer les élé- 
ments primitifs. Or nulle forme occidentale ne conna:t ect épisode. Si donc 
on veut à toute force que le conte des Tresses vienne de l'Inde, on est réduit 
à supposer qu'il a commencé son exode antérieurement à la composition du 
Panichatantra, — ce qui nous renvoie à des temps préhistoriques ; — ou, 
tout au moins, il faut admettre que le Pantchatantra n'a contribué en rien à 
le propager. 


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492 LES FABLIAUX 


la forme du fabliau par w + v, x, y, z.., la formule qui expri- 
mera l’une quelconque des formes européennes : comprendra un 
ou plusieurs des termes #, x, y, z..., et jamais l’un des termes a, b, 
c, d... — Ainsi, deux choses ont été surabondamment prouvées : 
non seulement, les formes européennes les plus anciennes ne 
dérivent point des formes orientales ; mais encore, après même 
que l'imprimerie a répandu à des milliers d'exemplaires, dans 
des langues diverses, la forme orientale, on ne voit jamais que 
cette forme orientale et savante se soit combinée avec la forme 
occidentale et populaire. 

On pourrait s’arrêter là et clore cette discussion. Mais si nous 
suivons encore notre conte dans ses destinées, nous y trouverons 
l’occasion d’une constatation curieus2 : tandis que la forme orien- 
tale se transmet de traduction en traduction, toujours identique 
à elle-même, la même chez Campeggi et chez Verboquet, morte 
et comme enserrée dans des bandelettes de momie, le conte oral, 
qui vagabonde librement par le monde, très étranger aux rema- 
niements que les savants peuvent faire du Pantchatantra, subit 
toutes les vicissitudes d’un organisme vivant. Il s’agrège des 
traits nouveaux, en élimine d’anciens, se combine avec des 
contes qui lui étaient primitivement étrangers ; et c’est une 
réelle surprise de constater sa plasticité, la diversité des éléments 


4. Voici, pour être aussi exact que possible, les variantes de détail que 
présentent ces versions. Le fabliau de Garin ressemble, plus que toute 
autre forme, au fabliau précédemment analysé, sauf qu'il y ajoute quelques 
grossièretés (notamment aux vers 228 ct ss.) ; de plus, le mari est un bour- 
geois et non plus un chevalier, ce qui rend plus vraisemblable le voisinage 
d'une étable. — Hans Sachs : l'amant est un prêtre, qui, à la fin du conte, 
vient exorciser le mari ; c'est une vieille qui sert d’entremetteuse ; la fin du 
conte est maladroite, car le mari a pu garder et montrer à son beau-frère les 
tresses de l’amie complaisante, et la justification de sa femme demeure par 
suite incomplète. — Boccace : la femme complaisante est une servante ; le 
mari lui arrache une touffe de cheveux qu'il va porter à ses beaux-parents, 
cependant que sa femme, Monna Sismonda, rentre chez elle ct se met paisi- 
blement à filer ; et, quand ses parents arrivent, elle proteste que son mari, 
ivre, a dû passer la nuit chez quelque fille. — Herrand de Wildonie : aucune 
variante qui offre quelque intérêt. — Der Reiher : le mari, avant de couper 
les tresses, casse trois bâtons sur Je dos de l’entremetteuse ct ces bâtons 
deviennent des pièces à conviction qu'il faut faire disparaître comme les 
cheveux. — Cent Nouvelles : les bâtons brisés comme dans le Reiher cet les 
draps de lit ensanglantts sont les seules pièces à conviction ; dans cette seule 
version le mari ne coupe point les tresses de sa femme. — Le Singe de La 
F'ontaine est une simple mise en vers du cote des Cent Nouvelles. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 193 


qu'il adopte et rejette successivement, et tout ensemble la force 
de résistance et la vitalité de ces éléments assimilés. I1 peut être 
intéressant de faire rapidement l’histoire de ces contaminations. 

C’est le début du conte qui permettait aux narrateurs le plus 
de fantaisie. La forme abstraite et nécessaire que nous en avons 
donnée, », porte simplement : « Un soir, un mari a des raisons 
d’en vouloir à sa femme ». Quelles sont ces raisons ? Le conteur 
peut les imaginer à sa guise, sans que la suite du conte en 
souffre. Trois conteurs — on ne sait ni l’on ne saura jamais qui, 
ni où, ni quand — ont répondu différemment à la question posée, 
et, pour y répondre, ont soudé, par contamination, au conte des 
Tresses trois récits qui vivaient déjà et qui sans doute vivent 
encore aujourd’hui d’une vie indépendante ; d’où trois familles 
différentes selon que c’est l’invention de tel de ces trois conteurs 
qui a prévalu. : 

a) La Mule. — Nous avons déjà rencontré l’une de ces trois 
contaminations. C’est ce bizarre épisode du fabliau où une mule 
est substituée dans l’obscurité à l’amant qui s’enfuit. Quatre 
conteurs, bien distants les uns des autres, se rencontrent pour 
nous transmettre cette tradition : ce sont Garin, auteur d’un 
autre fabliau :, un poète allemand du x siècle ou du xive, Her- 
rand de Wildonie* ; le rimeur anonyme d’un autre poème alle- 
mand du moyen âge”, enfin Hans Sachs, qui nous raconte cet 
épisode avec sa lourde bonhomie‘. 

Cette histoire est assez mal venue, car enfin il n’y a aucune 
apparence que le mari se laisse prendre à la ruse et croie réelle- 
ment qu’il a pu confondre un homme avec une mule, un âne ou 
un veau. Ce n’est pas sous cette forme qu’a dû être inventé le 


4. Fabliau de la Dame qui fist entendant son mari qu'il sonjoit, MR, t. V, 
121. 5 
2. Der verkehrte Wirth, Gesammiabenteuer, t. 11, XLIII, p. 337. 

3. Keller, Er-ählungen aus alid. {lss., der Pfaff mit der Snuer, p. 310. 

#. Hans Sachs, Schwanck, Der Baiwer mit dem zopff, t. :25 de la Büiblio- 
thek des literarischen Verrins in Stuttgart, t. 1X de l'édition de Hans Sachs, 
p. 279. « Quand le mari arrive avec sa lamitre et s’aperçrit que r’est un âne 
que sa femme tient prisonnier, la femme eclate de rire et dit : « Tu n’es pas 
bien malin | Tu t'en prends à ce doux animal qui nous a longtemps servis, toi 
et moi, qui nous porte du bois et de l'eau, et voici que tu veux le faire pendre 


a une potence comme un voleur ! — Cet âne avait des pieds et des mains 
d'homme ! — Va, cher mari, tu es encore tout saoûl de sommeil ! » 
BÉDIER. — Les Fabliaur. 13 


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194 LES FABLIAUX 


récit, et la version primitive est celle que nous danne le (zka- 
saptati; on nous dispensera de transcrire cstte imagination 
obscène, qu’on pourra lire dans l’allemand de Benfey :; il est.évi- 
dent que le premier conteur qui a contaminé des deux rénits 
racontait l’histoire du veau telle qu’elle se trouve dans le ÇCuka- 
saptati * et peut-être la raconte-t-on.encore aujourd’hui sous cette 
forme : nos conteurs ou leur source. commune l'ont adoucie ; ls 
l'ont rendue plus décente et moins vraisemblable ?. 


b) La ficelle. — Boccace et une autre lignée de conteurs ont 
admis une tradition différente. La jeune Monna Srsmonda, nous 
raconte Boscace*, étant fort surveillée par son meri, irragina, 
pour être avertie de la venue desson :ami, Ruberto, d'installer en 
dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelk dont l’un des 
bouts retomberait à terre-et dont l’autre, tratwant sur leplancher 
arriverait jusqu’à son lit, de façon qu’elle pût l’attacher à son 
artehl. L'amant venait tirer la ficelle, set :des signes convenus 
annonçaient si le mari était endormi ourneom. Mais, un jour, le 
mari, étendant le pied:dans son lit, rencontre la ficelle, l'attache 
à son doigt, £t quand l’amant la tire, àl 8e lève, le poursuit, ‘le 
rejoint, se bat aves lui : pourtant Ruberto s'échappe, sans que le 
mari ait pu le reconnaitre dans la mit. Pendant cette latte 
Monna Sismonda a fait entrer sa servante à sa place dans le Bt 
conjugal Suit le conte des Trasses. 


1. Benfey, Mém. de l'Académ.e de Saint-Pétersbourg, loc. cit. 

2. ‘Ce qui ne signifie pas que ce carte soit davantage d’origine orientale. 

3. On peut rapprocher .du xecit du ‘Çulsuptaii la @° des Cent Nouvélke 
nouvelles. Par contre, je ne vois aucun rapport etre ice récit.et la :malpropre 
et insignifrante histoire qu’indique Beniey : Morlini, éd. elzévirienne, Paris, 
1883, nov. LXVIII, p. 122, De :rustico qui reperit adulierum rum uxore. — 
Quant à la lettre d’Aristénète que cite aussi Benfey, elle est incomplète et 
nous ne pouvons savoir si elle avait que Îque rapport awec notre conte {td. 
Boissonade, 1882, p. 194, dernière lettre, neo vie edmue0dôm: tov motgov 
ar0À0%3n:) : Une femme, surprise par le retour du mari, attache son amant 
avec des cordes, et dit au mari qui entre : « C’est un voleur quiétait en train 
de piller la maison ; nous ne le livrerons que demain à la police. Si tuas 
peur, je veillerai seule sur lui toute la nuit. » Le ms. s'arrête là. Par quel 
ingénieux procédé (esu:06dw:) la femme délivrait-elle son amant ? Nous 
l’&morons. Le recueil qui porte le nom d’Aristénète a été écrit entre ke 1v° et 
ke ve siècle après J.-C. Voilà un des mille contes grecs qui gênent Benfey ; 
ce récit d'Aristénète, dit-il, dérive peut-être d'originaux indiens ; oui, sans 
doute, mais peut-être aussi d’originaux siciliens, ou ibériques, ou gaulois, etc. 

4. Décaméron, ‘VIL 8. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS :L'ORIENT : LES TRESSES 15 


Ce conte a dû.sans doute, .lui aussi, vivre d'une vie indépen- 
dante. Mais le narrateur qm le premisr l'a bé au «eonte des 
Tresses a été obligé de lui enlever son dénouement primitif. 
Comment, dans la version originale, la femme se tirait-elle de ce 
mauvais pas ? Nous ne connaïissons pas de forme indépendante 
de ce conte, smon dans La Fontaine 1, 

Mais le moment le plus curieux dansThistoire de ces conta- 
mirations est celui que nous saïisissons dans le poème allemand 
de Herrand de Wildonie : ïl participe à la fois du récit des deux 
fabliaux et du récit de Boccace, en sorte qu’il associe trois 
contes : 40) la ficelle ; 2°) l’âne ; 30) les tresses. En effet, le conte 
commente comme la nouvélle de Boccace : le mari voit une 
ficelle ;sa femme en tient l’un des bouts ; à l’autre, il découvre 
un galant. 11 le saisit par les cheveux et ne ‘le laisse point 
s'échapper comme dans Boccace ; mais, comme dans les fabliaux, 
il le faït maintenir par sa femme pendant qu’il va chercher de la 
lumière, avec menace de la tuer si élle'le laisse échapper ; quand 
ïl revient, c’est un âne que sa femme tient parles oreilles. Suit 
le conte des Tresses. — Ici notre récit est arrivé à son plus haut 
degré de complexité : les deux versions qui couraient le monde, 
depuis des siècles peut-être, l'âne + Tes tresses — et, d'autre 
part, la ficelle + les tresses,sont un jour parvenues, par un grand 
hasard, aux oreilles d'un même homme, qui a répété Île conte à 
son ‘tour ; maïs ne voulant pas sacrifier l'une de ‘ces histoires 
qu'il trouvait si jobies toutes deux, il les a combinées, non sans 


1. Dans la Gageure des trois.commènes, une femme qui vaut «duper son 
mari dispose une ficelle de la même façon que Monna Sismonda, avec.cette 
différence que personne ne doit venir la tirer. Ce n'est qu’un stratagème pour 
provoquer la jaleusie du mari. Le bonhomme, e8 éffet, voit la ficelle, croit 
-qu’uu amant est au bout, s'axme jusqu'aux -derts.et ve faire le guet dans Ja 
cour, tandis que le galant s’introduit dans sa chambre. Trois nuits de suite, 
le jaloux fait ainsi sentinelle devant da ficelle que personne ne vient tirer, La 
-qutmième nuit, un horame ‘vient, qui la'tire. Le mari s’élance sur lui et reeon- 
naît son valet. Celui-ci expose. qu'il veut épouser la-shkambnière et'que c’est 
pour lui un moyen de se.faire ouvrir que de venir tirer cette ficcl'e, qui 
s'attache au pied de sa bélle, La ‘femme explique à son tour qu'ayant vu, 
#uekques :jours auparavant, ‘un fil au pied de sa chambrière, elle en avait 
aussi dispasé.un .semblable et l'avait attaché à son pet, pour surprendre les 
relations légères de cette fille, — Je ne sais pas décider si La Fontaine a 
reçu le conte tel quel, d’une source que j'ignore, ou si, contrairement à son 
habitude, il a habilement remanié ct rendu à sa vic indépendante le conte de 
Boccace. 


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196 LES FABLIAUX 


adresse, et a conté La ficelle + l'âne + les tresses. Et c’est la 
source du récit de Herrand de Wildonie. 


c) Le héron. — Une troisième et dernière série de narrateurs 
ont différemment profité de la liberté de répondre à leur guise 
à cette question : « Quels motifs de colère le mari avait-il 
contre sa femme ? » À la fin du conte des Tresses, le mari est 
persuadé qu’il a rêvé, qu'il a été enfantosmé ; et ce motif 
secondaire a évoqué dans la mémoire de certains conteurs le 
souvenir d’autres récits analogues où un mari était pareillement 
convaincu de folie passagère. Ce sont ces récits qui se sont liés 
alors au conte des Tresses ; de la sorte, le mari se persuade que 
deux fois, dans la même nuit, il a été enfantosmé. 

Voici l’une de}ces histoires, telle que nous la donne un 
poème allemand, der Reiher : : un homme, riche en biens et 
en terres, se plaisait à élever un coq, qui, à son appel, volait 
sur son poing et se laissait ainsi porter en tous lieux. Un jour 
que l’homme le portait le long d’un étang, il rencontra un 
héron qui prit le coq pour un épervier, et qui, fasciné, se laissa 
prendre à la main. L'homme revint chez lui, tout heureux 
d’avoir pris un héron grâce à son coq et s’en fut inviter son 
seigneur à le manger avec lui, tandis que sa femme apprêtait le 
héron. Mais voici que, pendant son absence, une commère vient 
causer avec sa femme ; toutes deux sont alléchées par la bonne 
odeur du gibier qui cuit ; elles se laissent tenter, cèdent et 
mangent le héron à elles deux”. Le seigneur est reçu avec 
honneur, et le diner est fort beau ; mais de héron, point. 
« Où donc, demande le mari, est notre héron ? — Quel 
héron ? Mais celui que j'ai pris avec mon coq ? — Où 
as-tu jamais vu que l’on pût prendre un héron avec un 
coq ? » Et tous îles convives, pris à témoin, conviennent que 
pareille chasse ne s’est en effet jamais vue, et que le mari doit 
avoir rêvé. Le mari n'insiste pas, mais se promet bonne ven- 
geance pour la nuit. Suit le conte des Tresses, et le lendemain, 
quand le bonhomme prétend avoir coupé les cheveux de sa femme, 
celle-ci .s’écrie victorieusement : « Cela est aussi vrai que ton 


4. Gesammtatenteuer, 11, XXXI. 
2. On reconnaît ici la scène amusante du fabliau des Perdrir. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 197 


imagination du héron pris par un coq !»— Une histoire très ana- 
logue se retrouve sous forme indépendante, dans île fabliau 
des Trois femmes qui trouvèrent l'anneau :, et dans un conte 
petit-russien * : « Une femme, qui avait parié de jouer un bon 
tour à son mari, prit à la nasse dix tanches, un jour|qu’il 
était au labourage. A midi, elle lui porta son déjeuner, et en 
arrivant au champ qu'il labourait, elle jeta les dix tanches à 
intervalles réguliers dans le sillon! qu'il traçait.| Le paysan 
reprit un sillon nouveau et trouva successivement les [dix 
tanches, encore vives, dans le ‘'sillon qu’il venait de! creuser. 
Après s'être étonné du prodige, il donna pourtant les poissons 
à sa femme, pour qu’elle les lui servit au diner. Le soir venu, 
elle lui apporta son repas, mais pas| de poissons. ! « Où sont 
donc mes tanches ? — Quelles tanches ? — Mais celles que 
J'ai déterrées en labourant |! — Es-tu fou ? où prends-tu que 
les tanches vivent jamais dans les sillons ? » Le paysan battit 
sa femme, qui alla se plaindre au sotsky * et lui raconta com- 
ment son mari croyait avoir tiré {dix {tanches de son champ. 
Le sotsky crut le paysan fou et le fit lier, tandis que la femme 
allait chercher le pope qui avait coutume d’entendre la con- 
fession du bonhomme. Et tout en se confessant, celui-ci lui disait : 
« Petit père, crois-moi, je les ai bien déterrées ! » et comme il 
entendait les tanches frétiller dans un seau lsous de banc : « Vois, 
petit père, elles sont encore vivantes | » Le prêtre le tenant de 
plus en plus pour fou, le malheureux rentra en lui-même | et 
finit par dire : « Après tout, cela m'est peut-être arrivé juste- 
ment ! » — C’est encore ce récit, affaibli et moins intelligem- 
ment rapporté, que les Cent nouvelles et un méchant poète du 
x vit1® siècle associent, comme le poète allemand, au conte des 


Tresses *. 


Cette étude, outre qu’elle détruit l'hypothèse de l’origine 


4. MR, I, 15. 

2. Rudtschenko, Südrüssische Volksmärchen, Kiew, 1865, p. 165. Étudié 
par Liebrecht, Germania, t. XXI, 1886, p. 385, ss. 

3. Surveillant de cent âmes. 

4. 38° des Cent nouvelles. Ce récit des Cent nouvelles est mis en vers dans 
un recueil du xvinuf siècle, le Singe de La Fontaine ou Contes et nouvelles en 
vers, à Florence, aux dépens des héritiers de Boccace, 22 vol., 1773, p. 8. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LES TRESSES 199 


indienne du fabliau des Tresses, met en relief un phénomène 
curieux : c’est l’immutabilité des contes, lorsqu'ils passent d'un 
livre à un autre livre ; leur puissance de transformation, au 
contraire, lorsqu'ils se répètent oralement. 

Tout conteur livresque copie son modèle, le modifiant le 
moins possible, par paresse ou par indifférence. Les invraisem- 
blances ne le choquent pas. La Fontaine, imitant Boccace, 
s’applique à marquer la physionomie de ses héros, à éerire de 
jolis vers ; les données du récit lui importent médiocrement. 
Pour les narrateurs lettrés, ces menues intrigues. sont sacrées, 
eomme les livres. saints, car: personne n’y touche. Maison ne 
toucke: pas aux livres saints, parce qu’on les respecte trop ; on 
ne touche pas aux contes, parce qu’on ne les prend pas assez 
au sérieux pour leur faire l’honneur de modifications réfléchies. 
À travers les versions orales, au contraire, la vie circule : c’est 
que l’oubli, l’usure des épisodes et Nécessité l’ingénieuse les 
transforment incessamment. 


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200 LES FABLIAUX 


CHAPITRE VII 


SUITE DE NOS ENQUÊTES SUR LES DIVERS FABLIAUX 
ATTESTÉS DANS L'ORIENT 


L. Fabfiaux qu’il nous faut écarter : la Housse partie, la Bourse pleine de 
sens, le dit des Perdrix. 

II, Monograpties des fabliaux qui se retrouvent sous quelque forme orien- 
tale ancienne — Rejet aux appendices, pour é-:iter de fastidieuses 
“edites, des contes d’Auberée, de Bérengier, de Constant du Hamel, 
du Pliçon, du Vilain Asnier, du Vilain Mire. — Étude spéciale de 
quatre fabliaux : À, le lai d’Aristote : B, les Quatre souhaits saint 
Martin ; C, le lai de l'Ép.. vier : 9, les Trois Bossus ménestrels. 


Nous avons posé ces principes au cours: de la précédente 
étude : 

1) Il existe, dans chaque conte, une partie ffixe, organique 
et immuable, qui doit se retrouver dans toute version passée, 
présente ou future, et une partie accessoire et mobile. 


2) Deux versions ne peuvent donc être associées que par la 
communauté d’un même trait accessoire, et l’on ne peut ni 
l’on ne pourra jamais rien savoir du rapport de deux versions 


qui ne présentent en commun que le substrat organique du 
conte. 


3) Si pourtant, lorsque deux versions présentent des traits 
accessoires correspondants et différents, tel trait de l’une d’elles 
ne peut s'expliquer que comme une déformation du trait 
correspondant de l’autre récit, lune des deux versions est 
dérivée de l’autre, qui doit être considérée comme la forme- 
mère. | 

C'est ce que veut signifier, sans doute, M. G. Paris, lorsqu'il 
écrit : « [1 faut de toute nécessité distinguer dans un conte 
entre les éléments qui le constituent récllement, et les traits 
qui n’y sont qu’accessoires, récents et fortuits ?. » Il nous faut 


1. Revue critique, à décembre 1875. 


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FABLIAUX ATTESTES DANS L'ORIENT 201 


appliquer ces principes à tous ceux : de nos fabliaux qui se 
retrouvent en Orient. 


FABLIAUX QU’IL NOUS FAUT ÉCARTER DE CETTE ENQUÊTE : LA 
HOUSSE PARTIE, LA BOURSE PLEINE DE SENS, LE DIT DES PERDRIX 


Deux de nos fabliaux, sous le titre de {1 Housse partie, nous 
rapportent l’histoire universellement connue du fils ingrat qui, 
chassant son vieux père, est amené soudain au repentir par 
une action naïve de son propre fils. Au moment de chasser le 
vieillard, il consent à lui donner un manteau {ou une housse 
de cheval) pour qu'il en couvre ses membres nus. Son jeune 
enfant, qu'il a envoyé quérir la housse, la coupe en deux 
morceaux et n’en apporte qu’une moitié à l’aïeul. — « Pour- 
quoi ? lui demande le père irrité. — C’est, répond l'enfant, 
que j’ai gardé l’autre moitié pour vous, quand vous serez vieux 
à votre tour. » 

Nous avons conservé une soixantaine de versions de ce récit! 
et du conte similaire où un fils ingrat cache un chapon pour ne 
point le partager avec son père, vieux et pauvre. Quand l’impor- 
tun vieillard est parti, il retire le plat de sa cachette: mais le 
chapon s’est transformé en une bête immonde, qui s’élance 
à son visage et s’y attache. 

Toutes les variantes de ces deux contes sont européennes, 
sans exception. Félix Liebrecht* a pourtant cru pouvoir en 
rapprocher un apologue du recueil chinois des Avadänas, dont on 
sait l’origine indienne et bouddhique. Le voici : « Un jour, le 
Dieu du Tonnerre voulait châtier un fils rebelle à ses parents. 
Celui-ci lui arrêta le bras et lui dit : Ne me frappez pas ! Je 
vous demanderai, ajouta-t-il, si vous êtes le nouveau ou l’ancien 
Dieu du Tonnerre. — Qu’entendez-vous par là ? demanda le 
Dieu. — Si vous êtes le nouveau Dieu du Tonnerre, je mérite 
d’être écrasé sur-le-champ. Mais si vous êtes l’ancien Dieu du 


1. V. les notes sur ce conte, à l’appendice Il. 
2. Dans son compte-rendu de l'édition des Avadänas donnée par Stanislas 
Julien, Zur Voikskunde, p. 109, ss. 


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202 LES FABLIAUX 


Tonnerre, je vous dirai que mon père s’est révolté autrefois 
contre mon aïeul. Où donc étiez-vous dans ce temps-là?» 

Il est aisé de se convaincre, sans que j’aie besoin d’insister, 
que nous sommes en présence de deux contes distincts. La 
Housse partie est l’un de ces mille contes dont on ne peut citer 
aucune version orientale, fait qui semble d'ailleurs négligeable 
aux tenants de l’hypothèse indianiste. 

Si j'ai rapporté. ce récit, c’est simplement pour donner au 
lecteur Ia confiance que j’énumère ici, consciencieusement, 
tous les fabliaux dont je connais une forme orientale, même 
s'il ne s’agit, comme présentement, que d’un rapprochement 
arbitraire 'et faux. 

» 

Écartons de’même ‘de notre "enquête ‘quelques fabliaux qui 
vivent aujourd'hui dans l'Inde, comme ils vivent en Petite- 
Russie, en Islande et ailleurs, mais dont nous ne connaissons 
aucune forme asiatique ancienne. M. Cosquin*? est disposé à 
accorder à ces formes indiennes une valeur toute spéciale : 
«Voici seulement quelques années, dit-il, qu’on a commencé à 
rassembler les contes populaires du gengale, du Deccan ou. du 
Pandjab. Combien de nos contes pÜpulaires européens doivent 
se rattacher non point à la forme conservée par la littérature 
indienne, — quand elle y est conservée, — mais à telle forme 
orale, encore vivante aujourd’hui dans PInde ! » 

Il est évident que ces formes indiennes n’ont a priori ni plus ni 
moins d'intérêt que toute autre farme recueillie en un autre point 
quelconque de la terre. À posteriori seulement, si, comparées 
aux autres versions, 2lles nous révèlent, en effet,, un état 
logiquement plus. ancien. du conte, nous devrons les considérer 
plus spécialement. Mais les vénérer simplement parce. qu’elles 
sont indiennes, c’est affaire aux seuls dévots de l’église orien- 
taliste. 

Deux de nos fabliaux, au moins, la Bourse pleine de sens et 
le Dit des perdrix, vivent aujourd’hui dans l’Inde. 

Dans le premier, une femme prie son mari, qui part pour 


1. Fables et contes chinois, Avad@nas, pp. Stanislas Julien, Paris, 1859, 
t. IT, n° CXXT, p. 144. 


2. Cosquin, Contes de Lorraine, Introduction. 


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Ta 1 
FABLIAUX ATTESTÉS DANS L’ORTENT : LES PERDRIX 208 


ar voyage, de lui rapporter « une bourse pleine de: sens », 
comme dans um vieux conte allemand elle lu demande pour 
«un pfennig de sagesse », et dans: un conte espagnol pour: « un 
maravédis de prudence ». Pureïflement, dans un conte kamac- 
aten, elle derrrande, sous Ia même forme sibylline, que son mari 
lui procure Îe « Bon du mauvais’ et le mauvaïs du bon: * ». 

De nrême l’amusante facétie des Perdrir est attestée comme 
actuellement vivante dans le de Ceylan et dans le Sud de 
Flnde* Mïs, le: même jour peut-être où un folk-loriste K« 
recueillait dans ure paiote cinghalaïse, M. Sébillot la retrou- 
vait dans une chaumière de la Havwte-Bretagre, ou M. Braga 
dans les îles Açores, ou M Bad en Gascogne: f 
M'Il est bien évident que les formes kamaomemne ow cinghalaise 
de ces deux fabliaux n’avaient a priori aucun droit à réclamer 
notre attention plutôt que las versions bretonne, portugaise, 
balzatoise ou lorraine. Nous a7ons pourtant fait au préjugé 
orientaliate cette concession: de rechercher, avec une naîve bonne 
foi, ai quelque trait permettait. de: considérer les. variantes 
indiennes comme les témoins d’un état primitif du conte. Notre: 
enquête. a été négative, eb ce seæait. faime trop d'honneur à ces 
variantos que: de-le démontrer. S’y arrêter plus: longtemps: serait 
pure supsrstition. | 


- Passons donc aux fabliaux dont la forme erientale peut, : 


comme pour le cente: des Trases, prétendre: à quelque anté- 
nerdé- lagique: ou historique. 


a 


MONOGRAPHIES DES.FABLIAUX QUI SE REPROUVENT SOUS QUEROGE 
FORME ORIENTALE AIFCIENNE 


» 


Les sont. dix en tout. 
El serait fastidieux d'étudier chacun d’eux aver le même luxe. 
de développements que le fabliau des Tresses. J'ai fait ce 
travail pourtant, car il était nécessaire. Mais, pour éviter au 
lecteur d’insupportables redites, je rejette à l’appendice IL mes 


4. V. les notes sur ce conte et sur le dit des Perdrix à l'appendice II. 
2. Cosquin, IT, 348. 


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F4 


204 LES FABLIAUX 


remarques sur six de ces contes : Auberée, Berengier, Constant 
du Hamel, le Pliçon, le Vilain asnier, le Vilain mire. Si som- 
maires et succinctes qu’elles soient, ces quelques observations 
suffisent à montrer, je pense, que les formes orientales n’offrent 
en commun avec les fabliaux français que leur organisme nu, 
c’est-à-dire qu’on ne peut rien savoir de leurs rapports. 

Je retiens seulement ici, pour une étude plus explicite, 
quatre fabliaux : le lai d’Aristote, les Quatre souhaits saint 
Martin, le lai, de l'Épervier, les Trois bossus ménestrels. Une 
certaine variété pourra différencier ces petites monographies. 
malgré leur analogie avec notre étude du précédent chapitre, 
car chacune d'elles permettra de mettre de préférence en relief 
quelque phénomène différent de la vie des contes. 


Le Lai d’Aristote. 


Le lai d’Aristote est l’un de ces contes qui, s’ils sont venus 
de l’Inde en Europe, n’ont pu y parvenir, au xr11® siècle, que 
par la seule tradition orale, car on ne le retrouve au moyen 
âge dans aucun recueil traduit d’une langue orientale : île 
Directorium humanae vitae V’a laissé | tomber: du cadre du 
Pantchatantra. Quand Henri d’Andeli nous affirme — comme 
* presque tous les auteurs de fabliaux, ses confrères, — qu'il a 
« oui la nouvele» de son lai:, nous “devons donc l’en 
croire ; mais, qui plus est, ceux qui le lui ont rapporté ne 
dépendaient pas davantage, immédiatement ni indirectement, 
d’un livre oriental traduit dans une langue européenne. ÿ 

Lors donc qu’on prétend que ce joli conte est d’origine 
indienne, on entend que, seule, la tradition parlée l’a porté 
du Kachemir ou du Népâl au clerc ‘Henri d’Andeli. Quelle 
raison a-t-on de croire à la réalité de cet exode ? Il en faut une 
pour satisfaire, je ne dis pas seulement les sceptiques, mais, sim- 
plement, ceux qui, par probité intellectuelle, exigent que celui 
qui affirme se soit au moins préoccupé de savoir pourquoi il 
affirme. Pourtant, il est curieux que les nombreux illustrateurs 
du lai d’Aristote aient admis cette origine, sans plus ample dis- : 


4. Vers 40-41. 


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FABLIAUX ATTESTÉS DANS L'ORIENT : LE LAI D’ARISTOTE 205 


cussion, à l’ombre de la reposante théorie orientaliste. Tous les 
contes viennent de l’Inde, même ceux dont nous ne connaissons 
aucune forme indienne ; or celui-ci est conservé sous des formes 
sanscrites ; donc, il vient de l’Inde, nécessairement. Cela s'entend 
de soi. | 

I y faut ‘pourtant une démonstration, et il n’y en|a pas 
deux possibles. Si l'hypothèse de l’origine orientale n’est point 
un simple préjugé, il faudra que les formes françaises supposent 
à leur base les formes indiennes. Comparons-les donc. 

Le lai d’Aristote est universellement connu. Mais, comme 
il est un des joyaux de notre collection, on ne nous en voudra 
pas de le raconter d’après Henri | d’Andeli, ‘pour égayer un 
instant la sécheresse de ces discussions. 

Alexandre, lei bon roi de Grèce et ‘d'Égypte, l'a° subjugué 
les Indes, et, honteusement, « se tient coi » dans sa conquête. 
Amour a franche seigneurie sur les rois comme sur les vilains, 
et le vainqueur s’est épris d’une de ses nouvelles sujettes. 
Son maitre Aristote, qui sait toute clergie, le reprend au nom 
de ses barons et de ses chevaliers, qu'il néglige pour . muser 
avec elle. Le roi lui promet débonnairement de s’amender. Mais 
peut-il oublier la beauté de l’Indienne, son, « front poli, plus 
clair que cristal » ? Son amie s’apercoit de sa tristesse, lui en 
arrache le secret. Elle promet de se venger du vieux « maitre 
chenu et pâle » : avant le lendemain, à l’heure de none, elle lui 
aurait fait perdre sa dialectique et sa grammaire. Qu’Alexandre 
se tienne seulement aux aguets, à l’aube, derrière une fenêtre de 
la tour qui donne sur le jardin. 

En effet, au point du jour, elle descend au verger, pieds 
nus, sans avoir lié sa guimpe, sa belle tresse blonde abandonnée 
sur son dos ; elle va, à travers les fleurs, relevant par coquetterie 
un pan de son bliaut, et fredonnant une chansonnette : 


Or la voi, la voi, m’amie, 
La fontaine i sort serie. 


Maître Aristote d’Athères l’enterd, du milieu de £es livres; 
Ja chanteuse 


Au cuer li met un souvenir 
Tel que son livre li fet clore. 


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206 LES FASLIAUX 


« Hélas ! songe:t-il, qu'ast dewanu man cœur ? 


« Je sui toz vieus et toz chenuz, 

Laïis ét pales et noirs et maigres, 

En Alosofie plus aigres 

Que nus c’on sache ne c’on cuide.. » 


Tandis qu’il se désale, la dame cueille des rameaux de 
menthe, en tresse un chanel de maintes fleurs, et ses « chansons 
de taile » volent jusqu’au weillard, taquines et câlines. 

Par quel doux manège de coquetteries alle enchante le 
philosophe, c’est ce que vous Lirez avec plaisir dans le vieux 
fabliau. Bref, Aristote se met à lui parler la langue amoureuæ 
des troubadours et, comme un chevalier de la Table Ronde, 
s'offre à mettre pour elle corps et âme, vie et honneur «en 
aventure ». Elle n’en demande paint tant, mais qu'il se plie 
seulement à l’une de ses fantaisies. : qu'il se laisse chevaucher 
un petit peu par elle, sur l'herbe, en ce verger : « Et je veux 
que vous ayez une selle sur le dos : 


« J'irai plus honorablement. » 


#1 consent ; voilà le meilleur clerc du monde sellé comme 
«mn roussin, et la meschine qui rit -et chante clarr sur son dos. 
Aïtexandre paraît à la fenêtre ‘de la-tour. ‘Le philosophe brrdé et 
selé se ‘tire spirituellemrent de l'avertture et retrouve soudain 
toute sa dralectique : «'Sire, voyez si J’avaïs raison de craindre 
l'amour pour vous, qui êtes dans ‘toute l’ardeur du ‘jeune âge, 
puisqu'il a pu m’accoutrer ainsi, roi qui suis plein ‘de vieïltesse. 
J'ai joint Texemple au précepte ; sachez en profiter 1 » 


D’ores et &éjà, a priori, avarit toute compararson avec les ver- 
sions mêrennes, il est évident que cette forme se suffit -à eke- 
même. Rien qui décèle un remaniement. Nulle trace de rhabillage, 
de replâtrage. Remarquez-vous un seul trait maladroit, nécessité 
par l’adaptation à nos mœurs de données orientales ? Sous sa 
forme française, le conte est accomph. Nous pouvons ‘d'avance 
l'affirmer :l’Indenous livrera peut-être des versionsaussibomnes ; 
de supérieures, non pas. 

Or ces versions indiennes, loin d’être plus. logiques, plus artis- 


FABLIAUX ATTESTÉS DANS L’ORBENT : LE LAI D’ARISTOTE 207 


toment motivées .et agencées que de fabliau, Join même de le 
valoir, ne lui sont-elles pas misérablement inférieures ? 

Maici .oelle du Panitchatantra 1. — « Un ministre très sage, 
Vararoutchi, à la suite d'une querelle conjugale, n'obtient son 
pardon qu’à lasconditian de.le demander à genoux, la tôte rasée. 
— Pareillement, son souverain, le roi très puissant Nanda, après 
s'être querellé, tout comme son:ministre, avec sa. femme, n'obtient 
sa grâce que s’il se laisse mettre un mars dans la bouche et 
chevaucher par elle, tandis qu’il hennira comme un cheval. Au 
matin, comme le roi .siège dans l’Assemblée, Vararoutchi arrive, 
st Le rai, quand.il le voit, Jui demande : « Hé ! Vararoutchi, pour- 
quoi ta tête est-elle rasée, sans.que ce soit jour consacré ? — Le 
. ministse répond : « Là où ceux qui ne sont pas des chevaux 
hennissent, on se rase la tête sans que ce soit le jour. » 

Il est inutile d'insister sur la médiocrité de ce conte. — Je 
comais uns seconde forme indienne *, moins sommaire:et moins 
insignifiante, que mes devanciers paraissent avoir ignorée. 

Bharata, ministre d’un roi puissant, a dompté le peuple des 
Pandavas. Parmi les captifs se trouve une jeune fille, dont le 
<orps est recouvert d’ulcères repoussants. Le roi, visitant Je 
butin, la voit et demande à Bharata..: « Est-il passible que jamais 
an homme.consente à s’unir à une telle fille ? — O roi, non seule- 
ment cela est possible, mais je gage qu’elle forcera un hamme 
à Ja porter sur son dos et à hennir.en la partant. » 

ŒEn effet, le ministre fait soigner et guérir Târâ, sa captixe.Elle 
event fort belle. Un jour illa fait se baigner, se parfumer, se parer 
à merveille et convie Je rai À diner. Saudain, comme il s’entre- 
tient avec son maître, Ja jaune fille, jouant dans la salle voisine, 
lance par mégarde par-dessus un rideau sa balle, qui vient tom- 
ber au milieu des convives. Elle .entr’ouvre le rideau .: « Père, 
rsnds-moi ma balle ! » Le roi, ébloui desa beauté, .s'émerveille : 
« Bharata, de qui est-elle la fille ? — Je suis son père. — Est-elle 
déjà promise ? — Non, roi. —.Alors, Bharata, pourquoi .ne me 
la donnerais-tu pas ? — O roi, je te la donnerai donc. 


A. Partchalantra, trad. Lancesreau, p. 296. 

2. Mahäkätjâjana und Kônig Tshanda Pradjota, ein Cyclus buddhistischer 
Erzählungen, mügetheilt von A. Schiefner, dans les Mémoires de l'Acad. de 
Saint-Pétersbourg, VII série, t. XXII, n° 7, p..25. 


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208 LES FABLIAUX 


Le roi l’emmène dans son palais et son amour va grandis- 
sant de jour en jour. 

À quelque temps de là, le ministre demande à la jeune épou- 
sée : « Fille, te sens-tu capable d’obtenir du roi qu’il te porte 
sur son dos en hennissant ? » En riant un peu, Târâ, répondit : 
« Père, je verrai ! » 

Après s'être parée de son mieux, elle prend devant Île roi 
une attitude désolée. I] s'inquiète, l’interroge : « O roi, les dieux 
sont irrités contre moi |! — Que leur as-tu fait, reine ?— O roi, 
quand tu as envoyé mon père pour dompter le peuple des Pan- 
davas, j'ai prié les dieux et j'ai fait ce vœu que, s’il revenait 
sain et sauf et victorieux, j’obtiendrais de l’homme qui me pren- 
drait pour femme qu’il me portât sur son dos en hennissant. 
C'est à toi que j'ai été donnée. Le nombre des femmes de ton 
sérail est si grand qu’il me sera, je le sens bien, impossible d’ac- 
complir jamais mon vœu, et c’est pourquoi je suis triste. — Soit, 
dit le roi, je ferai selon ton désir ». — Mais la jeune femme garde 
son attitude abattue. « Pourquoi, reine ? As-tu encore une 
prière à m'adresser ? — Pas la moindre ; mais mon vœu com- 
portait que des brahmanes seraient présents, ainsi qu’un joueur 
de luth, qui jouerait, tandis que les brahmanes prieraient pour 
le roi ! » — I] accepte encore : et se laisse chevaucher par Târâ 
au bruit des instruments et des chants. 

Ce conte est agréable et son auteur fut, certes, homme d’esprit. 
La scène du jeu de balle est gracieuse, et c’est une plaisante ima- 
gination qui termine le récit : non seulement la malicieuse Târâ 
obtient de chevaucher son royal époux ; mais, par luxe d’exigence 
et pour bien montrer à tous que cette victoire lui a été facile, 
elle veut que les hennissements de son mari soient rythmés par 
les accords des luths et les prières des br:hmanes. 

Par malheur, ce très spirituel conteur travaillait sur des 
données illogiques. | 

D'abord, quelle est la signification de son récit ? Le roi avait 
gagé contre son ministre qu’il ne se trouverait pas d'homme pour 
aimer une jeune fille rongée d’ulcères. 11 n’a nullement prétendu 
qu’il n’aimerait point une jeune fille plus telle que l’aurore, 


14. Le récit prend, à partir d'ici, unc direction qui ne nous intéresse plus. 


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LE LAI D’ARISTOTE 2.9 


et si l’ingénieux ministre Bharata triomphe, c’est qu'il a tri- 
ché au jeu. Le récit est un conte pharmaceutique, qui prouve 
seulement l’excellence des drogues indiennes. — Puis, lorsque 
la jeune reine demande à son époux de souffrir qu’elle le che- 
vauche, il est bien étrange qu’il ne se souvienne pas du pari 
tenu par lui contre son ministre. Il est non moins invraisemblable 
qu'il croie au vœu stupide formé par sa femme. Mais cet oubli 
et cet aveuglement, mettons-les sur le compte des ravages de 
l'amour, et admettons ces données. Il reste encore que ce conte 
ne signifie rien, car il se résume en ceci : un jeune prince, dans 
toute la force de la jeunesse et des passions, trouve sa femme 
tourmentée d’un scrupule religieux ; elle a fait, jeune fille, un 
vœu que son mari l’aurait aidée à accomplir, s’il n’avait été 
qu’un modeste kchatriya. Hélas ! elle a épousé un roi, qui ne se 
prêtera pas à l'épreuve | Si le jeune prince lui montre qu’elle a eu 
tort de douter de lui, qu’il saura apaiser le trouble de sa con- 
science et lui prouver sa tendresse aussi bien que l’eût fait le 
moindre de ses sujets, il fait preuve, non pas de stupide passion, 
comme Âristote, mais de galanterie. Henri IV en eût fait tout 
autant pour Gabrielle. | 

Comparez cette forme au Pantchatantra : elle est mieux racon- 
tée, mais moins significative. — Comparez le Pantchatantra au 
lai d'Aristote : la forme du Pantchatantra se résume en cette 
médiocre historiette : « Deux maris, l’un très puissant, l’autre 
très sage, supportent, pour apaiser leurs femmes, des épreuves 
diverses et ridicules, et se raillent l’un l’autre. » Où est notre 
vieil Aristote du conte français, si habile à démontrer à son 
élève les dangers de la passion, et qui tombe dans le piège même 
que sa dialectique enseignait si merveilleusement à éviter ? 

L'avantage reste manifestement à la forme occidentale du 
conte. On peut assurer que ni l’un ni l’autre des conteurs indiens 
ne la connaïssait : sans quoi, ils l’eussent préférée. Il y a donc 
présomption que l’Inde l’ignorait. 

Mais, nous dira-t-on, le conte indien a subi, en voyageant, 
une habile revision. Le lai d’Aristote n’est qu’un heureux déve- 
loppement des données du Pantchatantra. — La théorie orienta- 
liste manie en effet une arme à double tranchant, qu'il nous faut 
émousser l’un après l’autre. Les formes orientales d’un conte 


BÉDIER. — Les Fabliaur. 14 


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210 LES FABLIAUX 


sont-elles supérieures ? c’est, dit-elle, que les conteurs occiden- 
taux sont des maladroits qui les ont gâtées. Les formes orientales 
sont-elles inférieures ? c’est que les conteurs occidentaux ont 
développé logiquement et harmonieusement un germe indien 
encore informe. 

Acceptons encore cette seconde partie de la discussion, inverse 
de la précédente. 

Qu’'y a-t-il de commun entre les versions indiennes et le lai 
d’'Aristote ? Le minimum de rapports possibles, comme nous 
Pobservons, avec surprise, pour presque tous nos contes. Elles 
ne concordent que par un seul trait : un homme souffre qu’une 
femme le bâte et le chevauche. 

Or,— j'en demande humblement pardon au lecteur, —la langue 
sacrée des Védas disait peut-être, comme notre langue populaire, 
que certaines femmes « tournent leurs maris en bourriques », et 
notre conte n’est que cette métaphore grossière, réintégrée en 
son sens matériel. Une idée aussi peu compliquée a pu naître un 
nombre indéfini de fois, et il est possible que le groupe oriental 
et le groupe occidental n’aient pas même la communauté d’une 
origine unique. Rien ne s'oppose à ce que le lai d’Aristote soit 
sorti, tout organisé, du cerveau de quelque clerc, un beau jour 
qu’il s’ennuyait à entendre un maître ès arts commenter l’Orga- 
non d’Aristote. | 

Mais admettons que les trois formes du Panichatantra, du 
Mahäk&tjäjana, du fabliau, soient, en effet, sorties d’une source 
unique. 

Si un conteur n’a emprunté à ses modèles que cette donnée : 
«un homme raisonnable et prudent s’est laissé chevaucher par 
une femme » et s’il en a su tirer le charmant lai d’Aristote, je 
dis que le lai d’Aristote n'existait pas jusqu’à lui et qu’il en est 
le véritable inventeur. 

Mais est-il vraiment nécessaire de supposer qu’il ait eu besoin 
du point de départ des versions indiennes ? Les contes vont-ils 
se gâtant ou se perfectionnant ? L’un ou l’autre, selon qu'ils 
passent d’un homme d'esprit à un sot, ou inversement. Dans 
l’espèce, la question se réduit à ceci : un conte a été inventé, on 
ne sait où. Onen possède des formes indienres médiocres, une 
forme française excellente. La forme excellente est-elle dérivée 


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Dn— 


LE LAI D’ARISTOTE 211 


des formes médiocres ? Cela est possible, non nécessaire. Mais, 
dans notre incertitude, il y a une présomption en faveur de 
Phypothèse inverse. Elle se tire d’un principe d'observation et de 
bon sens : les formes sottes d’un conte ne sont point les plus 
vivaces. Elles ne voyagent pas. Elles sont éphémères et caduques. 
Or, des deux formes indiennes de notre conte, l’une est insigni- 
fiante, l’autre mal motivée. Il n’y a donc pas lieu d’en faire déri- 
ver toute la tradition orale. 

H reste une troisième forme orientale, non indienne, mais 
arabe:, C'est le Vizir señlé et bridé, que nous raconte 1’ Adjaibel 
Measer. Ici, tout concorde avec le fabliau, sauf d’insignifiants 
détails’. Mais cette version est moderne et rien ne nous permet 
de supposer qu’elle remonte jusqu’à l’Inde. Plus d’une autre ver- 
sion ressemble parfaitement au fabhau, sans qu’on lui attribue 
aucun droit de priorité sur le récit français. Par exemple, le très 
charmant conte allemand d’Aristote et Fillis’ concorde aussi 
exactement que le récit arabe avec le lai d'Henri d’Andeli ; les 
mêmes détails y reparaissent, jusqu’à la jolie scène du verger 
printanier, où Fils cravache le vieux sage avec une tige de 
rosier fleuri. La version allemande ne peut-elle pas prétendre, 
aussi bien que la version arabe, à être la source du fabliau ? Le 
conte de l’Adjaibel Measer doit être placé, par rapport au lai 
d Aristote, sur le même plan que l’une quelconque des répliques 
de cette nouvelle, telles que le conte moral de Marmontel, ou 
le livret d’opéra comique d’Alphonse Daudet. Le récit arabe 
vient-il du fabliau, ou inversement ? Nous ne savons et l’on 
n’était pas plus embarrassé pour décider jadis 


Si Rapinat vient de rapine 
Ou rapine de Rapinat. 


Pourtant, si l’on songe à l’universelle popularité du Zai d’Aris- 


4. Cardonne, Mélanges de littérature orientale, 1780, t. I, p. 16. 

2. Aristote cède ici la place, comme il convient, à un vieux vizir, ct la scène 
se passe dans un sérail. Mais tous les traits concordent, jusqu'au mot d’es- 
prit par lequel le vieillard bridé se tire de sa mésaventure : « Prince, c’est 
parce que je connaissais tous Jes caprices de ce sexe dangereux que j'exhor- 
tais votre Majesté à ne pas s’y livrer ; mes leçons doivent faire plus d’impres- 
sion sur votre esprit, depuis que j'ai joint l'exemple au précepte. » 

3. Gesammiabenteuer, I, 2. 


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212 LES FABLIAUX 


tote, raconté dans tout l’Occident par les prédicateurs!, sculpté 
dans les cathédrales, aux portails, aux chapiteaux des pilastres, 
sur les miséricordes des stalles, ou encore sur des coffrets d'ivoire 
et des aquamaniles, on conviendra qu’il y a apparence que ce 
soit la forme européenne qui parvint au conteur arabe. 


Les Quatre Souhaits saint Martin. 


Le fabliau des Quatre souhaits saint Martin se trouve, d’une 
part, dans le Pantchatantra et dans le groupe oriental des Sept 
Sages ; d’autre part, dans un nombre indéfini de versions occi- 
dentales. 

Posons-nous cette double question : Y a-t-il quelque raison 
de croire que les formes orientales soient les génératrices des 
autres ? s’il nous semble que non, quelles sont ces formes géné- 
ratrices ? c’est-à-dire, que pouvons-nous savoir de l’origine du 
conte ? — En second lieu, si nous groupons en familles les ver- 
sions conservées, ces familles peuvent-elles nous renseigner sur 
le mode de propagation du conte à travers le temps et l’espace ? 

Je veux le remarquer tout d’abord : si pareille enquête sur un 
conte peut être féconde, c’est ici qu’elle le sera, ou jamais. 

Notre fabliau appartient en effet à la catégorie des contes à 
tiroirs : d’un cadre donné, commun à tous, les différents narra- 
teurs peuvent éliminer les épisodes qui leur déplaisent, pour y 
introduire ceux que leur suggère leur fantaisie. C’est ici que les 
traits accessoires, qui, dans tout conte, sont abandonnés à la 
libre invention du narrateur, apparaissent le plus clairement 
comme arbitraires ; par suite, c’est ici que la communauté du 
même trait accessoire groupe les versions par les ressemblances 
les plus nettes, ou les oppose par les contrastes les plus saillants. 

Ainsi, dans notre fabliau, la donnée commune est simplement 
celle-ci : un être surnaturel accorde à un ou plusieurs mortels le 
don d'exprimer un ou plusieurs souhaits, qu’il promet d’exaucer. 
Ces souhaits se réalisent, en effet ; mais, contre toute attente et 


1. Il se trouve en effet rapporté dans le Promptuarium exemplorum 
d'après Jacques de Vitry (V. Gesammt., I, p. Lzxxvin), bien qu'il ne se re- 
trouve pas dans les Exempla de ce dernier. — Naturellement Schiefner affirme 
que c’est « Jacques de Vitry qui a transplanté ce conte d'Orient en Europc ». 
(V. Aém. de l'Ac. de S.-Pétersb., art. cité, p. vn.) 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 215 


par la faute de ceux qui les forment, ils n'apportent après eux 
aucun prof, quand ils n’'entraînent pas quelque dommage. 
Ce seul énoncé rappelle les bons tours que Dionysos joue au 
roi Midas, | 
La miseria dell’ avaro Mida, 


Che segui alla sua domanda ingorda, 
Per la qual sempre convien che si rida. , 


Cette donnée est aussi universelle que l’idée même de la 
prière et de l’inintelligente vanité de nos désirs. 

Il est évident que les personnages à qui sont dévolus les sou- 
haits peuvent — la variété des désirs humains étant infinie — 
former les vœux les plus divers. Si donc, libre d’élire à son gré 
l’un quelconque des biens de la terre, des eaux et des cieux, 
beauté, honneur du monde, puissance, richesse, une femme 
choisit de posséder une aune de boudin, on reconnaîtra que ce 
souhait n’offre aucun caractère de nécessité. Si trois versions 
— espagnole, tchèque, allemande — reproduisent ce même vœu 
imprévu, ces trois versions seront associées avec une évidence 
plus indiscutable que dans la majorité des contes. | 

On le voit : les contes à tiroits sont ceux qui nous fournissent 
les classements de versions les plus sûrs. C’est pourquoi j’implore 
du lecteur, pour cet humble conte à rire, sa plus scrupuleuse 
attention. 

Je connais de ce conte vingt-deux variantes, qui se ramènent 
à cinq formes irréductibles :. 

Je ne donnerai que l'essentiel de chaque version, m'’efforçant 


1. Voici les études que je connais sur les Souhaits saint Martin : 


49 Grimm, Kinder- und Hausmärchen, notes du conte 87 ; 

29 Von der Hagen, Gesammtabenieuer, 1], xxxvn ; 

3° Benfey, Pantchatantra, I, p. 495 ; 

4° Lang, Perrault's popular tales, Oxford, 1888, p. xzr. — L'étude de 
M. Lang est conçue à peu près dans le même esprit que celle-ci, que j'avais 
préparée avant de connaître son édition des contes de Perrault. La micnne 
ne fait pas double emploi pourtant avec celle du savant anglais. Ce n’est pas 
que je tire vanité des quelques versions du conte que j'ajoute à sa collection : 
je profite de son travail, et le premier venu pourrait allonger notre double 
liste. Mais là où M. A. Lang n'a voulu montrer que la difficulté des pro- 
blèmes qui se posent, je prétends faire voir qu'ils ne sont pas seulement 
difficiles, mais insolubles. 


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214 LES FABLIAUX 


de faire saillir les traits distincüfs de chacune. Pour la plus 
grande clarté de l'exposition, je rejette en note tous les détails. 

Voici quelles sont ces formes, en procédant des plus simples 
aux plus complexes : 


A. PREMIÈRE FORME. — Îl n'est accordé qu'un seul souhait à 
un seul homme. 

Sur le conseil de sa femme, l’homme forme un vœu grotesque: 
celui d’avoir deux têtes et quatre bras. Mais, à peine a-t-il été 
exaucé, les gens qu’il rencontre le prennent pour un génie mal- 
faisant et le tuent. 

Cette forme n’est représentée que par le seul Pantchatantra :. 


B. SECONDE FORME. — Jl est accardé deux souhaits, chacun à 
une personne différente. 

C’est la donnée d’une fable de Phèdre. — Deux femmes, dont 
l’une a un enfant au berceau et dont l’autre est une courtisane, 
ont chichement reçu Mercure dans leur maison. Pour les payer 
en proportion de leurs mérites, il accorde à chacune un souhait 
qu'il promet d’exaucer. La mère souhaite de voir le plus tôt 
possible son enfant avec de la barbe au menton ; la courtisane, 
d’attirer à elle tout ce qu’elle touchera. Mercure s’envole et 
les deux femmes rentrent chez elle : la mère trouve son enfant 
dans son berceau orné d’une barbe magnifique ; à cette vue, la 
courtisane éclate de rire et porte la main à son nez ; quand elle 
laisse retomber le bras, son nez suit sa main 


Traxitque ad terram nasi longitudinem *, 


C. TROISIÈME FORME. — Un même don est accordé à deux per- 
sonnes : l’un tourne à bien, l’autre à mal. 

Le Dieu F6 (Bouddha), bien reçu chez une pauvresse, lui 
accorde ce don qu’à peine il aura quitté la demeure hospitalière, 


1. Traduction Lancereau, p. 333. Il s'agit d'un tisserand nommé Man- 
thara (— niais), qui veut couper un arbre sinsapâ. Mais dans cet arbre 
réside un Esprit qui lui demande de respecter sa demeure. Il l'épargne, en 
effet, et par reconnaissance l'Esprit lui accorde un souhait à sa fantaisie. Il 
consulte sa femme, maleré l'opposition d'un barbier de ses amis. Elle lui 
donne son sot conseil, afm qu’il puisse travailler double à son métier de 
üsserand, grâce à sa double paire de bras. : 

2. Paëdre, Appendir, XV. Benfcÿ rapproche un conte du Pentarnerone 
éd, de Basile (Liebrecht, II, 156), que je ne connais pas. 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 215 


elle pourra continuer tout le jour l’occupatron une fois commen- 
cée. Le dieu parti, elle aune de la toile. La toile s’allonge sous 
ses doigts, et elle continue ainsi jusqu’au coucher du soleil, si 
bien que sa maison s’emplit d’étoffes!. — Une voisine avare, 
riche et jalouse, obtient du dieu Fô la même faveur ; mais, au 
moment d’imiter la pauvresse, elle se dit : « Si j’aune de la toile 
tout le jour, les bêtes de ma basse-cour auront faim et soif ; je 
vais leur donner au mains de l’eau. » Et, la journée entière, elle 
leur verse de l’eau, sans pouvoir s’arrêter, tant qu’elle inonde 
tout le pays. 

C'est un conte chinois”. On l’a retrouvé en Poméranie, dans 
la Hesse, ailleurs encore’. Je l’ai entendu moi-même conter à 
Caen, sous cette forme bien gauloise : Saint Pierre a octroyé à 
deux femmes la même faveur que le dieu F6 ; l’une compte des 
écus tout le jour ; l’autre, comme dans le conte chinois, inonde 
aussi le pays jusqu’au coucher du soleil, mais à la façon de Gar- 
gantua monté sur les tours de Notre-Dame, 


D. QUATRIÈME FORME. — JI est accordé trois souhaüts, chacun 
à une personne différente. 

Un conte populaire français nous raconte comment les fées, 
pour remercier trois frères de les avoir fait danser, leur accordent 
un souhait à chacun. L’aîné, qui est en possession de l'héritage 
paternel, ne trouve aucun vœu à exprimer ; mais, comme il doit 
s’exécuter, il demande que son veau guérisse la colique de qui- 
conque le saisira par la queue. — Le plus jeune frère, irrité de 
sa sottise, souhaite que les cornes de ce veau passent sur la tête 


1. Benfey rappelle (p. 498) un conte thibétain où des voleurs voient aussi 
s'allonger indéfiniment entre leurs mains une pièce d’étoffe qu'ils veulent 
faire passer par unc fenêtre. | 

2. Il est analysé par Grimm, Kinder- und Hausmärchen, loc. cit. Compa- 
rez un conte de l'Amiénois, p. p. M. Carnoy, Mélusine, I, col. 240. 

3. C'est Benfey (loc. cit.) qui rappelle ces versions et je n'ai pas vérifié ses 
indications. , 

&. On sent, dans tous ces récits, le voisinage de fables analogues, comme 
celle du paysan qui redemande à Jupiter sa cognée perdue. (Cf., outre Le 
Fontaine, Rabelais, 2° prologue du quart livre.) Je ne les fais pourtant pas 
entrer en ligne de compte, parce que la donnéc essentielle de notre fabliau 
ÿ disparaît : il ne s'agit plus ici d'un don aecordé aux héros du conte avec 
faculté de l'appliquer délibérément à tel usage qu'il leur plaira, mais d'une 
prière déterminée qu'ils adressent à la divinité, ce qui leur attire, selon leurs 
mérites ou leurs torts, profit ou dommage. 


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216 LES FABLIAUX 


de son aîné. — Le cadet, fâché à son tour, demande qu’une tête 
de chien pousse sur les épaules de son plus jeune frère. — Les 
fées compatissantes annulent les trois souhaits? 


E. CINQUIÈME FORME. — Trois souhaits sont accordés à un mari 
et à sa femme, qui les gâchent ainsi : la femme forme le premier 
vœu, qui, réalisé, paraît ridicule au mari. Dans sa colère, ü en 
exprime un second, qui ne fait qu'aggraver la situation. Le troi- 
sième souhait est employé à annuler les deux premiers et à réta- 
blir toutes choses en leur primitif état. 

Comme une sorte de justice distributive préside aux destinées 
des contes, c’est cette forme, habilement machinée, qui nous 
apparaît comme la plus vivace. Elle est représentée par un grand 
nombre de variantes, qui se distribuent en plusieurs familles et 
sous-familles. 


E'.) Les souhaüts sont perdus par la distraction ou la futilité 
de la femme. 


a) Tantôt dans le Romulus et dans Marie de France : 

1. La femme, qui a un os pris dans la gorge, souhaite que son 
mari soit pourvu d’un bec de bécasse pour qu’il puisse le 
lui retirer ; 


2. Le mari en souhaite un semblable à sa femme ; 
3. Le troisième vœu rétablit toutes choses en l’état *. 


1. Cette maladroïite version est communiquée, d’après une tradition orale, | 
par Colin de Plancy, dans son édition des Œuvres choisies de Perrault, 
Paris, 1826, p. 240. — Je ne la connais que par M. Lang. On s'étonne de 
voir un aussi libre esprit que M. Lang reconnaître dans ce veau la bète 
sacrée que Îles dévots hindous tiennent par la queue à l'heure dernière. Pré- 
cisément parce que le bœuf est un animal sacré sur les bords du Gange, pré- 
cisément parce qu’en tenir un par la queue, c’est accomplir, en certains cas, 
un rite religieux, un Hindou, cherchant un épisode tout à fait ridicule pour 
son récit, aurait fait tout le tour des combinaisons possibles, avant de s'ar- 
rêter à cette imagination sacrilège ; le souhait du jeune homme n’aurait rien 
de bouffon dans l'Inde. — C'est ici un témoignage curieux de l'influence 
qu'une théorie depuis longtemps courante peut exercer sur ceux-là même 
qui, comme M. Lang, s'en croient le plus dégagés. 

2. Romulus Mariae Gallicae, Hervieux, Les fabulistes latins, II, p. 53?, 
n° xLvur. Les souhaits sont accordés par un follet (nanus monticulus, dit le 
texte latin}, dont un vilain s’est emparé et qui veut, par ce don, recouvrer sa 
liberté. Le bénéficiaire des souhaits est le mari, qui, sur la prière de sa femme, 
lui en cède deux. Dans le texte latin, la femme, qui s'est étranglée, souhaite 
à son mari un bec de fer. 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 217 


b) Tantôt dans une nouvelle de Philippe de Vigneulles!: et 
dans un conte recueilli à Leuze en Haïnaut* : 

4. La femme souhaite un pied pour sa marmite cassée ; 

2. Le mari demande que le pied de ce pot entre dans le ventre 
de sa femme ; 

3. Statu quo ante. 

c) Ou bien, comme dans Perrault * : 

1. La femme s’écrie : 


Une aune de boudin viendrait bien à propos ! 
2. Le mari riposte : 


Plût à Dieu, maudite pécore, 
Qu'il te pendiît au bout du nez! 


3. Il est trop heureux 


D’employer le vœu qui restait, 
Frêle bonheur, pauvre ressource, 
A remettre sa femme en l’état qu’elle était. 


Outre la version de Perrault, j’en connais trois similaires : un 
conte allemand * ; — un conte magyar” ; — un conte espagnol *. 


1. Philippe de Vigneulles, 68° nouvelle. 

2. J'emprunte l'indication de la forme hennuyère à M. Andrew Lang, op. 
cit. 

3. Perrault, Les souhaits ridicules, conte en vers. C'est Jupiter qui les 
accorde à un bücheron, lequel en abandonne un à sa femme. 

4. Hebel, Schatzkästlein des rheinländischen Hausfreundes, 1811, p. 117. 
C’est la fée des montagnes Anna Fritze qui donne les souhaits. 

5. The folk-tales of the Magyars, collected by Kryza, Erdélyi, Pap and 
others, translated and edited by the Rev. W. Henry Jones and Lewys L. Krop}, 
Londres, 1889, p. 217. — Un pauvre homme trouve, près du champ de 
maïs du seigneur, une petite fée traînée par quatre jolis chiens noirs dans 
une voiture d'or. Le char minuscule est embourbé. Le paysan délivre la 
fée, et c'est par reconnaissance qu’elle lui accorde trois souhaits. Mais c’est 
sa femme qui doit les exprimer tous les trois. (On voit que, par ce trait, 
unique dans notre collection de variantes, cette version ne répond pas exac- 
tement à la définition du groupe E.) Par l'effet du premier souhait, descend 
le long de la cheminée, dans une poële à frire, une saucisse assez longue pour 
enclore tout le jardin. Ce qui est curieux, c’est que le mari n’en est point 
irrité, mais qu’il cherche, pour le conseiller à sa femme, un second souhait 
plus profitable. Demandera-t-clle deux génisses ? ou deux chevaux ? ou deux 
cochons de lait ? En y songeant, il bourre sa pipe et veut l’allumer avec un 
tison. Mais il s'y prend si maladroitement qu'il renverse dans la cendre la 
poêle à frire et la saucisse. — Puisse-t-elle, s'écric la femme, te pendre au 
bout du nez ! — Puis, par pitié ct par amour, elle le délivre. 

6. Cuentos, oraciones, adivinas y rejranes popi lares 6 infantiles, recogidos 


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218 LES FABLIAUX 


II. Dans d’autres versions, les souhaüs sont gächés par la 
<oquetterie de la femme. 

d) 1. Elle demande à devenir la Slus belle des femmes ; 

2. Le mari, jaloux, souhaite qu’elle soit changée en hinne : 

3. Statu quo ante. 

C’est un conte arabe 1, et, avec des divergences nombreuses, 
un conte de l’Inde musulmane * 


por Fernan Caballero, Madrid, 1877, p. 103. Los deseos. Persannt, non pas 
même Perrault et Grimm, n’a conté notre récit avec autant d'agrément que 
la femme de grand talent qui signe du nom de Fernan Caballero. — Deux 
vieux époux très pauvres sont assis au coin du feu, et au lieu de rendre 
grâce à Dieu de ce peu qu'ils lui doivent, ils envient la pièce de tcrre de 
l'oncle Polainas, le mulet de l'oncle Polainas..… Par la cheminée descend, 
toute mignonne, une très petite femme : c'est la fée Fortunée. Elle accorde 
le premier souhait à la femme, le second au mari ; quant au troisième, il 
devra être formé d’un commun accord par les deux époux, et la fée reviendra 
l'exaucer en personne. — Long débat du vieux et de la vieille, embarrassés 
de choisir. La conversation finit par tomber sur des matières indifiérentes 
et sur les superbes morcillas des voisins. — C'est par distraction que la femme 
en souhaite une, et c’est par colère que le mari la lui suspend au nez. — 
Ici, un épisode plaisant. Le vieux voudrait bien employer mieux Île troi- 
sième souhait ; mais, on s'en souvient, la fée a imposé cette condition qu'il 
serait formé d’un commun accord par le mari et la femme réunis. Le vieux 
supplie donc sa compagne de se résigner à vivre avec son incommode appen- 
dice nasal. Riche, il lui fera faire un bel étui en or pour l'y enfermer. Comme 
son éloquence ne la persuade pas, il faut bien qu’il se résigne à demander, 
par son troisième souhait, le statu quo ante : la fée Fortunée vient le rétablir 
et tirer la morale de l'aventure, 

4. Freytag, Arakum proverbia, I, 687. Je traduis du latin le texte assez 
court donné par Liebrecht, Orient und Occident, III, p. 378, à prepes du 
conte 70 des Deutsche Mährchen de Simrock : « Le mari d’une femrse juive, 
nommée Basusa, avait obtenu de Dieu le droit d'exprimer trois souhaits, 
qui seraient exaucés. Basusa lui arracha la grâce d'en former un elle-même, 
et obtint de devenir la plus belle femme du monde. Elle espérait amsi quit- 
ter son mari, en se faisant enlever. Celui-ci, irrité, demanda qu'elle füt trans- 
formée en chienne. Maïs ses fils le supplièrent de la rétablir en son état pri- 
maitif, ce qu'ils obtinrent. » 

2. C'est un conte recueüli à Châhdpihänpour, et que je trouve dans lou- 
vrage intitulé : À fly on the whel or how I helped to govern India, by Lieut. 
Col. H. Lewin, Londres, 1885, p. 81. — C’est une forme très piquante, qui 
ne répond pas tout à fait à la définition du groupe E, et où s’exprime bien le 
fatalisme rausulman. Sa Hautesse Moïse, passant à travers une jungle à 
l'heure de la prière, y voit un vicillard couvert d'une pauvre pièce d’étofle, 
qui prie, tandis que sa femme ct son fils, nus jusqu’à la ceinture, ont la par- 
tie inférieure du corps enfouie dans le sable. A ses questions les pauvres 
gens répondent qu'ils n’ont que ce seul haïllon, dont ils se couvrent tous 
trois ; mais, par décence, à l'heure de la prière, chacun d’cux successivement 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 219 


e) 1. La femme demande des cheveux d'or et une brosse pour 
les brosser ; 

2. Le mari demande que la brosse lui entre au corps ; 

3. Statu quo ante. 

Cette forme est celle d’un conte allemand du xvu® siècle: 

f) 1. La femme demande la plus belle robe que jamais femme 
ait revêtue. 

2. Le mari souhaite que la robe lui entre dans le corps. 

3. Stau quo ante. 

C’est la forme que nous livre un conte allemand du moyen âge *. 


prend ce méchaut vêtement pour lui seul, tandis que les deux autres cachent 
leur nudité dans le sable. Moïse promet de les tirer d'embarras, expose le 
cas à Allah, qui leur accorde trois souhaits à tous trois. La femme, avec 
l'approbation de son mari, souhaite de redevenir jeune et très belle. Mais 
corame la vieille n'a plus que quinze ans, le gouverneur de la province, qui 
<hasse par là et la trouve belle à seuhait, la fait mettre dans un palanquin et 
emporter vers sa résidence. — « Souhaïite qu’elle soit transformée cm peur- 
ceau ! » dit le vieillard à son fils. Ainsi fait. — En voyant cette métarmor- 
phose, les porteurs croient porter le diable, laissent tomber le palanquin et 
le pourceau revient, très humiké, à la jungle, où le troisième souhait est 
emphyé par le mari à lui rendre sa forme primitive de vieille femme. — 
Quelques jours après, à l'heure de la prière, Moïse retrouve ses trois pro- 
tégés dans la même posture qu'auparavant, l’un priant enveloppé du mème 
haillon, les deux autres enfouis jusqu'à la ceinture. 1} va se plaindre’à Allah, 
qui lui dit : « J'ai rempli les désirs de ces trois personnes. » Moïse se fait 
raconter la suitc des aventures, et, l'ayant apprise, il met la main devant sa 
bouche, devient pensif, et dit : « Allah est grand ! Allah est tout-puissant ! 
Qui peut dire son éloge ? » — On ne voit pas, dans ce très joli conte, à quoi 
sert l'intervention du fils. Il ne gène pas, il est vrai, puisqu'il ne s’agit plus, 
dans cette version, d’une opposition entre le mari et la femme ; malgré sa 
<oquetterie sénile, le vœu que forme la vieille est, après tout, fort raison- 
nablie, comme les deux autres, — L'esprit du conte est tout changé et pcut- 
être faudrait-il censiderer le récit de Chähdjihänpour comme une sixième 
forme irréductible du conte. 

1. Je ne connais cette forme que par l'analyse incomplète qu’en donne 
Grimm, loc. cit. I1 la rapporte en abrégé, d'après Lehmann, im erneuerten 
poet. Blureen garien, Francfort, 1640, p. 374, ouvrage que je n’ai pu nx pro- 
curer. Veici ke texte peu clair donné par Grinan : « Il arrive souvent que 
« l’homme a beaucoup de bonheur, sans que ce bonheur soit béni, ainsi 
« qu’il advint de cette femme, à qui S. Picrre avait accordé trois souhaits 
< pour son plus grand bien. Car elle souhaita d’abord une chevelure blonde, 
< puis une brosse. » Grimm ajoute : « nrais son mari fit, à propos de sa 
« brosse, un vœu mauvais qu'il fut obligé d'annuler par son 1roisième sou 
« hait. > — J'ai complété ce récit par conjecture, et par analogie avec les 
formes d, f. 

2. Gesammtabenieuer, Dri Wunsche, 11, XXXVII Un couple très pauvre 


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220 LES FABLIAUX 


III. Dans un troisième et dernier groupe, les souhaits sont per- 
dus par la sensualité de la femme. 

Il ne nous convient pas d'analyser cette forme ; disons seulc- 
ment qu’elle appartient bien au type que nous considérons, c’est- 
à-dire que : 

g) 1. La femme forme un vœu grossier ; 

2. Le mari en forme un second qui rend la situation plus 
pénible encore ; 

3. Le troisième souhait rétablit toutes choses en l’état. 

C’est la version des différentes formes orientales du roman des 
Sept Sages, 'Sindbad, Syntipas, Sandabar, Cendubete, Sindibad, 
les Mille et une Nuits ; le fabliau des Quatre souhaits saint 
Martin n’en est qu’une plaisante et obscène exagération:. 


importune Dieu de ses prières. L'Ange du mari lui est dépêché pour lui 
annoncer que ses requêtes sont vaines, car il a obtenu déjà toute la part de 
bonheur qui lui revenait. Pourtant, comme l'homme insiste, l'ange lui 
accorde trois souhaits : qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même, s'ils tournent à 
son désavantage. (Remarquez ce curieux trait de fatalisme populaire.) — La 
femme souhaite une belle robe, et il est curieux que le mari ne trouve à lui 
reprocher que son égoïsme : car, dit-il, tu aurais pu, du même coup, obtenir 
de belles robes pour toutes les femmes de la terre. (Ce mari est un médiocre 
psychologue, car, si la femme avait fait ainsi, où aurait été son plaisir ?) — 
Quand, en vertu du second souhait, la robe est entrée au corps de la femme. 
qui pousse des cris de douleur, les voisins s'assemblent et menacent de tuer 
le mari, s’il n’emploie son troisième souhait à délivrer la coquette. — Ce 
dénouement rappelle celui des Arabum proverbia. Notez comme les conteurs 
se sont ingéniés à sortir de cette difficulté : dans toutes ces versions, le mari 
n'a aucune raison {sauf la pitié) d'employer son troisième souhaït à réparer 
le dommage que lui-même a voulu faire à sa femme. La plus jolie imagina- 
tion est celle de Fernan Caballero, qui suppose que le troisième souhait 
doit être le résultat d’une délibération commune des deux époux. — Mais le 
nombre des combinaisons possibles n’est pas infini, et il est concevable que 
deux conteurs indépendants (celui des Arabum proverbia et le Stricker) 
aient recouru à peu près au même procédé, c'est-à-dire à l'intervention des 
voisins ou des parents. 

4. C'est le premier récit du septième sage dans le Sindbad syriaque (éd. 
Baethgen), dans le Syntipas grec (éd. Boissonnade), dans le Libro de los 
engannos (éd. Comparcetti) ; le deuxième récit du sixième sage dans le Sanda- 
bar hébreu (éd. Sengelmann). Il se trouve aussi dans le Sindibad-Nameh. 
persan, du x1v® siècle (Asiatic Journal, 1841, t. XXXVI, p. 16). — Dans les 
Mille et une Nuits, c'est le 1€7 récit du sixième vizir (l'homme qui désirait 
connaître la nuit Al-Kader.) — Je ne connais pas la version du texte de 
Breslau, que les éditeurs n'ont pas voulu traduire, comme trop indécente. 
Mais on peut prendre connaissance du texte de Boulak, grâce à la traduction 
francaise donnée dans la Fleur lascise orientale, Oxford, 1882, p. 132. Le 


Pages 220-221 


EFFET. Mais, CONTRE TOUTE ATTENTE, ET PAR LA FAUTE 


)OMMAGE. 


te forme un 


la situation. 


troisième souhait 


‘statu quo anle. 


ier 
its : 


re 


belle robe. 


Par 


III 


sensualité, elle 
forme : 


—_—_—_————————————— 


Un vœu obscène, 


| 
a allemand du (19) Différentes versions 
orientales des Sept 
Sages ; 


‘a âge. 
sa\benteuer). 


(20)F 


ablisu des Souhaits 


saint Martin ; 
(21) (La Fontaine, Fables, 


vu, 6 


}. 


emier souhait ridicule ; le mari, par 


| 
E’ : 
FORMES  REDOUBLÉES 
ET CONTRASTÉES 
Les troits souhaits 
ridicules forment 
contraste, comme 
en C, à trois sou- 
haits heureux. 


(22) Conte allemand du 
xvi® siècle (Wendun- 
math) ; 

(23) Conte hessois 

(Grimm), 





Original from 


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5, RS 


LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 221 


E'. — Formes redoublées et contrastées du conte. — Un per- 
sonnage surnaturel, en voyage sur la terre, accorde à des hôtes 
pauvres et accueillants trois souhaits qui leur apportent le bon- 
heur. Des voisins avares et jaloux, qui ont mal reçu le même 
voyageur, obtiennent de lui la même faveur : ils veulent imiter 
leurs voisins ; mais leurs souhaits se retournent contre eux. 

Dans un conte allemand du xrv® siècle:, les hôtes qui ont bien 
accueilli saint Pierre et saint Paul souhaitent : 

1) que leur vieille maison brûle ; 

2) qu’elle soit remplacée par une belle maison neuve ; 

3) qu'ils obtiennent le royaume de Dieu. 


récit des Mille et une Nuits est très supérieur à notre fabliau et aux autres 
versions du roman des Sept Sages. 

“ Je puis parler, sinon du conte lui-même qui est indécent, du moins de 
l'être surnaturel qui accorde les souhaits. Dans les Mille et une Nuits, c'est 
l'ange Ezraël; dans le Libro de los Engannos, c’est une diablesse. Peu nous 
importe ici; mais, dans les autres versions des Sept Sages, c'est un démon 
familier qui habite dans le corps d’un homme (le Syntipas l'appelle bizarre- 
ment l'Esprit du Python). C’est, dans toutes les versions, un génie bienfai- 
sant, qui, après être longtemps demeuré dans le corps de l’homme, est forcé, 
par un autre génie, dont il dépend, d'’élire une demeure différente. « Le roi 
des démons m'a ordonné, dit-il dans le Mischle Sandabar, d'aller dans un 
autre pays » ; et c’est au moment de cette pénible séparation qu'il accorde 
trois souhaits à son ancien hôte. — On reconnaît, à tous ces traits, le début 
de la fable de La Fontaine : 


11 est au Mogol des follets, 
Qui font office de valets… 


L'un d'eux, après avoir longtemps servi les mêmes maîtres, est envoyé en 
Norvège « par le chef de la république des Follets ». — Or M. Regnier (éd. 
des Grands écrivains, fable VII, 6) a montré que La Fontaine a dû connaître 
les Paraboles de Sandabar, traduites plusieurs fois aux xvi® et xvr1® siècles, 
La Fontaine a donc emprunté son récit au livre hébreu. À cette époque, il 
n'écrivait plus des contes grivois, mais des fables : il a reculé devant l'obscé- 
nité du récit. Il a donc seulement conservé le cadre de son modèle et inventé 
d'abord l'abondance (les époux s'en dégoûtent, comme le savetier enrichi 
par le financier) ; ils demandent alors la médiocrité ct la sagesse : 


C’est un trésor qui n’embarrasse point. 


Je suis donc autorisé à considérer la version de La Fontaine comme unc 
simple copie remaniée des Sept Sages. C’est pourquoi je ne la rappelle qu’en 
note. — On voit combien cst inexacte la supposition de Liebrecht (Germania, 
I, 262) : « La nouvelle de Philippe de Vigneulles peut être considérée comme 
intermédiaire entre le récit de Marie de France et celui de La Fontaine. » 

1. Wendunmuth, éd. Kirchhof, n° 218, 1,p. 219. — Cf. K. Gocdeke, Schs'änke 
des XVI. Jarh., Leipzig, 1879, n° 34, p. 54. 


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222 LES FABLIAUX 


|] 


La voisine jalouse obtient aussi trois souhaits, et, en l’absence 
de son mari, 

4. elle souhaite que sa vieille maison brûle ; son mari revient 
des champs, criant : « au feu | » elle veut le faire taire ; 

2. « Puisse, s’écrie-t-il, un tison te sauter au corps ! » 

3. Staitu que ane. 

Comparez un conte hessois de la collection de Grimm :. 


Nous voilà au bout de ce dénombrement. 

Je le résume par le tableau synoptique ci-contre, — un peu 
chargé, — mais dont la lecture et l'intelligence sont pourtant 
faciles. j 

Ce classement de variantes, le lourd appareil scientifique qui 
enserre cette amusette, est-ce là — comme tant de collecteurs 
de contes le semblent croire —l Ultima Thule de nos recherches ? 
Non : il faut que les belles divisions, subdivisions et accolades 
de ce tableau synoptique signifient quelque chose. Ne signifient- 
elles rien ? Il faut avoir la bonne foi de s’en rendre compte et de 
le déclarer*. 


1. Grimm, n° 87. Dans ce conte, les bons pauvres souhaitent : 


1° L'éternité bienheureuse, 

20 Le pain quotidien, 

3° Une belle maison. 

Le mauvais riche, apprenant la bonne aubaine échue à son voisin, monte à 
cheval, rejoint le bon Dieu qui s’en va, obtient de lui les trois souhaits : 

1° En route, son cheval bronche : « Puisses-tu, s'écric-t-il, te rompre le 
cou ! » Ce souhait est aussitôt exaucé 

20 Il poursuit sa route, portant la selle du cheval, et pense tout à coup que, 
pendant qu'il sue sang et eau sur la grande route, sa femme prend le frais, 
commodément assise dans sa chambre : « Je voudrais, dit-il, la voir assise 
sur une selle, sans pouvoir se lever ! » Il rentre, et la trouve chevauchant, 
en effet, une selle ; 

30 Il la délivre. 

2. Notre classement repose uniquement sur l'examen des souhaits expri- 
més, et non sur les récits qui servent de cadre à l’histoire, Peu importe, en 
effet, que l'être surnaturel qui accorde les souhaits soit tantôt un voyageur 
céleste et qu'il s'appelle Mercure, le dieu Fô, saint Pierre et saint Paul ou 
le bon Dieu ; — tantôt un génie bienfaisant ct reconnaissant, démon fami- 
lier, diablesse, Esprit du Python, fées danseuses, fées des montagnes, Anna 
Fritze, esprit d'un arbre sinsapä, etc. ; — ou bien une divinité sage et pré- 
voyante, Allah, la fée Fortunée ; — ou cncore un génie ironique ct taquin, 
saint Martin, le follet, le nain des montagnes, etc. Les groupements qu’on 
obtient à considérer ces détails sont superficiels, factices, séparent des 
formes voisines, réunissent des versions divergentes. — Il nous faut donc 
nous en tenir à notre classement. 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 22% 


Ce tableau, dressé en toute patience et conscience, interro- 
geons-le avec scrupule. 

L'exemple choisi est favorable : sauf quelques cas négli- 
geables:, toutes nos variantes représentent des moments dis- 
tinets de la tradition parlée. Les tiroirs de notre conte nous ont 
fourni un classement très net. 

Ce tableau peut-il nous renseigner sur la forme et la patrie 
primitive du conte ? sur les lois de son développement ? 

Interrogeons-le, en partant des groupes de versions les plus 
déterminés pour remonter aux moins complexes ; c’est-à-dire, 
interprétons le tableau er le lisant de bas en haut. 

10) Considérons l’une quelconque des sous-familles a, b, c, d, 
ef, 8° 

Soit le groupe c, où le souhait ridicule est celui d’une aune de 
boudin. Nous constatons — et e’est là un résultat positif — que 
ce conte vivait dans la tradition orale en Franceil y a deux siècles 
et qu’il continue à vivre de même aujourd’hui en Hongrie, en 
Espagne, en Allemagne. Quelle est la portée de ce résultat ? 
Voyons-nous et verrons-nous jamais une raison pour expliquer 
que cette forme existe en ces quatre pays, plutôt que la forme d, 
qui n'est attestée qu’en Arabie et au Bengale ? Existe-t-il un 
folk-loriste assez hardi pour affirmer que la forme c n'existe pas 
en telle contrée qu’il me plaira de nommer ? Sait-il si je n’en 
tiens pas en réserve une forme arabe ? C’est donc le hasard seul 
qui a réuni, en c, ces quatre pays. — Dirons-nous que le conte 
magyar procède du conte allemand, qui procède du conte fran- 
çais, qui procède du conte espagnol ? au bien plutôt que le conte 
espagnol procède du conte français, qui procède du conte alle- 
mand, qui procède du conte magyar ? L'une et l’autre hypothèse 
se valent, comme également vraisemblables, et également indé- 
montrables. — Or il n’en est pas seulement ainsi de ces deux 
hypothèses : mais, comme les mots : espagnol — magyar — 


4. Tel est le cas de Syntipus copiant Sindbul, ou de Marie de France et 


du Romulus copiant un modèle commun, ou de La Fontaine imitant des Para- 

boles de Sandabar. — Tel de nos conteurs lettrés a dû connaitre des formes 

écrites de l'histoire : il est, par exemple, certain jour Grimm, probable pour 

Feruan Caballero, qu'ils ont connu le conte de Perrault ; mais leur bonne foi 

de folk-loristes a dù les mettre en garde contre tout remaniement littéraire. 
=. doignous-y les contes réunis en C et en E”. 


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224 LES FABLIAUX 


allemand — français — peuvent se grouper de vingt-quatre 
manières, il existe encore vingt-deux hypothèses similaires, éga- 
lement vraisemblables et indémontrables. 

Tout de même, dans la famille g, où le vœu formé est obscène, 
nous trouvons réunies les diverses versions orientales des Sept 
Sages et le fabliau français. — C’est encore, je le veux bien, un 
résultat positif. Mais quelle en est la signification ? Dirons-nous 
que la forme française provient de la forme orientale ? Nous le 
pouvons assurément. Ou bien que la forme orientale provient de 
la forme française ? Rien ne nous en empêche:. — Dans le groupe 
c, précédemment considéré, il ne vient à l’esprit de personne de 
prétendre que la forme française soit la génératrice de la forme 
allemande, parce que Perrault a recueilli son récit en France deux 
siècles avant que Hebel ne l’ait rencontré dans les pays rhénans. 
Il en est de même ici. Qu’un fabliau et un recueil oriental se 
groupent dans une même sous-famille, c’est un fait qui ne pren- 
drait de signification que s’il était constant ; mais il est très rare, 
au contraire, comme le démontrent nos études. Il résulte de la 
rareté de ce phénomène que, seul, le hasard associe en g les Sept 
Sages et le fabliau, tout comme il associe en c un conte chinois et 
un conte normand, sans que le conte normand soit nécessaire- 
ment issu du conte chinois. 

Le lecteur se convaincra aisément qu’il en est de même pour 
tous les groupes a, b, d',e,f, C, E". Y a-t-il quelque raison 
pour que l'héroïne du conte souhaite la beauté en Arabie et au 
Bengale, tandis qu’elle demande un pied pour son pot au 
xvI® siècle chez un conteur français, en Hainaut au x1x° siècle ? 
Or, marquer qu’elle demande un pied pour son pot en Hainaut au 
x1X® siècle, en France au x vif, voilà le seul résultat positif de ces 
très patientes, très minutieuses et très méprisables recherches. 


1. Mais, dira-t-on, les Souhaits saint Martin ne sont qu’une exagération 
visible du récit des Sept Sages : il s'ensuit que la version des Sept Sages est 
la forme-mère. Il est, en effet, certain que le fabliau suppose à sa base un 
récit plus simple, où trois souhaits seulement étaient exprimés ; mais cette 
forme plus simple, qui est celle des Sept Sages, ne vient pas nécessairement 
des Sept Sages au conteur anonyme français ; elle pouvait vivre, sur le sol ° 
français, depuis mille ans. 

2. Il cst curieux, à première vue, que la forme d réunisse deux variantes 
musulmanes (Arabum proverbia et conte de Châdjihâänpour). Mais il est. 
visible que l'esprit du conte est tout différent dans l'une et dans l’autre ver- 
sion, et que, seul, le hasard a conjoint ici ces deux variantes musulmanes. 


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en —— + == 








LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 225 


20) Comparons entre elles les sous-familles, au lieu de les 
considérer chacune isolément. 

Des versions a, b, c, d, ee, f, g, laquelle est la primitive ? 
celle où la femme souhaite un bec de fer à son mari, ou bien 
celle où elle réclame un pied pour son pot ? ou celle où elle 
forme un vœu obscène ? ou serait-ce peut-être celle où elle 
demande une aune de boudin ? celle où elle gâche son souhait 
par futihté ? ou par coquetterie ? ou par sensualité ? Poser ces 
questions, c’est en montrer la puérilité. Nous aurions mauvaise 
grâce à trop insister. 

30) Opposerons-nous maintenant les formes simples (E') aux 
formes antithétiques (E") ? 

Lesquelles sont nées les premières ? On pourrait soutenir que 
ce sont les formes redoublées, où trois souhaits bénis s'opposent 
à trois souhaits maudits, car le premier inventeur du complexe 
d'événements constitutifs de la forme E” fut certainement 
un esprit très constructeur et très ingénieux ; il peut donc 
avoir bâti d'emblée le conte sous sa forme la plus compliquée, 
simplifiée postérieurement par d’autres. Mais j’admets volon- 
tiers, comme plus vraisemblable, que les formes simples sont 
les primitives. Que ce soit là l’un des rares résultats positifs de 
notre enquête. Quel indice en pourra-t-on tirer pour l’histoire de 
la propagation du conte ? Je l’ignore et j’abandonne ce fait, pour 
qu'il en tire parti, 

Au fin premier qui le demandera. 


&0) Enfin, considérons les cinq groupes principaux, À, B,C, 
D, E. 

Il ne serait pas impossible d'admettre que nous avons affaire 
à cinq contes indépendants!, tant est lâche le lien qui semble 
unir ces familles. C’est simplement l’idée qu'il y a loin de la 
coupe aux lèvres, que les vœux humains sont souvent inintelli- 
gents et néfastes ; — idée si universelle que Garo lui-même s’en 


1. Comparez, par exemple, la fable où un laboureur, afin d’épargner la 
peine des batteurs et des vanneurs, demande à Cérès que son blé pousse sans 
épis. Il est exaucé ; mais les oiseaux, attirés par un butin plus facile, 
s'abattent sur son champ. (V. Burchard Waldis, éd. Kurz, II, XXXIII ; — 
ou le conte bien connu de Grimm, Le Pécheur et sa femme, Kinder- und Haus- 
maährchen, n° 19.) 


BÉPIER. — Les Fabliaux, 15 


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226 LES FABLIAUX 


était pénétré, sans que pourtant il eût étudié le Pantchatantrar. 
Mais, si nous voulons bien admettre, avec nos devanciers, que 
nous sommes en présence, non de cinq contes, mais de cinq 
formes du même conte, laquelle peut prétendre à la priorité ? 

Est-ce la plus anciennement attestée ? Ce serait donc celle de 
Phèdre. Mais nous avons promis de ne jamais recourir au raison- 
nement : post hoc, ergo propter hoc. 

Est-ce, comme le veut Benfey, la forme du Panitchatanira ? 
Il remarque en effet que, dans le Pantchatantra comme dans 
les Sept Sages, les héros du conte souhaitent de voir leurs organes 
se multiplier ; le Pantchatantra serait donc ici la source de la 
forme des Sept Sages, qui serait, à son tour, la génératrice de 
toutes les autres”. Je regrette de ne pouvoir insister sur le 
récit des Sept Sages. Maïs je crois que le premier inventeur de 
cette version, capable d'imaginer un conte aussi ingénieuse- 
ment combiné, n’avait pas besoin du point de départ insigni- 
fiant du Panichatantra, et je répète ce que je disais à propos 
du fabliau des Tresses : tous les conteurs passés, présents et 
futurs méditeraient-ils pendant l'éternité sur le conte du 
Pantchatantra, ils ne sauraient en faire sortir le conte de la 
Nuit Al-Kader ou des Souhaits saint Martin. Si je considère 
la forme du Pantchatantra — où un tisserand, après mûre 
délibération avec sa femme, après force slokas prudhommesques, 
demande, comme le plus grand des biens, d’être pourvu de 
deux têtes et de deux paires de bras, sans soupçonner qu'il 
risque de devenir grotesque, — je dis que ce n’est pas seule- 
ment ce tisserand, mais l’auteur du Pantchatantra qui aussi 
mérite son nom de Manthara, lequel signifie niais ; je me 
refuse à voir dans cette version, comme voudrait Benfey, la 
forme vénérable, mère des autres ; j'y vois seulement une forme 
caduque, sans vraisemblable influence sur les destinées ulté- 
rieures du conte. J'y vois simplement la plus sotte des versions 
conservées. 


1. Les formes B, C, E”’, où un dicu voyageur accorde à ses hôtes des sou- 
haits bénis ou maudits, paraissent plus intimement associées. Mais combien 
de dicux païcns, de saints chrétiens, se sont assis au foyer d'hôtes qu'ils 
récompensaient ou punissaient, depuis le temps de Philémon et de Baucis ! 

2. En admettant que le conte des Sept Sages fût issu du Pantchatantra, 
comment toutes les autres formes scraient-elles issues de ces deux-là ? C'est 
ce que Benfey n'explique pas. 


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LES QUATRE SOUHAITS SAINT MARTIN 227 


Faut-il aller plus loin encore et abstraire la quintessence du 
conte ? La forme initiale est-elle celle qui raille l’inintelligence 
foncière des femmes (A), — ou leurs vices, futilité, coquetterie, 
sensualité (E”’) ? — ou celle qui exprime la vanité de nos désirs, 
ceux de l’homme comme ceux de la femme (conte de Châdjihân- 
pour) ? — ou celle où le conteur n’a voulu que s’amuser de 
la déconvenue comique d’un distrait (c) ? — ou celle oùil a 
exprimé, d’une manière populaire, le conflit de la prescience 
divine et de la liberté humaine, en ces versions où un dieu 
ironique accorde des souhaits dont il sait par avance que rien de 
bon ne peut sortir ? (Phèdre, le dieu F6, E" ?) 

Laquelle de toutes ces versions est la primitive ? Pour en 
juger, il nous manque l'instrument judicatoire. 

En résumé, que pouvons-nous savoir de l’origine de ce conte, 
de sa forme et de sa patrie premières ? — Rien. 

De sa propagation ? Nous arrivons à constater simplement 
que nos vingt-trois versions se groupent deux à deux, trois à 
trois, etc., en des pays qui s’étonnent de se voir associés. 
Mais la raison de ces groupements étranges nous échappe. 

C'est, dira-t-on, que vous ne connaissez que vingt des 
moments de l’évolution d’un conte un million de fois répété. 
— Soit, je suppose que nous possédons ce million de variantes. 
Qu'’arrivera-t-il ? Le tableau synoptique ci-dessus comprendra 
quelques familles et sous-familles de plus sous lesquelles 
continueront à s’aligner les versions des provenances les plus 
hétéroclites ; mais, si nous voulons les classer selon leur succes- 
sion géographique et chronologique, le pouvoir inductif d’un 
Cuvier n’y suffira point. Il faudrait que l’ange Ezraël ou le 
dieu Fô de nos contes vint, en personne, nous dérouler l’his- 
toire de ce million de variantes. Quel serait son récit ? Le début 
en serait intéressant. Il nous dirait peut-être que le premier 
inventeur du conte fut Énoch, fils de Seth ; que Thubal-Caïn, 
père des forgerons, a créé la forme C, et quelque Hittite la 
forme D. Mais la suite de son récit serait fort ennuyeuse : le 
même hasard, qui distribue en quelques groupes nos 23 
variantes, en distribuerait en quelques groupes de plus, avec la 
même indifférence, 999.977 autres. Nous verrions que le Sué- 
dois Pierre a conté les Souhaus ridicules à l'Allemand Paul qui 


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228 LES FABLIAUX 


les a contés à l'Italien Jacques, et ainsi de suite un million 
de fois, sans que l’ange Ezraël ni le dieu F6 fussent capables de 
nous dire pourquoi ce n’est pas l'Italien Jacques qui l’a, le pre- 
mier, conté au Suédois Pierre. 

En résumé, — me demandera le lecteur, — n’aurait-il pas 
mieux valu, au lieu de vos subtiles classifications, prendre les 
fiches où les folk-loristes réunissent les variantes des Souhaits 
ridicules, les battre comme un jeu de cartes, et les énumérer 
au hasard ? — D'accord. — N’aurait-il pas mieux valu encore 
ne les recueillir point ? — Il se peut. 


Le Lai de l’Épervier 


Dans les contes étudiés jusqu'ici, nous avons admis ce prin- 
cipe : si deux versions d’un même récit présentent au même 
endroit le même trait accessoire, elles sont associées indisso- 
lublement par un rapport de filiation, dont il ne reste plus qu’à 
déterminer la direction. 

Ce principe paraît, en effet, très sûr : si nous trouvons, par 
exemple, deux versions de la Matrone d'Éphèse, où la veuve 
inconsolable, pour complaire à son nouvel amant, retire du 
cercueil le cadavre de son mari, lui brise trois dents et le sus- 
pend à une potence ; si, dans deux autres versions, au contraire, 
elle se borne, comme fait la Matrone du pays de Song, à ouvrir 
le cercueil et à fendre le crâne de son époux d’un coup de 
hache, il est évident que les deux premières versions forment 
un groupe indissoluble qui s'oppose à un second groupe, non 
moins indissoluble. 

Ce principe — qui procède d’une observation de simple bon 
sens — est précisément celui sur lequel se fonde la méthode 
employée pour l’établissement des textes : de même que deux 
copistes indépendants ne font pas la même faute au même 
endroit, de même deux conteurs indépendants ne racontent pas 
le même épisode accessoire au même endroit. 

Mais ce principe comporte, dans la méthode de la critique 
des textes, un corollaire restrictif : deux copistes indépendants ne 
font pas la même faute au même endroit, à moins que cette 
faute ne soit si naturelle, si facile, qu'elle ait pu se présenter 
d'elle-même sous la plume de deux copistes. Quiconque a eu 


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LE LAI DE L’ÉPERVIER 229 


l’occasion de classer des manuscrits sait combien ces cas sont 
fréquents, combien de fois le critique est obligé d'admettre que 
la même faute a pu être suggérée à deux scribes indépendants, 
bien qu’ils aient eu sous les yeux deux manuscrits corrects l’un 
et l’autre. 

Ce corollaire doit aussi nécessairement s'appliquer lorsqu'on 
veut comparer des variantes de contes, et il ne semble pas 
qu'on y attache communément une importance suffisante. 

Il reste, dans tout classement de manuscrits, un élément 
de critique subjective : il ne suffit pas, pour grouper deux 
manuscrits en une famille, de noter, par une opération purement 
mécanique, que tous deux présentent, en tel passage, la même 
faute ; il faut encore décider si cette faute n’a pu être commise 
deux, trois, dix fois par des copistes étrangers les uns aux 
autres. 

De même, il ne suffit pas de marquer qu’un trait accessoire 
commun reparaît dans deux versions d’un conte : il faut de 
plus montrer que ce trait procède d’une fantaisie si particulière, 
si individuelle, qu’il n’ait pu être réinventé deux fois indépen- 
damment :. 

Distinguer quels sont les traits qui peuvent être ainsi plu. 
sieurs fois réinventés, et qui, par conséquent, n’établissent 
pas fatalement un lien entre deux versions, c’est une tâche 
nécessaire. 

Appliquons ces considérations au Lai de l’Épervier. 

Ce fabliau, l’un des plus jolis qui nous soient parvenus, a eu 
la bonne fortune d’être découvert, publié et illustré par M. G. 


4. Si l'on nous permet d'employer encore ces formules, qui ne sont qu'en 
apparence compliquées, soit trois versions d’un conte : 


19 w + à, b, c. 
20 w + à, d,e. 
39 & + ZX, y, z. 


On est d'ordinaire fondé à dire que les deux premières sont associées, 
puisqu'elles offrent toutes deux le même trait a. 

Il arrive pourtant souvent que c’est là une illusion, et que le rapport de 
<es trois versions doit être ainsi établi : 

Le conte, raconté d'abord sous la forme w + à, b, c, est parvenu à un 
conteur qui l'a modifié ainsi : w + x, y, z, ct un troisième conteur, partant 
de cette forme d’où ont disparu tous les traits accessoires primitifs, retrouve 
l’un des traits a d’une version qu'il n’a jamais connue ; d’où... w + &, d,e. 


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230 LES FABLIAUX 


Paris. Si le lecteur veut bien se reporter à sa très savante étude 1, 
nous serons dispensé de reproduire longuement ici le texte des 
différentes versions. Réduit à sa forme organique, il se résume 
ainsi : 

« Une femme a deux amants. Un jour qu'en l'absence de 
son mari elle a reçu l’un d'eux, l’autre survient. Le prenuer 
amant se dissimule devant le nouvel arrivant. 

« Tandis qu'elle s’entretient avec celui-ci, le mari revient. 
Elle s'en aperçoit à temps. Elle fait jouer à l'amant qui lui 
tient compagnie une scène de colère : il prend un air très 
trrité, passe devant le mari en proférant des menaces terribles et 
s'en vd ainst. 

a Le mari, fort intrigué, demande des explications à sa 
femme, qui lui répond très simplement : « L'homme qui sort 
d'ici en poursuivait un autre, qui s'est réfugié chez nous. Je 
n'ai pas voulu le trahir ; il aurait été tué. Je lui ai donné asile. 
Le voici. » Elle présente alors le premier amant à son mari : 
voilà le bonhomme rassuré. » 

Encore une fois, nous savons que jamais le conte n’a été dit 
sous cette forme schématique. Chaque conteur le recevait du 
précédent, agrémenté de détails explicatifs ou d'épisodes d’or- 
nement. Il existe pourtant des versions qui n’offrent que ces 
seuls traits en commun avec certaines autres, ce qui est dire 
qu’à certains moments de son histoire, il s’est trouvé dépouillé 
de ‘tous les ornements dont il avait été primitivement vêtu : 
nous sommes donc en droit d'extraire cette forme schématique. 

C’est la seule possession en commun des traits accessoires qui 
groupera les versions, et ce sont en effet les seuls que M. CG. 
Paris considère dans son étude. 

Tout auditeur ou tout lecteur du conte exigera en effet des 
solutions à certaines difficultés du récit. Pourquoi le premier 
amant cède-t-il la place au nouvel arrivant, au lieu de lui faire 
une scène de jalousie ? Il faut que le conteur se préoccupe 
d'établir entre eux un rapport qui nous l’explique. — Pourquoi 
les deux amants sont-ils réunis à la même heure dans la maison 
du mari ? — Comment se succèdent toutes ces scènes ? Où se 
passent-elles exactement ? etc. 


1. Romania, VII, 1. 


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LE LAI DE L’ÉPERVIER 231 


Bref, tout conteur devra répondre à ces questions que les 
rhéteurs anciens recommandaient aux jeunes orateurs d’épuiser 
dans leurs narrations : 


Quis ? quid ? ubi ? quibus auxiliis ? cur ? quomodo ? quando ? 


Plusieurs des conteurs du Lai de l'Épervier 8e rencontrent, 
en effet, pour expliquer ici et là, de la même façon, tel incident: 
et M. G. Paris fonde sur ces coïncidences sa classification. Voici 
les trois principaux considérants des groupements qu'il établit : 

19 Deux versions indiennes, l'Hiütopadésa et le Çukasaptati, 
supposent que les deux galants sont le père et le fils. M. G. Paris 
associe donc ces deux textes. De plus, comme dans toutes les 
autres versions, le rapport qui unit les deux amañts est moins 
scandaleux — comme ïls sont, par exemple, maître ct 
valet, ou puissant personnage ct pauvre hère, etc., — M. G. 
Paris voit dans la version du (ukasaptati la version-mère. Le 
conte est indien d’origine. « Les autres formes sont le produit 
d’une habile revision ;.. la substitution d’un esclave au fils, dans 
le rôle du jeune rival, a été pratiquée, sans doute sur le sol 
indien même, pour éviter la donnée incestueuse du conte pri- 
mitif ». 

20 D’autres versions, le Sindibad, le fabliau, un conte des 
Gesta Romanorum, supposent que les deux amants sont unis 
par un rapport de domesticité (maître et esclave, chevalier et 
écuyer). De plus, le maître seul est l'amant de la femme ; son 
valet, envoyé chez elle pour annoncer la venue prochaine du 
maître, a été simplement l’objet d’un caprice soudain. — En 
conséquence, M. G. Paris associe ces trois versions : les deux 
récits des Gesta Romanorum et du fabliau sont venus du Sin- 
dibad, et ont été importés en Occident par la tradition orale, 
soit par l'intermédiaire des Byzantins, soit à l’époque des Croi- 
sades. » 

39 Enfin — tandis que la plupart des conteurs admettent 
qu’un certain laps de temps sépare les scènes successives, — le 
Çukasaptati et Pogge donnent au conte une marche plus accé- 
lérée. Dans la plupart des versions, le premier amant a le temps 
de se cacher devant son rival, et quand le mari survient, la 
femme est avertie assez tôt de son approche pour pouvoir donner 
ses instructions à l’amant qui lui tient compagnie ; au contraire, 


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232 LES FABLIAUX 


dans le ÇCukasaptati et chez Pogge, les trois hommes sc trouvent 
presque simultanément réunis. Le (ukasaptati et Pogge sont 
donc associés par G. Paris : «le conte indien est arrivé au 
novelliste italien par une voie particulière, différente de celle 
qu'il a suivie pour aboutir à tous les autres récits du Sindibad. 
Il a/pu sans doute arriver de l’Inde directement ; toutefois il 
est plus probable qu’il a passé par la Perse et l'Arabie... » 

Ce classement de versions, dont je ne donne ici que l’essen- 
tiel, est établi avec une rigueur et une ingéniosité saisis- 
santes. 

} Pourtant est-il vraiment nécessaire que les choses se soient 
ainsi passées ? | 

Tel de ces traits n’a-t-il pu être inventé et réinventé, à plu- 
sieurs reprises, par des conteurs indépendants ? 

Est-il bien sûr, par exemple, que la forme primitive soit 
nécessairement celle où figurent un père et son fils, et que 
toutes les autres soient des atténuations de cette donnée pre- 
mière ? Ne pourrait-on pas se poser la même question pour 
chacun des autres épisodes du conte ? Chacun d’eux ne peut-il 
pas avoir été dix fois réinventé ? 

Si je le prétends, je puis être assuré qu’on m’en demandera 
quelque preuve. L’affirmer serait substituer une impression 
personnelle à la saine méthode d'observation. N’y avait-il 
nu] moyen de fournir cette preuve ? Je crois en posséder un, légi- 
time. 

Un de nos plus illustres hellénistes, lorsqu'il veut expliquer 
la méthode de la critique verbale et démontrer que des copistes 
indépendants peuvent commettre la même faute au même 
endroit, a coutume de recourir à une ingénieuse démonstration 
expérimentale : il propose à ses étudiants de recopier tous, sur 
le même texte correct, au courant de la plume, les mêmes cin- 
quantes lignes de grec ; comparant ensuite entre elles les copies 
ainsi obtenues, il lui arrive de relever, à la même ligne, la 
même bévue commise par deux étudiants et il cherche les rai- 
sons psychologiques de cette commune erreur. 

J’ai cru que cette expérience pourrait être aussi probante, 
appliquée à des contes. Il m'était souvent arrivé de tenter cette 
épreuve au hasard de conversations, et elle m'avait donné des 


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LE LAI DE L’ÉPERVIER 239 


résultats surprenants. Je l’ai donc méthodiquement instituée 
pour le lai de l'Épervier et, bien que nul n’ait encore osé recourir 
en ces matières à la méthode expérimentale, je me hasarde à 
rapporter ici cette tentative. 

Voici comment. J’ai soumis, soit par lettres, soit oralement, 
notre conte à quelques amis et à quelques étudiants. Je le leur 
ai proposé sous sa forme organique, w, telle qu’elle est donnée 
plus haut : « Une femme a deux amants ; un jour qu’en l'ab- 
sence de son mari, elle a reçu l’un d'eux, etc. » Je leur ai 
demandé de se placer en présence de ces données comme des 
écoliers devant une matière de narration à développer, de la 
motiver, de l’orner à leur gré. 

Il était ainsi possible de produire des versions artificielles. 
Ces versions ainsi formées seraient-elles comparables aux ver- 
sions réelles recueillies par M. G. Paris ? 

Il va de soi que j’ai demandé à mes novellistes improvisés 
de me donner l’assurance qu’ils ne se souvenaient point d’avoir 
lu nulle part ce conte. Aucun d’eux ne le connaissait, bien qu'ils 
fussent les uns et les autres des esprits fort cultivés: : mais ce 
fait ne surprendra personne ; combien de ces historiettes ont 
traversé notre mémoire sans y laisser de traces ! Un seul se sou- 
venait d’avoir lu une nouvelle analogue dans Boccace ; mais la 
version qu'il m’a remise ne ressemblait nullement à celle du 
Décaméron. 

. Voici brièvement les résultats de cette enquête, qui sont vrai- 
ment inespérés. 

Le plus important des éléments qui servent aux groupements 
de M. G. Paris est dans le rapport qui unit les deux amants. 
Mes correspondants ont imaginé une série de rapports très variés. 
Parmi leurs inventions, il en est qui ne sont pas représentées 
dans les versions sanscrites, arabes,.allemandes, etc. ; mais la 
réciproque n’est pas vraie : il n’est pas une des combinaisons 
réelles qui n’ait été reproduite, après Boccace, après le fabliau, 
après Pogge, par un ou plusieurs de mes amis. Je me trompe, 


1. Depuis, pour plus de sécurité et craignant que ces versions ne fussent 
parfois que des réminiscences, j'ai demandé des variantes, dans un petit 
chef-lieu de canton, à des conteurs infiniment moins lettrés : les résultats 
ont ét’ tout semblables, 


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234 LES FABLIAUX 


il en manque une à l’appel : un conteur érotique du commence- 
ment de ce siècle: a imaginé que les deux amants sont un mar- 
quis et son petit nègre, envoyé pour annoncer sa venue. C’est 
la seule forme que je n’aie pas reproduite artificiellement. Mais 
mes novellistes ont su imaginer les rapports suivants : un mata- 
more et un poltron (M. P. Camena d’Almeida) — un grand sei- 
gneur bretteur et son chapelain (M. Joseph Texte), — un abbé 
etun moinillon échappé du monastère (M. Pascoët), — un maitre 
et son esclave, un chevalier et son écuyer, un seigneur et son page, 
etc. (différents conteurs), — un débiteur et un créancier (M. 
Godard, M. Demerliac), — un amant riche qui paie, un gueux 
qui est aimé (M. Lucien Herr), — un riche bourgeois et un per- 
sonnage de médiocre importance, qui accepte l’humiliation 
comme une chose toute naturelle (M. Alfred Bourgeois), etc. 

Le rapport « père et fils » a-t-il aussi été imaginé ? Oui, certes. 
Mon ami, M. Lucien Herr, qui a recueilli pour moi plusieurs 
versions, m'écrivit un certain jour : « Voici la forme la plus 
satisfaisante que Jj’aie encore obtenue : le premier amant est le 
fils du second, et sait être le rival de son père. Elle provient de 
M. L. Lapicque. » Et, le même jour, à Caen, proposant à un de 
mes étudiants, M. Bourdon, le conte sous sa forme organique, 
j'obtenais de lui, à la première réflexion, cette réponse : « Les 
deux amants sont le père et le fils. » Or c’est la version de 
l’Hitopadésa et du Çukasaptati, et M. L. Lapicque ni M. Bour- 
don ne connaissaient le (’ukasaptati ni l’Hitopadésa. Cette ver- 
sion-mère, dont toutes les autres ne seraient, selon M. G. Paris, 
que des atténuations, ils la réinventaient aisément. tandis que le 
même jour, autour d’eux, d’autres conteurs réinventaient toutes 
les autres combinaisons historiquement attestées. 

Cependant il en restait une qui manquait à ma collection de 
contes factices. C’est celle qui unit dans la même famille Sindi- 
bad, les Gesta Romanorum, le fabliau. Là le rapport est plus 
complexe qu'ailleurs : il s’agit d’un maître et de son serviteur ; 
mais le maître seul est l'amant. Il envoie un jour son valet 
annoncer sa visite ; le jeune homme, esclave ou écuyer, plaît 
soudain à la dame ; une scène de coquetterie se déroule, qui se 


1. Contes et historieties érotiques et philosophiques, par Adrien L. R, Pa: 
ris, 1801, p. 190. La Matinée aux aventures. 


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LE LAI DE L'ÉPERVIER 235 


prolonge jusqu’à l’arrivée du maître, et qui force le jeune homme 
à se cacher. Cette forme, nul de mes conteurs ne la reproduisait. 
Il existe, il est vrai, un conte moderne qui renouvelle exactement 
ces données : c’est celui auquel je faisais allusion tout à l’heure, 
où un marquis envoie « son petit nègre » annoncer sa venue ; il 
prend fantaisie à la jeune femme et à sa soubrette de comparer 
« les appas de la dame à ce corbeau » ; au cours de cette compa- 
raison, le marquis arrive et le négrillon, peu vêtu, n’a plus qu’à 
se cacher. — Il est bien probable que l’auteur de ce récit n’a 
connu ni Sindibad, ni les Gesta Romanorum, ni le fabliau, et 
qu'il a simplement laissé sa fantaisie s’exercer sur un récit quel- 
conque, sans doute sur celui de Boccace. Il se trouvait donc vrai- 
semblablement dans les mêmes conditions que tous mes novel- 
listes bénévoles et sa version atteste que la combinaison du Sir- 
dibad pouvait être réinventée, sans le secours du Sindibad. Pour- 
tant, nul de mes conteurs ne l’imaginait. 

Je me suis alors avisé que ce fait provenait sans doute de ce 
qu’ils acceptaient trop passivement, dans l’énoncé que je leur pro- 
posais, la donnée première du conte : « Une femme a deux amants ». 
La combinaison du Sindibad et du fabliau provient manifeste- 
ment de conteurs qui se préoccupaient de rendre le conte moins 
choquant, plus élégant, moins indigne de la bonne compagnie, 
en n’admettant pas que l'héroïne pût recevoir deux amants à la 
fois. Cette préoccupation, non précisément de moralité, mais de 
plus grande élégance, sollicite souvent les conteurs et les force 
à remanier leurs données. J'ai cru rester dans la bonne foi de 
mon expérience, en disant à deux de mes correspondants : 
« Voici la forme organique de ce conte : Une femme a deux 
amants, etc. ; préoccupez-vous d’en atténuer la trop déshonnète 
grossièreté. » Je n’ai demandé que deux versions ainsi atténuées : 
l’une m’a été fournie par M. Seignobos. Elle est infiniment 
ingénieuse, mais n’est point représentée historiquement ; je ne la 
communique donc pas. L'autre m’a été donnée par mon collègue, 
M. Desdevises du Dezert. La voici textuellement : « Un chevalier 
envoie son écuyer prévenir sa dame qu'il viendra prochainement 
la visiter. L’écuyer, épris d’elle, se laisse aller à faire une décla- 
ration qui n’est pas accueillie, mais qui n’est pas repoussée non 
plus ; au cours de ce manège de coquetteries, l'heure passe et 


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236 LES FABLIAUX 


quand le chevalier oublié frappe à l’huis, son écuyer s'est assez 
compromis pour n’avoir plus qu’à se cacher. » — Il ne semble 
donc pas que le Sindibad et le fabliau doivent nécessairement 
provenir l’un de l’autre, puisque le récit de M. Desdevises du 
Dezert, tout semblable, ne provient ni du fabliau, ni du Sindibad. 

Quant à la version plus rapide qui est celle du (Cukasaptati 
et de Pogge et qui met en présence les uns des autres, le mari et 
les deux galants, aucun de mes conteurs ne l’a reproduite. Pour- 
quoi ? C’est qu’ils se préoccupaient trop de raconter un jo conte, 
bien organisé, parfaitement logique. Or le récit du Çukasaptati 
et de Pogge sont également maladroits, gâtés. Ils ne se res- 
semblent d’ailleurs qu'à moitié : ils proviennent de la paresse 
d’esprit de ces deux conteurs, qui ont l’un et l’autre expédié leur 
historiette en dix lignes. Il était hors de toute prévision que je 
réussisse à retrouver parmi mes contes factices une forme ainsi 
déformée et je ne l’ai pas retrouvée, en effet. 

M. G. Paris établit enfin certains rapports entre l’Hitopadésa, 
le Sindibad et d’autres récits, fondés sur ce trait que l’amant qui 
simule la colère brandit aux yeux du mari ici une épée, là un 
bâton. Dans ma collection de contes factices, les uns omettent 
ce trait ; d’autres ornent le galant de toutes les armesimaginables, 
coutelas, pistolets, épées, bâtons. C’est une panoplie complète, 
qui n’est point pillée pourtant de l’Hiopadésa. 

En résumé, si l’on dressait maintenant un tableau généalo- 
gique des différentes formes du lai de l’Epervier, il faudrait ran- 
ger en un même groupe le (ukasaptati, l'Hitopadésa, M. L. 
Lapicque et M. Bourdon ; en un second groupe dérivé du premier, 
l'original sanscrit du Sindibad, le fabliau du xrrit siècle, les 
Gesta Romanorum et M. Desdevises du Dezert. 

Étranges familles ! 


Les trois bossus ménestrels 


Eh quoi ! Toujours les mêmes résultats négatifs ? Toujours 
cette épreuve, dix fois renouvelée, se retournera-t-elle contre 
l'hypothèse de l’origine orientale des contes ? 

C'est bien pourtant, jusqu'ici, le résultat de ces enquêtes, 
monotone, mais si fortement établi qu’on n’y pourra blâmer que 
notre minutieuse et lourde insistance à démontrer l’évident. 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 237 


Nous avons considéré successivement, soit en ces deux cha- 
pitres, soit à l’appendice II, tous les fabliaux attestés dans 
l'Orient. Tantôt il a été impossible de découvrir, entre des ver- 
sions de même valeur, la forme logiquement antérieure. Elles 
passaient devant nos yeux comme un essaim d’abeilles, errant 
au hasard, d’où la reine a disparu. Tantôt nous la découvrions, 
cette forme-reine, — mais elle était italienne, française, jamais 
indienne. 

Il reste un fabliau pourtant — celui des Trois bossus ménes- 
tres — qui donnera à la théorie orientaliste une apparente 
satisfaction. 

Ici, il nous est possible de marquer certains moments de 
l’évolution du conte, et nous en saisirons la forme-mère. Or, 
cette forme est représentée, entre autres versions, par un conte 
oriental. 

19 Classons les diverses versions du fabliau. 

2° Voyons par quelles observations on peut prouver l’antério- 
rité logique de certaines formes. 

30 Si, parmi ces versions primitives, l’une d'elles est orientale, 
quelle est la portée de ce fait ? 

I. — Analyse et classement des différentes versions du conte. 

Je considère les quatorze versions qui me sont connues, et 
dont voici le dénombrement. 

10) Un récit du sixième sage dans le remaniement hébraïque 
du roman des Sejt Sages, le Mischle Sandabar: ; 2°) un récit du 
sixième sage dans la version arménienne de te roman * ; 3°) un 
récit du sixième sage dans l’Historia septem Sapientum”® ; 49 et 
50) les fabliaux des Trois bossus ménestrels* et d’Estormi" ; 60 et 
70) deux contes allemands du moyen âge, l’un sous forme narra- 
tive, les Trois moines de Colmar *, l’autre sous forme de com- 
plainte, la Femme du pêcheur " ; 8) une nouvelle de Sercambi * ; 


. Éd. Sengelmann, 1842. 

. Orient und Occident, II, 372. 

. Deux rédactions en prose du roman des Sept Sages, publiées par G. Paris. 
MR I, 2. 

. MR 1,19. 

. Gesammitabenteuer, III, LXII. 

. Keller, Erzählungen aus alideutschen Hss., p. 347. Ain lied son ciner 
uischerin. 


&, Sercambi éd. Reuier, Ajj,cndicc ?, De sitio lussurie in prelatis. 


On OR 


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238 LES FABLIAUX 


— 9°) un des récits des Facétieuses Nuits de Straparole : ; — 
100) une farce française du théâtre de la foire” ; — 11°) une 
farce italienne” ; — {20) un conte français en vers, du xvin® 
siècle‘ ; 139 et 140) deux contes recueillis à Vals, par M. E. 
Rolland”, 

Comment classer ces quatorze variantes ? 

Je prends l’un quelconque des récits de ma collection, pour 
en extraire, antérieurement à toute comparaison, la forme orga- 
nique (w). C’est le lied de la Femme du pêcheur que le hasard a 
amené sous ma main. En voici donc l’analyse. 


Près de Vienne en Autriche, vivent un pêcheur et sa femme. Un soir 
que le mari est à la pêche aux carpes, sa femme, persuadée qu’il ne ren- 
trera pas de la nuit, donne asile à trois clercs errants, avec qui elle fait 
bombance. A minuit, le pêcheur revient à l’improviste. Vite, la femme 
cache ses joyeux hôtes dans un bassin à mettre les poissons. Cette ré- 
serve est à sec, et n’a point reçu d’eau depuis six mois. Mais le mari a fait 
cette nuit-là une pêche miraculeuse et rapporte quatre vases remplis de 
carpes. Il veut en mettre une partie dans sa piscine, ouvre le canal qui 
l’alimente et voilà nos trois étudiants noyés. 

La femme retire alors subrepticement du bassin l’un des clerces,le montre 
à un valet niais et lui offre dix gulden, s’il veut bien le charger sur ses 
épaules et l’aller jeter dans le Danube. Pendant que le bonhomme s’acquitte 


1. Straparola, V, 3. Traduction de J. Louveau et de Pierre de Larivey, 
pp. Jannet, I, 333. V. l'étude de M. Giuseppe Rua, Intorno alle Piacevoli 
Notti dello Straparola, Turin, 1890, p. 69. 

2. Il m'en a passé trois éditions par les mains : Les Facetieuses rencontres 
de Verboquet, pour rejouir les melancoliques.. à Troyes, sans date, in-12 : 
— Les rencontres, fantaisies et cogs à l'asne facetieux du baron Gratelard, 
tenant sa classe ordinaire au bout du Pont Neuf, à Troyes, chez Pierre Gar- 
nier, 1736 ; — Œuvres complètes de Tabarin, pp. Gust. Aventin, 2 vol., Pa- 
ris, Jannet, 1868, t. II, p. 193. 

3. Una covata di gobbi, ovvero i tre gobbi della Gorgona con Stenterello, 
facchino ubriaco, Florence, 1872. Je ne connais cette farce que par l'indication 
qu'en donne M. Rua, Loc. cit. Mais ce titre, seul, permet, comme on le verra 
plus loin, de classer cette farce en son lieu. 

k, Contes nouveaux et plaisants, par une Société, Amsterdam, 1770, 
p. #4. 

5. Romania, XIII, p. 428. — Je n'ai pas pu me procurer la version de 
Doni, éd. Gamba, Venise, 1815, n° 4 (tiré à 80 exemplaires). — J’ai lu aussi 
dans les Kpurtaô:a (t. 1, 64 ; cf. t. LV, 248) un conte russe, le Pope qui hennit 
comme un étalon, qui reproduit notre fabliau ; mais je n’ai pas noté les traits 
de cette version, au moment où ce recueil rare m'était accessible. — Les autres 
rapprochements, indiqués par Von der Hagen (loc. cit.) et par M. Landau 
(Quellen des Dek., p. 50), ne doivent pas être considérés ici, car ils proviennent 
de confusions avec le conte de Constant du Hamel, 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 239 


de sa commission, elle retire de la piscine un second noyé, le couche au 
même endroit que le premier. Voici le valet revenu pour chercher son 
salaire : « — Mais, lui dit-elle, tu ne l’as pas emporté d'ici ! vois-le donc 
encore étendu à la même place ! — C'est donc qu’il est revenu | » Étonné, 
mais résigné, il reprend le chemin du Danube, le second clerc sur son dos, 
et, le prenant par les cheveux, l’enfonce consciencieusement dans l’eau. 
Il retourne à la maison, où la femme lui montre le cadavre du troisième 
étudiant. « Quoi ! il est encore revenu ! » La même scène se reproduit et 
pour la troisième fois il jette dans le fleuve le mort récalcitrant. — En re- 
venant, il rencontre sur le chemin un prêtre, bien vivant, qui s’en va con- 
fesser un malade. « Cette fois, lui dit-il, tu ne reviendras pas ! » Et, malgré 
ses raisonnements, il l’envoie dans le Danube rejoindre ses confrères. 

Le conte, sous sa forme nécessaire et substantielle, se réduit 
aux données que voici : 

Par suite de circonstances variables, trois cadavres (plus ou 
moins, mais deux au minimum), se trouvent réunis dans une 
maison ; ü s’agit de s'en débarrasser. La personne que leur pré- 
sence compromet appelle un portefaix quelconque et lui montre 
l'un des trois cadavres, comme s’il était le seul. Qu’il l'emporte et 
le fasse disparaître | — Ainsi fait. — Quand il revient pour rendre 
compte de sa mission, on lui fait voir, à la même place, un second 
cadavre, semblable au précédent. « C’est donc qu’il est revenu !» 
Il emporte ce second corps et la même scène se reproduit pour 
le troisième cadavre. À la fin, le portefaix rencontre un homme 
qui ressemble à son revenant, mais bien vivant. IT le tue, pour 
qu’il ne revienne plus. 

Cette forme est telle qu’il est hors du pouvoir de l’homme 
d’en supprimer un iota. Ce n’est donc pas la communauté de 
ces traits qui groupera les versions, puisqu'ils s'imposent à tous 
les conteurs, passés et futurs. Mais, comme le conte n’a jamais 
vécu réduit à sa forme substantielle, il arrive, comme toujours, 
que plusieurs versions reproduisent les mêmes traits accessoires ; 
s’il apparaît que tel de ces traits n’a pu être inventé qu’une seule 
fois, les versions qui le reproduiront seront associées en une 
même famille. 

Chaque conteur devra en effet se préoccuper de répondre à 
une série de questions, dont voici les principales : Comment les 
cadavres peuvent-ils être pris les uns pour les autres et ressem- 
bler en même temps à l’homme bien vivant qui est, à la fin du 
conte, victime de cette fatale ressemblance ? — Quel est l’homme 
qui se charge de la lugubre tâche de faire maison nette ? — Où 


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240 LES FABLIAUX 


et comment se débarrasse-t-il des cadavres ? etc. La rencontre 
de deux conteurs sur l’un de ces épisodes pourrait entrainer 
le groupement de leurs deux récits. En fait, ces questions se 
subordonnent toutes à celles-ci : comment les trois cadavres se 
trouvent-ils réunis dans la même maison ? de quelle mort ont 
péri ces trois hommes ? 

Ce sont les solutions diverses données à cette question qui 
groupent ou opposent les versions. 

Le nombre des combinaisons possibles est indéfini ; les combi- 
naisons réellement imaginées 8e réduisent à deux : ce qui sépare 
nos quatorze versions en deux familles. 

Pour six de nos conteurs, ce sont trois amants qui, courti- 
sant la même femme, ont été surpris ensemble chez elle et tués 
par le mari. 

Pour les huit autres, ce sont trois bossus qui se réunissent dans 
la maison d’une femme : sans être ses amants, ils ont de bonnes 
raisons d'éviter le mari ; à son retour, ils se cachent et meurent 
dans leur cachette. 

Considérons successivement et rapidement ces deux groupes. 

A. Les amants tués par le mari. 

Les narrateurs expliquent différemment ce meurtre : 

a) Celui qui se met le moins en frais d'imagination est l’un 
des conteurs de Vals * : « Un meunier avait une femme trop 


1. En effet, l'on verra par la suite que la première de ces difficultés (com- 
ment les cadavres se ressemblent-ils ?) dépend de la manière dont on explique 
la rencontre des trois hommes dans la mème maison. — La seconde question 
(quel est l’homme qui se charge de les emporter ?) ne fournit pas de classe- 
ment utile : ce sera nécessairement un homme un peu simple, soit un porte- 
faix de profession, soit un serviteur très dévoué à ses maîtres, soit un homme 
prêt à tout [un Éthiopien (Sandabar), — un champion, frère de la dame (His- 
toria Septem Sapientum), — un portcfaix (Trois Bossus, Sercambi, Vals 2), un 
niais, neveu de la femme (Estormi), — un soldat (Vals, 1), — un porte-morts 
(Straparole), — un clerc errant ivre (Trois moines de Colmar), — le niais 
Gratelard (farce française), — un manant (Contes nouveaux), — un valet niais 
(Keller), — un faquin ivre (farce italienne)l. — Quant à la troisième diffi- 
culté (comment l’homme se débarrasse-t-il des cadavres?), il n’y a pas lieu 
d'en tenir compte. Douze conteurs les jettent à l’eau ; ce qui est, en effet, le 
procédé le plus naturel et dont s’accommode le mieux la rapidité du conte. 
Les deux autres moyens imaginables, — la mise en terre, la crémation, — 
plus bizarres, pourraient servir à classer des versions : mais ils ne sont cm- 
vloyés qu’une fois chacun (Historia Septem Sapientum, Estormi). 

2. J'appelle ectte version : Vals 1. Il ne s'agit ici, comme dans Straparola 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 241 


aimable pour les moines. Il en tua un jour deux. » La femme ne 
joue ici aucun rôle actif. 

a!) Tous les autres conteurs supposent, au contraire, que les 
amants ont été attirés et tués par deux époux complices. 

a’) Tantôt il s’agit d’un odieux guet-apens. Les deux époux, 
pauvres, complotent de s’enrichir à peu de frais. La femme, qui 
a une voix merveilleuse, se tient « sur les loges et galeries de la 
maison du chemin public » et, « pour se monstrer et faire regar- 
der », chante. Trois chevaliers se prennent à ses appeaux ; elle 
leur donne, pour le même soir, moyennant promesse de nombreux 
florins, trois rendez-vous successifs. Ils arrivent l’un après 
J’autre ; le mari, caché derrière la porte, les occit. — Plus tard, 
à la suite d’une querelle avec son vieux mari, elle le dénonce à 
l’empereur, qui les fait traîner tous deux à la queue des chevaux 
‘et pendre. 

C'est la version de l’Historia septem Sapientium :, ct, sans 
doute, du roman arménien des Sept Sages*. 

a’) Tantôt au contraire, ce sont les amants qui sont odieux et 
non leur meurtriers. C’est, en effet, une femme pauvre et sage 
que trois moines ont persécutée de leurs vaines obsessions. De 
guerre lasse, elle s’en plaint à son mari, qui en tire vengeance et 


et les Contes nouveaux, que de deux cadavres. — Le mari confie les corps 
des aimables moines à un soldat, qu'on appelle le Diable. Il passe deux fois, 
avec son précieux fardeau, devant un couvent. Le veilleur l'interroge : « C’est 
le Diable, répond-il les deux fois, qui emporte le moine du couvent. » Le 
veilleur donne l’alarme dans le cloître, où l'on s'aperçoit qu'il manque, en 
effet, deux moines. Les autres s’enfuient, épouvantés. Le Diable rencontre 
l'un d'eux, monté sur un âne : « Je ne m'étonne pas, lui dit-il, que tu arrives 
toujours avant moi, puisque tu as quatre pattes et moi deux » ; et il le jette 
à l’eau avec son âne. 

4. Tandis que le champion, gardien de la cité et frère de la dame, est en 
train de brüler dans un bois le corps du dernier chevalier, il en survient un 
quatrième, qui venait à la ville pour joûter le jour suivant, et qui s'approche 
du feu pour se chauffer. Le champion l'y jette, avec son cheval. — Je ne 
<rois pas qu'il faille associer plus intimement cette version et celle de Vals 1, 
en raison de ce détail minuscule : un cheval et un âne y périssent avec leurs 
maîtres. — C’est un trait réinventé par deux conteurs indépendants. 

2. Je ne connais cette version que par l'insuffisante analyse donnée par 
Lerch, Orient und Occident, loc. cit., et que je traduis in ertenso : « Le sixième 
sage raconte l'histoire de la jeune femme qui, aidée de son vieux mari ct 
par cupidité, fait tomber dans un piège trois braves chevaliers, attirés par 
ses charmes. Les deux époux sont pendus. » | 


BÉDIER — Les Fabliaux. 16 


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242 LES FABLIAUX 


profit à la fois, leur fait assigner par sa femme trois rendez-vous 
successifs et les assomme, dès qu’ils ont payé. — On le recon- 
naît, c’est le début du fabliau de Constant du Hamel. ee 

Cette version est représentée par le fabliau d’Estormi, par le 
conte allemand des Trois moines de Colmar et par la nouvelle 
de Sercambi 1. 


B. Les bossus. 

Les versions de ce second groupe se diversifient de deux 
manières : | É _- 

ce) Les bossus sont frères du mari. Un bossu a épousé uüne- 
femme riche, jeune et belle, qu’il surveille jalousement et dure- 
ment. Il a trois frères, bossus, comme lui, qui sont gueux, et qu’il: 
défend à sa femme de recevoir jamais. Un jour, par pitié, en 
l'absence de son mari, elle les reçoit et les héberge. Au retour du: 
jaloux, elle les cache. Quand elle veut les délivrer, ils sont 
morts, soit de peur, soit par asphyxie, soit parce qu'ils étaient 
ivres. Elle s’en débarrasse comme dans les autres versions. 
Après avoir expédié le troisième magot, le portefaix rencontre 
le mari, bossu comme ses frères : c’est lui qu’il tue. 

Cette famille est représentée par cinq versions : le second conte 
de Vals, Straparole, les Contes nouveaux et plaisants, les farces 
française et italienne *. 


1. Je note, par scrupule d’exactitude, plutôt que par utilité, les quelques 
divergences de ces trois contes allemand, français, italien. Dans tous les 
trois, la victime innocente tuée à la fin du conte est un moine (ou un prêtre) 
qui passe par hasard. — Dans le conte allemand, la scène de séduction a lieu 
au confessionnal, successivement dans trois couvents, de Frères prêcheurs, 
de Carmes déchaussés et d’Augustins. — Chez Sercambi, ce sont trois moines 
da l’église Saint-Nicolas à Pise, qui importunent l’innocente Madonna Nece, 
l'un sous le porche, le second au bénitier, le troisième près de l'autel. — 
Dans Estormi, le lieu de la scène reste indéterminé. — Dans le fabliaqu, le 
mari assomme les trois amants dès leur arrivée. — Dans les Gesammuaben- 
ieuer, les amants, effrayés successivement par lo bruit que mène le mari 
caché, se précipitent dans une cuve d'eau bouillante. — Dans Sercambi, les 
trois amants, sans qu’on s'explique pourquoi, sont arrivés à la même heure 
et, ajrès avoir dîné ensemble, se sont mis au bain : au retour du mari, ils sc 
réfu ient dans un réduit, où l’homme, qui est tanneur, renferme ses peaux. 
I1 les tue en versant sur eux un chaudron plein d’eau bouillante et de chaux. 

2. Voici l'analyse de ces cinq versions : 

Straparola : Long préambule sur les aventures des trois frères bossus ; 
jusqu'au jour où l’un d'eux, Zambü, épouse à Rome la fille du marchand de 
drap, son patron. — Mauvais ménage qua font les époux. — Zambü part 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 243 


d) Enfin, dans les Bossus ménestrels, il s’agit aussi de la 
jeune femme d’un affreux bossu jaloux, qui héberge trois autres 
bossus ; mais ce ne sont plus ses beaux-frères ; ce sont des ménes- 
trels qu’elle a fait venir pour se distraire. Le conte se poursuit 
tout comme dans la précédente version et c’est le mari lui-même 
qui va rejoindre dans la rivière les bossus ses confrères. 


C'est le fabliau des Trois bossus ménestrels et le récit du 
Mischle Sandabar :. | 


pour Bologne, après avoir averti sa femme de se méfier de ses deux frères, 
qui lui ressemblent à s’y meprendre. Au retour imprévu du mari, ils sont 
cachés dans une auge « pour eschauder et plumer les pourceaux » ; la peur, 
la chaleur et l'odeur les tuent. 

La farre française se résume ainsi : Scène I : Horace donne au niais Gra- 
telard une lettre pour la femme du vieux bossu Trostole. — Sc. II. Trostole, 
appelé au palais par une assignation, recommande en partart à sa femme de 
ne pas laisser entrer ses trois frères, bossus comme lui. — Sc. III. Les trois 
frères bossus, affamés, viennent mendier et la femme les héberge par pitié. 
— Sc. IV. Retour du mari. Les frères sont cachés, ivres. Trostole s’en va. — 
Sc. V. Les bossus sont morts d'avoir trop bu. Gratelard les emporte à la 
rivière, — Sc. VI. Retour de Trostole, que Gratelard envoie rejoindre ses 
frères. — Sc. VII. Gratelard vient chercher son salaire : « C'est fait ! il m'a 
fallu m’y reprendre à quatre fois. — Quatre fois ? n’y aurait-il pas mon mari 
avec les autres ? — Le dernier parlait, ma foi | » La femme épouse Horace. 
Trostole et ses trois frères reviennent et se battent. | 

La farce italienne, que je n'ai pas lue, doit se rattacher à ce type, puisqu'il 
s'y agit d'une « couvée de bossus ». 

Contes nouveaux : Le récit est placé dans « une ville d'Asie », et l’on y 
parle de « cadis » et de « caravansérails » ; mais cette {urquerie paraît être 
de l'imagination du conteur français. 11 y a, comme dan1 Straparola, un long 
préambule sur les aventures antérieures des trois frères bossus. — Ceux-ci 
meurent d’avoir trop bu, — L'histoire se termine par une assez sotte inven- 
tion : le bon calife Harouan-Arracchid, se promenant par les rues, fait rele- 
ver par son vizir les filets tendus dans la rivière. Les trois bossus sont ainsi 
repêchés. Le mari revient à la vie, et le calife le tavce pour sa fierté et sa 
dureté à l'égard de ses frères. 

Le conte de Vals ? est très court et assez mal motivé. « Il était trois frères 
bossus, dont l'un aubergiste et marié. Un jour qu'il était absent, ses deux 
frères burent tant dans sa cave qu'ils en moururent. » On ne voit pas ici 
pourquoi la femme se débarrasse subrepticement de leurs cadavres. 

4. Dans le fabliau, trois bossus ménestrels s’invitent le soir de la Noël 
chez leur jaloux confrère, qui les héberge volontiers, leur donne un bon 
dîner, et les renvoie avec vingt sous parisis pour chacun, à condition qu'ils 
ne remettront plus les pieds chez lui : 

Car, s'il i estoient repris, 
Il avroient un baing cruel 
De la froide eve du chanel. 


La dame, qui a entendu les bossus « chanter ct solacier», profite du départ 


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244 LES FABLIAUX 


Je résume ce classement de versions : par le tableau synop- 
tique ci-contre. | 


II. Histoire probable du conte. 

Ces différents groupes de versions se valent-ils, si bien qu'ils 
doivent s’aligner pour nous sur un même plan ? Nous sera-t-il 
impossible d'établir entre eux certains rapports de filiation ? — 
Non : ici, comme en un certain nombre d’autres cas, quelques 
observations très simples nous permettent, je crois, de saisir cer- 
tains moments de l’évolution du conte. 

40 Des deux formes principales — les amants tués par le mari 
(A), les bossus morts par accident (B), — laquelle est née la 
première ? 

Je crois que c’est la forme B. 

Les versions du groupe À, — où c’est le mari qui tue les trois 
galants, — sont marquées, en effet, d’une véritable infériorité. A 


de son grotesque mari pour les rappeler, ct leur fait chanter leurs chan- 
sons. Au retour du jaloux, elle les cache dans trois escrins, où ils périssent 
étouflés, etc. — Le conte du Mischle Sandabar est étrangement défiguré 
et si sottement conté qu'il ne serait pas intelligible, si nous ne connaissions 
pas le fabliau et les autres formes du conte. Qu’on en juge : une jolie femme 
est mariée à un vieillard {il n’est pas dit qu'il soit bossu) qui lui défend de 
sortir dans la rue. Elle envoie un jour sa servante chercher quelqu'un pour 
la distraire. Celle-ci rencontre un bossu qui joue des cymbales et de la flûte 
et danse. Elle le conduit à sa maîtresse, qu'il amuse ; la femme lui donne 
de beaux habits et un présent. Le bossu fait part de cette bonne aubaine à 
deux de ses compagnons bossus, qu'il obtient la permission d'amener avec 
lui. Ils boivent tant qu’ils tombent de leurs sièges, et que la jeune femme ct 
la servante sont obligées de les transporter dans un logement voisin, où ils 
se disputent et s’étranglent les uns les autres. — Voici, textuellement, la fin 
inintelligible du récit : « Elle fit appeler un Éthiopien, lui donna une pré- 
cieuse récompense et lui dit : Prends ce sac, jette-le dans le fleuve et re- 
viens ; je te donnerai tout ce dont tu auras besoin. L'Éthiopien le fit jus- 
qu'à ce qu'il eût jeté à l’eau, l’un après l’autre, tous les bossus. » — Nous 
surprenons ici le conte dans un état si maladif qu'il n’a jamais pu, sans 
doute, tel qu'il est, en provigner aucun autre. Mais il avait été conté sous 
une forme saine, à l’auteur du Mischle Sandabar ou à son modèle arabe, ct 
cette forme était nécessairement celle des Trois bossus ménestrels. C’est ici 
le même cas que pour les Quatre souhaits saint Martin : v. p. 224, note 1. 

4. Il reste le lied de la Femme du pêcheur, ci-dessus analysé, qui se classe 
malaisément, car il participe à Ja fois des deux formes, À, B, du conte. — Il 
se rapproche pourtant davantage de la sous-famille d, puisque les clercs 
errants y jouent le même rôle d'amuseurs que les bossuys du fabliau. Mais 
l'omission de cette circonstance qu'ils étaient bossus force le conteur à faire 
occire à la fin du conte, au lieu du mari, un prêtre innocent (comme en À). 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 24 


TABLEAU SYNOPTIQUE DES FORMES DIVERSES DU 
FABLIAU DES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 


Par suite de circonstances qui varient selon les conteurs, trois 
cadavres (ou plus, mais deux au minimum) se trouvent réunis 
dans une maison. Il faut s’en débarrasser. La personne que leur 
présence compromet appelle un portefaix quelconque et lui mon- 
tre l’un des trois cadavres, comme s’il était le seul. Qu'il l’em- 
porte et le fasse disparaître ! Ainsi fait. — Quand il vient rendre 
compte de son œuvre, on lui fait voir, à la même place, un second 
cadavre semblable au premier : « C’est donc qu'il est revenu | » 
se dit-il. Il emporte le second cadavre et la même scène se repro- 
duit pour le troisième. À la fin, le portefaix rencontre un homme 
qui ressemble parfaitement aux précédents, mais bien vivant. 
Il le tue pour qu’il ne revienne plus. 


À 


Les cadavres sont ceux de trois amants, 
prêtres, moines ou chevaliers, ei L 
ensemble par un mari et tués par lui. 
Le personnage, bien vivant, tué à la fin 
du conte est un passant, qui ressemble, 
par son costume, aux trois amants. 


EE 
| 5 
a a 


| 
B 
Les cadavres sont ceux de trois bossus 
que la femme a reçus par charité ou pour 
se divertir. Elle les cache, au retour de 
son mari jaloux, bossu comme eux. Ils 
meurent par accident. C’est le mari qui 
est, à la fin du conte, victime de la fa- 
tale ressemblance, 
1 


6 à 


Les amants 
sont tués par le 
mari seul. 


| 
Vals':) 


Les amants sont tués par le 
mari et la femme complices. 


L 
Guet - apens 
formé par un 
vilain couple, 
puni à la fn 
du récit. 
nl 
Historia septem 
sapientum. 
(Version armé. 
. nionne des 


Sept Sages.) 


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Les bossus Les bossus 
sont des frères sont des mé- 
pauvres du  nestrels, appe- 
| mari, hébergés lés pour amu- 
a’ par pitié. ser la femme. 
a CU Farce française, Mischle Sanda- 
écuté » P 3 Farceilalienne, bar. 
secure Fe Contes nou- Trois bossus 
RS ON veaux et plai- ménestrels. 
geance du mari, nt | 
Ein Vals (2). Version déf- 
Les 3 moines e 
de Colmar. (Keller. 
Sercambi. 


246 LES FABLIAUX 


la fin du conte, le portefaix est obligé de tuer un moine ou un 
chevalier étranger à l'aventure, qui nous est indifférent : c’est 
un inconnu, un simple passant ? Combien est supérieure, au 
contraire, et plus jolie, la forme des Bossus (B), où c’est le mari 
lui-même, jaloux, tyrannique, odieux, qui devient la victime de 
sa ressemblance avec les magots ! Dès le début du conte, nous 
plaignons la jeune femme, séquestrée par son grotesque époux, 
dont nous souhaitons qu’elle puisse être délivrée. Une innocente 
fantaisie, ou sa charité, l’entraîne à recevoir chez elle trois bos- 
sus, dont la mort (qu’elle n’a pas voulue) la jette dans un cruel 
embarras. Elle s’en débarrasse le plus aisément du monde, et de 
son mari par surcroît, et non moins innocemment. Tout le conte 
paraît imaginé pour cet épisode final, si imprévu, si logique 
pourtant. 

Cette forme, machinée comme une élégante combinaison 
d'échecs et qui nous procure le plaisir d’une équation finement 
résolue, est évidemment sortie d’un seul jet de l’esprit du pre- 
mier inventeur. C’est la forme-mère. 

Mais des deux sous-familles c, d, laquelle est née la première ? 
celle où les bossus sont des frères pauvres du mari, hébergés 
par pitié (c) ? celle où ce sont des ménestrels, appelés pour diver- 
tir la femme (d) ? — L’une et l’autre forme me paraît aussi ingé- 
nieuse et je ne vois nul moyen de décider si la forme première 
du conte est Bc, ou Bd. 

Qu'il nous suffise ici que ce soit une forme en B. 

20 Mais comment les formes en A dérivent-elles des formes 
originelles ? en d’autres termes, comment un conteur qui con- 
naissait le joli récit des Trois bossus a-t-il pu être amené à le 
remanier, à le gâter ? Je crois pouvoir l’expliquer. 

Ce conteur se proposait primitivement de dire un tout autre 
récit, une histoire comme celle de Constant du Hamel : trois 
amants ont importuné de leurs obsessions une femme sage et 
pauvre, qui, de concert avec son mari, leur donne trois rendez- 
vous successifs, se fait grassement payer et les dupe. Mais, au 


1. Une autre difficulté : dans toutes ces versions (A), où le mari ct la femme 
sont complices, pourquoi le mari n’emporte-t-il pas lui-même sur son dos les 
cadavres de ses victimes, au lieu de les confier à un tiers comnromettant ? 
Cela s'explique bien mieux dans les versions en B, où c’est la femme, trop 
frêle pour s'en débarrasser elle-même, qui, seule, en a la charge. 


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LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 247 


moment de raconter le dénouement, il a voulu « faire du nou- 
veau ». Il aurait pu, comme dans les autres versions de Constant 
du Hamel, précipiter les trois galants dans une cuve pleine de 
teinture ou dans un tonneau rempli de plumes, ou les forcer à 
danser devant le mari, affublés de costumes grotesques ; les enfer- 
merait-il tous trois dans un coffre, qu’il ferait ensuite porter sur 
une place publique ? les lâcherait-il, nus, à travers le village, 
poursuivis par les chiens des rues ? Non; le conte des Bossus 
s’est soudain présenté à son esprit : les amants seront donc 
tués... et c’est de cette contamination que dérivent toutes les 
versions en À. 

39 Cette version (a°), où une femme honnête est persécutée par 
trois galants, ne paraît en effet logiquement antérieure à la ver- 
sion a’, où un couple odieux dresse un vulgaire guet-apens pour 
y faire tomber de loyaux amants. On surprend en effet, comme 
en flagrant délit, le conteur qui a transformé et gâté encore ce 
récit. C'était un remanieur du roman des Sept Sages : l’histoire 
du mort récalcitrant lui plaisait ; mais comment la faire entrer 
dans le cadre du roman ? Le Sage Cléophas voulait, comme les 
six autres Sages de Rome, démontrer par un exemple la perver- 
sité féminine. Le conte, qu’il connaissait sous sa forme a°, où les 
époux sont sympathiques, ne pouvait point servir à sa démons- 
tration. Il supposa donc que la femme n’était point une victime 
d’amants tyranniques, mais une coquette qui attirait par cupidité 
de braves chevaliers. Et comme le conte sous cette forme prou- 
verait aussi bien la méchanceté de l’homme que celle de la 
femme, Cléophas imagine à la fin du récit qu’elle va dénoncer 
son mari à l’empereur et qu’elle se perd avec lui. 

4e Quant à la version a (Vals I), où le mari joue sul un rôle 
actif, elle n’est qu’une simplification d’un conteur peu soucieux 
de motiver longuement son récit. Il connaissait aussi la forme a* ; 
mais la fin seule de l’histoire l’intéressait : « le mort qui revient ». 
Comment ces trois cadavres sont-ils réunis là ? — C’est le mari 
qui les a tués ! il n’en demande pas davantage. | 

En résumé, l’on peut établir ainsi la filiation des versions: notre 
conte est né sous sa forme B, sans qu’on puisse discerner si la 
forme Bec est antérieure, ou la forme Bd. — Un conteur a dérivé 
de B la forme a!, dont les formes a! ne sont que des remaniements. 


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.248 LES FABLIAUX 


Aiïhsi, pour saisir la filiation des versions, il faut lire notre 
tableau synoptique de droite à gauche : B, — af, — a, — a. 

C’est là l’histoire probable, mais non nécessaire, du conte ; et 
j’abandonnerais volontiers mes conjectures, sauf la première, qui 
me paraît tout à fait fondée en raison : les formes-mères sont les 
formes en B. Le conte est né sous la forme des Bossus. 

Mais que signifient ces hypothèses, si même elles sont justes ? 
Que nous enseigne cette « histoire » du conte ? Étrange histoire. 
sans dates et sans géographie, soustraite aux catégories du 
temps et de l’espace ! Nous saisissons le développement logique 
de ce conte, non son développement historique ; nous détermi- 
nons son évolution interne, non ses destinées à travers les pays 
et les âges. — Voici, disons-nous, la forme dérivée la première 
de la forme originelle : mais où, quand, par qui s’est opéré ce 
remaniement ? C’est ce qui nous échappe, et c’est pourtant tout 
ce qui nous intéresserait. Car classer logiquement ces variantes,. 
c’est un jeu d'esprit qui peut mettre en relief l’ingéniosité du 
folk-loriste ; mais autant lui vaudrait deviner des rébus :. 

IT. — Parmi les versions qui représentent la forme-mère du 
conte, se trouve une version orientale ; quelle est la portée de ce 
fau ? 

Ici pourtant, il se trouve que la forme-mère est représentée 
. par un conte oriental : le Mischle Sandabar. 

Voilà, dira-t-on, la preuve fournie de l’origine orientale, pour 
ce conte tout au moins. — Je ne le crois pas. 

Ce n’est pas que je veuille tirer parti de la médiocrité du récit 
du Sandabar. On peut le voir par l'analyse que j’en ai donnée dans 
une note (p. 244) : il est si misérable, qu’il serait inintelligible à 
qui ne connaîtrait pas de versions parallèles du conte. Pourtant, 
peu importe: ce récit défiguré nous prouve, sans doute, que son 
auteur, israélite ou arabe, était un sot, mais, en même temps, 
qu'il connaissait une forme du récit, saine, probablement sem- 
bable au fabliau des Trois bossus ménestrels, vivante en Orient. 

Notons seulement, en passant, un exemple de plus de la 


1. Cette critique est, je l'avoue, outrée en certains cas. Si ces procédés 
comparatifs, appliqués à des versions défigurées, nous permettent — comme 
il arrive — de restituer hypothétiquement un conte en sa forme accomplie, 
c'est là, en quelque sorte, une restauration d'œuvre d'art, légitime, attrayante, 
utile. 


LES TROIS BOSSUS MÉNESTRELS 249 


médiocre influence des grands recueils de contes sur la tradition 
orale, car il est évident que le récit inintelligent du Sandabar 
n’a jamais pu produire aucun rejeton. Mais j’admets volontiers 
que sa source, écrite ou orale, reproduisait trait pour trait le 
fabliau:, Que pouvons-nous en conclure ? 

Qu'est-ce que ce récit du Sandabar ? Une vénérable histoire 
indienne, qui remonte à l'original sanscrit perdu du Roman des 
Sept Sages ? Nullement. Aucune autre version orientale des Sept 
Sages ne raconte les Trois bossus et il est assuré que ce conte 
n’entrait pas dans le cadre du roman primitif. L'auteur du Mischle 
Sandabar, pour combler une lacune de son roman, ou par fan- 
taisie, l’a recueilli dans la tradition orale. Peut-être ce conte n’a- 
t-il jamais vécu dans l’Inde : il n’a pas plus de titres à prétendre 
à une origine indienne que l’histoire d’Absalon que le même 
auteur juif nous raconte aussi. Comme il prenait dans la Bible 
l’histoire d’Absalon, il a ramassé dans la tradition orale les Trois 
Bossus, et nous sommes simplement en présence de ce fait : 
dans la première moitié du xmn1S siècle, un conteur israélite a dit 
en hébreu le même conte qu’à la même époque un trouvère 
racontait en français. 

Le miracle est précisément que jamais la forme-mère de nos 
contes ne soit représentée par une forme indienne. C’est là le 
résultat le plusimprévu, le plus assuré pourtant de nos recherches, 
qui ont porté sur un grand nombre de contes, non étudiés dans 
ce livre. Il démontre, avec une surabondante évidence, la faus- 
seté de l'hypothèse indianiste. 

Pourtant, admettons que le récit du Mischle Sandabar se trouve 
en effet dans un recueil indien. Ou bien considérons l'hypothèse 
de certains théoriciens, selon lesquels les contes seraient nés, 
non point précisément dans l’Inde, mais dans un Orient indéter- 
miné, syrien ou mogol, selon les besoins de la cause, ou per- 


1. Je ne veux pas retenir le fait que les formes-mères ne sont pas repré- 
sentées seulement par le fabliau et le Sandabar (d), mais aussi par les ver- 
sions où les bossus sont frères (c}. Cette forme c, nous l'avons dit, est peut- 
être la primitive, auquel cas les versions logiquement antérieures seraient 
représentées par Straparola, les Contes nouveaux, les farces italienne et 
française, l’un des contes de Vals, done par un groupe où n’entre aucune 
forme orientale. Mais faisons cette concession, toute gratuite, que la forme 
première est en effet celle du fabliau et du Sandabar. 


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250 | LES FABLIAUX 


san, ou hébraïque. Si d'ordinaire, par une rencontre constante et 
vingt fois observée, les formes-mères étaient en éffet attestées 
dans l'Orient, toute objection devrait tomber devant ce fait con- 
sidérable. Mais il n’en va pas ainsi et ce phénomène se produit 
pour le seul .fabliau des Trois bossus. C’est donc le hasard qui 
associe en d le Sandabar et un fabliau, comme il groupe en c 
Straparole et Tabarin, en «° des nouvelles allemande, italienne, 
française. Ce groupement du Sandabar et d’un fabliau n’a pas 
plus de valeur que l’un des mille autres groupements étranges 
‘Que peut présenter chaque classement des formes diverses d’un 
‘conte. 

Et, par une rencontre piquante, les deux formes principales 
À, B, de notre conte, séparées du tronc commun, depuis quand ? 
depuis mille ans peut-être, — en quel lieu ? au Kamtchatka peut- 
être, — sont recueillies coexistantes, à quelques jours de dis- 
tance, par le même folk-loriste, au même lieu, dans le même 
bourg de l’Ardèche, à Vals. 

À quoi nous sert le joli château de cartes du classement des 
versions ? Sur quel sable avons-nous bâti ? 


Que conclure de ces longues recherches micrographiques ? Il 
est possible que tel de ces contes soit né dans l’Inde. Il est pos- 
sible qu’ils y soient nés, tous les onze. Mais cette origine est 
improbable, et certainement indémontrable. 

Que dire des cent trente autres fabliaux, qui jamais n’ont été 
notés sous aucune forme orientale ? Où est la forme sanscrite ou 
hindie, ou palie, voire même arabe, syriaque ou turque, des 
Trois aveugles de Compiègne ? de la Bourgeoise d'Orléans ? des 
Braies au cordelier ? du Boucher d’ Abbeville ? Mais je triomphe 
ici trop aisément : je m'arrête. 

De ces longues discussions, il résulte, je pense, que nous 
devons renoncer à tout jamais à l'hypothèse de l’origine indienne 
ou orientale des contes populaires. 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 251 


CHAPITRE VIII 


SOUS QUELLES CONDITIONS DES RECHERCHES SUR L'ORIGINE 
ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES 
SONT-ELLES POSSIBLES ? 


I. L'hypothèse de l’origine indienne écartée, les contes procèdent-ils 
pourtant d’un foyer commun ? Que peut-on savoir de leur patrie, 
une ou diverse, et de leurs migrations ? — Direction incertaine et 
hésitante des recherches contemporaines. 

II. Que les contes dont on recherche désespérément l’origine et le mode 
de propagation ne sont caractéristiques d'aucun temps, d'aucun 
pays spécial, 

III. Pour ces contes, que peut-on espérer des méthodes de comparaison 
actuellement en honneur ? Critique de ces méthodes : leur stérilité 
montrée par un dernier exemple, tiré de l’étude du fabliau des Trois 
dames qui trouvèrent un anneau. 

IV. Conclusions générales. 

V. Que ces conclusions ne sont pas purement négatives. 


I 


Les contes populaires ne nous viennent pas de l’Inde. Mais 
où sont-ils nés ? Leur chercherons-nous quelque autre foyer 
originaire ? La Grèce ? L’Assyrie peut-être : ? Non ; les critiques 
qui vont suivre ne porteront plus sur la seule théorie orienta- 
liste, mais plus haut. Y a-t-il apparence que les contes pro- 
cèdent d’une patrie commune ? Au cas contraire, si l’un d’eux 
est né ici, et l’autre là, et le troisième ailleurs encore, sous 
quelles conditions pouvons-nous déterminer leurs patries res- 
pectives et les lois de leurs migrations ? 


1. Je sais tel savant qui serait disposé à croire à l'origine assyrienne des 
contes. — Babrius y croyait déjà : 


M5%0: pév, & nat BaotAtwe ’Ahekavôoov, 
- La 

Lipwv nalzwv Éotiv evpEu' 4vÜ uw Twv 

e , , NS nr’ s , 

Ji notv roT Toav nt Nivou te mai Bfan. 


(2€ prologue des Fables.) 


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252 LES FABLIAUX 


Depuis les frères Grimm, une fièvre de collectionneurs s’est 
emparée de l’Europe. Pas un recueil de contes ancien qui n’ait 
été dépouillé, pas un conte moderne qui n’ait été traqué de 
pays en pays, de village en village. Pas une isba russe, pas une 
cabane de Norvège, où n’aient fureté des savants. Pas un récit 
polynésien que n'ait épinglé quelque missionnaire. Bienheureus? 
contagion, quand il s’agit de dresser le bilan des croyances et 
des imaginations du peuple, d’en décrire la psychologie, de 
sonder ces couches’ profondes de l’humanité ! Bienheureuse 
contagion, quand elle atteint Mannhardt, Andrew Lang, Gaidoz! 
Mais épidémie néfaste, quand l'effort de tant de travailleurs 
se confine dans cette question de l’origine des contes et s’y 
épuise ! 

Je vois bien qu’on a réuni de tous les points de l’horizon des 
versions de tel conte. Pas une fois seulement, mais souvent. 
Partant des fabliaux des Trois aveugles de Compiègne, J.-V. Le 
Clerc recueille dix formes de ce conte ; partant des Facétieuses 
Nuüs de Straparole, M. Giuseppe Rua en recueille dix autres ; 
partant d’un conte portugais, M. Braga allonge encore cette 
double liste ; et je puis, à mon tour, à ces collections, ajouter 
quelques références. Et l’on me démontrera aisément que je 
suis un ignorant, que j’ai négligé une version thibétaine ou une 
version espagnole. Soit. Je crois volontiers que la collection de 
M. Reinhold Kôbhler est plus riche de vingt, de cinquante 
parallèles. J’admire son zèle. J’admire que son cabinet de la 
bibliothèque de Weimar soit assez vaste pour contenir ses casiers 
de fiches. Une version nouvelle d’un conte est-elle publiée 
quelque part ? Vite, un savant collectionneur court à son dossier 
de ce conte : c’est une cinquantaine de bouts de carton où, depuis 
vingt ans, au hasard des lectures les plus imprévues, il a résumé 
le récit en des abrégés qui ont enlevé à chaque version tout2 
saveur locale. Ces cinquante rapprochements, il les énumère 
dans une revue, et le lecteur, qui saute brusquement du 
Liedersaal de Lassberg aux récits norvégiens d’Asbjürnsen ou 
aux fables siciliennes de Pitrè, de la Petite-Russie au pays de 
Galles, de Sansovino à Somadeva, de Giambattista Basile à 
“ervantes et à un conteur araméen, confondu de cette vision 
de kaléidoscope, brisé par ce voyage de rêve à travers les civili- 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 253 


sations les plus contradictoires, admire. Maïs le numéro suivant 
de la revue paraît, où un savant mieux outillé montre qu'il 
possédait quelques fiches de plus : voici encore une forme 
islandaise ; voici Malespini, Molina, et les Comptes du monde 
adventureux. Et son voisin en connaît d’autres ; mais ce voisin 
lui-même est incomplet et se désespère que la science soit si peu 
avancée. 

Que veulent-ils prouver ainsi ? Que ces contes voyagent par 
le temps et l’espace ? qu'ils se trouvent partout ? — Soit ! la 
preuve est donnée, surabondante jusqu’à la satiété. Maintenant, 
grâce | | 

Mais puisque c’est aussi l’origine et les lois de la propagation 
des contes qu’ils prétendent établir, que concluent-ils de ces 
mille rapprochements, de ces monographies toujours recom- 
mencées ? 

Ceux-ci se croient en possession d’une idée directrice, qu’ils 
considèrent comme déjà démontrée. Ils poursuivent leurs col- . 
lections à l’abri de cette croyance : les contes viennent de l’Inde. 
Pour ceux qu’on retrouve en Orient, c’est la forme orientale qui 
est primitive ; pour les autres, on trouvera quelque jour cette 
forme ; elle a existé, ou existe ; et l’on a prouvé, disent-ils, l’origine 
indienne de tant de contes que nous pouvons dès maintenant 
admettre la même origine pour les autres. — Cette foi est un 
mol oreiller d’incuriosité, qui permet de se livrer plus longtemps 
aux joies du collectionneur. 

Pour d’autres, la réponse à la question de l’origine des contes 
n’est pas encore donnée, mais les méthodes de recherche sont 
les bonnes. L'origine des contes n’est pas indienne, ou du 
moins nous ignorons encore si elle l’est. Étudions davantage : 
peut-être prouverons-nous qu'elle est assyrienne, grecque ou 
égyptienne ; peut-être prouverons-nous, au contraire, que les 
contes ne procèdent pas d’un foyer commun, mais on pourra 
sans doute établir que celui-ci est né dans l’Inde, celui-ci en 
Grèce, tel autre en Égypte. Et l’on amasse toujours des variantes 
et quand on en a réuni cent, on en cherche fiévreusement une 
cent unième. 

Dans quel espoir ? — Certes il serait singulièrement injuste et 
inintelligent de railler, fût-ce du plus imperceptible sourire, ce 


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254 LES FABLIAUX 


grand effort poursuivi depuis soixante ans, par toute l’Europe, 
avec une si noble tenacité, pour recueillir et fixer la tradition 
orale. Nous devons à ce labeur d’inestimables collections : elles 
nous ont donné le sens de ce qui est primitif et spontané ; elles 
nous ont révélé toute la belle flore inexplorée de l’âme populaire. 
Elles nous offrent les matériaux nécessaires pour de nobles 
systèmes mythologiques ou pour des études — à peine ébau- 
chées encore — de psychologie populaire. Mais puisque tant de 
savants s’obstinent à ne les interroger que sur l’unique problème 
de l’origine et de la propagation des contes, n’est-il pas temps 
enfin de se demander si ce qu’on cherche, on aura jamais quelque 
moyen de le trouver ; si l’on était même en droit de le chercher ? 
AVLYAN Tvat. 

Or, je le crois, le problème de l’origine et de la propagation 
des contes est insoluble et vain. 


IT 


Commençons par poser, au début de cette discussion, un fait 
qui paraîtra d’abord trop simple pour être marqué, — si les 
notions les plus claires n’étaient souvent obscurcies par l'esprit 
de système. 

Il existe un très grand nombre de contes dont l’origine peut 
être sûrement établie et dont on peut aisément étudier la 
propagation. 

Il y a des contes antiques, et qui ne sont qu’antiques. 

Plutarque nous raconte :, par exemple, la touchante légende 
d’Antiochus, épris de Stratonice, femme de son père, et qui se 
meurt de cet amour caché. Un médecin, Érasistrate de Céos, 
fait défiler devant le lit du malade toutes les beautés de la 
cour, et lorsque vient Stratonice, au battement plus précipité 
du cœur d’Antiochus, il découvre son secret. — Comme le 
père, inquiet de ce mal mystérieux, l’interroge, Érasistrate lui 
répond par un subterfuge : « Quand toutes ces femmes ont 
passé devant ton fils, j’ai deviné qu'il aimait l’une d’elles ; il 
se meurt, parce qu'il se sait fatalement séparé d’elle. — Quellé 


4. Plutarque, Démétrius, 38. 


RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 255% 


est donc cette femme ? — C’est la mienne ! » répond le médeein. 
Le père le supplie de la répudier et de sauver ainsi son fils. — 
« Ferais-tu toi-même, lui demande Érasistrate, pareil sacrifice, 
s’il s'agissait, non de ma femme, mais de la tienne ? — Je le 
ferais ! » Et quand Érasistrate lui avoue que c’est bien Stratonice- 
qu’aime le jeune homme, le père l’abandonne, en effet, à son 
fils. 
_ Voilà, certes, une légende que nous ne pouvons supporter que 
sous son vêtement grec. Le christianisme la tue, car ni un beau- 
fils ne peut épouser sa marâtre, ni même un ami ne peut céder. 
sa femme à son ami. 

Pareillement, il y a des contes bouddhiques, qui ne sont que 
bouddhiques ; et nous en avons vu des exemples. 

Il y a des contes musulmans. Il y a des contes hébreux, qui ne 
sont que dans le Talmud. Il y a des contes chrétiens. 

Et, parmi les contes qui appartiennent à chacune de ces 
religions, il en est dont on peut discerner à quelle époque ils 
sont nés, où ils ont vécu. Il existe, parmi les contes chrétiens, des 
contes des premiers siècles de l’Église ; il en est qui sont du 
moyen âge chrétien (les miracles de la Vierge, la Sacristine, 
Saint Pierre et le Jongleur). Il y a des contes chrétiens et féo- 
daux, chrétiens et français, chrétiens et allemands, etc. 

C'est-à-dire qu’ y a des contes dont on voit qu’ils ne con- 
viennent qu'à des groupes d'hommes plus ou moins spéciaux. 

Remarquons par quel procédé se fait cette détermination. Il 
est inutile, pour y atteindre, de recourir à la méthode compa- 
rative. Ce n’est point la partie ornementale du conte qui révèle 
le secret de son origine ; c’en est la partie constitutive, orga- 
nique. 

Mettons, par exemple, à nu, l’organisme w du conte de la 
Sacristine : | | 

« Une religieuse coupable, mais très dévote à la Vierge Marie, 
— Ou à une sainte quelconque, — s’enfuit du couvent. Au milieu 
même de ses débordements, elle n’oublie pas de prier sa patronne. 
Longtemps après, elle rentre repentante au couvent. Pendant ces 
années, la sainte, déguisée sous les traits de la coupable, a 
rempli son office au couvent et nul ne s’est aperçu de la substi- 
tution. » 


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256 LES FABLIAUX 


Ce conte suppose, comme données nécessaires ct sous sa 
forme organique, le christianisme, le développement du culte de 
la Vierge ou des saints, des idées spéciales sur la charité, sur le 
répentir et le pardon, sur l'efficacité de la prière supérieure à 
celle des œuvres. 

De même, mettons à nu l'organisme w du conte du Chevalier 
au Chainse : 

« Un amant consent, pour gagner celle qu’il aime, à cette 
épreuve de soutenir un combat sans être revêtu d’armes défen- 
sives. Il est grièvement blessé, et sa dame déclare qu'il a bien 
mérité son amour. Mais il faut qu’elle lui donne, à son tour, 
une preuve d'amour équivalente : elle revêt dans une grande 
fête les vêtements ensanglantés de celui qui a failli mourir pour 
elle. » 

Ce conte suppose donc aussi, sous sa forme organique, des 
idées très spéciales sur l’honneur et le dévouement en amour. 
On voit qu’il ne peut vivre que dans des milieux très détermi- 
nés. — Ici encore, il en est des contes comme des mots. On 
peut comparer tout conte nouvellement éclos à un néologisme : 
y a-t-il accord entre l’état psychologique de l’homme qui crée 
le mot ou le conte et celui du peuple ? le mot ou le conte durera, 
selon qu’il trouvera plus ou moins de complicité dans la manière 
de sentir de ceux qui les acceptent. Autrement, le néologisme ou 
le conte brille un instant, et s'éteint. 

Pour ces deux légendes, et pour toutes les analogues, nous 
percevons, à la seule introspection du conte, certaines con- 
ditions essentielles d’existence, qui luiimposent une limita- 
tion plus ou moins étroite dans l’espace et dans la durée, — 
une patrie et une date. Ge conte du Chevalier au Chainse, par 
exemple, à supposer qu’on ne vous en présente qu’une forme 
réduite à six lignes et que ces six lignes soient écrites en latin 
cicéronien, vous pourrez affirmer qu'il ne se trouve ni dans les 
œuvres de Cicéron, ni chez aucun écrivain quelconque de 
l'Antiquité classique. De quel pays est-il ? Combien de siècles 
a-t-il pu vivre ? Sous quelles conditions a-t-il pu passer d’un 
pays à un autre, et dans quels pays ? Ce sont des questions mal- 
aisées, mais légitimes. Ce sont des questions historiques, 
que l’on peut concevoir comme solubles, plus ou moins, selon 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 257 


que celui qui entreprendra de les résoudre sera plus ou moins 
armé de la connaissance des temps féodaux. Ici interviendront, 
comme légitimes, les comparaisons de versions. Il sera inté- 
ressant de rechercher à quelles conditions pn tel conte a pu 
passer d’un pays à un autre, c’est-à-dire à des hommes qui 
pouvaient ne pas le comprendre pleinement et tel quel. Par 
exemple, le conte de la Sacristine peut-il vivre en pays pro- 
testant ? dans quelles sectes, au prix de quelles transformations ? 
Ce sont là des recherches difficiles, de psychologie historique, 
mais possibles, fécondes. 

Est-ce pour ces contes que sont bâties les théories sur 
l’origine et la propagation des contes ? Est-ce pour eux qu’a été 
édifiée la théorie aryenne ? la théorie orientaliste ? Est-ce de ces 
contes que l’origine est un mystère ? Non : nous en découvrons 
la patrie aussi sûrement que l’origine d’une légende historique, 
de la légende de Roland ou de Guillaume d'Orange. Tel de ces 
récits est français, tel autre indien. 

Pour quels autres contes s’échafaudent les systèmes ? Pour 
des contes (nouvelles, contes d'animaux, contes merveilleux) 
européens — ou plutôt, universels ; — c’est-à-dire tels que, si 
on en a recueilli des variantes de dix pays et de dix époques 
différentes, personne n’est assez hardi pour affirmer qu'il ne 
s’en puisse trouver des formes dans un autre pays quelconque, 
en un autre temps quelconque ; et cela, parce qu'il nous est 
impossible de découvrir, à l'inspection des traits organiques du 
conte, un pays ou une époque où il ne soit plus viable. 

C'est précisément le caractère de longévité et d’ubiquité de 
ces récits qui nous attire vers la question d’origine. Où donc 
est le premier inventeur de ces contes qui peuvent amuser les 
générations les plus diverses ? Or, c'est précisément ce carac- 
tère de pérennité et d’ubiquité qui rend le mystère indéchif- 
frable, en vertu de ce syllogisme presque naïf : 

Ce qui vit ou nous apparaît comme viable partout et en tout 
temps peut être né en un lieu quelconque et se transporter indif- 
féremment ici et là. 

Or ces contes vivent ou nous apparaissent comme viables par- 
tout et en tout temps. 

Donc, ils peuvent être nés en un lieu quelconque et se trans- 
porter indifféremment ici et là. 


C£vien. — Les Fabliauz. 17 


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258 LES FABLIAUX 


Pour les nouvelles, quelles données supposent en effet toutes 
celles qu’on prétend faire venir de l’Inde ? toutes celles dont on 
cherche désespérément l’origine ? Quelles conditions d’adhésion 
exigent-elles des auditeurs ? 

Uniquement des conditions qui s'imposent partout et en tout 
temps. Ges fabliaux ou nouvelles sont constitués par ces deux 
éléments : l'observation de sentiments très généraux dans une 
situation très particulière. 

Des sentiments très généraux : l’antagonisme de l’amant et 
du mari, l'esprit de défiance du mari vis-à-vis de sa femme, 
l'esprit de ruse qui pousse celle-ci à duper son mari, la 
jalousie de la belle-mère à l’égard dé sa bru, de la femme 
envers une rivale, les sentiments élémentaires qui naissent 
d’un amour heureux, contrarié ou malheureux, les rapports des 
amis entre eux, gtc. 

Des situations très spéciales : l’une des mille ruses compliquées 
que peut inventer un amant pour gagner celle qu'il aime, une 
femme pour tromper son mari, pour faireévader unamant, etc. etc. 

La force de diffusion et de durée du conte réside d’une part 
dans la singularüé de la situation, qui le rend plaisant, tra- 
gique, facile à retenir ; d'autre part, dans la généralüté des sen- 
timents, qui lui permet de s’accommoder aux mœurs les plus 
diverses. | 

Les données morales qu’'impliquent ces nouvelles sont éter- 
nelles, accessibles à tout homme venant en ce monde, et 
vivront aussi longtemps qu'il y aura, partout où il y aura des 
maris et des femmes, des amants venant à la traverse, des 
jaloux, des amis, des brus et des rivales. L’imagination popu- 
laire enferme des sentiments très généraux dans le cadre étrait 
de situations très particulières, et ne crée jamais de caractères. 
Le premier moment de l'observation, qui est celui où le peuple 
en reste, est peu individuel. La psychologie personnelle, l'idée 
qu’un homme est un microcosme, différent des microeosmes 
qui l'entourent, est une conception supérieure. Les person- 
nages des contes populaires ne sont jamais des individus, 
toujours des types : c'est le jaloux, l'amant, le rival, placés 
dans une condition spéciale. Cette condition étant donnée, le 
jaloux, l'amant, Le rival se comporteront fatalement de même. 


Go ogle 


| 


RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 259 


Que Boecace s’empare d’un de ces contes populaires et applique 
à le narrer ses facultés de psychologue délié, ces personnages 
quasi abstraits prendront une figure individuelle et complexe : 
ce seront des Italiens de la première Renaissance, nés dans 
une civilisation affinée, spirituelle, corrompue. Que le domi- 
nicain Bandello reprenne le même conte, ces personnages 
vivront d’une vie cruelle, sanglante. Ils deviendront sceptiques 
et légers avec La Fontaine. Ils seront tour à tour bouddhistes, 
chrétiens, musulmans. Ils seront des croisés, des vizire, des 
kchâtriyas, des cleres, des mignons. Mais, sous la forme orale où 
le conte continue de se perpétuer sur les lèvres du peuple, ils 
restent des types, le Mensch. 

De même pour les contes d'animaux : ils suopposent, en plus 
des nouvelles, cette convention, acceptable de tout homme, que 
les animaux parlent, et un symbolisme très peu caractérisé, 
qui fait de chacun d’eux le type de certaines passions hu- 
maines. 

Ainsi qu'il existe des nouvelles localisables, comme le Chevalier 
au Chaïnse, si elles supposent sous leur forme organique des 
données sociales, morales ou sentimentales particulières, de 
même le symbolisme des contes d'animaux peut être assez spé- 
cialisé pour qu’on détermine la patrie de certains d’entre eux. 
Noble, considéré comme roi féodal, meurt avec la féodalité ; les 
chacals Karataka et Damanaka ne sortent pes du Pentchata tra, 
certains contes de  enart restent dans l’Europe du moyen âge : 
certains contes du Kalilah et Dimna restent dans l’Inde. 

Mais si un conte d'animaux vit à la fois dans l’Inde et en 
France, et encore en Russie, c’est que les traits communs à ce 
conte sous ses diverses formes ne supposent qu’un symbolisme 
acceptable de tout homme : le lion n’y représente que la force et 
la noblesse ; le renard que la ruse ; et il suffit qu’on puisse sub- 
stituer, selon les pays, un renard à un chacal ou un chacal à un 
renard, pour que la fable du Fenard et des raisins trop verts soit 
viable partout, et qu’il nous sait impossible de découvrir où elle 
est née. 

De même enfin pour les contes merveilleux. La question paraît 
ici plus complexe. Il est en effet évident que tout homme passé, 
présent ou futur a pu, peut et pourra admettre les données du 


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260 LES FABLIAUX 


Vilain mire et du Loup et de l’ Agneau ; mais, pour les contes 
merveilleux, il semble que la bizarrerie du fantastique doive les 
arrêter à la frontière de tel pays, au seuil de telle époque. Et de 
fait, comme il y a des nouvelles et des contes d’animaux locali- 
. sés, il y a des contes merveilleux localisés ; et ces contes ne 
voyagent pas, ou voyagent sur un territoire et pendant des 
périodes déterminables. Il y a un merveilleux zoulou, qui ne sort 
pas du Zoulouland ; un merveilleux indien, qui ne sort pas de 
l'Inde : par exemple, l’histoire qui sert de cadre au Vetélapant- 
chavinçâti ne saurait être contée par un paysan français. 

Mais si un conte merveilleux vit à la fois dans l’Inde et en 
France, et encore en Russie, comparez : cette loi ressortira clai- 
rement que les éléments merveilleux communs n'impliquent jamais 
croyance. 

Ce qui permet à ces contes de vivre, c’est qu’on n’a pas besoin 
d’y croire. À ce titre, ils possèdent encore, peut-on remarquer, 
plus de force de diffusion que les nouvelles, car une nouvelle 
suppose parfois l'intelligence parfaite de certaines données 
sociales ou morales. Une nouvelle exige l'adhésion complète de 
la raison, tandis qu’un conte merveilleux n’exige que l’adhésion, 
infiniment plus compréhensive, de l’imagination. Tel paysan, qui 
ne pourra rien comprendre à l’acte follement héroïque du Che- 
valier au chainse, admettra parfaitement qu'on lui parle de bottes 
de sept lieues, d’ogres hauts de vingt coudées et de poiriers d’or. 
I] sait qu'il vit dans un monde de féerie, qu’il n’a pas besoin de 
se représenter nettement, qui n’engage point sa croyance. C’est 
une convention semi-consciente, analogue à l’état d’esprit des 
enfants qui jouent à la poupée. 

De là vient la possibilité du traditionisme, et qu’on puisse 
retrouver dans des contes modernes, chez des paysans qui se 
croient d’ailleurs bons chrétiens, des détritus de mythes ou de 
croyances sauvages. Tandis qu’il ne subsiste jamais dans un 
conte moderne un trait de mœurs de la vie réelle d’une époque 
disparue, — un trait analogue au dévouement du Chevalier au 
chainse, — les mythologues peuvent y retrouver les traces d’an- 
ciennes croyances religieuses, des totems et des tabous. Cela, 
parce qu’elles ont perdu leur caractère de croyance, parce qu’elles 
vivent à la faveur de cet oubli, qu’elles ne sont plus pour ceux 


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RÉFLEXIONS SUR LA’ MÉTHODE 261 


qui les content que de pures imaginations, nullement gênantes. 
A ce titre de simple fantaisie imaginative, le souvenir d’un ancien 
totem peut être introduit aujourd’hui dans un pays qui n’a jamais 
connu cette superstition sauvage. 

Le fait est le suivant : si un conte suppose des croyances sur- 
naturelles, actuellement vivantes chez un peuple, il ne voyage 
que là où ces croyances sont admises. 

Si, au contraire, un conte est représenté à la fois chez les Fran- 
çais et chez les Slaves par exemple, les éléments merveilleux 
communs ne sont jamais en relation directe avec des croyances 
surnaturelles qui vivent actuellement soit chez les Slaves, soit 
chez les Français. 

En somme, les seuls contes dont on recherche l’origine et pour 
lesquels on édifie les théories sont ceux qui ne sont aucunement 
limités ni dans le temps, ni dans l’espace, ceux qui ne réclament 
de l’auditeur aucune adhésion spéciale, aucune complicité. 

Si l’on trouve un conte quelconque à la fois chez les Kirghiz 
- et chez les Islandais, dans le Pantchatantra et chez Chaucer, en 
Gascogne et en Syrie, qu’on le réduise à ses éléments essen- 
tiels : cette forme w ne contiendra aucun trait ni kirghiz, niislan- 
dais, ni indien, ni gascon, ni syrien, ni anglais. 

Inversement, si l’on possède seulement d’un conte sa forme 
essentielle w en dix lignes, et si cette forme w ne renferme aucun 
trait ni kirghiz, ni islandais, ni gascon, ni anglais, on a chance 
de le trouver à la fois chez les Kirghiz, les Islandais, les Gas- 
cons, les Anglais ; il est universel. 

Il y a cercle. 


III 


Pour l’un quelconque de ces contes populaires universels, tel 
que l’on ne puisse, à l'inspection des traits organiques, décou- 
vrir la possibilité d’une localisation, quel fruit peut-on espérer 
de la méthode qui compare les traits accessoires des différentes 
Versions ? 

Soumettons cette méthode comparative à une critique dernière. 
Supposons les conditions les plus favorables. Nous avions cent 
variantes de ce conte et nous avons trouvé ces matériaux insuff- 


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262 LES FABLIAUX 


sants ; nous suspendons notre jugement et nous attendons encore 
que cent années de travail se soient écoulées. 

Nous voici en l’an 2000. Pendant tout le xx® siècle, une vaste 
enquête a été instituée sur la surface du globe. Les livres sacrés 
des couvents de Ceylan ont livré tous lours secrets ; un autre 
Stanislas Julien a découvert des Avadânas ignorés ; pas une 
forme ancienne du conte qui n’ait été exhumée des manuscrits 
ou des vieux recueils imprimés ; pas un bourg où l’on n'ait cher- 
ohé ce conte vivant ; dans chaque village on l'a recueilli, sans 
l’embellir, tel qu'il y vivait dans la mémoire des conteurs. Voici 
tous les matériaux réunis dans une seule main. Les savants 
comparent. À quelles conclusions peuvent-ils parvenir ? 

Précisément à celles où ils parviendraient aujourd’hui, en com- 
parant une trentaine de variantes, c’est-à-dire à l’un des cas sui- 
vants : 

40 On démontrera que n variantes proviennent directement de 
tel livre, et n autres de tel autre livre. Ce sera le cas d’Annibale 
Campeggi copiant le Kalilah, ou de Tirso de Molina copiant 
Malespini, ou de La Fontaine copiant Boccace. Ces faits seront 
intéressants pour l’histoire des livres qui auront servi d’origi- 
naux. Ce sera de la bibliographie. Ce sera aussi de l’histoire lit- 
téraire : il sera toujours amusant et utile de comparer le conte 
de Simone chez Boccace et chez A. de Musset. Mais on n’aura 
pas travaillé zur Volkskunde. 

29 Il se formera un certain nombre de familles, constituées 
chacune par la similitude dans plusieurs versions (lettrées ou 
populaires) d’un même trait accessoire, arbitraire. 

Dix versions présenteront le trait a. 

Dix versions présenteront le trait b. 

Nous sommes en droit de comparer ces deux groupes. Que 
peut-il résulter de la comparaison ? 

a.) Ou bien il n’y a aucune raison imaginable, ni historique, 
mi sociale, ni morale, pour que le trait a se trouve dans telles 
versions plutôt que dans telles autres. Le trait a est l'œuvre de 
la fantaisie individuelle d’un conteur à jamais inconnaissable qui 
s’oppose à la fantaisie individuelle d'un autre conteur à jamais 
inconnaissable, lui aussi, inventeur du trait b. 

C’est le cas du fabliau des Trois Bossus. I1 présente des traits 


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RÉFLEXIONS SUR LA MLTHOPE 263 


a, b, c... en commun avec le Roman des Sept Sages. Ces traits 
sont dus à l'imagination individuelle d'un conteur. Quel fut ce 
conteur ? Comme ces traits a, b, c sont moralement, socialement, 
historiquement indifférents, je suis en droit d’en attribuer l’in- 
vention au premier inventeur du conte, que je puis supposer 
avoir été un sujet de Rhamsès II. Depuis Rhamsès Il, ils se sont 
maintenus dans un double courant de traditions, de sorte que ces 
deux versions, le Roman des Sept Sages et le fabliau, bien qu’of- 
frant en commun les traits a, b, c..…, peuvent n'avoir eu aucun 
rapport depuis la xixe dynastie égyptienne. Ces traits, le conteur 
du Roman des Sept Sages les a-t-il inventés ? ou puisés dans la 
tradition orale ? Nous n’en saurons jamais rien. — Le conteur 
français les a-t-il pris dans le Roman des Sept Sages ou dans la 
tradition orale ? Nous n’en saurons jamais rien non plus. Et si 
l’on admet, comme il peut être vraisemblable, que le jongleur les 
a pris dans le Roman des Sept Sages, nous saisissons un moment 
du conte, une cause seconde, indifférente. Le Roman des Sept 
Sages a influé sur la tradition orale, cela est certain. Mais le conte 
pouvait vivre sous cette forme + a, b, c..., en France même, 
plusieurs siècles avant que le Roman des Sept Sages eût été oom- 
posé. 

b.) Ou bien le trait a convient seulement aux mœurs de cer- 
tains pays, aux mœurs françaises par exemple, tandis que le trait 
b ne convient qu'aux mœurs allemandes. Nos dix versions a sont 
done françaises, nos dix versions b sont allemandes. 

Mais le conte est-il venu d'Allemagne en France ? ou de France 
en Allemagne ? 

Si le trait à est aussi logique, aussi légitime que le trait b, il 
nous sera impossible d’en rien savoir. | 

En fait, c’est le cas qui se produit le plus souvent. Cette ten- 
tative de démontrer la supériorité logique d’un trait sur un autre 
trait correspondant suppose trop aisément que les conteurs et 
les auditeurs sont des sots. On surprend, en effet, souven:, sur 
les lèvres des paysans. un conte altéré ; l’inintelligence, les 
manque de mémoire du narrateur l'ont gâté. Mais telle est la 
force de diffusion de ces contes que l’on ne peut jamais dire si, 
dans le même village, à la même heure, 17 
pas le même conte sous une forme saine, et c’est cette forme qui 


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2€4 LES FABLIAUX 


vivra. On a saisi un moment maladif du conte, non durable. Les 
contes sont des organismes vivants dont un caractèreremarquable 
est la longévité : le secret de cette longévité réside dans la per- 
fection de leur charpente essentielle et dans leur pouvoir éd'éli- 
miner les parties maladives. Un conte altéré ennuie,un conte 
ennuyeux meurt. À vrai dire, si le trait b est mal justifié, on ne 
trouvera pas dix versions pour le reproduire contre a, mais une 
ou deux seulement. ; 

Admettons pourtant que le cas se produise en effet : le trait a 
des dix versions françaises est manifestement inférieur au trait 
b des dix versions allemandes, et en dérive. 

On en conclura légitimement que c’est au passage de l’Alle- 
magne en France que le conte a pris cette forme b ; et les ver- 
sions b dérivent des versions a. 

C’est le seul résultat positif auquel puisse mener la méthode 
comparative. Mais quelle en est l'importance ? 

On atteint de la sorte une cause seconde et purement acciden- 
telle. On a prouvé que le conte a, un jour, passé la frontière 
franco-allemande sous la forme w + b, dérivée de w + a. Mais 
l’origine de w, c’est-à-dire du conte lui-même, reste en dehors de 
notre atteinte ; car voici dans le même pays, en France même, le 
conte sous une troisième forme, » + c, qui peut être la source de 
la version allemande. On peut concevoir : 

19 Que le conte a été inventé en France sous la forme » + c; 

20 Qu'il a passé sous cette forme en Allemagne, où un narra- 
teur lui a donné, par caprice ou besoin, la forme w + b; 

30 Que cette forme w + b est revenue au pays d’origine, la 
France, en se transformant en la forme w + a. — Nous voilà au 
rouet. 

En résumé, on peut atteindre une forme maladive, contée par 
un sot ; mais son voisin peut dire le conte intelligemment, dans 
le même pays, et la forme maladive n’est qu’un accident éphé- 
mère. 

Si cette forme maladive peut sereconstituer, s’accommoder par 
un habile remaniement aux mœurs du pays où le conte vient 
d’être introduit, on ne peut plus reconnaître que cette forme est 
secondaire. | 


Au cas très rare où l’on reconnaît que telle forme, dans tel 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHCDE 265 


pays, est adoptive, on ne peut dire que le conte même y soit 
d'adoption, et l’on ne sait s’il n’y est pas né sous une forme saine 
perdue. 

Prenons un exemple encore, et le dernier. 

Choisissons-le favorable : que ce soit un de ces récits à tiroirs 
qui se prêtent si bien aux classements des versions, car chaque 
conte peut y être considéré comme un trait accessoire très sail- 
lant. 

De plus, il sera bon que le conte choisi pour cette démonstra- 
tion dernière ait été étudié avant nous par d'illustres folk-loristes: 
la méthode comparative, maniée par des savants persuadés de sa 
valeur, avec toute la force de leur conviction, de leur érudition, 
de leur sens critique, aura. donné tous les résultats qu’on peut 
lui demander. Et, si ces résultats sont nuls, nous saurons du 
moins que la faute n’en est pas à notre maladresse, mais à la 
méthode elle-même. 

Le fabliau des Trois dames qui trouvèrent l'anneau satisfait à 
cette double condition : c’est un conte à tiroirs, très répandu dans 
les diverses littératures populaires. D’autre part, il a eu la bonne 
fortune d’être étudié à fond, à deux reprises et à douze ans de 
distance (1876, 1888), par deux très éminents érudits, M. Félix 
Liebrecht : et M. Giuseppe Rua ?. De plus, M. Pio Rajna lui a 
fait aussi l'honneur de contribuer à lillustrer *, 

Trois femmes ont trouvé un anneau précieux et s’en disputent 
la possession. Elles remettent leur querelle à un arbitre. Il 
décide qu’il adjugera la trouvaille à celle des trois femmes qui 
aura su jouer le meilleur tour à son mari. 

Tel est le cadre immuable dans lequel se succèdent, mobiles, 
maints récits empruntés au cycle des ruses féminines. 

L'une des femmes enivre son mari, lui fait une tonsure, 
l’affuble d’un froc, le porte au couvent, et le bonhomme, dégrisé, 
se laisse persuader qu’il est entré dans les ordres (le moine) ; — 
cette autre lui fait croire qu’il est malade, moribond, trépassé (Le 


1. Dans la Germania, t. XXI, p. 385, ss., et dans son livre Zur Volks- 
kunde, 1879, p. 124-141. 


: 2. Novelle del « Mambriano * del Cieco da Ferrara, Turin, 1888, p. 101- 
119. 


3. Romania, t. X. 


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266 LES FABLIAUX 


mort) ; — cette troisième, qu’il est revêtu de vêtements merveil- 
leux, invisibles pour lui seul, et le mari se promène par la ville, 
fier et nu (le nu); 

Ou bien, elle quitte la maison pour quelques instants, un ven- 
dredi, à l'heure du repas, sous prétexte de faire cuire des pois- 
sons frais ohez une voisine ; elle disparaît, et pendant une 
semaine entière, mène joyeuse vie loin de son mari qui la cherche 
en vain ; le vendredi suivant, à l'heure du repas, elle se procure 
d’autres poissons frais, va trouver sa voisine, lui demande la 
permission de Îles faire cuire et les apporte tout chauds à son 
mari. [l la questionne : d’où vient-elle ? Elle prétend qu'elle est 
sortie de la maison quelques minutes à peine, juste le temps 
d’apprêter les poissons. Son mari en doute ? mais les poissonsne 
sont-ils pas tout frais ? et la voisine ne vient-elle pas témoigner 
que l’innocente femme n’a passé chez elle que quelques instants ? 
— Bonhomme, tu as rêvé ! (les poissons). 

Ou bien elle lui persuade par une ruse subtile qu’il doit se 
faire édenter ({a dent arrachée\ : 

Ou. encore, comme son mari est sorti, elle transforme sa 
maison, de concert avec quelques bons drôles, en une auberge ; 
une enseigne pend à la porte, les buveurs sont attablés, le vin 
est versé, et quand le mari revient, fl cherche en vain sa maison, 
d’où le chassent des taverniers improvisés (l'auberge) : 

Ou encore, elle lui joue le bon tour du fabliau du Prêtre et de 
la Dame (Trois l’un sur l’autre) ; 

Ou celui du Prestre qui abevete, bien connu par le Poirier 
enchanté de Boccace et de La Fontaine. Etc., etc. 1. 

Gomme chaque version de ce conte n’offre pas trois récits dif- 
férents, mais qu'au:contraire le même récit reparaît dans six ver- 
sions différentes (l'auberge) voire dans onze versions (le moine) 
ou même dans treize (le mort) ; comme plusieurs versions ont en 
commun deux récits et parfois trois, il est constant que les 
diverses formes du conte sont unies par certaines relations de 
dépendance, dont on a tenté de découvrir la nature. 


1. Chacune de ces nouvelles vit aussi sous forme indépendante, en dehors 
du cadre des Trois dames à l'anneau. J’indique à l’appendice IT un certain 
nombre de parallèles pour celles qui se trouvent dans notre collection de 
fabliaux : le Prêtre et la dame, — le Viluin de Bailleul, -— le Prestre qui abe- 


s’ele. 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 267 


Si l'on peut déterminer ces rapports, c’est à condition de réu- 
nir le plus possible de matériaux. 

Or Félix Liebrecht a recueilli et classé treize vermons de notre 
conte ; M. Giuseppe Rua en a retrouvé trois de plus ; et je ‘suis 
moi-même-ssses heureux (bonheur dont je fais peu de cas !) pour 
ajoutæ six autres formes aux. collections de ces savants 1. 

Soit 22 versions aujourd’hui connuss, entre lesquelles se répar- 
tissent, apparaissant et disparaissant tour à tour, 19 nouvelles 
qui peuvent servir à un classement. 

Ge classement était le but de mes savants devanciers. J'ai joint 
mes humbles efforts aux leurs. A quels résultats avons-nous 
abouti ? 

Il ne sera pas long de les rapporter. 


1. Voici l’'énumération de ces versions : 

A) Versions recueillies par Liebreché dans la Germania : 

49 Le fabliau anonyme des Trois dames qui trouvèrent l'anneau (MR, I, 
15) ; — xnmi siècle. 

2° Keller, Erzählungen aus altd Hss., p. 210 (Bibliothek des lit. Vereins 
a Stuttgart, 1855) ; — xive siècle. 

3° Hans Folz (von dreyen Weyben dis einen porten funden), .Zts. de Haupt, 
VIII, 524 ; reproduit dans les Facetiae Bebelianae ; — xvi® siècle, 

4° Conte islandais (Collection de Jon Arnason) ; — moderne. 

5° Conte nervésien (Collection Asbjôrnsen) ; moderne. 

69 Conte de Borghetto près Palerme (communiqué à F. Liebrecht par 
Pitrè) ; — moderne. 

7° Conte de Cerda (Pitrè, Racconti siciliani, t. III, p. 255) ; — moderne. 

89 Conto de Palerme (Pitrè, tbid., p. 265) ; — moderne. 

99 La Fontaine, La Gageure des irois commères ; — xvan® siècle. 

109 Conte de la Rufsie méridionale (collection Rudtschenko, n° 59) ; — 
moderne. 

119 Liedersaal de Lassberg, III, 5 ; — xiv® siècle. 

Dans son livre Zur Volkskunde, Lishrecht ajoute les deux versions que 
voici : 

129 Conte danois (collection Grundtvig, n° 19) ; — moderne: 

13° Tirso de Molina (Tresoro de novelisias españoles, Paris, 1847, I, p. 234) ; 
— xvut siècle. 

B) Versions racueilles par M. Giuseppe Rua : 

149 Une nouvelle du Mambriano de l'Aveugle de Ferrare et la transcrip- 
tion en prose de cette nouvelle par Malespini ; — fin du xv® sièele. 

15° Le fabliau d'Haisel (MR, VI, 138) ; — xsn sièole. 

169 Urx versions rimaia dei Seite Sasi (p. p. Pio Rajna, Romania, X, 19) ; 
— xvt siècle. 

C) Versions que j'ai recueillies : 

170 Jacques de Vitry, CCXLVIII, éd Crane ; — xint siècle. — (Le cadre 
est tombé les deux épisodes de cet exemple, qui se trouvent dans d'autres 


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268 LES FABLIAUX 


Liebrecht s’est borné à énumérer et à résumer les treize ver- 
sions qu’il connaissait. Ce dénombrement terminé, il l’a envoyé 
à l’imprimeur. Ne cherchez pas dans son travail une conclusion 
quelconque : il n’y en a pas. 

M. Pio Rajna, qui vint après lui, a fait une remarque intéres- 
sante : il a noté que deux contes populaires siciliens reproduisent 
les mêmes épisodes qu’une nouvelle littéraire du Mambriano, 
écrit à la fin du xv® siècle (l'auberge, la dent, le moine). Il a 
émis la conjecture vraisemblable que la nouvelle du Mam- 
briano, mise à la portée de tous en Italie par de nombreuses 
réimpressions, a pu exercer quelque influence sur la tradition 
orale en Sicile: 

M. Giuseppe Rua a démontré que le conteur espagnol Tirso de 
Molina avait simplement plagié Malespini, metteur en prose de 
la nouvelle du Mambriano*,. 

De même il est aisé de remarquer que, parmi les versions 
que j'ajoute à la collection, celle de Verboquet n’est qu’un pla- 
giat des Comptes du Monde adventureux. 

C'est-à-dire que l’on recueille ces deux résultats : 

19 Nos 22 versions se réduisent en réalité à 19, puisque 
Molina a copié l’Aveugle de Ferrare et que Verboquet a copié 
les Comptes du monde adventureur. Ge sont des faits intéres- 
sants pour les historiens des littératures espagnole et française, 


versions (le mort — la dent arrachée) n'en montrent pas moins par leur juxta- 
position que Jacques de Vitry connaissait une forme des Trois dames à l'an- 
peau, 

180 Les Comptes du monde adventureux, p. p. Félix Frank, Paris, 1878, 
n° XLI ; — xvu® siècle. 

199 Le Sieur d'Ouville, éd. Ristelhuber, p. 146 ; — xvui® siècle. 

209 Verboquet le Généreur{éd. de 1630, réimpr. par Ch. Louandre, Con- 
teurs jr. du XVII® siècle, IT, 31) ; — xvu siècle. 

21° Conte écossais, collection Campbell, n° 48. (Cf. R. Koehler, Orient 
und Occident, Il, 686) : moderne. 

229 Nouveaux contes à rire ou récréations françoises, Amsterdam, 1741, 
t. II, p. 142 ; — xvirie siècle. 

1. M. Rua a fait effort pour démontrer que la nouvelle espagnole de Tirso 
aurait pu influer à son tour sur la nouvelle sicilienne recueillie à Cerda. 

2. Tirso de Molina a, il est vrai, substitué un conte (le moine) à un récit 
de son modèle (la dent arrachée). Sa version, dit M. Rua, « cst une imitation 
générale », Soit ; mais une imitation. — Quant aux tentatives de M. Rua pour 
retrouver les sources du Mambriano, M. Rua sait bien qu'elles n'ont pas 
abouti. 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 269 


mais jusqu’à quel point le sont-ils ? Car, si Tirso de Molina est 
un digne émule de son contemporain Lope de Vega, quelle place 
occupe Verboquet le Généreux dans l’histoire du siècle de 
Louis XIV ? S'il me plaisait de tourner en vers latins le récit 
de Verboquet, et en prose allemande la nouvelle de Molina, les 
futurs historiens de notre conte auraient à considérer 24 versions 
et non plus 22. Mais quand ils auraient découvert la source 
de mes vers latins et de ma prose allemande, qu’auraient-ils 
ajouté à la science des traditions populaires ? — Rien. 

20 En second lieu, M. Rajna a montré que des contes popu- 
laires siciliens pouvaient dépendre de la nouvelle littéraire du 
Mambriano. Ce résultat est plus intéressant : il montre que les 
livres peuvent agir sur la tradition orale. Mais c’est un fait bien 
connu, que nul n’a jamais songé à discuter. Si un paysan con- 
naît la parabole de l'Enfant prodigue, c’est apparemment que 
lui ou son voisin l’a lue dans l'Évangile. Pourtant, soit : nous 
avons ici un exemple de plus du mélange des courants litté- 
raires et oraux dans la transmission des contes populaires. Il 
est surabondant ? n'importe ! qu’il soit le bienvenu | 

Voilà donc les deux conquêtes de mes devanciers. Mais, nos 
22 versions une fois réduites à 19, et en négligeant les deux 
nouvelles siciliennes, comment les autres formes se classent- 
elles ? 

Quelle est la forme originelle ? Où, quand, par qui a-t-elle été 
imaginée ? Comment, dans quel ordre les autres versions en 
ont-elles été dérivées ? Par quels intermédiaires ? Suivant quelles 
lois le conte s’est-il propagé de peuple à peuple ? 

Nous l’ignorons. 

Ce sont ces questions pourtant que se posaient Liebrecht et 
M. Rua, au début de leurs recherches. C’est pour y répondre 
qu'ils ont analysé ces contes, amoncelé ces variantes, disposé 
ces tableaux synoptiques. 

J'en ai établi un à mon tour, où j'ai tâché de rapprocher les 
versions qui se ressemblent le plus. Je l’ai médité et retourné 
en tous sens. Que signifie-t-il ? 

Peut-on découvrir la forme première du conte ? Il en est 
une, qui est la mieux construite : celle où les trois récits 
sont enchaïnés les uns aux autres, où le mari, revêtu de 


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270 LES FABLIAUX 


vêtements] invisibles, assiste, nu, à la messe chantée par le 
mari fait moine pour le repos de l’âme du mari qui se croit 
mort (Keller, Hans Folz). C’est la plus logique, la plus mnéro- 
technique :. Il est heureux qu’il ne s’en trouve aucune forme 
indienne, car nous serions obligés de soutenir, à grand renfort 
d'arguments, que la forme la plus logique n’est pas nécessaire- 
ment la primitive. 

+ Dans notre:impuissance à trouver la forme première du eonte, 
pouvons-nous du moïns savoir comment il s’est propagél? 
Se forme-t-il un groupe allemand ? ou français ? auitalien ? un 
groupe médiéval ? ou un groupe Renaissance ? ou bien un groupe 
moderne ? 

Non. Si quelque esprit très subtil, malgré léchec de 
MM. Liebrecht et Rua, veut pousser plus avant, je lui livre 
le tableau ci-joint. Qu'il le médite, aussi gravement que saint 
Anselme a médité sur son argument ontolagique ; aussi pro- 
fondément que les ascètes dans la main desquels les oiseaux du 
ciel venaient construire leur nid. Je consens à déclarer qu’un 
bâton peut avoir moins de deux bouts, si le fruit de ses veilles 
ne consiste pas tout entier dans ce simple aveu : seul, le 
hasard associe tantôt les Sete Savi, le conte de Borghetto 
et les Nouveaux contes à rire, tantôt l'Écosse et la Norvège ; et 
ce que nous pouvons savoir du rapport de ces versions s’appelle : 
néant. Or, si c’est là le résultat fatal et prévu de nos recherches, 
pourquoi les poursuivre ? pourquoi avoir minutieusement, péni- 
blement colligé, compilé, collationné, comparé toutes ces ver- 
sions ? Pour arriver à démontrer que Tirso de Molina et Verbo- 
quet le Généreux sont des plagiaires ? À douze ans de distance, 
après cette stérile étude de Liebrecht, pourquoi avoir repris son 
travail ? Pour la gloire d’ajouter à sa collection cinq ou six ver- 
sions qu'il avait ignorées ? Faudra-t-il donc que, dans quelque 
dix ans, un érudit à venir apporte encore triomphalement cinq 
ou six versions inconnues aujourd'hui, et ainsi jusqu’à la con- 
sommation des siècles ? Est-ce donc le seul plaisir du collection- 


1. Il est curieux que cette forme, si aisée à retenir, ne soit pas attestée un 
plus grand nombre de fois. Plusieurs autres versions (les n°3 3, 4, 5, 6 de 
notre tableau synoptique) ne renferment que ces deux récits, le mort, le nu. 
Le conte du moine est tombé, sans doute à cause de l'invraisemblance d'une 
messe solennelle chantée par un faux prêtre, 


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Pagos 270-251 




















8 9 10 11,12, 28, 14, 15, 16, 5%, 18, 19 


L'arbre La maladie La chandelle . (onles qui ne se trouvent chacun 
enchanté ‘que dans une seule des versions. 








D —— 








L'homme qui n'est pas lui- 
même (3) 

Le chien de garde (1) 

La confession à un faux 
moine (2) 

La conlossion à un faux 
moine (3) 

Le mari qui cède sa femme (3) 

la chandelle (3) 

La chandelle (3) La sorcière (2) 











(Les poissons dans le sillon (1) 
)La femme qu’on porte (2) 








‘arbre (2) |La maladie {1 
[bis | 
’arbre {1} |La maladie (2; | 














| 
{La ficelle (3; 


La chandelle (3) /La bourgeoise d'Orléans {1} 








d'arbre (2) 
) 


‘arbre (1 









Original from 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 271 


* meur que vous poursuivez ? Alors, avouez-le courageusement, 
et n’appelez pas science vos amusettes. — Mais non, vous 
recherchez les modes de la propagation des contes et vous 
prétendez déterminer, par méthode comparative, les lois de 
la migration et de la transformation de chacun d’eux. Alors, 
reconnaissez que votre méthode est impuissante. Ou bien, 
vous résignerez-vous à penser comme Faust, après son entretien 
avec Wagner : « Et dire que jamais l'espérance ne délaisse le 
cerveau qui s’attache à de si misérables bagatelles ! D’une main 
avide l’homme fouille le sol, espérant y découvrir des trésors, 
et le voilà satisfait s’il vient à trouver quelque ver de terre : 


Glücklich wenn er Regenwürmer findet ! » 


Pourquoi, en vérité, des érudits de haute valeur, MM. Lieb- 
recht et Rua, ont-ils accordé tant de sollicrtude à ee conte ? 
Pourquoi l’admirable auteur des Origines de l'épopée française, 
M. Pio Rajna, a-t-il daigné s’en occuper, — s'ils devaient, les 
unes et les autres, y perdre leur temps ? Le mien a peu de valeur, 
certes ; je le regretterais pourtant, si je n’avais confiance de 
l'avoir employé, moi chétif, mieux que ces savants, car, ayant 
appliqué leurs méthodes, j’ai le courage de conclure qu’elles sont 
stériles. 

Le jour même où ce eonte à tiroirs, ou un autre quelconque, 
a été inventé, comprenant trois récits a, b, c, ce conte, pourvu 
qu'il ait été raconté une seule fois, a pu prendre, dans la bouche 
du second narrateur, l’une des formes suivantes : 


abc 


| 


| | | 
abc abd, adc, dbc ade, dbe, dec def n + 1 com- n + 1 com. 





Le 2° nar-  Ilrermplucu 2 denrécits Les 3 récits lbinaisons binaisons 
rateur répète par 1 autre prinilifs primitifs possibles, possibles, 
los 3 récits l'un des 3 remplacés remplacés où l'une des  oûl'une 
primitifs. récits primi- par 2 auires. par 3 autres. Nformespré- des 3  for- 

lis. cédentes nes précé- 
serait incom- dentes 
plèle. serait déve- 
loppée 
par l’adjonc- 
tion de 
1, 2, 3, 
histoires 
nouvelles. 


Google 


272 


Supposons que le conte ait été inventé par le contemporain 
de Rhamsès II, que nous imaginions plus haut, et qu'il l'ait 
conté à deux de ses amis de Memphis, on peut établir, comme 
aussi vraisemblable et aussi indémontrable que toute autre, la 
filiation plaisante que voici : 


LES FABLIAUX 


4e" conteur égyplien : abc. 


| 
1°T auditeur égyptien ou 2° conteur. 
a b 
Qui conte les récits a b à un Hé- 
breu, 
qui les conte à un Persan, 
qui les conte à un Indien, 
qui les conte à un Thibétain, etc. 


2e auditeur égyptien ou 3° conteur, 
ade 
Qui,conte les récits a d e à un Phé- 
nicien, 
qui les conte à un Carthaginois, 
qui les conte à un Romain, 
qui les conte à un Gaulois, etc. 


D'où ils parviennent, par la 
suite destemps et grâce à la fidé- 
lité des conteurs successifs, à un 
conteur norvégi n,et Asbjôrnsen 
les recueille. 


L'où ils parviennent, par la 
suite des temps et grâce à la fidé- 
lité des conteurs successifs, à 
l’Aveugle de Ferrare, qui les 
recueille dans le Mambriano. 


On le voit : le grand malheur a été d'appliquer aux contes 
la méthode de comparaison qui est bonne pour les légendes 
historiques ou pour ce qu’on pourrait appeler les contes 
ethniques. On saisit tous les fils d’une légende historique, ou 
presque tous, soit par les livres, grâce à la paresse d’esprit de 
ceux qui remanient des modèles écrits, ou grâce aux limita- 
tions historiques de cette légende. C’est ainsi qu’a pu être écrit 
ce livre admirable : l'Histoire poétique de Charlemagne. On peut 
dater et localiser de même une légende hagiographique ou fan- 
tastique, dont les données sociales et morales ne conviennent 
qu’à certaines intelligences. Au contraire, pour la masse des 
contes populaires, posséderions-nous de chacun un million de 
variantes, nous pourrions les classer logiquement, jamais dans 
leur succession historique. — I1y a longtemps pourtant que le 
grand Jacob Grimm disait : « La légende marche pas à pas; le 
conte a des ailes ?, » 


1. Deutsche Mythologie, 1, XIV. 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 273 


IV 


Donc, où les contes populaires pour lesquels on édifie des 
théories sont-ils nés ? 

Chacun d’eux en un lieu. Mais lequel ? Nous ne le saurons 
jamais, puisqu'ils n’ont aucune raison d’être nés ici plutôt que 
là. 

Procèdent-ils d’un foyer commun ? Existe-t-il une nation qui 
ait été la pourvoyeuse, unique ou principale, de l’universelle 
fantaisie ? C’est une hypothèse invraisemblable, et que les faits 
démentent. Eh quoi! La polygenèse des contes nous est 
attestée par mille exemples : des centaines de légendes religieuses, 
sentimentales, merveilleuses, sont propres à tel pays, non à tels 
autres. L'Inde invente des contes indiens, la France des contes 
français, l’Armorique des contes celtiques, le Zoulouland des 
contes zoulous, et seuls, les contes les moins spéciaux, ceux 
qui peuvent faire rire ou émouvoir à la fois des Zoulous et des 
Français, les contes quelconques, nous admettrions qu'ils n’ont 
pu être inventés ni par des Zoulous, ni par des Français, mais 
que Zoulous et Français ont dû les recevoir d’une mystérieuse 
source commune ? 

Pour une autre raison encore, c’est une hypothèse invrai- 
semblable, et que les faits démentent : car nous trouvons, à 
une époque quelconque, ces confes indifféremment répandus 
sur la face de la terre,et nous constatons seulement des modes 
littéraires qui les font recueillir et mettre en œuvre par des 
lettrés tantôt dans l’Inde, tantôt en Arabie, tantôt en France. 

La communauté d’origine des contes est une hypothèse, en 
tout cas, indémontrable. Il est impossible de savoir où ces contes 
sont nés; de plus, ilest indifférent de le savoir ou de ne le 
savoir pas, puisqu'ils ne sont caractéristiques d’aucune nation 
spéciale. 


Quand ces contes sont-ils nés ? 


Chacun d’eux, un certain jour. Mais lequel ? Nous ne le 
saurons jamais. Nous pouvons constater que tel conte nous 
apparaît pour la première fois en 1250 après J.-C, et tel 
autre en 1250 avant J.-C. Mais, n’y ayant aucune raison décou- 


PÉNIER. — Les Fabliauz. 18 


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274 LES FABLIAUX 


vrable pour qu’ils n’aient pas vécu l’un et l’autre en 2250 avant 
J.-C., nous ne saurons jamais s'ils ne vivaient pas, effective- 
ment, l’un et l’autre, à cette date. 

Il est impossible de savoir quand ces contes sont nés ; de 
plus, il est indifférent de le savoir ou de ne le savoir pas, puis- 
qu’ils ne sont caractéristiques d’aucune époque spéciale. 

_ Pourquoi ces contes vivent-ils d’une vie si dure ? 


Les nouvelles, les fabliaux, parce qu’ils sont bien charpentés, 
ingénieux, frappants ; parce qu'ils ne mettent en action que des 
sentiments universels, accessibles à tout homme, si primitif 


qu’il soit. 
Les contes merveilleux, pourquoi vivent-ils ? Parce que la 
charpente en est également solide, ingénieuse ; — parce que 


le merveilleux, dans les parties communes aux différentes 
versions, est très général : il suffit qu’on puisse assimiler un 
vetäla indien à un kobold germanique, à un lutin français, à un 
démon japonais, pour que le conte plaise dans l’Inde, en Alle- 
magne, en France, au Japon. 

Mais pourquoi tel conte vit-il depuis des milliers d’années, 
tandis que tel autre, d’apparence tout semblable, n’est pas 
représenté dans les littératures traditionnelles ? 

La plaisanterie d'Ulysse à Polyphème (où) se perpétue 
dans tous les recueils des folk-loristes. Pourquoi ce succès, alors 
que tel jeu de mots, telle nouvelle à la main, tel conte à rire, 
qui nous paraît aussi général en ses données et aussi spirituel, 
ne sort pas d’un unique recueil, d’un unique village ? — Le 
conte du Vilain Mire se perpétue depuis des siècles. Pourquoi 
ce succès, alors que tel conte du sieur d’Ouville ou d’Arlotto de 
Florence, aussi général en ses données, ne s’est pas perpétué ? 

C'est un mystère, mais dont on ne saurait percer l’obscurité. 
Quia est in eis virtus ridicula quae facit ridere. 

La réponse est insuffisante ? Certes. Mais n’en cherchez pas 
une autre, si vous ne voyez pas de méthode pour en trouver une 
autre. 

Pourquoi tel conte meurt-il ? Il n’y a aucune raison pour que 
Poôr:s d'Ulysse, au lieu d’avoir été imaginé il y a au moins trois 
mille ans, ne l’ait pas été il y a trois jours seulement ; maïs, une 
fois imaginé, nous ne pouvons concevoir de raison pour qu'il 


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R:FLEXIONS SUR LA MÉTHODE 273 


meure jamais. Rien ne se perd sans cause suffisante ; aucune force 
ne s'éteint que tuée par une autre force contraire et supérieure. 
Et nous ne pourrons jamais imaginer une force contraire à la 
pérennité de cette facétie. 

Comment les contes universels se propagent-ils ? 

On a remarqué peut-être qu’il est un article de foi de la doctrine 
orientaliste que nous avons négligé de discuter dans notre cri- 
tique de cette école. L'école cherchait quelles sont les occa- 
sions historiques qui ont pu favoriser le passage des contes 
d'Orient en Occident. Elle remarquait des échanges intellectuels 
plus actifs entre l'Orient et l’Europe, d’abord à Byzance, puis 
en Syrie et en Égypte, à l’époque des Croisades, ou bien à la 
faveur de la domination arabe en Espagne. 

On comprend maintenant quelle médiocre importance nous 
devions attacher à ces circonstances historiques. 

D'abord, de telles considérations sont trop aisées, se,présentent 
trop commodément, pour une époque quelconque, à qui veut y 
mettre une certaine bonne volonté. S’agit-il d'expliquer la flo- 
raison des fabliaux à la fin du xne siècle ? C’est l'influence des 
Croisades ! — La présence des contes dans le haut moyen âge ? 
C’est que Byzance a mis en communication régulière l'Orient 
et l'Occident ! — A-t-on besoin d'expliquer qu’Apulée connaisse 
le conte de Psyché ? C’est, dit M. Cosquin, qu’au premier siècle 
avant notre ère, on avait découvert la mousson, et que des tou- 
ristes s’en allaient chaque année, à travers la mer Rouge et 
le golfe Persique, visiter l'Inde. — Veut-on rendre compte 
de l'existence des fables ésopiques en Grèce ? C’est que l’expédi- 
tion d'Alexandre a relié la Grèce et l’Inde. — Trouve-t-on des 
contes grecs antérieurs à la défaite du roi Porus ? C’est que 
des caravanes assyriennes, depuis les temps de Ninos et de Bel, 
couvraient les routes, des vallées du Pendjab aux côtes d’Asie 
Mineure | 

Toutes ces considérations historiques seraient nécessaires et 
valables, si les contes communs à l'Orient et à l’Occident étaient 
vraiment des paraboles indiennes, qui supposassent la con- 
naissance des trente-deux signes caractéristiques du Bouddha, 
Fintelligence parfaite des formules de refuge, des quatre vérités 
sublimes, de la production des causes successives de l’exis- 


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276 LES FABLIAUX 


tence, les préceptes de l’enseignement, la révolution du monde, 
l'effort. Mais non: il s’agissait exclusivement de contes à rire, 
de fables, de récits merveilleux, tels que, réduits à leurs termes 
organiques, ils ne supposaient aucune condition spéciale d’adhé- 
Sion, 

Dans Mélusine, M. Loys Brueyre affirme que « si les récits 
littéraires passent aisément d’une littérature à l’autre, pour 
qu’au contraire tout un groupe de contes populaires passe 
d’un peuple à l’autre, il faut un long temps, un contact 
prolongé, la pénétration intime d’un peuple par l’autre. C’est ce 
qui est arrivé, dit-il, en Europe, dans l’Inde et en Perse, quand 
les Aryens y ont jeté leurs colonies, c’est encore ce qui a lieu 
en Asie, où les disciples du Bouddha ont répandu des contes 
originaires de l’Inde. » — Quel est donc le conte pour lequel il 
faut supposer la lente pénétration d’un peuple par l’autre et qui 
donne matière à ces graves affirmations ? Le voici. 

Un homme, surpris par l'obscurité, s’est réfugié dans un 
arbre creux. Des lutins entourent cet arbre, chantent et dansent. 
L'homme sort de son refuge, chante et danse avec eux, et comme 
il les amuse, les lutins lui enlèvent une grosse loupe qui déparait 
son front. Un autre homme afiligé pareillement d’une loupe au 
front, apprend comment son voisin a été guéri, s’en va trouver 
les lutins à son tour et veut danser avec eux. Mais les lutins qu’il 
ennuie, au lieu de le débarrasser de sa loupe, lui donnent celle 
qu'ils ont enlevée à l’autre. 

C’est un conte japonais. Il se trouve aussi en Picardie, sous 
cette forme : Trois fées passent leur temps à danser en rond 
et à chanter dimanche, lundi, dimanche, lundi Un petit 
bossu, qui passe par là, les prend par la main et se met à danser 
aussi en répétant dimanche, lundi, dimanche, lundi, — et cela 
si gentiment que les fées lui enlèvent sa bosse. Un autre bossu 
veut se faire redresser l’échine de la même façon; mais il chante: 
dimanche, lundi, mardi, mercredi, et les fées mécontentes 
ajoutent à sa bosse celle du premier bossu. 

C’est bien là le type de ces contes universels dont on recherche 
comment ils ont pu se progager. 

Dans le Bulletin de Folk-lore (t. 11, 1893 p. 73-80), MM. Hya- 
cinthe Véry, E. Polain, E. Étienne, E. Monseur en commu- 


RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 257 


niquent jusqu’à huit variantes recueillies en pays wallon et 
MM. E. Polain et Stanislao Prato dressent unc liste de réfé- 
rences à d’autres versions de ce conte, laquelle comprend deux 
versions japonaises, une mongole, une turque, deux portugaises, 
une catalane, huit italiennes, trois irlandaises, deux allemandes, 
une suédoise, quatorze ou quinze bretonnes, deux basques, quatre 
picardes. Et M. Stanislao Prato nous annonce qu'il en détient 
encore quelques versions, de l’'Ombrie et du pays de Côme, mal- 
heureusement restées inédites jusqu’à ce jour. 

En vérité, est-il besoin de supposer l’intime pénétration d’un 
peuple par un autre, une conquête analogue à la romanisation 
des Gaules ou à la germanisation des provinces baltiques, pour 
" qu’un tel récit amuse à la fois des Picards et des Japonais ? 

Est-il même besoin que M. Cosquin rapporte l’observation 
suivante ? M. Loennrot, professeur à Helsingfors, demandait 
un jour à un Finlandais, près des frontières de la Laponie, 
où il avait appris tant de contes. Cet homme répondit qu’il 
avait passé plusieurs années au service soit de pêcheurs norvé- 
giens, soit de pêcheurs russes sur les bords de la mer Glaciale. 
Mais quand la tempête l’empêchait d’aller à la pêche, on se 
racontait des histoires, qu’il a ensuite redites en Finlande (Bul- 
letin de l’Académni: de Saint-Pétersbourg, t. III, p. 503, 1861). 

Qui de nous ne pourrait rapporter de semblables observations ? 
En voici une, personnelle. Au mois d'octobre 1887, à la hauteur 
du cap Gardafui, sur le paquebot le Yarra, de la ligne d’Aus- 
tralie, j'entendis narrer des contes. Le narrateur était un vieil 
habitant de Maurice qui, pour la première fois, quittait son 
île. 11 disait, entre autres histoires grasses, le récit d’un certain 
examen qu’un père de‘famille fait passer à ses trois filles pour 
savoir laquelle des trois a besoin d’être mariée la première. Ce 
conte, qu'il m'est impossible d'analyser plus précisément, est 
un fabliau. Il m'est également impossible de dire le titre du 
fabliau, mais on pourra le trouver au tome V de la collection de 
MM. de Montaiglon et Raynaud, sous le n° 422. Bien que j'aie dû 
parcourir, pour les besoins de ce travail, une centaine de recueils 
de Kpvr:äita, je n’ai rencontré ce conte nulle part ailleurs, et je 
duute s’il a jamais été écrit depuis le xrr1 siècle. Le vieux planteur 
mauricien le disait pourtant comme le jongleur, sans y ajouter 


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278 LES FABLIAUX 


ni en retrancher un seul épisode. Je lui demandai d'où il tenait 
cette histoire, et je reçus la réponse que connaissent bien les 
collecteurs de contes : « Est-ce qu’on sait ? Je l’ai entendu 
dire ainsi, sans doute à Port-Louis, je ne sais plus ni quand, 
ni par qui. » Il était donc un témoin de la tradition orale. Je 
remarquai alors que parmi ses auditeurs se trouvaient un 
commerçant anglais qui venait de Sidney et un gabier du 
bord qu’on appelait le Martigau, parce qu’il était des Mar- 
tigues. Le lendemain, j’entendis le Martigau conter le fabliau 
à un cercle de matelots. L’équipage était presque exclusivement 
composé de Basques et de Corses ; mais celui de ses auditeurs 
qui paraissait s'amuser le plus, et qui montrait en riant les 
plus belles dents, était un chauffeur arabe qui venait de 
remonter de la machine et qui, son corps nu ruisselant de 
sueur, buvait sa minuscule tasse de café. On peut dire que, ce 
jour-là, ce conte avait passé des îles Mascareignes au pays 
Basque, à la Corse, à l’Australie, à l'Arabie. Outre que, sur 
le navire même, il a pu passer encore à des boys chinois et à 
des terrassiers piémontais qui revenaient de Bourbon, l’Arabe 
a pu le conter à Aden, le Martigau en Provence, un Corse à 
Bastia. Des collecteurs de contes qui peut-être, depuis l’année 
1887, ont recueilli ce récit à Aden ou à Moka,à Marseille, à 
Dax, compareront gravement ces versions qu’ils proclameront 
arabe, provençale, basque, et chercheront les lois de la propaga- 
tion de ce conte. Quelle apparence qu’on en découvre jamais ? 
Si les rapprochements fréquents des croisés avec les Sarrasins, 
si les métis poullains ont pu et dû créer des échanges de 
légendes, bien plus rapides et profonds encore doivent avoir été 
ces échanges entre les diverses nations occidentales représen- 
tées dans une armée de croisés, ou dans les villes de Tripoli, 
d’Antioche, de Jaffa. Dès lors, quel mélange, quelle confusion 
de contes allemands importés en Espagne, de contes espagnols 
importés en Angleterre, de contes anglais importés en Itahe ! 
Il nous est aussi impossible de déterminer une loi que de dire 
dans quelle direction soufflait le vent à Jaffa, dans telle matinée 
de l’an 1248. Et il est d’ailleurs aussi indifférent de savoir où a 
été porté tel conte narré tel jour dans une maison de Jaffa, que 
de savoir dans quel sens a tourné ce jour-là la girouette fixée 
au faite de cette maison. Pour qu’un de ces contes passe d’un 





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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 279 


pays à l’autre, 1l suffit que, sur un point quelconque de la terre, 
deux conteurs de pays différents se rencontrent, dont l’un 
entende la langue de l’autre. La patrie des contes est non pas 
où ils sont nés, mais où ils sont bien. Une tradition populaire est 
citoyenne de tout pays qui n’a pas une raison expresse de la 
rejeter. Un conte populaire peut faire le tour de la terre en 
quelques mois, semant des rejetons tout le long de sa course. 

Nous ne croyons donc pas qu’on soit en droit de rechercher 
l’origine et la propagation des contes populaires européens. A 

Pourtant, dira-t-on, cette impuissance serait un fait unique. 
Dans toute science relative à l’esprit humain, se pose, comme 
fin dernière, la question d’origine. Le but suprême est de 
rechercher le point d’impulsion des forces que nous trouvons 
agissantes dans l'humanité. Où en est le germeinitial ? Comment 
ont-elles passé de la puissance à l’acte ? Dans quelles directions 
se sont-elles développées ? | 

Dans l’histoire des idées, partant d’une conception philoso- 
phique, si nous trouvons, par exemple, l’idée de la Fatalité 
développée dans les tragédies de Sénèque, notre effort est d'en’ 
Chercher, par voie de comparaison, la propagation dans les 
monuments contemporains ou postérieurs, l’origine dans les 
drames de Sophocle, d'Eschyle ; au delà, dans Hésiode ; plus 
haut, dans l’idée de la Moïpa homérique ; nous nous arrêterons 
là, si c'est la dernière source accessible ; si nous le croyons 
légitime, nous remonterons jusqu'aux Védas. 

Dans l’histoire de l’art, partant d’un style architectural déve- 
loppé, le gothique par exemple, nous en déterminerons, par voie 
de comparaison, la propagation dans le temps et l’espace ; nous 
en chercherons l’origine en remontant au style roman, et du 
roman aux styles antérieurs. 

En linguistique, partant d’un mot français, nous en cher- 
cherons l’origine dans une forme latine, nous suivrons, par voie 
de comparaison, la propagation de cette forme latine dans les 
diverses langues romanes. 

Pourquoi ces recherches et ces méthodes nous ssraient-elles 
interdites quand il s’agit des contes populaires ? 

Maïs, si l’on veut bien y prendre garde, cette impuissance est 
commune à la science des traditions populaires et aux sciences 
historiques mêmes que nous venons de considérer. 


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280 LES FABLIAUX 


Les sciences historiques n’ont prise que sur les singularités 
humaines, sur les éléments mobiles, caducs et locaux des idées, 
sur les éléments différentiels des mêmes idées chez les différents 
hommes. 

Il est possible d’étudier historiquement l’idée grecque de la 
Moiox en ses caractères locaux, en ses formes anthropo- 
morphiques. Il est possible d'étudier les personnifications spé- 
ciales de cette idée, Aïsx, "Yôp1:, les Erinnyes, Atè, la Jalousie 
des dieux. Mais si l’on dégage cette idée de tous ses éléments 
adventices, si l’on découvre que l'essence de cette croyance 
grecque est une idée populaire, actuellement vivante, univer- 
selle ; si cette croyance a pour germe la tendance, naturelle à 
tous les esprits simples, qui consiste à donner une explication 
commune aux événements qu'ils ne peuvent s'expliquer, à se 
rendre compte par exemple de la mort d’un homme écrasé par la 
chute d’une tuile en disant : C’est que son jour était arrivé, 
l’idée de la destinée, réduite à ces éléments universels, ne relève 
plus de l’histoire, mais de la psychologie. — De même, on 
peut étudier les éléments caducs d’un conte, son costume, 
ses formes diverses, significatives de telle ou telle civilisation ; 
en tant qu’il est commun à tous les peuples, au contraire, ou 
acceptable pour tous, il ne relève plus de l’histoire, mais de la 
psychologie, et la seule question qu'il soulève est celle-ci : 
Quelles sont les conditions psychologiques universelles que 
suppose l’adoption universelle de ce conte ? 

Dans l’histoire de l’art, on peut rechercher l’origine du style 
gothique, déterminer, par exemple, sous quelles influences 
l’'ogive fut substituée au plein cintre. Mais si l’on considère 
l’idée de porte, dépouillée de toute idée qui la détermine, porte 
ogivale, à trèfle ogival, à arc surbaissé, rectangulaire, etc., la 
question d’origine disparaît. — De même on peut étudier un 
conte en tant qu’il est grec, français ou indien, c’est-à-dire dans 
ses éléments caducs ; mais on ne saurait chercher l’origine des 
traits qui sont communs à la Grèce, à la France et à l’Inde. 

Enfin, en linguistique,on peut étudier la propagation du mot 
lectum dans les différentes langues romanes, rattacher ce mot 
lectum à une racine commune au latin et au grec, donner la forme 
indo-germanique de cette racine. Mais on ne cherche pas l’ori- 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 281 


gine de l’idée de se coucher, parce qu’elle est universelle. — De 
même, pour les contes qui ne sont pas plus limités dans l’espace 
et le temps que l’idée de se coucher, il est vain d’en chercher 
l’origine. | 

Nous nous croyons maintenant en droit d'exprimer cette loi : 

On peut rechercher l’origine et la propagation d’un conte au 
cas et au cas seulement où ce conte, réduit à sa forme organique, 
renferme sous cette forme des éléments qui en limitent la diffusion 
dans l’espace ou la durée. 

Au contraire, si cette forme organique ne renferme que des 
éléments qui.ne supposent aucune condition d'adhésion spéciale 
— sociale, morale, surnaturelle, — la recherche de la propaga- 
tion et de l’origine de ce conte est vaine, et c’est le cas de tous ceux 
pour lesquels se bâtissent les théories. 

Cette loi s’applique non seulement aux contes, mais à toutes 
les parties du folk-lore. 

Comme rien ne se perd sans cause, une conception populaire 
n’est arrêtée dans l’espace et la durée que si elle heurte une 
conception contradictoire et considérée comme supérieure. 

Or, les hommes acceptent presque indifféremment les imagi- 
nations, malaisément les croyances, plus malaisément encore les 
sentiments les uns des autres. 

Il suit de là qu’on peut dresser d’une manière générale l’échelle 
de caducité des conceptions populaires. 

La voici, en procédant du plus éphémère et du plus particulier 
au plus tenace et au plus général. 

Au bas de l’échelle, comme les plus caduques et les plus locales 
des traditions populaires, sont : 

Les légendes historiques (créées par un peuple, pour un temps. 
Elles n’intéressent ni le peuple voisin, ni, dans la nation qui les 
a créées, une génération de culture différente). 

Puis, en gravissant les échelons, les chansons populaires. (Les 
manières de sentir sont plus particulières que les manières de 
penser. C’est surtout ici que la race exerce une influence spéciale, 
et c’est ce qui légitime en principe les belles recherches de 
M. Nigra. De plus, la forme lyrique limite souvent la force de 
diffusion de la légende). | 

Puis, les superstitions surnaturelles. (Elles sont battues en 
brèche par les philosophies, les religions.) 


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282 LES FABLIAUX 


Puis, les traditions scientifiques. (Elles sont battues en brèche 
par des observations plus exactes. Elles sont moins violemment 
attaquées que les croyances surnaturelles, parce qu’elles touchent 
moins au fond intime de l’homme. Une croyance scientifique 
populaire est plus ou moins vivace dans un pays : {° selon que 
l'instruction y est plus ou moins répandue ; 20 selon que cette 
croyance intéresse les hommes plus ou moins directement : les 
superstitions aséronomiques sont par là plus vivaces que les 
superstitions médicales.) 

"Puis, les contes renfermant à des degrés divers des éléments 
historiques, religieux, scientifiques. (Ils suivent les destinées de 
ces croyances.) 

Puis, en montant toujours, d’échelon en échelon, vers des 
groupes de traditions populaires de plus en plus tenaces, de plus 
en plus généraux, nous trouvons : 

Les contes merveilleux où le merveilleux est assez général 
pour n’impliquer aucune croyance ; 

Les contes (nouvelles et fables) qui reposent sur des observa- 
tions morales ou sociales universelles. (Ges contes peuvent vivre 
partout et toujours.) 

Les devineties (qui sont des comparaisons fantaisistes accep- 
tables de tous). : 

Les proverbes (qui sont des métaphores ou des vérités géné- 
rales acceptables de tous). Ces devinettes et ces proverbes 
peuvent vivre partout, et toujours :. L 

Comme c’est tâche vaine de rechercher l’origine et la propa- 
gation des contes populaires européens, il sera donc vain, pour 
les mêmes raisons, de rechercher l’origine et la propagation du 
plus grand nombre des devinettes et des proverbes. Du 

On peut dater, grâce à sa forme, ce proverbe : 


Au seneschal de la maison 
Puet on eonnvistre le baron, 


1. Notez, en passant, que cette échelle est précisément celle qui exprime 
le rapport plus ou moins intime des littératures populaires aux littératures 
savantes. Là où elles se confondent, c'est dans l'emploi des proverbes ; elles 
se cenfondent aussi dans l'usage de la nouvelle, du conte universel, qui pout 
être à la fois admis par un paysan et par Boccace. Là où la différence oo 
mence à se faire sentir, c'est quand il s'acit de notions scientifiques. Pour- 
tant, combien de superstitions médicales chacun de nous, même le plus 
cultivé, ne conserve-t-il pas ? 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 283 


mais non ce même proverbe sous cette forme : Tel maitre, 
tel serviteur. On pourra déterminer, sans procédés comparatifs à 
la seule inspection d’une forme quelconque, que tel proverbe 
est arabe, tel autre indien ; mais le proverbe « Qui trop embrasse 
mal étreint », ou celui-ci : « Pierre qui roule n’amasse pas 
mousse » ne sont, au point de vue de l’origine et des migrations, 
susceptibles d'aucune étude scientifique :. 

De même, pour les devinettes. On ne pourra jamais découvrir 
d’autre date pour la naissance d’une devinette que celle où a été 
inventé l’objet qui est le mot de l’énigme. La devinette sur le 
filet à poissons que M. G. Paris étudie en sa préface au recueil 
de M. Rolland, peut avoir été imaginée en un lieu quelconque, le 
jour même où les mailles du premier filet ont été façonnées. Il 
peut être intéressant (bien que d’un intérêt infiniment restreint) 
d’énumérer les différents pays où l’on compare le battant de la 
cloche à un enfant qui frappe sa mère, pour distinguer les 
variantes minuscules dont cette idée est susceptible. Mais, si l’on 
se propose par ces rapprochements de découvrir où est née cette 
comparaison et par quelles voies elle s’est propagée, on peut 
collectionner pendant des siècles. 

Pour les fabliaux, quelques-uns — le plus petit nombre, — 
à la seule inspection de leurs traits organiques et sans aucun 
procédé comparatif, sont localisables, d’une manière plus ou 
moins vague : 

19 Quelques-uns ne peuvent appartenir qu'au moyen âge 
français : 

a) comme fondés sur un jeu de mots français {Le Vilain au 
buffet, Les deux Anglois et l’anel, La male Honte, La Vieille qui 
oint la palme au chevalier ?). 


1. Le but final de la parémiologie ne peut donc être qu’un répertoire- 
dictionnaire, comme le superbe recucil des Sprichwôrier der germ und rom. 
Sprachen (par Ida von DBüringsfek et Otto von Reinsberg-Düringsfeld, Lep- 
zig, 1872), ou une étude purement littéraire et historique, traitant des pro- 
verbes comme de menues œuvres d’art, ainsi que les ont considérés Leroux 
de Lincy [le Livre des Proverbes) où Quitard (Études littéraires, historiques 
et morales sur les proverbes franç:is, Paris, 1860.) 

2. Le jeu de mots sur lequel se fonde ce fabliau de la Vieille qui oint la 
palme au chevalier peut, bien entendu, survivre en France au moyen âge et 
se répandre en quelques langues autres que le français. Pour « graisser la 
patte », Suétone employait cette métaphore : « ferrer la mule » (Vespasien, 
ch. 23). 


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284 LES FABLIAUX 


b) comme supposant un ensemble de données propres au 
moyen âge français : 

Le Sentier battu (usage de s’épiler, jeu du rot et de la reine, 
etc.). | 
20 Quelques-uns ne peuvent appartenir qu'à une époque 
féodale et supposent certaines conditions sociales qui en limitent 
l'extension. 

Tels sont : le Povre mercier ; les Trois chevaliers et le chainse ; 
les Lecheors ; le roi d'Angleterre et le jongleur d'Ely; saint 
Pierre et le Jongleur. 

30 D'autres ne peuvent appartenir qu'à un pays chrétien. 

Exemple : la seconde partie du fabliau des Trois aveugles de 
Compiègne ; le Mari confesseur ; Frère Denise; lEvêque qui 
bénit ; la Dame qui fit trois tours autour du moûtier ; le Vilain 
qui conqui le Paradis par plaid ; le Prêtre crucifié. 

40 D'autres ne sont limués ni dans le temps ni dans l’espace, 
mais ne peuvent convenir, en un lieu et en un temps quelconques, 
qu’à des groupes d'hommes spéciaux : 

a) par la délicatesse qu’ils supposent : ils se rapprochent, par 
les données psychologiques qu’ils exploitent, des conceptions 
purement littéraires ; 

Tels sont : Le Vair palefroi ; Guillaume au faucon ; les deux 
Changeurs. 

b) par leur grossièreté : 

Tels sont : L’Avoine por Morel et les récits apparentés (MR, 
1, 29, 45 ; IV, 101, 107; V, 111, etc.) ; la Pucele qui voloit 
voler (IV, 108) ; l'Écureuil (V, 121) ; la Sorisete des estopes (IV, 
105), etc. 

Tous les autres fabliaux se révèlent, à l’examen de leurs seuls 
traits organiques, comme viables partout et toujours. 

Pour tous ces contes — fabliaux, contes merveilleux, apo- 
 logues — qui seuls, ont fait germer les théories, — toute 
recherche sur leur origine et leur propagation est vaine. 

Nous ne saurons jamais ni où, ni quand ils sont nés, ni com- 
ment ils se propagent. 

Et il est indifférent que nous le sachions ou non. 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 285 


V 


Si l’on nous reprochait, à la fin de ces longues discussions, 
leur caractère trop fréquent de polémique négative, si l’on nous 
disait que la science n’a que faire de cet agnosticisme, nous pro- 
testerions de toute notre énergie et de toute notre sincérité. 

Il est faux de dire que toute négation soit stérile. Une négation 
est féconde, qui réduit une erreur à néant. Il est, par contre, des 
affirmations stériles, nuisibles : la théorie indianiste est de celles- 
là. Il est des problèmes mal posés, où s’épuisent en pure perte 
les forces vives des chercheurs, et le problème de l’origine et la 
propagation des contes est de ceux-là. Il est des recherches vaines 
et 1l est bon de le dire fermement, car le nombre des travailleurs 
n’est pas si grand dans une génération qu’on puisse les laisser 
égarer par les prestiges de la science inutile. Tout système est, 
dit-on, bon à son heure ; et c’est une grande vérité, parce que 
tout système est fondé sur une hypothèse, et, que, seules, les 
hypothèses donnent à l’homme le désir de recueillir et de grouper 
les faits. Mais quand le groupement des faits détruit l'hypothèse 
même qui avait provoqué la recherche, il faut avoir le courage 
d'y renoncer. En montrer la fausseté, même sans la remplacer 
par une autre hypothèse, ce n’est pas un résultat purement néga- 
tif. Assurément, ce n’est pas « faire avancer » la science ; mais, 
la science étant enlisée, c’est la dégager. D’autres viendront qui 
l’entraiîneront plus loin : car, si les faits manquent souvent aux 
hypothèses, les hypothèses ne manquent jamais aux faits. Ils 
viendront bientôt — sans doute sont-ils déjà venus — ceux qui 
entraineront la science des traditions populaires loin du marais 
où elle s’embourbait. Si nous avons partiellement desséché ce 
marais, 1l suffit, c’est déjà un résultat positif. 

Il est faux d’ailleurs que nos conclusions soient celles de 
l’'agnosticisme et du scepticisme, et nous ne serions pas en peine 
d’énumérer les principaux articles de notre Credo. 

Je crois, selon l’expression de M. Gaidoz, à la polygenése des 
contes. Je crois qu’il n’y a pas cu une race privilégiée, indienne 
ni autre, qui, en un jour de désœuvrement, inventa les contes 
dont devait s’amuser l'humanité future. 


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286 LES FABLIAUX 


Je crois seulement à certains modes littéraires qui, à telle 
époque, en tel pays, ont induit des écrivains à recueillir les contes 
populaires ; de ces modes procèdent les recueils indiens, les collec- 
tions ésopiques grecques, les novellistes italiens, les jongleurs et 
leurs fabliaux, ete. Que ces recueils aient exercé de l'influence 
sur des eonteurs d’autres pays, cela est trop évident. Que Musset 
ait pris des contes à Boccace, cela est assuré. De même, que tel 
de nos rares fabkiaux attestés en Orient soit emprunté au Direc- 
torium humanae vitae, cela est infiniment probable. J’accorde 
même volontiers que tous les onze, malgré les apparences con- 
traires, proviennent de recueils indiens traduits. Le fait a tout 
juste la même importance que de savoir que Musset a pris à 
Boccace le conte de Simone. 

Je crois qu’il est des contes dont on peut déterminer la date et 
la patrie (ces dates sont diverses et divers ces pays d’origine, 
ce qui prouve la polygenèse des contes). Je crois qu'il y a 
des contes qui sont localisables, parce qu'ils ne conviennent 
qu’à certaines âmes : c’est pourquoi les études de M. G. Paris 
sur les légendes de l’Ange et de l’Ermie ou de l’Oiselet sont 
fécondes. 

Je crois, par contre, que l’immense majorité des contes mer- 
veilleux, des fabliaux, des fables (‘ous ceux pour qui les théories 
générales sont bâties) — sont nés en des lieux divers, en des 
temps divers, à jamais indéterminables. Mais, si j’écarte ce 
problème, faux dans ses données, de l’origine et de la migration 
des contes, je crois pourtant ne diminuer en rien fa scienee des 
traditions populaires. Je crois, au contraire, la débarrasser d’un 
faix pesant. 

Pour la novellistique d’abord, la question d’origine écartée, 
je crois qu’il se pose des questions autrement intéressantes. Je 
crois que les. fabliaux, par exemple, dénués de tout intérêt si on 
les étudie en leurs banales intrigues communes à tous les peuples, 
reprennent leur valeur si l’on considère le costume dont les a 
vêtus le moyen âge, leur partie ornementale, l'appropriation du 
conte universel à un milieu tour à tour bourgeois, chevaleresque, 
clérical. Comment le goût de ces contes s’est-il développé dans 
l’ancienne France ? Dans quelles classes sociales spécialement et 
pour quel public ? A quelle époque ? Par quelles inffuences histo- 


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RÉFLEXIONS SUR LA MÉTHODE 287 


riques ce goût a-t-il été favorisé ou combattu ? A quelle époque 
et pourquoi ces contes disparaissent-ils de la littérature ? Quelles 
idées supposent-ils sur les femmes, le mariage, la religion ? Je 
crois que ce sont des questions susceptibles d'étude, et toute la 
seconde partie de ce livre n’a d’autre but que de le faire voir. 

Je crois de même— pour ce qui est des contes de fées — que, 
si l’on s’obstine à en classer les formes, selon qu’elles repro- 
duisent ou non tel trait d’un merveilleux tombé dans le domaine 
commun, tel incident d’une intrigue devenue banale et indéfini- 
ment transmissible, et si l’on espère que ce classement révèlera 
jamais la patrie et l’histoire du conte, on travaille vainement. 
Mais beaucoup de ces traits merveilleux sont précieux pourtant 
aux mythologues. Ils survivent, bien qu’ils ne répondent à 
aucune croyance actuelle, parce que les paysans qui les content 
les considèrent, par une convention semi-consciente, comme du 
domaine indifférent de la féerie. Mais il fut un temps où ils 
impliquaient croyance et foi, et c’est à ce titre qu'ils font l’intérêt 
de nos contes merveilleux. Remontent-ils à l’époque aryenne, 
et tel d’entre eux est-il un détritus d’un mythe cosmogonique ? ou 
plutôt, sont-ils les témoins de croyances abolies dans nos races, 
mais actuellement vivantes chez les peuples sauvages ? Le champ 
reste ouvert aux mythologues, soit à l’école de Max Müller, soit 
aux belles études des Andrew Lang et des Gaidoz. 


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SECONDE PARTIE 


Étude littéraire 


CHAPITRE IX 


QUE CHAQUE RECUEIL DE CONTES ET CHAQUE VERSION 
D'UN CONTE RÉVÈLENT UN ESPRIT DISTINCT, 
SIGNIFICATIF D’UNE ÉPOQUE DISTINCTE 


Projet de notre seconde partie. — Chaque recueil de contes a sa physiono- 
mie propre : ainsi les novellistes italiens ont taché de sang les gauloise- 
ries des fatliaux ; d'où un intérêt dramatique supérieur. — Chaque ver- 
sion d'un même conte exprime, avec ses mille nuances, les idées de 
chaque conteur et celle des hommes à qui le conteur s’adresse, Exemples : 
le fabliau du Chevalier au chainse, du x1n1e siècle français au xive siècle 
allemand, du xrve siècle à Brantôme et à Schiller, de Brantôme à Lu- 
dovic Halévy. — Étude similaire tentée pour le fabliau de la Bourgeotse 
d'Orléans. 


Nous avons donc tenté de réduire à sa juste valeur l’importune 
question de l’origine des contes populaires. Si nos conclusions 
sont généralement admises comme fondées en fait et en raison, 
nous ne regretterons ni les lenteurs de cette étude, ni le caractère 
parfois négatif de ses résultats : ce serait un résultat appréciable, 
et vraiment positif, que d’avoir fait table rase de cette pseudo- 
science, d’avoir dissipé ces fantômes et d'économiser ainsi, dans 
l’avenir, la vie d’un nombre indéfini de travailleurs. Sans doute, 
les systèmes qui sont ici pour la première fois attaqués ont la 
vie dure. Mais les voilà peut-être ébranlés : d’autres mains, plus 
solidement armées, en achèveront la ruine. 

Voici que nous abordons des recherches d'ordre littéraire et | 
historique. Il ne s’agit plus de poursuivre, d’odyssée en odyssée 
et de mirage en mirage, l’insaisissable patrie des contes ; de tra- 
verser à la suite de chacun d’eux les pays et les temps, comme 


BÊDIER. — Les Fabliaur. 19 


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290 LES FABLIAUX 


des Ahasvérus toujours déçus et jamais lassés, pour tâcher de les 
saisir sous leur forme première, idéale, sans cesse fuyante. Mais 
il s’agit de considérer nos fabliaux comme des œuvres d’art, qui 
appartiennent à une époque déterminée, au même titre que le 
Cid ou Tartufe, et d'y chercher les témoins des conceptions artis- 
tiques et morales du xrri siècle français. 

Que ces recherches soient légitimes, c’est ce que personne ne 
voudrait contester. Une époque est responsable des récits dont 
elle s’est amusée, même si elle ne les a pas inventés. En effet, 
— est-il nécessaire de le marquer ? — bien que la plupart des 
contes puissent indéfiniment circuler, chaque recueil de contes 
révèle pourtant un esprit distinct. 

D'abord, par le choix des sujets. Presque toutes les nouvelles 
du Décaméron voyageaient par le monde avant que Boccace ne 
vint, et voyagent encore. Mais pourquoi Boccace a-t-il arrêté au 
passage ces cent contes, et non tels de ces cent autres ? — Puis, 
ce qui donne à chaque recueil sa marque et comme sa physiono- 
mie prepre, c’est la façon de traiter et de diversifier la matière 
brute de chaque récit. Les mêmes contes à rire, qui ne sont chez 
nous que des gaillardises, étaient jadis des exemples moraux 
que le brahmane Vichnousarman faisait servir à l'instruction 
politique des jeunes princes, au même titre que les plus graves 
slokas. Ces mêmes contes gras, les Italiens de la Renaissance les 
ont tachés de sang : chez Bandello ou Sercambi, l’amant sur- 
pris risque sa vie ; de là un intérêt dramatique supérieur. Par ce 
mélange singulier de courtoisie et de cruauté, ils ont comme 
ennobli leur matière, qui était commune et banale. 

Je n’en veux qu’un seul exemple. On connaît le gaulois fabliau 
du Mari qui fist sa femme confesse. Déguisé en moine, il sur- 
prend l’aveu des fautes de sa femme et peut se convaincre de son 
malheur ; mais la rusée soupçonne la fraude et réussit à persua- 
der au faux moine qu’elle l’a reconnu sous le froc avant de com- 
mencer sa confession, qu’elle a seulement voulu l’éprouver et le 
fait tomber à ses genoux, repentant et grotesque. Voici les der- 
niers vers du Chevalier confesseur de La Fontaine : comme elle 
vient d’avouer son amour pour un prêtre, 


Son mari donc l’interrompt là-dessus, 
Dont bien lui prit : « Ah ! dit-il, infidèle, 
Un prêtre même ! A qui crois-tu parler ? 
— À mon mari, dit la fausse femelle, 


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. TP RS RE 


LES PHYSIONOMIES DIVERSES DES CONTES 291 


Qui d’un tel pas sut bien se déméler, 

Je vous ai vu dans ce lieu vous couler, 

Ce qui m'a fait douter du badinage ; 

C'est un grand cas qu’étant homme si sage, 
Vous n'ayez su l’énigme débrouiller ! 

— Bénj soit Dieu ! dit alors le bonhomme, 
Je suis un sot de l’avoir si mal pris ! » 


Dans les contes de Bandello, qui portent bien leur titre d’His- 
loires tragiques, cette maligne gauloiserie est devenue un poi- 
gnant drame d’amour, dont voici le dénouement : « Alors, la 
damoyselle, ayant fini sa confession, remonta en coche, s’en 
retournant où jamais elle n’entra vive ; car, voyant son mari 
venir vers elle, elle commanda au cocher qu’il arrestast ; mais ce 
fust à son grand dam et deffaicte, veu que, dès qu’il l’eust accos- 
tée, il lui donna de sa dague dans L sein, et choisist bien le 
lieu:. » 

Ici, la novellistique peut vraiment reprendre ses droits, non 
point comme une science indépendante qu’elle ne saurait être, 
mais comme une auxiliaire utile de l’histoire des mœurs. Chaque 
conte est un microcosme où viennent 8e reproduire, avec leurs 
mille nuances, les idées du conteur et celles des hommes à qui 
le conteur s’adresse. 

Nous en voulons donner deux ou trois exemples, tirés de notre 
collection de fabliaux. 

Voici ce que Jacques de Baisieux nous raconte * : « Trois che- 
valiers, attirés par un tournoi, ont pris hôtel chez un bachelier. 
Tous trois s’éprennent de sa femme, à qui ils déclarent leur 
amour. Elle ne les accueille ni ne les repousse, mais les soumet 
à une épreuve. Son écuyer apporte de sa part à l’un des soupi- 
rants un chainse blanc (une de ces tuniques d’étoffe fine qui 8e 
mettaient par-dessus les vêtements ou l’armure). S'il veut « vivre 
en son service », qu'il revête le lendemain, au tournoi, ce chainse 
comme seule cuirasse qui protège sa poitrine, et qu’il combatte 
sans autres armes que son heaume, sa chaussure de fer, son épée, 
son écu. Le chevalier accepte d’abord, puis hésite, puis refuse. 
Ce combat, sous cette armure de soie, c’est la mort assurée | — 


1. Bandello, XL. Histoires tragiques, traduites par François de Belle- 
Forest, Comingeois, t. III, p. 249, éd. de 1604. 
2. Les trois Chevaliers et le chainse, MR, IIX, 71. 


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292 LES FABLIAUX 


A son tour, le second chevalier refuse. — Le troisième, au con- 
traire, accepte, baise le chainse, le revêt en place de son hau- 
bert, combat tout le jour, remporte le prix du tournoi, et quitte 
enfin l’arène, navré par trente blessures. Il n’en meurt point, 
pourtant :. 

« À quelques jours de là, le mari donne un grand festin, où sa 
femme, suivant l’usage féodal, doit servir les convives. Le blessé 
l’'apprend et fait rapporter à la dame le chainse ensanglanté : 
quand elle servira à table, qu’elle le porte, aux yeux de tous, par- 
dessus ses vêtements, — « Oui, dit la dame, puisqu'il fut mouillé 
du sang de mon ami loyal, je le tiens pour une parure de reine ; 
car nulle pierrerie ne saurait m'être plus précieuse que le sang 
dont il est teint. » Elle s’en revêt et paraît au festin en ces 
sanglants atours. Le trouvère nous demande que nous jugions 
cette manière de jeu-parti : lequel a le mieux mérité d'Amour ? 
Jui, ou elle ? » | 

On ne saurait réfléchir à ces données sans être frappé des con- 
ditions morales infiniment curieuses et rares qu’elles supposent. 
Pourquoi la dame exige-t-elle cette horrible épreuve ? par coquet- 
terie et caprice ? pour tirer vanité de la puissance de sa beauté ? 
Non point. Pourquoi le chevalier blessé exige-t-il une épreuve 
non moins cruelle ? Ce n’est ni vanité, ni esprit de vengeance. 
Mais tous deux ont obéi au même précepte du code chevale- 
resque : l'amour veut qu’on le mérite et qu’on l’achète. Un 
amant ne l’a pas bien gagné, qui n’a point su tenter pour sa 
dame les plus folles emprises. La dame peut trembler pour lui, 
regretter les épreuves qu’elle-même impose ; mais elle se doit de 
les lui imposer, comme il se doit d’exiger d'elle la réciprocité 
des épreuves acceptées, car l’amant et l’amante sont égaux de- 
vant la passion. L’amour veut que l’un risque sa vie, l’autre son 
honneur, et chacun d’eux 


Embrasse aveuglément cette gloire avec joie. 


1. La dame, touchée, paye les dépenses du chevalier blessé. Au moyen 
âge, il était parfaitement admis qu’un chevalier reçût de l’argent de sa dame. 
Bien des textes nous le prouvent. Voyez MR, I, &, vers 90 : IT, 50, ou le lai 
d'Ignaures (v. 62), où un jeune bachelier est aimé de douze dames : 


Mais les dames trop li donoient…. 


Voyez surtout le roman du Petit Jehan de Saintré. 


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LE CHEVALIER AU CHAINSE 293 


Plus tard, les deux amants se reverront-ils seulement ? Lé 
poète ne nous en dit rien. Peu importe, en effet. Ces héros ne 
: demandent à l’amour que l'amour même. — Et le mari ? Le trou- 
vère nous dit simplement : « Il ne fut pas content, mais n’en 
laissa rien paraître. » C’est que, pour ces poètes, le mariage 
n’est qu’une convention mondaine, et il n’y a point de conven- 
tion qui doive tenir devant l’amour. 

Nous sommes ici dans un monde très spécial, tout imprégné 
de l'esprit de la Table Ronde, et qui nous devient naturel, si 
étrange soit-il, dès que nous nous sommes familiarisés avec ces 
idées. Mais ces conceptions n’ont été directement intelligibles, au 
moyen âge même, qu’à un moment très court et dans des milieux 
très restreints. Voyons comment notre légende, faute d’être acces- 
sible à tous, va s’altérant ou se transformant. 

Elle parvient à un Minnesinger viennois, qu’elle séduit par sa 
tragique étrangeté:. Mais les héros, dont il comprend mal les. 
mobiles, le choquent ; il les transforme. « Un brave chevalier de 
l’époque de Frédéric II s’éprend d’une comtesse, d’inexpugnable 
vertu. Trois ans il la requiert d'amour, toujours vainement. 
Enfin, lassée de ses obsessions, elle se décide, toute pleurante, à 
lui fixer un rendez-vous. Elle s’y rend, en effet, mais pour lui 
jurer qu’elle aimerait mieux être brûlée vive que commettre une 
infidélité conjugale. Le chevalier, Frédéric d’Auchenfurt, revient 
pourtant à la charge, quelques jours après. Alors elle lui impose 
la même épreuve que dans notre fabliau: qu’il combatte dans un 
tournoi, sans armes défensives. Il obéit ; une lance le transperce, 
sans le tuer pourtant ; la comtesse se promet, malgré cette 
marque de dévoûment, de rester fidèle à son mari. 

- Au bout d’un an, guéri, Frédéric d’Auchenfurt va trouver sa 
dame, portant la chemise sanglante. Il exige le paiement de son 
acte téméraire. La comtesse le conjure de la laisser à son devoir, 
de la relever de son serment, de lui imposer une autre épreuve 
quelconque. Frédéric d'Auchenfurt cède, maïs à une condition : 
le jour de la Saint-Étienne, elle vêtira le chainse, qu’elle recou- 
vrira de son voile et de son manteau et s’en ira à la grand’messe ; 
au moment où elle viendra à l’autel pour l’offrande, elle laissera 


4. Herr Vriderich von Ouchenvurt, von Jansen Enenkel, Gesammitaben- 
teuer, III, LXVII. | 


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204 LES FABLIAUX 


tomber à ses pieds voile et manteau. Lui, sera dans le chœur et 
la verra. 

Elle fait ainsi, ot à l’autel, devant tous, dans son tra- 
gique costume. Puis elle reprend son manteau et retourne chez 
elle. Son mari l’a d’abord crue folle ; mais elle lui raconte la 
série des événements, et le comte l’embrasse avec une joyeuse 
reconnaissance. Frédéric d’Auchenfurt quitte le pays. » 

Voilà, certes, une excellerite moralité, et von der Hagen se 
félicite: que les vertus germaniques n’aient point toléré, en ce 
conte, l’odieuse légèreté française, qui méprise, comme cha- 
oun sait, les devoirs familiaux. 

Mais qui ne voit que la légende est ici faussée ? que le conte, 
devenu moral, est impossible ? Est-il concevable qu’une honnête 
femme, pour éconduire un importun, lui joue le méchant tour de 
l'envoyer à une mort presque assurée ? Ces obsessions, qu’elle 
révèle si bénévolement à son mari à la fin du drame, que ne les 
a-t-elle dévoilées plus tôt, avant d’exposer le chevalier à mourir ? 
Et n'est-ce pas une ‘scène répugnante, celle où Frédéric d’Au- 
chenfurt rapporte le chainse ensanglanté comme un usurier pré- 
sente un billet échu, et réclame son salaire, comme Shylock sa 
livre de chair humaine ? De plus, si rude que soit l’humiliation 
passagère de la comtesse à l’autel, y a-t-il parité entre cette 
épreuve et celle qu’elle a imposée à son amant ? Ne sait-elle pas 
que, quelques instants plus tard, son mari lui ouvrira ses bras 
et que les châteaux d’alentour célèbreront sa pudeur, comme celle 
d’une Lucrèce ? 

Le conte de Jacques de Baisieux sbparalt donc ici gâté, frappé 
d’impossibilité., Sous cette forme, il est caduc. Mais un autre 
poète allemand s’en empare et y réintègre la vérité morale, une 
vérité plus humaine et moins spéciale que n’avait fait le trouvère 
français. 

Un chevalier ?, nouvellement venu dans une ville, demande à 
un bourgeois quelle est la plus belle femme du pays. « — Vous 
le verrez bien à l’église. » Le lendemain, en effet, il en distingue 


1. Gesammtabenteuer, I, p. CXXV. 

2. Gesammtabenteuer, I, XIII, Vrousven triuwe. Le conte publié dans” le 
Liodersal de Lassberg, p. 117, ne diffère de celui des Gesammtabenteuer 
que par des variantes de forme. 


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LE CHEVALIER AU CHAINSE 295 


une à la messe, belle entre toutes. Il la montre au bourgeois, 
dont c’est précisément la femme. Le prudhomme est si confiant 
en elle qu’il offre pourtant l’hospitalité au chevalier. Mais lui, 
follement épris, refuse et poursuit de ses vaines obsessions la 
fidèle épouse. 

Rebuté, il imagine de faire crier par la ville qu’il combattra, 
revêtu d’une simple chemise de soie, quiconque se présentera 
contre lui, armé de pied en cap. Il est frappé d’un coup de lance, 
dont le fer lui demeure dans le corps. Il veut le garder dans sa 
blessure : celle-là seule l’en arrachera, pour qui il a voulu être 
blessé. Bien des femmes se présentent, qu’il repousse ; seule, la 
bien-aimée ne vient pas. 

C’est le mari lui-même qui, sachant le secret du blessé, force 
sa femme à le visiter. Elle s’y rend avec sa chambrière, et retire 
le fer. — A peine la blessure du chevalier s’est-elle refermée, 
qu'il ose s’introduire nuitamment dans la chambre des époux. La 
dame se lève pour l’éconduire ; mais il la serre si fort entre ses 
bras que sa blessure se rouvre et qu’il tombe mort. — On 
reconnaît en cette scène le conte de Girolamo et Salvestra, du 
Décaméron :, supérieurement imité par Alfred de Musset. — La 
femme a la force de rapporter le cadavre du chevalier jusqu’en sa 
chambre ; le lendemain, avec la permission de son mari, elle se 
rend à l’église où on ensevelit le mort : 

Celui dont un baiser eùt conservé la vie, 
Le voulant voir encore, elle s’en fut... 
Ce cœur, si chaste et si sévère 
Quand la fortune était prospère, 
Tout à coup s’ouvrit au malheur. 
A peine dans l’église entrée, 
De compassion et d’horreur 
Elle se sentit pénétrée, 
Et son amour s’éveilla tout entier. 
Le front baissé, de son manteau voilée, 
Traversant la triste assemblée, 
Jusqu’à la bière il lui fallut aller. 
Et là, sous le drap mortuaire 
Si tôt qu’elle vit son ami, 
Défaillante et poussant un cri, 


Comme une sœur embrasse un frère, 
Sur le cercueil elle tomba 2... 


1. Journée IV, nouv. 8. Voyez M. Landau, Quellen des Dekameron, p. 161. 
2. Poésies nouvelles, Sylvia. 


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296 LES FABLIAUX 


Et le vieux Minnesinger ajoute ces vers très simples, que Mus- 
set eût aimé connaître : 


Da legte man sie beide 
Mit jâmer und mit leide 
In einem grap, die holden *.. 


C’est ainsi que le poète allemand a su donner un intérêt géné- 
ral et humain au vieux conte chevaleresque. Il n’en a gardé que 
cette donnée : un amant rebuté s'impose, pour frapper l’esprit de 
sa dame, de combattre sans armes défensives. Et il a soudé à ce 
récit, par contamination — à moins qu'il n’en soit le premier 
inventeur, — la nouvelle de Girolamo et de Salvestra. Ce n’est 
plus un conte purement féodal ; l’épisode du tournoi peut tom- 
ber : ; nous sommes en présence d’une légende d’une émotion vrai- 
ment humaine — supérieur aux nouvelles de Boccace et de Mus- 
set, en ceci que Salvestra ou Sylvia ne sont que des malmariées 
qui, dans le mariage, regrettent leur ancien amant, Girolamo ou 
Jérôme. Chez le vieux conteur allemand, au contraire, c'est vrai- 
ment le dévouement du chevalier qui provoque l’amour de l'in- 
sensible. Depuis quand aimait-elle le chevalier sans l'avouer ? 
Qui le sait ? depuis très longtemps, peut-être. Cet amour qu’elle 
ne révèle qu’en mourant garde, chez le vieux poète allemand, 
quelque chose de mystérieusement tendre. 

Mais voici le moyen âge fini ; nous sommes sous François Ier ; 
les joutes et les tournois, plus brillants que jamais, ne sont plus 
que de vains simulacres sans âme. Le conte du Chevalier au 
chainse, déjà si malaisément compris au xiv® siècle, devient tout 
à fait inintelligible. C’enest fait à jamais de cette conception que 
l’amante peut tout exiger de l’amant, parce que l’amour est la 
source des vertus chevaleresques. Lorsque les hommes du xvi® 
siècle rencontrent, dans les vieux romans qui survivent, ces folles 
aventures où les dames lancent les chevaliers, ils n’y voient plus 
qu’une coupable coquetterie, qui mérite punition. Aussi le conte 


4. Vers 385, ss. 

2. [1 doit même tomber, car il devient invraisemblable. Ce combat est 
impossible, s’il est annoncé à son de trompe. Les héros des deux autres versions 
sont blessés par des adversaires qui croient que le chainse recouvre une cote 


de mailles, Mais ici, quel est le lâche qui consentira à servir au chevalier 
désarm® un coup de lance 2 


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LE CHEVALIER AU CHAINSE 297 


qui supplante le Chevalier au chainse (et qui est aussi très signi- 
ficatif de l’époque) est-il celui que nous raconte Brantôme et que 
Schiller a illustré?. | 

« J’ai ouy,rapporte Brantôme, faire un conte à la Cour aux 
anciens d’une dame qui estoit à la Cour, maistresse de feu M. de 
Lorge, le bon-homme, en ses jeunes ans l’un des vaillants ct 
renommez capitaines des gens de pied de son temps. Elle, en 
ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy 
François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut 
faire preuve sl estoit tel qu’on luy avoit fait entendre, et pour 
ce laissa tomber un de ses gans dans le parc des lyons, estans en 
leur plus grande furie, et la dessus pria M. de Lorge de l'aller 
querir, s'il l’aimoit comme il le disoit. Luy, sans s’estonner, met 
sa cape au poing et l’espée en l’autre main, et s’en va asseuré- 
ment parmy ces lyons recouvrer le gand. En quoy la fortune luy 
fut si favorable que, faisant toujours bonne mine et monstrant 
d’une belle assurance la pointe de son espée aux lyons, ils ne 
l’osèrent attaquer ; et, ayant recouvré le gand, il s’en retourna 
devers sa maistresse et le luy rendit ; en quoy elle et tous les 
assistans l’en estimèrent bien fort. Mais, de beau dépit, M. de 
Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et 
de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu’il luy jetta par 
beau dépit le gand au nez. Certes tels essais ne sont ny beaux ny 
honnestes, et les personnes qui s’en aident sont fort à réprou- 
ver. » 

Et de décadence en décadence, les nobles emprises d'amour du 
moyen âge prennent cette forme dans les Sonnettes de Ludovic 


1. Brantôme, Vies des femmes galantes, dise. VI, éd. de 1822, t. VII, 
p. #61. 

2. Dans sa ballade intitulée le Gant. Schiller raconte, dans une lettre à 
Gœthe, datée du 18 juin 1797, par quel intermédiaire il a connu le récit des 
Vies des dames galantes. — Voyez, dans l'édition de K. Gœdeke, Stuttgart, 
1871, t. XI, p. 227, une curieuse variante. Schiller avait d'abord écrit : « De 
Lorge rapporta le gant et Cunégonde le reçut avec un regard d'amour, qui 
lui promettait son bonheur prochain. Mais le chevalier, s'inclinant profon- 
dément, dit : « Dame, je ne vous demande pas de récompense, » et il la quitta 
sur l’heure. Puis Schiller corrigea ainsi : « Mais le chevalier lui jeta le gant 
au visage : « Dame, je ne vous demande pas de récompense. » — Comparez 
une curieuse pièce de R. Browning, où la dame se justifie (éd. Tauchnitz, 1, 


223-9, the Glove). ù 


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298 LES FABLIAUX 


Halévy. C’est un domestique qui parle : « Sous Charlemagne, un 
chevalier se promenait avec sa payse au Jardin des Plantes, près 
de la fosse de l’ours Martin. Elle y jeta son mouchoir : Va le 
ramasser | dit-elle. Savez-vous ce que fit le chevalier ? Il prit sa 
belle et l’envoya rejoindre le mouchoir et l’ours Martin. C’est de 
l'histoire, ça. » 

Ainsi les différentes fortunes du Chevalier au chainse nous 
montrent avec quelle précision un conte peut représenter des. 
âmes diverses :1l convient exclusivement à un milieu chevale- 
resque très particulier ; 1à seulement, il peut trouver sa forme 
accomplie, et vivre. Mais il passe en Allemagne, où les idées de 
la Table Ronde sont d'emprunt, imparfaitement comprises. Deux 
poètes s’en emparent : l’un, Jansen Enenkel, en tire un récit 
niaisement moral ; l’autre, une noble légende, qui, par ses don- 
nées plus humaines, dépasse le moyen âge et peut convenir aussi 
bien à Boccace, à Alfred de Musset. Enfin, le moyen âge meurt. 
Les données du Chevalier au chainse révoltent les consciences 
des hommes nouveaux : c’est pour l’avoir méconnu que la petite 
dame d’honneur de Brantôme fut si cruellement punie. Et notre 
beau conte chevaleresque s’effondre piteusement sous le soufflet 
de de Lorges ou dans la fosse de l’ours Martin. 

Mais nous avons choisi là, sans doute, un exemple trop favo- 
rable. Cette légende du Chevalier au chainse était trop manifes- 
tement médiévale, dans son essence et ses accidents. Prenons 
maintenant un conte à rire, nullement ethnique, vraiment quel- 
conque, qui appartienne au trésor banal des bttératures popu- 
laires. Soit le fabliau de la Bourgeoise d'Orléans ?, qui fait par- 
tie du cycle d'histoires qu’on peut intituler avec La Fontaine:le 

-mari trompé, battu et content. Voyons, par exemple, comment 
la matière du conte le plus universellement accessible à tous va 
se diversifiant d’un conteur à l’autre, selon son tempérament 
intellectuel et les exigences de son public. 


« Or vous dirai d’une borgeoise 
Une aventure assez cortoise !.. » 


Que le lecteur veuille bien juger de cette courtoisie | 


1. Cette forme et plusieurs autres”m'ont été signalées par M. G. Paris. 
,. 2 MR, I, 8. Voir l'appendice II. 


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LA BOURGEOISE D'ORLÉANS 299 


« Une bourgeoise a pour amant un gros et gras clerc, étudiant 
aux écoles d'Orléans. Le mari, jaloux, la fait surveiller par une 
nièce pauvre qu’il héberge, et qui, moyennant la promesse d’une 
cotele, lui révèle le jour du prochain rendez-vous. A l'heure dite, 
le mani, qui a simulé un départ pour voyage, revient déguisé sous 
une chape de clerc et frappe à la porte du verger : l’infidèle vient 
ouvrir. Malgré l’obscurité, elle reconnaît son mari, mais n’en 
laisse rien paraître, l’accueille comme s’il était vraiment le clerc 
et l’enferme à clef dans une sorte de soupente : qu’il attende un 
peu, jusqu’à ce qu’elle ait pu envoyer se coucher ses gens. Elle 
retourne aussitôt à la porte du verger où, cette fois, c’est bien le 
clerc qu’elle trouve et reçoit, tandis que, dans le grenier, se mor- 
fond son vilain. Ensuite, elle va trouver ses gens, qui sont réu- 
mis pour le souper : « J’ai enfermé, leur dit-elle, dans la sou- 
pente, ce méchant clerc qui m'importunait et à qui j’ai donné un 
rendez-vous pour le punir. Prenez vos bâtons, et rossez-le si 
bien qu’il perde à jamais fantaisie de requérir une femme de 
bien. » — La fin se devine: on voit comment le mari sera roué 
de coups, satisfait pourtant. 

Voilà une vraie gauloiserie, brutale, comme il sied. Le bon 
raillard qui l’a rimée s'amuse royalement à ‘décrire la volée 
qu'infligent au mari sa femme, ses deux neveux, sa nièce, 
trois chambrières, un valet, un pautonnier et un ribaud, 
jusqu'au moment où ils le laissent, aux trois quarts mort, 
achever sa nuit sur un tas de fumier. Cette grossièreté est en 
situation: : notre fabliau appartient à ce cycle de contes où 
l'on rit du mari, sans nulle sympathie d’ailleurs pour la femme. 
On ne conçoit guère ce conte transporté dans un milieu chevale- 
resque, courtois. 

C'est pourtant la fortune qu’il a courue à diverses reprises. 

D'abord, c’est l’une des rares nouvelles qui aient échappé au 
naufrage de la poésie narrative provençale. Ramon Vidal de 
Besaudun: a imaginé pour ce récit un cadre élégant : il le 
fait raconter par un jongleur dans une cour royale, en présence 
d’Alphonse, roi de Castille, et de la reine Éléonore, fille 


1. Elle est reproduite dans un autre fabliau qui n’est qu'une variante de 
la Bourgeoise d'Orléans : De la dame qui fist battre son mari, MR, IV, 100. 
2. Raynouard, Choix de poésies des troubadours, t. III, p. 398. 


Me 


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300 LES FABLIAUX 


d’Eléonore d’Aquitainet. Ce public courtois et les goûts plus 
relevés de Ramon Vidal lui imposent d’ennoblir le fabliau. 
L'amant ne sera donc plus un clerc trop gras, mais le plus 
preux des chevaliers d'Aragon, Bascol de Cotanda. Le mari 
ne sera plus un bourgeois débonnaire, mais le suzerain de 
Bascol, n’Amfol de Barbastre. Sa femme, n’Alvira, deviendra 
une épouse fidèle et chaste. Le poète suppose que la dame est 
restée pure, et qu’elle ne succombe que par dépit d’avoir été 
injustement soupçonnée ?, C’est la légitime punition d’un jaloux : 
c'est le Castia gilos. 

Notre conte gras devait subir, sur le sol d'Angleterre, un 
ennoblissement plus raffiné et plus étrange encore. 

Un conteur élégant: s'empare du fabliau de la Bourgeoise 
d'Orléans : nous voici dans un monde non seulement cheva- 
leresque, mais parfaitement moral. Le mari est sympathique, 
l'amant est sympathique, la femme l’est encore plus. Le galant 
est un fils de chevalier, que des revers de fortune et de famille 
ont engagé dans les ordres, et dont tous font l'éloge, les riches 
et surtout les pauvres. La nièce pauvre n’est plus cette donzelle 
qui, tout à l’heure, vendait sa bienfaitrice pour un cotele ; ici, 
elle ne la trahit plus que par jalousie d'amour. Le mari et sa 
femme forment un couple charmant ; c’est un modèle de bon 
ménage, attendrissant ; chaque jour, la dame va au moütier et 
reçoit trois pauvres à sa table ; quand son mari est aux tournois, 
elle reste à prier pour lui : 


Souvent haunta il les esturs, 
Chevals cunquist, armes gaina, 
Et la dame pour li pria... 


Son amour naît à l’église, où elle s’est rencontrée souvent 
avec le clerc en de communes dévotions. Pour qu’elle con- 
sente à visiter le clerc une seule fois, il faut qu’il soit tombé 
malade d'amour, à en périr : c’est pour éviter un homicide 


1. Ce cadre n’est peut-être point, d’ailleurs, une fiction poétique. 

2. On voit l’invraisemblance : comme il n'y a pas de rendez-vous donné, 
comme amant n'est pas là, il faut qu'Elvira aille rejoindre chez lui, à sa 
grande surprise, Bascol de Cotanda. 

3. Le chevalier, la dame et un clerc, MR, IT, 9. L'auteur est un Anglais, 
comme M. P. Meyer l'a aisément démontré (Romania, I, 69). 


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nt ve: y LS. val 


LA BOURGEOISE D'ORLÉANS 301 


qu'elle daigne lui faire visite, non sans des hésitations et des 
combats intimes, dignes d’une héroïne de la Table Ronde. Il 
faut bien pourtant se résoudre à conter, telle quelle, la chute 
brutale de la dame ; mais, dit le poète, elle ne pécha qu’une 
fois ; après, elle redevint la plus pure des épouses, et quand elle 
mourut, Dieu reçut son âme. — C’est ainsi que le trouvère s’est 
mis en frais de psychologie pour aboutir à conter la même 
histoire grossière que tout à l’heure ; il a créé toute une série 
de personnages courtois et brillants, pour arriver à faire rosser 
un mari au profit d’un prestolet 1. - 

Enfin, un poète allemand rencontre à son tour ce conte à 
rire. Il s’en amuse, sans vouloir l’avouer, et s’avise de le 
moraliser. Le mari n’est plus chez lui que battu et content. La 
femme qui le fait rosser est le parangon des vertus domes- 
tiques. Mais je n’ai pas le courage d'analyser cette prudhom- 
mesque version ?. 

Ainsi les contes les plus généraux, les plus indifférents sont 
faits d’une sorte de matière plastique, que peuvent façonner à 
leur gré les artistes. Que deviendra cette matière ? Dieu, table 
ou cuvette, selon chaque conteur, et selon son public. 

Chaque conte pourrait servir à de semblables démonstra- 
tions * ; mais laissons ces comparaisons de variantes. Les études 
de M. G. Paris sur les légendes de l’Ange et l’'Ermite, de 
l'Oiselet, du Mari aux deux femmes, etc., ces minuscules 
chefs-d'œuvre de critique, resteront les modèles de ces mono- 
graphies. On y voit combien elles peuvent être fécondes pour 
l'historien des mœurs. Mais, puisque chaque version des divers 
contes reflète avec une précision si délicate l’âme du conteur et 
de son public, profitons de cette démonstration acquise ; cessons 
d'étudier ces subtiles modifications. 

Étant admis que le plus banal des contes révèle quelque 
chose de la génération qui lui a donné telle ou telle forme, 


14. Les deux contes sont prochement apparentés. Remarquez, entre 
autres traits, le personnage de la nièce pauvre qui reparaît dans les deux 
poèmes. 

2. Gesammlabenteuer, II, XXVII, Vrouwen staetikeit. 

3. Il serait curieux, par exemple, de comparer le fabliau du Prestre qui 
eut mere a force (MR, V, 125) avec le conte chevaleresque et charmant des 
Gesammiabentuer, 1, V, Die alte muoter. 


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302 LES FABLIAUX 


prenons l’ensemble des contes d’une époque déterminée : les 
Fabliaux. D’où qu'ils viennent, on peut y étudier les mœurs 
du temps, comme s’ils étaient vraiment nés sur le sol de la 
France. Sans doute, il n’est pas indifférent que le sujet même 
des contes soit exotique ; mais, si les conteurs ont perdu le 
sentiment de cet exotisme, s'ils n’ont nul souci de la couleur 
locale étrangère, leurs récits sont significatifs de leur époque. 
Pareillement, dans une Cène hollandaise ou florentine du xvre 
siècle (voire dans une Circoncision ou une Crucifixion), on peut 
étudier non seulement le costume hollandais ou florentin du 
temps, mais les idées mêmes de l’époque, son idéal moral, la 
personnalité du peintre, la forme de son imagination. 

Analysons donc les fabliaux : il est possible de les étudier 
comme un groupe d'œuvres présentant l’unité d’une inspiration 
commune. Certes, ces cent cinquante récits conservés repré- 
sentent des milliers de contes disparus ; ces vingt-cinq poètes 
dont nous avons les noms représentent des centaines de poètes 
inconnus. Mais les œuvres de chaque conteur ne sont point 
marquées de traits individuels très distincts. Il [n’y a guère 
de génies parmi les poètes du moyen âge : nous sommes à 
une époque semi-primitive, où l'influence du milieu social 
est prépondérante et surtout celle du « moment ». 


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L'ESPRIT DES FABLIAUX 303 


CHAPITRE X 


L'ESPRIT DES FABLIAUX 


I. Examen du plus ancien fabliau conservé, Richeut. 
II. L’intention des conteurs: un fabliau n’est qu’une « risée et un gabet ». 
De quoi riait-on ? 
III. Fabliaux qui supposent une gaieté extrêmement facile et superficielle, 
IV. Fabliaux qui n’impliquent que « l'esprit gaulois »: caractères de cet 
esprit. | 
V. Fabliaux qui, outre l’esprit gaulois, supposent le mépris profond des 
femmes. 
VI. Fabliaux obscènes. 
VII. Les fabliaux et l’esprit satirique. — Résumé. 


Nous voilà donc bien autorisés à rendre les hommes du 
moyen âge responsables de ces contes : ils ne les ont pas tous 
inventés, qu'importe ? il suffit qu'ils s’en soient amusés. 

Dans l'immense forêt des contes populaires, où croissent 
confusément, pêle-mêle, les lianes vénéneuses, les sauvageons 
stériles, les souches puissantes et précieuses, ils étaient libres 
d’élire les plus nobles essences. Cette matière brute, une fois 
choisie, ils étaient libres de la tailler et de la façonner à leur 
gré : dans le même cœur de chêne, on peut sculpter un dieu ou 
un magot. » 

Qu'ont-ils voulu faire ? et qu’ont-ils fait ? 

Nous voici en présence de ces 147 poèmes, soit d'environ 
quarante-cinq mille vers. Parcourons-les. 

L-V, Le Clerc a déjà résumé presque tous ces contes. Vou- 
lons-nous reprendre cette analyse, qu’il a faite avec charme ? 
Mieux vaudrait y renvoyer le lecteur, et d’ailleurs la lecture 


directe des textes serait plus efficace encore. Notre but est 


autre. J.- V. Le Clerc cherchait une sorte de fil conducteur qui 
lui permit de promener le lecteur dans ce labyrinthe de 
contes. Il voulait simplement, à propos de chaque fabliau, 
réunir les remarques de tout genre qu'il provoquait, observa- 
tions linguistiques, morales, notes historiques, rapprochements 
littéraires, etc. Comment pouvait-il passer d’un conte à l’autre 


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304 LES FABLIAUX 


sans qu'il parût écrire une centaine de petites monographies 
indépendantes ? Il s’avisa de les classer selon la dignité sociale 
des personnages qui figurent dans ces contes, en procédant de 
Dieu le père à Dieu le fils, passant ensuite à la Vierge, aux 
saints, au clergé séculier, au clergé régulier, aux chevaliers, etc. 
C'était un procédé commode, ingénieux : il lui permettrait 
de relier les poèmes entre eux par un lien extérieur, léger, 
peu gênant. Division factice aussi, car outre qu’elle groupait 
des contes disparates, elle tendait à nous montrer, dans la col- 
lection des fabliaux, une sorte d'image du monde, une encyclo- 
pédique et perpétuelle satire politique, sociale : nous verrons que 
la portée n’en va pas jusque-là. — Nous voulons, au contraire, 
diviser les fabliaux en plusieurs catégories, selon des rapports 
plus intimes, selon que les poèmes de chaque groupe procèdent 
d’une inspiration commune, exploitent les mêmes sentiments, 
prétendent à la même qualité de comique :. 


LE PLUS ANCIEN FABLIAU CONSERVÉ : RICHEUT 


Avant de commencer cette revue systématique, considérons à 
part le poème de Richeut. Il peut être curieux d'interroger cet 
ancêtre vénérable — vénérable par sa date seulement — de nos 
fabliaux?. 

Sans doute, quand il fut rimé (1159), on redisait en France, 
depuis des siècles déjà, des contes plaisants. Sans revenir sur 
l’antique recueil de Marie de France analysé plus haut, rap- 
pelons que, très anciennement, les Sommes de Pénitence 
enregistrèrent, au nombre des péchés à punir, le goût de nos 
ancêtres pour les histoires grasses. Dès le vire et le rx° siècle, 
le Pœnitentiale Egberti (; 766), les Capitula ad presbyteros 
d’Hincemar (-: 882) interdisent aux chrétiens de prendre plaisir à 
ces vilaines historiettes (fabulis otiosis studere, fabulas inanes 


1. Nous réservons quelques contes de notre collection : nous leur ferons, 
au chapitre XII, la place large, honorable, qu'ils méritent, 

2. Recueil de fabliaux, p. p. Méon, I, p. 38. 

3. V. ci-dessus, p. 122-p. 125. 


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L'ESPRIT DES FABLIAUX 305 


referre), et ces contes à rire qu’un vieux texte bien connu appelle 
déjà des fabellae ignobilium devaient ressembler fort à nos 
fabliaux:. | 

Pourtant, comme nous l’avons marqué ailleurs, la mode de 
rimer ees facéties ne vint guère que dans la seconde moitié du 
xn1 siècle, et Richeut est l’unique spécimen de ces poèmes 
archaïques?. L'esprit de Richeut, est-ce déjà « l'esprit des 
fabliaux » ? 


Au moins je vais traiter d’une étrange matière, 


14. Voici ces textes : « Si quis christianus fabulis otiosis, stultiloquiis 
verbis, jocularibus risumque moventibus studuerit.. sacerdoti suo manifestct 
<t secundum arbitrium ejus modumque delicti pœniteat, » (Pæœnitentiale 
Egberti, eboracensis archiepiscopi, Labbe, VI, 1604.) — « Nec plausus et 
risus inconditos et fabulas inanes ibi referre aut cantare praesumat, nec 
turpia joca cum urso vel tornacibus ante se facere permittat. » (Capitula ad 
presbyteros, ch. XIV.) — Cité par M. Léon Gautier, Les Épopées françaises, 
IT, p. 9. — Le texte où un comte de Guines, qui vivait au xn® siècle (1169- 
1206), nous est montré comme habile à conter des fabellaes ignobilium se 
trouve dans Du Cange, s. v. fabularius, et dans les Monumen'a Cer.naniac 
historica, Scriptores, XX XIV, 598. 

2. Déjà, à l’époque de Richeut, les poèmes analogues paraissent n'avoir 
pas été très rares. À n'interroger que notre poème, on s'aperçoit qu'il en a 
existé plusieurs autres qui mettaient en scène la « jongleresse d'amour » 
Richeut. Sans quoi, que signifient les vers du début : 

Or faites pals, si escotez, 
Qui de Richeut oïr volez! 
Soventes foiz ol avez 
Conter sa vie....? 

Et que signifient les vers rapides ct vegues où il est dit que Richeut fut 
nonne et s'enfuit du couvent avec un prêtre qui fut pour elle démembhré, 
occis et damné (v. 34 ss.), et qu'elle dupa un certain dan Guillaume dont 
il n’est plus question par la suite ? (V. 54 ss.) Ces événements sont obscurs 
pour nous, mais devaient être de claires allusions à des récits déjà entendus: 
il a dù exister tout un petit cycle de la Menestrel Richeut, dont l’une des 
branches était le Moniage Richeut. — Notre poème — ou les poèmes voisins 
du même cycle — eut d’ailleurs un très grand succès au moyen âge, comme 
il résulte de témoignages nombreux. Déjà, on lit dans le vieux roman de 
Tristan (éd. Michel, II, 2) : 

Or me dites, reïne Jsolt, 
Dès quant avés esté Richolt ? 

& Je sai de Richalt », dit l'un des jongleurs ribauds (MR, I, 1}. Il est en- 
core fait mention de Riqueul das l'Ensenhamen de Guiraut de Cabrera. Son 
nom est même devenu nom commun, comme en témoignent ces vers curicux 
du fabliau d'Auberée (MR, V, p. 302, variante du ms. D) : 


…Maus li aviengne [à Auberée] 
Et li et toutes les Richiaus ! 


CE. Renart, éd. Martin, I, 257. 


BÉDIER. — Les Fabliaurx. 20 


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306 LES FABLIAUX 
et il est sage de répéter l’excuse naïve du trouvère de Richeut : 


Vos qui entendez nos raisons, 
Pardonnez nos s’ensi parlons : 
Tels est l’estoire 1. 
Le plus ancien de nos fabliaux-en est peut-être aussi le plus 
_cynique. C’est l'histoire brutale d’une fille de joie, Richeut, 
qui dupe ses amants et qui fait endosser à un nombre indéfini 
d’entre eux la paternité d’un fils qui lui est né ; elle fait elle- 
même l'éducation de ce fils, et le petit Sansonnet grandit en 
force et en science du mal, jusqu’à lutter avec sa mère elle- 
même dans l’art de vivre grassement de l’amour. De Richeut 
aux contes de Jean de Condé, les jongleurs sauront perfectionner 
_ l'intérêt des intrigues, le comique des situations. Mais pour la 
peinture réaliste des types et des mœurs, pour la vérité de l’ob- 
servation cruelle, ils paraissent avoir atteint du premier coup 
le genre spécial de perfection qu’ils recherchaient. A cet égard, 
Richeut n’est pas seulement un exemplaire isolé des vieux 
fabliaux perdus ; il est le modèle des fabliaux conservés. 
‘Voici deux commères du xri* siècle, Richeut et Herselot, 
la maîtresse et la servante, qui cherchent, moitié crédules, moitié 
sceptiques, par quelles sorcelleries et quelles « charaies » elles 
charmeront leurs amants, s’il vaut mieux leur faire boire des 
herbes, ou écrire des lettres magiques avec du sang et de 
l'encre. Les voici à leur miroir, qui se fardent de blanc et de 
vermillon, 
Por ce que du natural sanc 
Poi i avoit : 

ou bien elles font bombance « de claré, de nieles, de pevrée, 
d’oublées, de fruit et de parmainz ». Richeut, devenue mère, 
va faire ses relevailles. Quoi de mieux observé que ce désir de la 
courtisane de ressembler à une vraie dame ? Elle tient à aller 
à la messe, à y faire son offrande : le visage clair et vermeil, 
en grande toilette, portant un manteau vair et un chainse 
neuf, dans sa dignité de matrone, elle passe par les rues, 
fière ; « sa longue queue va traînant dans la poussière », et les 
bourgeois, accourus sur le pas de leur porte, admirent. Le 


1. V. 952, 


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L'ESPRIT DES FABLIAUX 307 


digne fils d’une telle mère, Sansonnet, nous apparaît à son 
tour, les mains belles et fines, « lacé dans sa ceinture à longues 
franges », respirant une grâce malsaine de mignon. Le poète 
. nous dit comment :il a été élevé. Les enfances de ce San- 
sonnet, dont un bourgeois, un chevalier, un prêtre et quelques 
_autres s’enorgueillissent paternellement, sont dignes de chacun 
de ses nombreux pères putatifs : il fait honneur au prêtre par 
sa parfaite connaissance de son psautier, de la grammaire, par 
son art à chanter « les conduiz et les sozchanz » ; il a tant 
appris par son « cler sens » qu'il est bon dialecticien ; — il est 
bien aussi le fils du chevalier, si élégamment il sait « s’afichier » 
sur ses étriers, composer des sopnets, des serventois et des 
rotruenges, jouer de la citole et de la harpe, dire des lais bre- 
tons ; — il est le fils du bourgeois encore, car il sait compter 


.e 


aux dés et boire d’autant. Voici que déjà il possède les sept arts, 
et quelques autres encore ; la science de vivre, c’est-à-dire la 
science d’aimer à bon profit, il croit l'avoir apprise dans ses 
livres et allègue « les bons auteurs », 
Que mout en cuide 
Sansonnez savoir par Ovide. 
Mais sa mère, « maistresse de lecherie, » lui donnera le trésor 
plus précieux de son expérience. Dans les nobles chansons de 
geste, quand un chevalier nouvellement adoubé quitte le château 
paternel et s’en va chercher les aventures par le vaste monde, 
il est d’usage que sa mère lui dicte ses nouveaux devoirs, l’en- 
doctrine avant le dernier adieu et le chastie. De même Richeut 
ne” laissera point partir son fils sans lui enseigner sa morale 
spéciale : il doit toujours « parler courtoisement, agir féroce- 
Et le voilà parti pour les pays, levant sur les femmes qu'il 
« affole » «impôts et tonlieux », courtois dans les demeures 
seigneuriales, ivrogne et batailleur dans les tavernes, moine 
: blanc à Clairvaux, d’où il emporte les croix et les calices d’or, 
; prêtre et chapelain à Wincester d’où il enlève une abbesse qu'il 
, abandonne et qui devient jongleresse ; c’est lui qui ‘porte les 
” messages des amants, qui fait dolentes les épouses et les jeunes 
filles ; et s’il les met à mal, « peu lui chaut, mais qu'il gagne ! » 


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308 LES FABLIAUX 


N°y a-til pas une véritable puissance poétique dans ce proto- 
type-de don Juan, élégant et cynique, si gracieux, si féroce ? 

Ce caractère qui marque le plus ancien fabliau conservé, à 
savoir la vérité effrontée de l'observation, la visite réaliste 
d’un monde interlope, l’exactitude dans la peinture des mœurs, 
et spécialement des mauvaises mœurs, nous verrons bientôt 
qu’il restera l’un des signes distinctifs du genre au cours de son 
histoire :. 

Ce qui frappe encore à la lecture de ce poème, c’est que l'in- 
tention du poète n’est nullement satirique. On sent qu’il 


3. Il s'en faut pourtant que Richeut ressemble de tout point aux poèmes 
postérieurs. Il en diffère par la nature du sujet traité, en ce qu’il n'est pas 
un conte traditionnel. L’intrigue n’y est rien ; les caractères y sont tout. 
Aucune des dupcties qu’imagine notre vilain couple n’est un de ces bons 
tours particulièrement ingénieux qui font rire par eux-mêmes : réduites à la 
seule intrigue, les aventures de Richeut n’intéresseraient personne, Aussi le 
fabliau de Richeut ne se retrouve-t-il dans aucune littérature ct nous n'avons 
à présenter à son sujet nulle remarque comparative : c’est moins un conte 
qu'un tableau de mœurs. Or, — pour mentionner une dernière fois la théorie 
orientaliste, —- on sait que, selon elle, c'est l'invasion cxotique des contes 
orientaux qui aurait enseigné à nos trouvères, confinés jusqu'alors dans le 
monde légendaire des héros d’épopée, l’art de peindre aussi les mœurs quoti- 
diennes, les petites gens, la vie du carrefour et de la rue. « Les contes indiens, 
dit M. G. Paris (Les contes orientaux dans la littérature fr. du m. à., 1875), 
nés de l'observation directe et ingénieuse des hommes dans toutes les condi- 
tion sociales, retracent naïvement leur vie et leurs mœurs avec la simplicité 
et l'absence d'affectation qui caractérise l'Orient. Les aventures et les senti- 
ments d’un jardinier, d'un tailleur, d’un mendiant y sont exposés avec com- 
plaisance ct décrits avec détail. Les Occidentaux, quand ils reçurent d'Orient 
cette matière nouvelle de narrations, ne connaissaient que l'épopée nationale 
ct le roman chevaleresque. La poésie ne s’adressait qu'aux hautes classes, 
les peignait seules, et se mouvait ainsi dans un cercle très restreint de sen- 
timents souvent conventionnels. En s’eflorçant d’approprier les contes orien- 
taux aux mœurs européennes, les poètes apprirent peu à peu à observer ces 
mœurs pour elles-mêmes et à les retracer avec fidélité. 1ls apprirent à faire 
tenir dans le cadre de la vie réelle et bourgeoise de leur temps les incidents 
qu'ils avaient à raconter, et en s’y appliquant ils acquirent l’art de comprendre 
et d'exprimer les sentiments, les allures, le langage de la société où ils 
vivaient, Ainsi se forma peu à peu cette littérature des fabliaux, qui, par une 
singulière destinée, a fini par être le plus véritablement populaire de nos 
anciens genres poétiques, bien qu'elle ait sa cause et ses racines à l'extrême 
Orient. » Richeut nous paraît apporter un argument minuscule, significatif, 
pourtant, contre cette thèse. Voici que le plus ancien poème conservé qui 
soit exclusivement consacré à peindre les mœurs des gens du commun n’a 
d'autre intérêt que cette pcinture même ; celui de l'intrigue y est nul. Il 
semble donc que l’évolution du genre ait été celle-ci : d'abord le goût de 


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L'INTENTION DES CONTEURS DE FABLIAUX 309 


\ samuse de ses personnages et ne leur en veut point ; qu'il est 
| tout joyeux de voir Richeut s’asservir un prêtre, un vieux che- 
l'valier, un bourgeois et la fille de joie régner souverainement 

sur les trois ordres, clergé, noblesse, bourgeoisie, sans comp- 

ter les vilains et les pautonniers ; on sent qu’il met une gaieté 
*.” _épique, une sorte d’allégresse à chanter l’odyssée de Sanson- 
__ net qui, poursuivant, comme un héros de la Table Ronde, ses 
entreprises et ses quêtes, court triomphant à travers le monde, 
par l’Allemagne et la Lombardie, et de Bretagne en Irlande, et 
de la Sicile à Toulouse, et de Clairvaux à Saint-Gilles, 


Et de ci qu’en Inde la grande 
A il esté ! 


Ces caractères, les retrouverons-nous aussi dans les fabliaux 
postérieurs ? Commençons notre revue. 


IT 
L'INTENTION DES CONTEURS DE FABLIAUX 


Que recherchent nos conteurs ? L’instruction morale, comme 
l’'Hüopadésa ? la volupté, comme La Fontaine ? la peinture des 
cas étranges, des espèces rares, comme Bandello ? la satire des 
mœurs contemporaines, comme Henri Estienne ? Interrogeons 
les prologues des fabliaux ; ils nous répondent d’une voix : un 
fabliau n’est qu’une amusette. Ce sont « mos pour la gent faire 
rire». Ce Guillaume ne veut que « s’eslasser » quand il « rime 
et fabloie ? » ; ce « joli clerc » ne s’étudie qu’à faire « chose de 


quoi l’on rie * ». 


l'observation exacte, réaliste ; on a mis en scène, pour le seul plaisir de les 
peindre dans la vérité de leur geste habituel, le marchand du coin, le clerc 
goliard qui traîne par les villes sa jeunesse mendiante et spirituelle, le prêtre 
et le clerc du village ; puis, par une conséquence inévitable et rapide, on a 
cherché à faire se mouvoir ces personnages dans une intrigue intéressante, 
comique par elle-même : cette intrigue, les contes errants dans la tradition 
orale l’ont fournie. A l'origine, la peinture de types familiers ; puis, pour 
mieux mettre ces types en relief, leur introduction dans les intrigues que 
fournissait le trésor des contes populaires. 

14. MR, IV, 107 

2. Le Prestre et Alison, MR, II, 31. 

3. Le pauvre mercier, MR, II, 36. 


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310 LES FABLIAUX 


Ce sont risées pour eshatre 
Les rois, les princes et les contes 1. 


Ce conteur narre son « fabelet pour deliter ? »… « afin qu’on 
s’en rie * ».…, « par joie et par envoisëêure ‘ ». 

Mais les poètes se flattent-ils, de plus, que nous en retirerons 
quelque profit ? Oui, certes, ïls croient à la vertu saine d’un 
éclat de rire : 


Fablel sont bon a escouter ; 
Maint duel, maint mal font mesconter, 
—-— Et maint anui et maint mesfet 5. 


5e 
…. Les fabliaux recélent une propriété calmante et consolatrice : 
oisifs et gens occupés, et vous-mêmes, « cœurs pleins dire », 
écoutez un bon fabliau : vous en rapporterez « confortement et 
allégeance » ; vous oublierez 


duel et pesance 
Et mauvaistié et pensement ‘. 


Le poète qui rima le Pauvre mercier nous dit en vers gracieux : 


Se je di chose qui soit belle, 
Elle doit bien estre escoutée, 
Et par biaus diz est obliée 
Maintes fois ire et cuisançons...; 
Car, quant aucuns dit les risées, 
Les forz tançons sont obliées.… 


Riez donc, pour le plus grand bien de votre rate. — Mais, les 
trouvères n'ont-ils point encore d’autres ambitions ? quelques 
prétentions morales ? Assurément, car cela ne saurait rien 
gâter : 


L'en devroit mout bien escouter 
Conteor, quant il vuet trouver. 

Pour coi ? — Pour ce qu’on i aprent 
Aucun bien, qui garde s’en prent *.… 


1. Les trois Chanoinesses, MR, III, 72, fin ; comparez MR, VI, 142 : De 
trois prestres, voire de quatre — Nous dit Haiseaus, por nous esbatre.….. 

2. La Vieille qui oint la palme au chevalier, MR, V, 129. 

3. Le Prestre au lardier, MR, II, 32 : Moz sans vilonie — Vous vueil 
recorder — Afin qu'on s'en rie. 

4. MR, IV, 107. 

5. Les Trois aveugles, MR, I, 4. 
. Du chevalier qui fit parler les muets, MR, VI, 147. 
7. Le Vilain au buffet, MR, III, 80. 


T 


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FABLIAUX SIMPLISTES 311 


Car qui bien i voudroit entendre, 
Maint bon essample i porroit prendre 1. 


Il n’y a pas, en effet, de bourde ni de trufe si indifférente 
qu’on n’en puisse tirer quelque leçon ; écoutons les fabliaux, 
pour rire d’abord, au besoin pour en profiter : 

Vos qui fableaus volés oir…, 
Volentiers les devés aprendre, 
Les plusors por essample prendre, 


Et les plusors por les risées 
Qui de maintes genz sont am‘es?. 


Mais l'intention morale n’est jamais qu’accessoire. Elle ne 
vient que par surcroît, et les poètes y tiennent bien moins encore 
que ne fait La Fontaine, dans ses fables. Pour s’instruire, n’ont- 
ils pas les dits moraux, qu'ils distinguent très soigneusement 
des fabliaux * ? Ici, leurs visées morales sont très humbles : ‘ils 
n’ont aucune ambition réformatrice. Le principal, c’est de rire. 
Les fabliaux ne sont que « risée et gabet ». 

Mais les sources du rire sont étrangement diverses, selon les 
hommes. De quoi riait-on au xine siècle ? 


III 
FABLIAUX SIMPLISTES 


D'abord, on riait de peu. Le rire était facile, médiocrement 
exigeant. Ferons-nous à tels de ces fabliaux l'honneur de les 
compter pour des œuvres littéraires ? — Un prudhomme, appelé 
Honte (étrange nom !), lègue sa malle au roi d'Angleterre. Il 
meurt, et un bourgeois de ses amis veut exécuter ses dernières 
volontés, La malle sur les épaules, il parcourt les pays jusqu’à 
ce qu’il ait rencontré lè roi d'Angleterre, au milieu d’une cour 
brillante : « Sire, je vous apporte la male honte ! » Il s’est trouvé 


1. L'Espervier, MR, IV, 95. 

2. La Dame qui se venja, MR, VI, 140, 

3. Moniot commence ainsi son dit de Fortune : 
Un ditelet vueil dire, cortois et delitable : 


J'entent que ie le die pour estre profitable 
Au moude, ct nel di mie por fablel, ne j'or fable, 


(Jubinal, #. Ace., 1, 192.) 


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312 : LES FABLIAUX 


deux poètes pour rimer longuement ce pauvre calembour 1, 
bien des copistes pour le transmettre aux âges à venir, et com- 
bien de gosiers pour en rire ! — Combien d’auditeurs se sont 
délectés à la méprise de la vieille femme qui, sur le conseil d’une 
commère, pour se concilier un chevalier puissant, va «lui graisser 
la patte » avec un morceau de lard ?, — ou à la grande frayeur 
d’un vilain dont le chien s’appelait Estula, et que réveillent la 
nuit des voleurs de choux et de moutons ; il appelle son chien : 
« Estula ! — Oui, je suis là ! » répond l’un des voleurs. — « Hé 
quoi ! mon chien parle !» Et le vilain court chercher le prêtre 
pour l’exorciser. 

Combien de ces contes ne sont que de faciles Po de 
paysans ! 

Il suffit à ces simples, pour qu'ils s’'épanouissent de joie, qu’on 
leur montre par quel combat épique un vilain et un moine de 
Saint-Acheul se disputèrent un méchant roussin *. Il leur suffit, 
pour qu’ils s’émerveillent comme des enfants, qu’on leur répète 
les bons tours de deux larrons, Barat et Haimet : l’un d’eux 
déniche à la cime d’un chêne les œufs d’une pie sans déranger la 
mère qui les couve, puis va les remettre en place, tandis que, le 
long de l’arbre où il grimpe, son confrère, plus subtil encore, 
lui enlève ses braies, à son insu; en une nuit, Barat et Haimet 
volent, perdent, reconquièrent, perdent encore la même pièce de 
lard‘. Il leur suffit, pour s’esclaffer largement, d’entendre la 
sotte histoire d’un Anglais malade qui demande à son cama- 
rade de lui faire manger de l’agneau ; il prononce mal (anel pour 
agnel), et son compatriote lui achète un ânon contre de bons 
estrelins ; quand il en a déjà mangé un cuissot, il s’aperçoit de 
l'erreur et rit si fort qu’il en guérit ‘. Nos ancêtres prenaient 
un plaisir extrême à entendre fastrouiller ces Anglais : on serait 
plus difficile aujourd’hui, pour les imitations de baragouin exo- 
tique, dans les théâtres de faubourg. — Comparez ces autres 
contes, la Plenté, Brifaut, Brunain : Un tavernier, étabh en 


1. MR, IV, 90, et V, 120. 

La Vieille qui oint lu palme au chevalier, MR, V, 127. 
Les deux chevaur, MR, I, 13. 

Barat et Haimet, MR, IV, 97. 

Les deux Anglais, MR, II, 46. 


GOEUCS L 


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LES FABLIAUX ET « L'ESPRIT GAULOIS » 313 


Syrie, sert pour un denier de vin à un pauvre bachelier de Nor. 
mandie. Il laisse tomber, par maladresse ou par mépris, une 
partie de la petite mesure et lui dit pour toute excuse : « Vin 
renversé porte bonheur ! » Le bachelier, pour se venger, enlève 
la bonde de ses tonneaux et inonde son cellier, en répétant : 
« Vin renversé porte bonheur 11» — Le vilain Brifaut vient 
de faire emplette de dix aunes de toile, qu’il emporte sur son 
épaule. L’un des pans de l’étoffe traine derrière lui. Un larron 
saisit ce bout de toile, le coud solidement à son propre surcot, 
bouscule le vilain et disparaît dans la foule, emportant la toile. 
Comme Brifaut se lamente, il a l’audace de se présenter à lui, 
Jui montrant son étoffe : « Vilain, si tu avais pris la précaution 
de coudre ta toile comme j’ai fait, on ne te l’aurait pas prise ?. » 
Ce sont des anecdotes comiques dont ne voudraient pas les alma- 
nachs de village, le Bonhomme normand ni le Messager boiteur, 
des nouvelles à la main que rejetteraient des journaux de sous- 
préfecture, des calembredaines que sifflerait un public de café 
chantant. Ce sont bien là des fabellae ignobilium ; c’est la litté- 
rature des indigents. 

Laissons ces misères, non sans retenir ce premier trait, com- 
mun à tous les fabliaux : les sources du comique y sont superfi- 
cielles, le rire y est singulièrement facile. 


IV 
FABLIAUX QUIRÉPONDENT À LA DÉFINITION DE L’(ESPRIT GAU LOIS» 


Considérons un groupe de fabliaux plus caractéristiques, ceux 
qui répondent à la définition de l'esprit gaulois, et qui ne sup- 
posent rien d'autre que cet esprit. 


1 La Plenté, MR, III, 75. 

2. MR, V, 103. — Un chapelain dit au prône : « Donnez à Dieu, il vous le 
rendra au double. » Un vilain se propose de profiter d’un marché si avanta- 
geux, et comme sa vache Blérain fournit peu de lait, il la donne au prêtre 
pour l'amour de Dieu. Le bon doyen l’accepte fort bien, et la fait lier avec sa 
propre vache, Brunain, pour qu’elles s'accoutument l’une à l'autre. Mais 
Blérain, qui regrette son étable, entra.ne après elle, à travers prés et chene- 
vières, la vache du prêtre, et retourne chez le vilain, qui en conclut qu'en 
effet Dieu se montre « bon doubleur » {I, 10). 


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314 LES FABLIAUX 


Il se révèle d’abord par la bonne humeur. Comme dans les 
contes précédemment analysés, mais plus affinée, c’est la belle 
humeur qui fait seule les frais de maintes de ces menues et plai- 
santes drôleries. — Un prêtre chevauche son bidet, lisant ses 
heures, matines et vigiles. Par delà le fossé profond, une haie 
de mûres grosses, noires, succulentes, tente le bonhomme. Il y 
pousse son roussin, monte debout sur sa selle pour atteindre 
jusqu'aux fruits et s’en donne à cœur joie. « Dieu ! songe-t-il, si 
quelqu'un disait : hue ! » Il le pense et le dit en même temps ; le 
<oursier prend le galop, laissant le provoire dans les ronces du 
fossé 1, — Cet autre chante l'office du vendredi saint : mais il a 
beau feuilleter son livre, il a perdu ses signets. Il s’embrouille, 
ne peut retrouver l’évangile de la Passion. Que faire ? les vilains 
- ont faim ; le prêtre veut-il à plaisir prolonger leur jeûne ? Ils 
s'impatientent. Bravement, à tout hasard, il bredouïille les vêpres 
du dimanche : Dirt Dominus domino meo.., se démenant de son 
mieux, pour que l’offrande soit fructueuse. De loin en loin, des 
bribes de l’évangile cherché lui reviennent à la mémoire ; alors, 
il les lance à tue-tête : Barrabas ! clame-t-il, aussi fort qu’un 
crieur qui crie un ban... et les vilains, émus, battent leur coulpe. 
Puis, Crucifige eum ! et ses paroissiens sont inondés de com- 
ponction. Cependant son clerc trouve l’évangile trop long et lui 
sert cet étrange répons : 

« Fac finis ! — Non fac, amis, 
Usque ad mirabilia… 
Mais 


Si tost com ot reçu l’argent, 
Si fist la Passion finer ?. 


C'est, comme on voit, une raillerie bien innocente et inoffen- 
‘ave. Qu’on range encore dans ce même groupe le très amusant 
conte des Perdrix * ou celui du Convoiteux et de l'Envieux ‘. Un 
convoiteux et un envieux chevauchent en compagnie de saint 
Martin. « Que l’un de vous, leur dit le saint, me demande un 


4. Le Prêtre aux müres, MR, IV, 92, et V, 113. 
2. Le Prétre qui di la Passion, MR, V, 118. 
3. MR, I, 17. 

k, MR, V, 135. 


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LES FABLIAUX ET « L'ESPRIT GAULOIS » 315 


don ; je le lw accorderai et l’autre obtiendra le double. — Faites, 
dit l’envieux, que je perde un œil ! » C’est ainsi que l’envieux 
devint borgne, et le convoiteux aveugle. — Écoutez encore ce 
conte : Un pauvre mercier ambulant, ne pouvant payer l’avoine 
et le fourrage pour son cheval, l’attache dans un pré bien clos, 
qui appartient au seigneur du pays. « Ce seigneur, lui a dit un 
marchand, est loyal et bon : si le cheval est placé sous sa sauve- 
garde, des larrons pourront bien s’en emparer ; mais on n’aura 
pas en vain invoqué son appui ;il dédommagera le volé et fera 
pendre le voleur. » Le mercier s’est rendu à ces raisons : il 
recommande son roussin au seigneur, et dit par surcroît force 
oraisons, pour que Dieu ne permette pas que nul emmène son 
cheval hors du pré. Dieu « ne lui faillit mie » : personne 
n’emmena son cheval hors du pré : le lendemain, le mercier 
retrouve dans ce champ à la même place... la carcasse de son 
bidet : pendant la nuit, une louve l’a dévoré. Il s’en vient devant 
le seigneur et lui conte comment il a perdu son cheval sur sa 
fiance : « Je l'avais mis sous votre sauvegarde et sous celle de 
Dieu. — Soit ! mais combien valait le cheval ? — Soixante sous } 
— En voici donc trente ! Pour le reste, fais-toi payer par 
Dieu. Va le gager sur la terre ! » Le mercier s’en va, tout 
marri de cette cruelle et juste sentence, quand il rencontre un 
moine : « À qui es-tu ? — Je suis à Dieu ! — Sois donc le bien- 
venu ; comme son homme-lige, tu répondras pour lui. Il me doit 
trente sous | paye-les-moi | » — L’affaire est portée devant le 
seigneur, qui juge selon les saines coutumes du droit féodal : 
« Es-tu l'homme de Dieu ? paye ! Ne payes-tu pas ? c’est renier 
ton maître. » Le moine s'exécute :. 

Dans tous ces contes, transparaît la même gaieté maligne et 
innocente, piquant à peine, à fleur d’épiderme. Les poètes 
s’amusent à ces esquisses rapides. Ils se complaisent en cet 
esprit de caricature, non trop tourné à la charge, avisé, fin, 
jovial et léger. 

Mais ce sont jusqu'ici des sujets trop simples ; parfois cette 
bonne humeur anime un petit drame plus complexe, ingénieuse- 
ment machiné, fait vivre quelques instants tout un monde de 


4. MR, IL, 36. 


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316 LES FABLIAUX 


personnages plaisants. Le modèle en est dans le Vilain Mire :, 
Phumble prototype du Médecin malgré lui, — ou dans les Trois 
bossus ménestrels ?, ou bien encore dans ce menu chef-d'œuvre, 
les Trois aveugles de Compiègne *. Clopin clopant, trois aveugles 
cheminent de Compiègne vers Senlis. Un riche clerc passe, « qui 
bien et mal assez savoit ». Sont-ce de vrais aveugles ? Pour s’en 
assurer : « Voici, leur dit-il, un besant pour vous trois ! » — II 
le dit, mais ne leur donne rien et chacun des trois ribauds croit 
que l’un de ses compagnons a reçu la bonne aubaine. Un besant ! 
Mais c’est de quoi faire bombance de vin d'Auxerre et de Sois- 
sons, de chapons et de pâtés ! Les voici retournés à Compiègne, 
suivis du clerc, qui les observe. Ils sont attablés dans une auberge 
et se font servir « comme des chevaliers » : 


« Tien ! je t’en doing ! après m’en donne ! 
Cist crut sor une vigne bonne !.. » 


L'heure de payer est venue : c’est dix sous ! « Soit, disent-ils 
sans marchander ; voici un besant : qu’on nous rende le surplus ! 
— Mais où est le besant ? 

— Je n’en ai mie! 
— Dont l’a Robers Barbe-fleurie ? 


— Non ai! —- Mais vous lPavez, bien sai! 
— Par le cuer bieu ! mie n’en ai! » 


Ils se disputent, se battent ; le clerc « de rire et d’aise se 
pasmoit ». Il a pitié d’eux pourtant « : Je païerai, dit-il à l’au- 
bergiste ; ou plutôt, le prêtre du moûtier paiera pour moi. » Suit 
le bon tour que les Repues franches attribuent à Villon. La main 
dans la main, le clerc et l’aubergiste arrivent au moûtier. Le 
clerc tire le prêtre à part : « Sire, j’ai pris hôtel chez ce prud- 
homme, votre paroissien ; depuis hier soir, une cruelle maladie 
l'ai saisi ; 1l est tout assoti et marvoié. Voici dix deniers : disez-lui 
un évangile sur la tête. » — Le prêtre dit donc au tavernier : 
« Attendez que j'aie chanté ma messe, et je réglerai votre 
affaire. » L’aubergiste attend patiemment, très rassuré, tandis 
que le clerc s’esquive. Sa messe dite, le prêtre veut faire age- 


1. MR, III, 74. 
2. Voyez ci-dessus, chap. VII. 
3. MR, 1,4. 


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LES FABLIAUX ET « L'ESPRIT GAULOIS » 317 


nouiller son paroissien, qui demande obstinément de l’argent et 
non des exorcismes. Mais c’est sa maladie ! Maintenu par de forts 
gaillards, il a beau protester ; il est aspergé d’eau bénite et doit 
supporter qu’on lui lise l’évangile sur la tête. 

Un trait encore : c’est l’attitude frondeuse, ironiquement 
familière, que les conteurs prennent souvent à l’égard des per- 
sonnages sacrés. Ce jongleur qui, chargé de veiller en enfer sur 
la cuve où les âmes cuisent, et qui les joue aux dés contre saint 
Pierre, ne craint pas, quand il a perdu, d’accuser son adversaire 
de tricherie et de le tirer par ses belles moustaches tressées!. Ce 
vilain, qui se présente à la porte du ciel, n’a pas la moindre révé- 
rence pour les saints vénérables qui lui refusent l’entrée : « Vous 
me chassez, beau sire Pierre ? pourtant je n’ai jamais renié Dieu, 
comme vous fites par trois fois ! — Ce manoir est à nous! lui dit : 
saint Thomas. — Thomas, Thomas, ai-je demandé, comme toi, 
à toucher les plaies du Sauveur ? — Vide le Paradis, lui dit 
saint Paul. — Paul, je n’ai pas, comme toi, lapidé saint Étienne:.» 

Tous ces contes — d’autres encore —sont d’excellents témoins 
de l’esprit gaulois, tel que l’ont défini M. Lenient dans La Satire 
en France au moyen âge, Taine dans son La Fontaine». Ils mani- 
festent les deux traits les plus saillants de cet esprit : la verve . 
facilement contente, la bonne humeur ironique. On y rit de peu, 
on y rit de bon cœur. C’est un esprit léger, rapide, aigu, malin, 
mesuré. Il nous frappe peu, nous Français, précisément parce 
qu'il nous est trop familier, trop « privé », dirait Montaigne. 
Mais comparez-le, comme l’a fait M. Brunetière, à cette tendance 
contraire de notre tempérament national, à la préciosité ; ou 
bien, rapprochez-le, de l’humour anglais, du Gemüth allemand : 
ses traits distinctifs apparaîtront micux. Il est sans arrière- 
plans, sans profondeur ; il manque de métaphysique ; il ne s’em- 
barrasse guère de poésie ni de couleur ; il n’est ni l'esprit de 
finesse, ni l’atticisme. Il est la malice, le bon sens joyeux, l’iro- 
nie un peu grosse, précise pourtant, et juste. Il ne cherche pas 
les éléments du comique dans la fantastique exagération des 


1. MR, V, 117. 

2. MR, III, 81. 

3. V. aussi Sainte-Beuve, L'esprit de malice au bon sieur temps et un 
excellent article de M. Ch.-V. Langlois dans la Revue bleue (1892). 


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318 LES FABLIAUX 


choses, dans le grotesque ; maïs dans la vision raïlleuse, légère- 
ment outrée, du réel. Il ne va pas sans vulgarité ; il est terre à 
terre et sans portée ; Béranger en est l’éminent représentant. 
Satirique ? non, mais frondeur ; « égrillard et non voluptueux, 
friand et non gourmand ». Il est à la limite inférieure de nos 
qualités nationales, à la limite supérieure de nos défauts. 

Mais il manque à cette définition le trait essentiel, sans lequel 
on peut dire que l'esprit gaulois ne serait pas : le goût de la 
gaillardise, voire de la paillardise. 

Nos poètes se sont ingéniés en mille façons à mettre en 
scène les plus infortunés des maris. Ils ont imaginé ou retrouvé 
des talismans révélateurs de leurs mésaventures : le manteau 
enchanté qui s’allonge ou se raccourcit, s’il est revêtu par une 
femme infidèle, la coupe où seuls peuvent boire les maris heu- 
reux. Ils ont dépensé des trésors de finesse, d’ingéniosité, de 
véritable esprit, pour aider les amants à s'évader de la chambre 
conjugale. 11 n’est besoin que de rappeler rapidement Auberée 
ou Gombert et les deux clers\, prototype du Meunier de Trum- 
pington de Chaucer et du Berceau de La Fontaine. Je n’en veux 
ici qu'un exemple:. Un riche vavasseur revient des plaids de 
Senlis, à l’improviste. En rentrant, il trouve dans sa cour un 
palefroi tout harnaché, un épervier mué, deux petits chiens à 
prendre les alouettes ; dans la chambre de sa femme, une robe 
d’écarlate vermeille, fourrée d’hermine, et des éperons fraîche- 
ment dorés. « Dame, à qui est ce cheval ? à qui cet épervier ? ces 
chiens ? cette robe ? ces éperons ? — À vous-même, sire |! n’avez- 
vous donc pas rencontré mon frère ? Il ne fait que sortir d'ici et 
m'a laissé ces présents pour vous. » Le prudhomme accepte et 
s'endort content, tandis qu’un certain chevalier, caché jusque-là, 
reprend sa robe d’écarlate, chausse ses éperons d’or, remonte sur 
son palefroi, prend son épervier sur son poing et s’esquive, 
suivi de ses petits chiens à prendre les alouettes. — Le vavas- 
seur s’est réveillé : « Çà ! qu’on m’apporte ma robe ver- 
meille ! » Son écuyer lui présente son vêtement vert de tous les 
jours. « — Non, c’est ma belle robe vermeille que je veux ! — 
Sire, lui demande sa femme, avez-vous donc acheté ou emprunté 


1. MR, I, 22 ; V, 119. 
2. Le Chevalier à la robe vermeille, MR, III, 57. 


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LE MÉPRIS DES FEMMES 319 


une robe ? — Mais n’en ai-je pas reçu, hier, une en cadeau ? — 
Êtes-vous donc un ménestrel pour, qu’on vous fasse des dons sem- 
blables ? un jongleur ? un faiseur de tours ? Quelle vraisemblance 
qu'un riche vavasseur, comme vous, ait pu accepter de tels pré- 
sents ? — N’ai-je donc pas trouvé, hier, céans, tous ces présents 
de mon beau-frère, un épervier, un palefroi ? — Sire, vous savez 
bien que, depuis deux mois et demi, nous n’avons pas vu mon 
frère. S'il vous plaît d’avoir un palefroi de plus, n’avez-vous pas 
assez de rente pour l'acheter ? » Le bonhomme, confondu par 
cette évidence, finit par convenir qu'il a été enfantosmé, et sa 
femme lui décrit tout l’itinéraire du pèlerinage qu’il doit entre- 
prendre : qu'il passe par _ Saint-Jacques, Saint-Éloi, Saint- 
Romacle, Saint-Sauveur, Saint-Ernoul : 


« Sire ! Dieu penst de vous conduire ! » 


Tels sont les premiers signes que montrent les fabliaux. Ajou- 
tons peu à peu les traits plus spéciaux, plus caractéristiques du 
xtié siècle, qui 8e superposeront à ceux-là, sans les contredire. 


V 
FABLIAUX OU SE MARQUE LE MÉPRIS DES FEMMES 


Ainsi, un cinquième des fabliaux détourneraient Panurge du 
mariage, — ce qui n’est pas dire que les quatre autres cinquièmes 
l’y encourageraient. Nos conteurs ont développé à l'infini tout un 
vaste cycle des ruses féminines. C’est un véritable Sirigvéda. Les 
héroines des fabliaux ne reculent devant aucun stratagème : elles 
savent persuader à leurs maris, l’une qu’il est revêtu d’un vête- 
ment invisible ; la seconde, qu'il s’est fait moine ; la troisième, 
qu'il est mort :. — Flles savent tromper la surveillance la plus 
minutieuse : grâce à leurs ruses, cet amant se déguise en saine- 
resse ?, celui-ci en rebouteur ? ; cet autre se fait hisser dans une 
corbeille jusqu’au sommet de la tour où sa dame est étroitement 


4. Le Vilain de Bailleul, MR, IV, 109. — Les Trois dames à l'anneau, 
MR , 1,5 ; VI, 138. 

2. MR, I, 25. 

3. MR. V, 130. 


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220 L LES FABLIAUX 


gardée !, — Elles savent découvrir pour leurs amants les retraites 
les plus imprévues : elles les mussent dans un escrin*, sous un 
cuvier, et font crier « au feu ! » par un ribaud, dès que le mari 
s’approche de la cachette?. — Surprises en flagrant délit, elles 
savent engignier leur vilain, soit par le spirituel stratagème de la 
Bourgeoise d'Orléans, soit par le tour vraiment extraordinaire du 
Prestre qui abevete* ; leur persuader, comme la commère des 
Tresses *, comme la dame du Chevalier à la robe vermeille ‘, 
qu'ils ont rêvé, qu'ils sont enfantosmés. — Un mari entre sou- 
dain, et le galant a le temps, à grand’peine, de se cacher der- 
rière le lit : « Sire, demande la dame à son époux, si vous aviez 
trouvé un homme céans, qu’auriez-vous fait ? — De cette épée, 
je lui aurais tranché la tête ! — Bah | réplique-t-elle, en faisant 
grant risée, je vous en aurais bien empêché : car je vous aurais 
jeté ce peliçon autour de la tête, comme pour jouer, et il se serait 
enfui ! » Elle joint l’action à la parole, pendant que l’amant 
s’évade en effet, et elle crie à son époux qui rit, tout empêtré 
sous le peliçon : « Le voilà échappé ! Courez après, car il s’en 
va !{ » Le tour, dit le poète, fut « biaus et grascieus * ». — Un 
mari s'aperçoit qu’il a revêtu, s’habillant à tâtons, des braies qui 
ne sont point les siennes. Il rentre chez lui, furieux; ce sont, lui 
explique sa femme, les braies de Monseigneur saint François, 
qu’elle avait mises sur son lit, car c’est un bon talisman pour 
avoir des enfants. Le bonhomme rapporte avec componction au 
couvent des Cordeliers la précieuse relique *. 

Certes, gardons-nous d’exagérer la signification historique et 


1. MR, II, 47. 

2. MR, IV, 91. 

3. MR, I, 9. 

4. MR, III, 61. 

5. MR, IV, 94; V, 121. 

6. MR, IIL, 57. 

7. Le dit du Pliçon, MR, VI, 156. ; 

8. Les Braies au prestre, MR, III, 88; VI, 155. — Comparez III, 79. 
Pourquoi cette femme rentre-t-elle si tard, à minuit ? Le mari, inquict, la 
tient déjà par ses tresses, sous le couteau. -- « Sire, je suis grosse ; on m'a 


conseillé d'aller faire trois tours autour du moûtier, en disant des pate- 
nôtres, trois jours de suite, et d'y faire un trou avec mon talon. Si, au troi- 
sième jour, je le trouve encore ouvert, j'aurai un fils; s’il est clos, une 
fille. » Le mari, attendri, demande pardon : « Dame, que savais-je de votre 
pieux dessein ? » 


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LE MÉPRIS DES FEMMES HART 


sociale de ces gravelures. Il n’y faut point voir une marque — 
une tare — de l'esprit français, ni de l’esprit du moyen âge. Les 
contes gras ont dû fleurir dès l’époque patriarcale, aux temps de 
Seth et de Japhet. Les plus anciens vestiges de littérature qui 
nous soient parvenus des hommes quasi préhistoriques, les monu- 
ments exhumés des nécropoles memphitiques, sont précisément 
des contes licencieux ; les plus anciens papyrus d'Égypte nous 
révèlent les infortunes conjugales d’Anoupou. Hérodote nous 
parle d’un Pharaon que les dieux ont rendu aveugle et qui ne 
pourra guérir que si, par une rare bonne fortune, il rencontre 
une femme fidèle à son mari, et M. Maspéro dit, à propos de ce 
conte léger : « L'histoire débitée au coin d’un carrefour par un 
conteur des rues, ou lue à loisir après boire, devait avoir le suc- 
cès qu'obtient toujours une histoire graveleuse auprès des 
hommes. Mais chaque Égyptien, tout en riant, pensait, à part 
soi, que, s’il lui fût arrivé même aventure qu’au Pharaon, sa 
ménagère aurait su le guérir, — et il ne pensait pas mal. Les 
contes grivois de Memphis ne disent rien de plus que les contes 
grivois des autres nations : ils procèdent de ce fond de rancune 
que l’homme a toujours eu contre la femme. Les bourgeoises 
égrillardes des fabliaux du moyen âge et les Égyptiennes hardies 
des récits memphitiques n’ont rien à s’envier, mais ce que les 
conteurs nous disent d’elles ne prouve rien contre les mœurs 
féminines de leur temps 1. » 

Voilà qui est spirituellement et sagement dit. Non, les fabliaux 
ne sont point des documents qui puissent nous renseigner sur la 
moralité des femmes au moyen âge, et leurs données grivoises 
ne sont point spécialement caractéristiques du xr1® siècle. 

Mais voici qui l’est davantage : à cette grivoiserie superficielle 
s’entremêle une sorte de colère contre les femmes, — haineuse, 
méprisante, qui dépasse singulièrement les données de nos contes. 
I] ne s’agit plus « de ce fond de rancune que l’homme a toujours 
contre la femme », — mais d’un dogme bien défini, profondé- 
ment enraciné, que voici : les femmes sont des êtres inférieurs et 
malfaisants. 

Voyons, en effet, comment nos conteurs 8e représentent les 
femmes, jeunes filles ou épouses. 


1. Maspéro, Les Contes égyptiens, collection Maisonneuve, introduction. 


BÉDIER. - Les Fabliaur. 21 


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322 LES FABLIAUX 


Dans la famille singulièrement réduite où ils nous intro- 
duisent :, à laquelle suffisent ces trois membres : le mari, la 
femme, l'amant, — les jeunes filles apparaissent peu. On les ren- 
contre dans les fabliaux plus souvent que dans les chansons 
d'amour, rarement pourtant. Si les conteurs les ont exclues, ce 
n’est point par retenue, ni par respect, non certes. Mais, de 
même que les trouvères lyriques chantent leur passion pour leur 
dame plus volontiers que les amours virginales, de même les 
narrateurs de fabliaux n’aiment pas plus que Louis XIV « les os 
des Saints Innocents ». Les rares jeunes filles de nos poèmes 
sont des niaises ou des drôlesses. Des niaises, comme cette fille 
de châtelain — la seule véritable Agnès de cette galerie — que 
son père fait garder dans une tour par une duègne, et à qui son 
innocence porte malheur, car « male garde paît le loup: » ; ou 
comme ces autres sottes, dont l'esprit s’éveille grâce aux leçons 
maternelles, autour desquelles rôdent des valets et des pauto- 
niers *, des prudes, qui ont des pudeurs pires que l’impudeur, 
des précieuses qui craignent le mot, et non la chose‘. — Les 
autres sont des drôlesses vicieuses : telles ces jeunes filles, hâtées 
de se marier, terriblement subtiles, à qui leur père propose de 
bizarres jeux-partis 5 ; telle l'étrange nouvelle-mariée de la Sori- 
sete des estopes “. Celle-ci trahit sa bienfaitrice pour une cotele? ; 
cette autre cède aux prières d’un clerc pour l’anneau de fer du 
landier que, dans l'obscurité, elle a pris pour un anneau d’or". 


1. Les mères y sont des matrones peu respectables (l'Écureuil, V, 121, 
cte.). Les enfants ÿ sont admis à d’étranges spectacles. Vovez l'enfançon qui 
défend à son père de bouter la pierre (IV, 102 ; VI, 152) ; ou cette fillette, 
« qui mout bien parloit » et qui dit à son père : 

« Ma mere a grant deuil quant restez ceans. » 

Baillet respondi : « Pour quoi, mon enfant ? 

— Pour ce que le Prestre vous va trop doutant. » 
GAL 32.) 

Ce sont des enfants terribles dont il faut se méfier, « car du petit ueil se 
fait bon garder. » 

2. La Grue, MR, V, 126. 

3. L'Écureuil, MR, V, 121. 

MR, IV, 107. 

MR, V, 122. 

MR, IV, 105. 

. MR, I, 8. . 

4. MR, I, 22, V, 119. C£. encore la Damoisele qui sonjoit [V, 13%) ct la 
Damoiselle qui voloit voler (IV, 108). 


IS ©! LD 


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LE MÉPRIS DES FEMMES 323 


Que deviennent ces jeunes filles, une fois mariées, 
Quand les fruits ont tenu la promesse des fleurs ? 


On s’en doute. C’est un axiome : les femmes sont des créa- 
tures inférieures. 
Femme est de trop faible nature ; 
De noient rit, de noient pleure ; 


Femme aime et het en trop poi d’eure ; 
Tost est ses talenz remués !, 


Aussi peut-on les battre du matin au soir, et les laisser jeûner. 

La Sainte-Écriture elle-même nous l’enseigne : Dieu n’a-t-il 
pas tiré la femme d’une côte d'Adam ? Or, un os ne sent pas les 
coups et n’a pas besoin de manger :. — En vertu de ces pré- 
ceptes, le vilain mire, sans colère, placidement, bat sa femme. 
« Il faut bien, pense-t-il, qu'elle ait une occupation, pendant que 
je travaillerai aux champs ; désœuvrée, elle penserait à mal. Si 
je la battais ? Elle pleurerait tout le long du jour, ce qui l’oceu- 
perait ; et le soir, à mon retour, elle n’en serait que plus 
tendre. » C’est donc pourquoi il la traîne par les cheveux et la 
frappe à coups redoublés, « de sa paume qu’ot large et lée ?, » 
Seul, un régime de terreur peut les mater : il faut que sire Hain 
conquière contre sa femme, à coups de poing, de haute lutte, ses 
braies*. — Un comte chevauche avec sa jeune épousée, le jour 
de ses noces, pour gagner son manoir. Un lièvre passe devant 
ses chiens : « Rapportez | » leur crie-t-il. Ils le manquent et il 
leur tranche la tête. — Son cheval choppe : « Si tu butes une 
seconde fois, je t’ouvrirai la gorge ! » Le cheval ayant une 
seconde fois buté, il le tue en effet. Ils arrivent au château : la 
jeune femme, que ces épreuves n’ont pas encore terrifiée, veut 
l’éprouver à son tour et commande au cuisinier des mets qui, elle 
le sait, déplairont au comte : le malheureux serviteur obéit. Son 
maître lui coupe une oreille et une main, lui crève les yeux et le 
chasse de sa terre. Puis il s’élance vers sa femme, 


4. MR, III, 70. 

2. Méon-Barbazan, IV, p. 194. 
3. MR, III, 74. 

&, MR, I, 6. 


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324 LES FABLIAUX 


par les cheveus la prent, 

À la terre la rue encline ; 

Tant la bat d’un baston d’espine 
Qu'il la laissiée presque morte. 
Tote pasmée el lit la porte ; 
Huec fu ele bien trois mois !!, 


D'où cette moralité, qui convient à tant de fabliaux : 


Beneoit de Damedeu soient 
Qui leur males dames chastoient ! 
Teus est de cest fablel la somme. 

Mais les coups ne suffisent pas, car leurs vices sont vices de 
nature. Les femmes sont essentiellement perverses : contredi- 
santes, obstinées. Lâches, elles sont hardies au mal, capables de 
courage, s’il s’agit de se venger d’un adversaire (les deux Chan- 
geurs, la Dame qui se vengea du chevalier). Elles sont curieuses 
du crime (le Févre de Creeil:) ; affolées du besoin de jouir, 

"comme la hideuse matrone d’Éphèse du xine siècle: ; insa- 
tiables, c’est l’une d’elles qui le dit dans sa répugnante confes- 
sion à son mari déguisé en moine. Elles sont la ruse incarnée : 

Par lor engin sont decëu 

Li sage, dès le tens Abel*, 
tous les sages, Salomon, Hippocrate, Constantin. À quoi bon lutter 
avec elles ? « Mout set femme de renardise *.. » Les surveiller ? 

« Fols est qui femme espie et guette *. » Ruser avec elles ? C’est 
« faire folie et orgueil ” ». Il serait plus aisé de « décevoir 
l'Ennemi, le diable, en champ clos * ». La morälité de tous ces 
fabliaux s'exprime à merveille en ces vers brutaux et vilains : 

Enseignier voil par ceste fable 
Que fame set plus que deiable ; 
De ma fable faz tel defin 


Que chascuns se gart de la soe, 
Qu'’ele ne li face la coe.. 


1. MR, VI, 149. La male Dame. 

2. Comparez I, 28. 

3. Comparez ces fabliaux répugnants : D'une seule femme, I, 26 ; ie Pé- 
cheur de Pont-sur-Seine, III, 63 ; le Vallet aux douze femmes, III, 78 ; Les 
quatre souhaits saint Martin, V, 133. 

. MR, L,8. 
MR, II, 51, v. 172. 
, 1, 24, v. 119. 
MR, I, 23. 
MR, III, 79. 


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FABLIAUX OBSCÈNES 325. 


Le meilleur procédé est encore celui de Sire Hain : « Battez- 
leur et les os et l’eschine. » 

Faut-il joindre, à cette honteuse galerie, les Macettes du 
x111e siècle, de Richeut à Auberée, la vieille truande enamourée:1, 
la nourrice du conte de la Grue, la duègne du Chevalier à la cor- 
beille*, Hersent, « marregliere » du moûtier, qui rend ses bons 
offices « à tous les bons chanoines, à tous les bons reclus » d’Or- 
léans‘, — ou plus bas encore, les « meschinettes de vie », 
Mabile, Alison* ? 

Tous ces fabliaux respirent le même outrageant mépris. 
M. Brunetière dit fortement : « Les femmes, dans le monde bour- 
geois du moyen âge, semblent avoir courbé la tête aussi bas 
qu’en aucun temps et qu’en aucun lieu de la terre, sous la loi de 
la force et de la brutalité... Ni la mère, ni l’épouse, ni la sœur 
n’ont place dans cette épopée populaire. Une telle conception de 
la femme est le déshonneur d’une littérature *.»  * 


VI 
FABLIAUX OBSCÈNES 


Encore avons-nous réservé les contes les plus durs aux 
femmes. Encore n’avons-nous pas descendu jusqu’au fond cette 
spirale honteuse. Il reste comme un dernier cercle secret, où nous 
ne pénètrerons pas. De loin, on y voit grouiller, comme des 
bêtes immondes, les contes obscènes. Certes, en quelques-uns, 
brille encore une vague lueur d’esprit et de gaieté ”. — Mais, le 
plus souvent, ils sont si insolemment brutaux et répugnants que 
nous n’avons le choix qu'entre la scatologie et le priapisme. Les 
lois des justes proportions voudraient que l’on en traitât ici aussi 
longuement que des autres séries de contes : car ils ne forment 
pas la catégorie la moins nombreuse ni la moins bien accueillie 


1. La vieille Truande, V, 129. 

2. MR, V, 126. 

3. MR, Il, 47. 

k. Le Prêtre teint, MR, VI, 138. 

5. Boivin et Provins, V, 116 ; le Prêtre et Alison, LT, 31. 
6. Revue des Deux Mondes du 15 juin 1879. 

7. La Gageure, II, 48. -— Le sot Chevalier, T, 20. 


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326 LES FABLIAUX 


du moyen âge. Tel fabliau, si obscène que le titre même n’en 
saurait être rapporté (VI, 147), a, selon les versions, de 500 à 800 
vers ; il a été remanié, tout comme une noble chanson de geste, 
par trois ou quatre poètes; il s’est trouvé jusqu’à sept manuscrits 
pour nous le conserver : pas un fabliau qui nous ait été transmis 
à autant d'exemplaires ! Bornons-nous à énumérer ces poèmes 
en note:: je ne connais d’analogues, comme modèles de brutalité 
cynique, que les odieux contes de moujiks, récemment imprimés, 
en esprit d’abnégation scientifique, par les moines d’un couvent 
russe’, Passons vite, mais ne les considérons pas comme indiffé- 
rents, pourtant. Souvenons-nous qu’ils existent, et qu'ils ont 
plu : ne sont-ils pas l’aboutissant extrême, et peut-être néces- 
saire, de l’esprit gaulois ? : 


VII 
LA PORTÉE SATIRIQUE DES FABLIAUX 


Les Chevaliers, les Bourgeois, les Vilains, le Clergé. 

La portée satirique des fabliaux a été, à notre avis, exagérée. 
A en croire la plupart des critiques, le rire des fabliaux est tou- 
jours hostile et cruel. De plus, il est lâche. Les fabliaux ne sont 
que des satires, et qui les groupe forme une sorte de Miroir du 
monde, miroir railleur, où toutes les classes sociales sont tour à 

_tour et délibérément bafouées. Toutes ? non pas, mais, de préfé- 
rence, les castes les plus faibles. Le jongleur ménage et respecte 
les chevaliers, les prélats, les puissants ordres monastiques, car 
toujours il se range du côté de la force; mais le vilain, mais le bour- 
geois, mais l’humble prêtre de village, voilà ses victimes désignées. 


1. Contes scatologiques : le type en est Jouglet (IV, 98). Cf. Gauteron et 
Marion (LII, 59) ; les trois meschines (III, 64) ; d'autres, dont on ne pourrait 
dire les titres (I, 28, III, 57, VI, 148) ; Charlot le Juif (III, 83). 

Contes priapiques : L’'anneau (III, 60) ; un conte publié par Barbazan et 
Méon, IV, p. 194 ; — Les trois Dames (IV, 99, V, 112) ; La Dame qui aveine 
demandoi por Morel (I, 29) ; La Damoiselle (III, 65, cf. V, 111) ; Za Da- 
moiselle qui sonjoit (IV, 134) cf. III, 85 ; IV, 101 ; IV, 107 ; V, 121 ; V, 122 ; 
V, 133 ; IV, 105 ; etc. . 

2. S'il faut en croire l'éditeur anonyme ; mais on peut soupçonner que c'est 
une bonne plaisanterie. Ces contes ont été traduits en français dans la collec- 
tion des Kosnräètx, Heilbronn, Henninger, 1883. 


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LA PORTÉE SATIRIQUE DES FABLIAUX 327 


J.-V. Le Clerc, qui a le premier émis cette vue, ne l’a présentée 
que prudemment, nuancée comme il convient. Mais comme toute 
idée, une fois entrée dans la circulation générale, tend à s’exagé- 
rer, celle-là est devenue depuis, dans la plupart des hvres où il est 
traité des fabliaux, une manière de dogme : les fabliaux ne sont 
plus que de lâches poèmes rimés pour que les chevaliers puissent 
s’ébaudir aux dépens des bourgeois et des vilains. M. Aubertin, 
entre autres, s'exprime ainsi : « Protégés par les seigneurs et 
vivant de leurs libéralités, les trouvères ont dû ménager des 
patrons si nécessaires et si redoutables. Mais le conteur est entiè- 
rement à l’aise et sur un terrain vraiment à lui, quand on conte 
quelque aventure d’où sort tout déconfit et penaud un bon bour- 
geois ou un vilain. Là, ni crainte ni respect ne l’arrête 1... » De 
ces deux propositions : l'intention des fabliaux est principale- 
ment satirique, cette satire ne s’attaque qu'aux faibles, — la 
première me parait outrée, l’autre erronée. 

Pour ce qui est d’abord du reproche de lâcheté, en vérité, nos 
conteurs ont, par ailleurs, des torts assez graves pour qu’on leur 
épargne cette accusation. Le vrei, c’est qu’ils daubent indifférem- 
ment sur les uns et sur les autres, chevaliers, bourgeois ou 
vilains’, évêques, ou modestes provoires. 

Il est vrai que les hauts dignitaires ecclésiastiques et les 
grands seigneurs laïques figurent plus rarement dans les fabliaux 


4. Aubertin, Histoire de la littérature française au moyen âge, IT, p. 11-12. 

2. En veut-on un exemple ? Pour nos diseurs de fabliaux, les hauts et 
puissants barons ne sont pas à l’abri des infortunes conjugales, et les guet- 
teurs qui veillent sur leurs créneaux ne les en défendent point. C'est un che- 
valier qui, sous le froc d’un moine, entend la cruelle confession de sa très 
noble épouse. C'est un chevalier qui, sous le même déguisement clérical, se 
trouve battu et content. A les bien compter, ils sont dix dans nos fabliaux, 
qu'attendent ces malheurs intimes, écuyers, vavasseurs, bachelicrs, cheva- 
liers. Les vilains — ô surprise ! — ne sont que six. Et combien de bour- 
geois ? dix-neut ! Cuevariers : Le Chevalier confesseur, 1, 16. — Le Sot che- 
valier, I, 20. — Le Chevalier, sa dame et un clerc, II, 50. — Le Chevalier à 
la corbeille, 11, 47. — Le Chesulier à la robe vermeille (riche vavasseur|, IT, 
57. — La Dame qui fist trois tours (écuyer), 111, 79. — La Dame qui se ven- 
gea du chevalier, IV, 99. — Maignien (bachelier', V, 130. — Le Chevalier qui 
recovra l'amour de sa dame, VI, 151. — L'Épervier, V, 115. — Viriaixs : 1, 
24 ; LIL, 61 ; IV, 102, 109 ; V, 128, 132 ; VE, 152. — Bouragois : I, 5, 8, 9, 18, 
22, 23, 24 ; II, 32, 51 ; III, 88 ; IV, 89, 94, 100 ; V, 110, 119, 124 ; VI, 138, 
155, 156. 


Qu'on nous pardonne cette étrange statistique ! 


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328 LES FABLIAUX 


que les bourgeoïs et les simples chapelains ; mais c’est chose 
naturelle, car les personnages prédestinés à défrayer les contes 
gras sont ceux de la comédie moyenne. Il eût été malaisé de mobi- 
liser le personnel de la tragédie, pour cacher un grand feudataire 
dans un lardier, pour'‘faire revêtir à un comte les braies du cor- 
delier, pour faire rosser par un jaloux un cardinal-légat. Sachons 
gré à nos conteurs d’avoir su appliquer le précepte classique : 


Descriptas servare vices operumque colores. 


Prétendre d’ailleurs qu’il y eût moins de péril à attaquer 
d’humbles desservants que des prélats, c’est oublier la puissance 
de la solidarité ecclésiastique ; et quant à soutenir que les jon- 
gleurs, craintifs devant les chevaliers, pouvaient impunément 
railler les bourgeois, voire les vilains, c’est méconnaitre le fait 
que les jongleurs ne vivaient point seulement des libéralités sei- 
gneuriales, mais que les bourgeois étaient au contraire leurs 
patrons favoris ; que les fabliaux n'étaient point contés seule- 
ment dans les nobles cours chevaleresques, mais dans les repas 
des corps de métier, ou dans les foires, devant les vilains. 

En fait, on n’a que le choix entre les nombreuses caricatures 
de prêtres ou de moines, de chevaliers, de bourgeois, de vilains. 

Des évêques se rencontrent en aussi ridicule posture que les 
plus humbles chapelains:, et les réguliers, moines ou nonnes , 
y courent d’aussi tragiques ou grotesques aventures que les sécu- 
liers : le macabre héros de la Longue Nuit est, selon les versions, 
tantôt un Jacobin, tantôt un moine de Cluny. Voici des domi- 
nicains en train de capter un testament, voici des cordeliers qui 
pénètrent dans une famille pour y porter le trouble et la ruine *. 


4. Voyez les fabliaux de l’Anneau Magique (ITI, 62), du Testament de 
l'Ane (LI, 52}, de l'Esèque qui bénit (111, 82}, où figurent des prélats ridi- 
cules. 

2. Pour les ordres religieux féminins, voyez Les trois Dames (IV, 100, V, 
112), Les trois Chanoinesses (III, 72}, la Nonnette (VI, 157). : 

3. Voyez la Vessie au prestre (111, 69), Frère Denise (III, 87.) Mais, dit 
J.-V. Le Clerc, si les jongleurs attaquérent parfois les ordres, ce ne fut qu'en 
des fabliaux tard-venus, alors qu'ils étaient déjà déchus de leur puissance 
première, — Les fabliaux ont été composés à des dates trop rapprocures 
les unes des autres pour que cette distinction soit soutenable, d'autant que 
les trères prècheurs et mineurs n’ont pas été, que je sache, moins puissants 
au commencement du XIVe siéele qu'à la fin du xuar, 


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LA SATIRE DES CHEVALIERS 329 


Notre collection nous offre pareillement des types de chevaliers 
vicieux ou ridicules. Ici, se plaint une sorte de noble Chrysale!, 
résigné à obéir à une femme impérieuse. « Je ne suis pour elle 
qu’une chape à pluie », dit-il tristement. Là, c’est toute une gale- 
rie de pauvres chevaliers, de louches personnages qui font 
métier de courir les tournois*?, Voici, dans la Housse partie, trois 
seigneurs, appauvris par les tournois, qui font une vilaine 
besogne : ruinés, ils donnent une fille de leur maison à un riche 
bourgeois d’Abbeville, et captent son avoir. De même, un châte- 
telain, pour fumer ses terres, marie sa fille au fils d’un vilain 
usurier : il arme son gendre chevalier ; mais cette manière de 
M. Jourdain reste couard comme devant, aime mieux empailler 
de l'estrain que manier la lance et « desprise la gent menue». 

De même, quelle jolie collection de caricatures de bourgeois | 
J'en note une seule, celle du bourgeois d'Étampes que sa femme 
et un prêtre ont grisé : 


Lors commence a paller latin 

Et postroillaz et alemand, 

Et puis tyois et puis flemmanc, 
Et se vantoit de sa largesce 

Et d’une trop fiere proesce 

Que il soloit faire en s’anfance : 

Li vins l’avoit fait roi de France *? ! 


Comme nos conteurs savent ébaucher d’amusantes figures de 
chevaliers et de bourgeois, ils saisissent de même au passage les 
ridicules des vilains : 


L'un ueil a lousche, l’autre borgne ; 
Tous diz regarde de clicorgne, 
L'un pied a droit et Pautre tort +... 


Ils le peignent tel qu’il est, sans sympathie, mais sans haine, 
tout comme les autres personnages de leur comédie humaine. 
— Un chevalier tournoyeur arrive dans un village et demande 


1. MR, VI, 149. 

2. Sur ces curieux personnages, les chevaliers tournoyeurs, voyez MR, I, 
3 ; I, 5, II, 34, III, 71°(v. 29), If, 86, VI, 147. Voyez aussi comme ils sont 
bafoués dans Hueline et Aiglentine, Méon, N. R., I, 357, vers 120-140. 

3. MR, IL, 51. 


&. Aloul, I, 24. 


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330 LES FABLIAUX 


chez qui il pourra être hébergé. Allez chez le prêtre, lui répond 
un passant ; car les vilains sont trop pauvres, 


Maléureux de toute part, 

Hideus comme leu ou lupart, 

Qui ne sevent entre gens estre. 

Mieus vous tient aler chez le prestre, 
Car de deus maus prent on le mieus :. 


Les trouvères redisent donc la détresse physique et morale des 
vilains. Les choses étaient bibn ainsi : qu’y pouvaient-ils ? S’in- 
digner ? ce n’était point leur manière. Ils les montrent dans leur 
sottise trop réelle *, dans leur grossièreté foncière, plus près de 
la bête que du chrétien *. — Mais ils savent aussi sa bonhomie*, 
son habileté finaude, et comment il conquit Paradis par plaid. 

Certes, il y manque presque toujours l’accent de la sympathie. 
Mais, en cela, les fabliaux ne se distinguent en rien des autres 
œuvres du moyen âge‘. Cette littérature n’est point tendre aux 
vilains. Elle ne parle guère d’eux, ne parle pas pour eux. Ge 
n’est point pour eux, la musique printanière des pastourelles, 
ni la forêt de Broceliande, ni le mystère exquis des lais de Bre- 
tagne. C’est un beau proverbe du moyen âge, qui dit : « Nul 
n’est vilain, s’il ne fait vilenie*. » Mais des centaines de pièces 
protestent : 


Vilain seront preudomme quant chien venderont lart 7. 


1. Le prétre et le chevalier, II, p. 49. 

2. Brijaut, IV, 103 ; Le Vilain de Farbu, IV, 95 ; L'Ame au vilain, III, 68. 

3. Le Vilain asnier, V, 114. Un vilain ânier passe devant une boutique où, 
dans des mortiers, des valets pilent des herbes odorantes et des épices. Il 
tombe pâmé ; on lui met sous le nez une pelletée de fumier ; le voilà ranimé : 
Nuls ne se doit desnaturer. 

4. Barat et Haimet, IV, 97. 

5. Voir à ce propos une étude fort curieuse, savante et élégante, de 
M. Domenico Merlini: Saggio di ricerche sulla satira contro il villano, Turin, 
1894. 

6. V. le développement de cette idée dans le Dit de gentillece, Jubinal, 
Nouveau recueil, p. 35-6. 

7. Dit satirique, p. p. Éd. du Méril dans ses Poésies inédites latines, III, 
p- 340. Comparez l'Enseignement aux princes de Robert de Blais (P. Meyer, 
Romania, t. XVI, p. 37) : 


Sor totes choses vos wardez 
Que jui en serf ne vos fiez.… 


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LA SATIRE DES VILAINS 331 


Tous les sentiments de la littérature courtoise à leur égard se 
résument en ce vers : 


Je puis bien tele gent au chien comparagier 1. 


Les choses étant ainsi, n'est-il pas curieux que, dans les 
fabliaux, les vilains soient à peine plus maltraités que les cheva- 
liers ? 

Allons plus loin: si quelques très rares fabliaux peuvent 
réellement prétendre à être des satires sociales, si quelques-uns 
nous montrent — très vaguement — l’antagonisme des classes, 
n’est-1l pas remarquable que le jongleur y prenne précisément 
parti, pour qui ? pour le fort contre le faible, comme le veut 
l'opinion courante que nous discutons ici ? non ; pour le serf 
contre le maître. . 

Je cite à peine Connebert:, le Vilain au buffet *. Mais qu’on 
veuille bien se rappeler Constant du Hamel *. Trois tyranneaux 
de village, le prévôt, le forestier du seigneur, le prêtre, con- 
voitent la femme du vilain Constant du Hamel. Ysabeau est sage, 
avenante, courtoise : elle leur résiste. Tous trois complotent, 
après boire, de la réduire « par besoin, poverte et faim », 
d’ « amaigroier » la rebelle et son mari : 


L 


« Pelez de là, et je de çà ! 
Ainsi doit on servir vilaine ! » 


Le prêtre accuse au prône Constant d’avoir épousé sa com- 
mère ‘. Il le chasse de l’église et le rançonne à sept livres. — Le 
prévôt l’accuse d’avoir fracturé la grange du seigneur pour voler 
son froment ; il le met aux ceps, et le rançonne à vingt livres. — 
Le forestier l’accuse d’avoir coupé les chênes et les hêtres du 
seigneur ; il emmène ses bœufs, et le rançonne à cent sous de 


14. Le dit de Merlin Mellot, dans le Nouveau recueil de contes, dits et 
fabliauz, p. 128.: 

2. MR, V, 128. 

3. MR, III, 80. 

4. MR, IV, 106. 

5. On sait quels liens cette qualité de rompére établissait entre les hommes 
du moyen âge. Epouser sa commère était un inceste, donc un cas d'excom- 
munication. Dans plus d'une chanson de geste, des amants sont empêchés de 
se marier, parce qu'ils ont tenu ensemble un enfant sur les fonts baptismaux. 
Cf. le fabliau de L'Oie au chapelain, VI, 141, et la Romania, t. XV, p. 491. 


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332 LES FABLIAUX 


deniers. — Le pauvre corvéable est ruiné, et ce fabliau nous 
donne une cruelle vision des grandes misères du temps. Mais 
voici que les vilains vont prendre leur revanche et le poète 
triomphe avec eux. — Ysabeau feint de céder : elle donne ren- 
dez-vous chez elle à ses trois persécuteurs, pour des heures dif- 
férentes, mais voisines les unes des autres. Comme le premier 
vient d'arriver, chargé d’une grande bourse et de joyaux, le 
second frappe à la porte. « Fuyez ! c’est mon mari! » Le galant, 
nu, se cache dans un tonneau rempli de plumes. Trois fois la 
même scène se reproduit, si bien que les trois amants se 
retrouvent, étonnés et marris, dans le même tonneau. Alors le 
vilain fait venir leurs trois femmes, se venge sur elles devant 
leurs maris ; puis, il met le feu au tonneau ; les trois amants 
s’enfuient en hurlant, couverts de plumes, poursuivis par Cons- 
tant, qui fait tournoyer sa massue. On sent que le conteur s’en- 
thousiasme : il les poursuit aussi et lance contre eux, férocement 
joyeux comme pour un hallali, tous les chiens du village : 
« Tayaut, Mancel! Tayaut, Esmeraude ! » Et l’on entend l’accent 
de je ne sais quelle haine de jacques, quand il termine son récit 
par ce vers grave : 


Que Dieus nous gart trestous de honte! 


On sent que le poète se sait vilain lui-même et qu'il parle à 
ges pairs. 

Mais ce ton violent est presque toujours étranger aux fabliaux. 
Les jongleurs, bienvenus des bourgeois comme des chevaliers, 
n’ont eu peur de se gausser ni des uns, ni des autres ; non par 
courage : mais parce que leur rire n’offensait pas et que, d’ailleurs, 
nul n’eût daigné les persécuter. 

Le rire des fabliaux n’est donc ni brave ni lâche ; mais est-il 
décidément satirique ? 

Non, si l’on donne à ce mot sa pleine signification, qui 
oppose satire et moquerie. La satire suppose la haine, la colère. 
Elle implique la vision d’un état de choses plus parfait, qu’on 
regrette ou qu’on rêve, et qu’on appelle. Un conte est satirique, 
si l’historiette qui en forme le canevas n’est pas une fin en soi ; 
si le poète entrevoit, par delà les personnages qu’il anime un 
instant, un vice général qu'il veut railler, une classe sociale qu’il 


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LA SATIRE DES PRÊTRES ET DES MOINES 333 


veut frapper, une cause à défendre. Les contes de Voltaire sont 
d’un satirique ; La Fontaine, en ses contes, n’en est pas un. Or 
la portée d’un fabliau ne dépasse guère celle du récit qui en forme 
la trame. Les portraits comiques de bourgeois, de chevaliers, 
de vilains, y foisonnent : mais aucune idée qui domine ou relie 
ces caricatures ; la raillerie vise tel chevalier, et non la chevale- 
rie, tel bourgeois et non la bourgeoisie ; et, le plus souvent, on 
peut substituer un chevalier à un bourgeois, ou un bourgeois à 
un chevalier, sans rien changer au conte, ni à ses tendances. 
En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s'élèvent point jusqu’à la 
satire : ils s'arrêtent à mi-route, contents d’être de maîtres cari- 
caturistes. Ils jettent sur le monde un regard ironique : clercs, 
vilains, marchands, prévôts, vavasseurs, chevaliers, moines, ils 
esquissent d’un trait rapide la silhouette de chacun — et passent. 
Ils peignent une galerie de grotesques, où personne n’est épargné, 
où l’on n’en veut sérieusement à personne. Ils ne s’indignent, ni 
ne s'irritent, ils s'amusent. Ils restent tout aussi étrangers à la 
colère qu’au rêve : leur maitresse forme est une gaieté railleuse, 
mais indifférente, sans pessimisme, satisfaite au contraire. 

Il est donc exagéré de voir en nos jongleurs des satiriques 
intentionnels et systématiques. Si l’on s’en tient à la définition 
pour ainsi dire classique de la satire, il est certain que leurs 
œuvres n’y répondent pas. Mais, sans doute, elle est trop haute 
et trop étroite. Comme M. Brunetière l’a très justement remar- 
qué 1, « à défaut d’un mépris philosophique de l’homme et de la 
société de leur temps, les diseurs de fabliaux ont celui des per- 
sonnages qu'ils mettent en scène ». [ls n’ont pas prétendu mener 
le convicium sæculi ; 1ls ont seulement peint leurs contemporains 
tels qu’ils les voyaient, sans colère, ni sympathie ; mais ils les 
ont vus le plus souvent laids et bas. 

Ils ont le mépris des femmes ; à quel degré, on l’a pu voir. 
Pareillement, ils ont le mépris des prêtres, et c’est ce qu’il nous 
reste à montrer. 

Ici encore, il faut prendre garde de se méprendre. C’est 
une tendance maligne et naturelle de notre esprit de trouver 


1. Dans un article sur les Fabliaux, Revue des Deux Mondes du 1° sep- 
tembre 1893, p. 194. 


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334 LES FABLIAUX 


plus piquante une aventure légère, si nous y pouvons mettre 
en scabreuse posture une personne chaste par métier. C’est 
une pointe de piment en plus. Aux temps lointans où fut 
écrit le Pantchatantra, les religieux mendiants en ont déjà 
pâti. En France, c’est l’ordre des Cordeliers qui a, depuis sa 
fondation, le privilège de nous égayer le plus. Les Cordeliers 
sont devenus comme « de style» dans les contes à rire. Voyez 
les contes de J.-B. Rousseau, qu’ils défrayent presque exclu- 
sivement :. Un conteur du xviri® siècle commence en ces termes 
un récit plaisant : 

Deux Cordeliers. — je vois à ce seul nom 

Mon cher lecteur se pavaner d’avance, 


Et souriant, dire avec complaisance : 
Des Cordeliers |! cela promet du bon *? L.. 


Le plus souvent ce sont plaisanteries sans portée : non 
seulement elles n’atteignent pas l’ordre, mais les conteurs ne 
le visaient pas. Tel d’entre eux qui met en scène des Cordeliers 
eût été empêché de distinguer un Cordelier d’un Carme, et de 
dire si ces moines appartiennent à la famille de saint François 
ou à celle de saint Dominique. 

Chez certains, au contraire, il y a satire voulue, violente ; 
qu’on se rappelle les Cordeliers qui foisonnent dans l’ Apologie 
pour Hérodote ou dans l’Heptaméron *. Là, ils sont victimes de 
haines vigoureuses ; onjsent le voisinage de Calvin et des 
guerres de religion. 

Les fabliaux nous offrent ces deux types de contes ; tantôt 
de simples gaberies, tantôt de vives satires. 

Les jeunes premiers des fabliaux, à qui vont les sympathies 
des conteurs et les faveurs de leurs héroïnes, sont presque tous 
des clercs. Mais il faut les écarter de cette revue : ils n’appar- 
tiennent qu’à peine à l’Église, et J.-V. Le Clerc a tort de les 
confondre sans cesse avec les prêtres ‘. Ils ne sont, à vrai dire, 
que des étudiants des Universités. La cléricature ne les empé- 
chait pas de se marier : témoin, entre tant d’autres, Adam 


1. J.-B. Rousseau, Contes inédits, p. p. Luzarche, Bruxelles, 1881. 

2. Le singe de La Fontaine, Florence, 1773, p. 121. 

3. Voyez, entre autres, les nouvelles 22, 23, 31, 33, 35, #1, 44, 48, etc. 
4. Voyez Ilist. Lit, XXIII, p. 140, 146, etc. 


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LA SATIRE DES PRÊTRES ET DES MOINES 335 


de la Halle. Les jongleurs les traitent en enfants gâtés et ter- 
ribles :. A Orléans, ville universitaire, arrivent un beau jour 


Quatre Normanz, clerc escolier ; 
Lor sas portent comme colier ; 
Dedenz, lor livres et lor dras ; 
Mout estoient mignoz et gras, 
Cortois, chantant, et envoisié 2... 


Marüi, servate uxores ! L’un de ces bourgeois d'Orléans 
revêtira bientôt des braies où il trouvera tout un attirail d’étu- 
diant : écritoire, canivet, parchemin et plume”. — Ils sont de 
dangereux séducteurs : voici que rôdent par la campagne 


Dui clerc qui vienent d’escole : 
Despendu orent lor avoir 
En folie plus qu’en savoir *.…. 


Que le vilain Gombert fasse bonne garde ! — Mabile aurait 
pu devenir une riche paysanne : si elle a mal tourné, c’est 
qu’ « uns clercs l’en mena par guile‘». Au besoin, ils s’en- 
gagent comme valets pour capter la bienveillance des jeunes 
filles pudibondes * ; c’est un clerc qui apprend à l’une d'elles à 


…voler"par mi l’air la sus, 
Ainsi comme fist Dedalus ‘.… 


Mais peu de ces méchants drilles recevront les ordres 
majeurs. Ils ne nous intéressent pas ici. 

Les vrais prêtres ordonnés sont traités avec infiniment moins 
de faveur. Nos jongleurs ne tarissent pas sur leur compte : à 
tout instant, sans raison, par luxe, alors même qu'il est inutile 
à l’action, apparaît rapidement dans le récit quelque prêtre pail- 


1. Voyez, ci-dessous, chapitre XIV, le paragraphe intitulé : Les clercs 
errands. 

2. La Bourgeoise d'Orléans, I, 8, v. 8-12. Cf. une autre rédaction de ce 
fabliau, IV, 100, v. 9. 

3. Les Braies au Cordelier, III, 88. 

B. Gombert, I, 22, v. 2. 

5. Boivin de Provins, MR, V, vers 111, variante du ms. B. 

6. MR, IV, 107. 

7. MR, IV, 108. — Voyez aussi Le clerc qui fu repus derriere l'escrin, 
1V, 91. 


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336 LES FABLIAUX 


lard'. Mais leurs bonnes fortunes sont rares et, dans les 
fabliaux où ils agissent au premier plan, on peut poser cette 
règle : tout prêtre en bonne fortune le paye cher au dénoue- 
ment ; inversement, dans tout conte où les rieurs sont du côté 
du mari, le héros est un prêtre:. 
Les conteurs les peignent comme avares, cupides, orgueil- 
leux, débauchés. Auprès d’eux, sous leur toit, vit la prestresse. 
La prêtresse n’est point un être imaginaire : aucun person- 

nage n’est de fantaisie dans les fabliaux. Les conteurs parlent 
d’elle tout naturellement, comme d’un personnage aussi connu 
que le boutiquier du coin. Ils la nomment par son nom. Ils 
savent qu’elle est « jolie et mignote, belle et plaisante à devise », 
qu’elle a les yeux « clairs et riants‘ ». Ils peuvent décrire ses 
beaux atours, connus de toute la paroisse, « sa verte cote, bien 
plissée au fer, à plis rampants, dont elle relève les pans à sa 
ceinture, par orgueils ; » ils savent de quels menus soins le 
prêtre l'entoure : 

Bone cote ot et bon mantel ; 

S’ot deux peliçons bons et biaus, 

L'un d’escurieul, l’autre d’aniaus, 


Et s’ot riche toissu d’argent, 
Dont assez parloient la gent f. 


Ils savent que dame Avinée vit au presbytère avec toute une 
mesnie d’enfants ; il n’est pas jusqu’à l’innocent prêtre aux 
mûres que sa femme n’attende au logis”. 

Cette vie familiale paraît avoir été ostensible. Un prêtre est 
irrité contre sa prestresse : de quoi la menaoce-t-il ? Il lui fera 
la honte, aux yeux de toutes ses ouailles, de la chasser, et il 
veut que nul n’en ignore : 


4. C'est le cas dans la Dame qui fist trois tours, III, 79 ; dans Celui qui 
bouta la pierre, IV, 102, V, 132 ; dans le Pécheur de Pont-sur-Seine, 111, 63, 
dans la Sorisete, IV, 105, tous contes où le galant est à l'arrière-plan, et où 
il importait fort peu qu’il füt un prêtre ou non. 

2. Exceptions : Le Prestre qui abevete, TIT, 61, le V'ilain de Bailleul, IV, 
409. 


3. Le Prétre et le Chevalier, 11, 34. — Le boucher d'Abbeville, III, 84. 
k, Le Prêtre et le Chevalier, MR, IT, 34, passim. 

5. Ibidem. 

6. Le Prestre qui eut mere a force, V, 125. 

7. MR, IV, 92. 


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— 


LA SATIRE DES PRÊTRES ET DES MOINES 337 


Dès ore vueil quel sachent tuit, 
Trestuit li voisin del visnage 1... 


Un seul se cache à demi : pour ne pas être soupçonné, 
« por coverture de la gent »,il a fait de sa prêtresse sa com- 
mère: ; on sait que le fait d’avoir été compère et commère au 
baptême d’un enfant constituait un lien si puissant qu'il écar- 
tait toute idée de mariage ou de vie commune. — Les évêques 
ae paraissent pas poursuivre très sévèrement ces libres unions ?, 

Certes, il faut se méfier de l’autorité historique des jon- 
gleurs : ils sont des moralistes suspects, de piètres censeurs 
des mœurs. Mais comme, outre des textes poétiques sans 
nombre‘, les actes des synodes et des conciles confirment ici 
les dires des fabliaux, il nous faut bien admettre, dans le clergé 
du xx. siècle, une survivance plus ou moins générale des 
anciennes tolérances ; un état moral analogue à celui que con- 
naissent, encore aujourd'hui, certains diocèses de l'Amérique 
du Sud. L'opinion publique acceptait ces scandales, mais les 
voyait avec une défaveur croissante. 


4. MR, Il, 34. 
2. L'oie au chapeluin, VI, 143. 
3. L'un d'eux (III, 77) interdit à un prêtre sa concubine, pourquoi ? 


Parce qu'elle est preus et cortoise, 
Et as l’evesque moilt en poise. 


Un autre (V, 125) reçoit la dénonciation de la mère d’un chapelain : la 
vieille se plaint que son fils traite mieux qu’elle-même son « amie », qui vit 
sous le toit commun. L'évêque menace de suspendre le mauvais fils, s’il ne 
traite pas plus honorablement sa mère. Mais, de renvoyer la prêtresse, il 
n'en dit mot. 

k. Combien d'autres poèmes font allusion aux prêtresses ! Dans Renart 
(éd. Martin, 11, x11, p. 285, ss.), Tybert le chat, poursuivi par un prêtre, se 
réfugie sur un arbre : « Je ne suis pas un larron, proteste-t-il, mais un péni- 


tent : 
« Je me voloie confesser, 
Se vous Gusses vostre estole ; 
Mais vostre femme n'est pas fole, 
Qui en a lié son veel... » 


Comparez ibid., v. 390, ss. — Voyez, entre autres textes sans nombre, 
{Wright, Latin poems commonly attributed to Walter Mapes, p. 171), la pièce 
où l'auteur proteste contre de nouveaux décrets relatifs au célibat des 
prêtres : 

Pater noster nunc pro me, quoniam peccavi, 
Dicat quisque presbyter cum sua suari. 
Cf. ibid., p. 174, la Consultatio sacerdotum ; p. 180, la pièce De convoca- 


BBDIER. — es Fabliaux. 22 


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338 LES FABLIAUX 


Encore nos conteurs passent-ils volontiers aux prêtres leurs. 
prêtresses. Mais, s’ils osent sortir de leur presbytère, soudain 
éclate dans les fabliaux la satire, j'entends une véritable haine. 

Dans une série de contes, avec une joie jamais épuisée, 
haïneuse, les jongleurs les bafouent, les traînent à travers les 


aventures tragiquement obscènes. 
L'un d’eux, poursuivi par des bouviers dans la nuit, acculé- 


comme une bête fauve, caché derrière un van comme derrière 
un écu, se défend à coups de massue, puis à coups de dents :; 
un autre est poursuivi comme à l’hallali, par les chiens qui 


mordent sa chair nue; celui-ci est enfermé dans un lardier 


que le mari outragé hisse sur une charrette et va vendre au 
marché ; sur la place publique, par une fente de sa prison, le 
captif distingue son frère, prêtre comme lui, et lui crie : « Frater, 
pro Deo delibera me !» Et le mari de s’écrier, triomphant : 
« Esgar ! mon lardier a latin parlé | », et brandissant son mail- 
let : « Parle encore latin, méchant lardier, parle latin, ou je 
frappe ! » Le lardier s'exécute : 


« Frater, pro Deo, 
Me delibera | 
Reddam tam cito 

Ce qu’il coustera ° | » 


lione sacerdotum. Voyez encore les Carmèina burana, passim ; par exemple, 
LXIV, p. 36 : 
Tu, Sacerdos, huc responde 
Cujus manus sunt immnnde, 
Qui, frequenter et jocunde 
Cum uxore dormis, unde 
Surgens mane missam dicis, 
Corpus Christi benedicis, 
Scire velim cansan quare, eic… 
Voyez aussi la discussion entre un clerc errant (logicus) et un prêtre (La- 
lin poems, p. 251, v. 167) : 
Et, prae tot innumeris quac frequentas malis, 
Est tibi presbytera plns exitiaHs. 
Dans le Songe d'Enfer de Raoul de Houdenc, on sert à la table des 
démons : 
Bediaus bestes bien cuis en paste, 
Papelars & l'ypocrisie, 
Noirs moines a ta tanoisie, 
Viellles prestresses au cire. 
(Éd. Scheler, v. 592). 
1. Aloul, I, 24. 
2. Constant du Hamel, IV, 106. 
3. Le Prétre au lardier, II, 32. 


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LA SATIRE DES PRÊTRES ET DES MOINES 339 


Un autre prêtre est jeté dans un piège à loups; un autre 
dans une cuve pleine de teinture, où il se plonge tout entier 
cor; s et tête, ; quandil en sort, 


J1 est plus teint et plus vermeil 
Qu’au matinet n’est le soleil? 


Trois prêtres ont été attirés dans un guet-apens. Surpris, ils 
se cachent dans un four : le mari fait choir la clef de voûte, les 
écrase, fait jeter les cadavres dans une marnière*. Dans un 
autre fabliau, il les assomme tous trois à coups de massue et le 
poète recommence par trois fois, avec une minutie joyeuse, la 
description des coups qu’il donne à chacun, si bien que « li sans 
et la cervelle en vole“ ». — Un moine a été tué dans une 
équipée nocturne : le conteur développe avec délices la lugubre 
odyssée de son cadavre, qu’il promène toute la nuit, tantôt jus- 
qu'à un tas de fumier, tantôt au fond du sac d’un voleur, ou 
sur le lit de l’abbé, pour le hisser finalement sur un poulain, 
l'écu au bras, le heaume en tête... Ce fabliau macabre, cinq 
jongleurs l’ont remanié en cinq poèmes distincts, dont le plus 
court a 445 vers, et le plus long 1.164 : et si nous comptons les 
vers de ces cinq fabliaux, nous arrivons au total énorme de 
1.444 vers. — Voici enfin Connebert‘, le plus violent de 
ces contes. Un forgeron outragé a cloué un prêtre à son 
enclume. Comme il résiste, il lui dit : 


« En charité, dans prestres fous, 

Se vous i faites cri ae noise, 

Je n’i querrai baston ne boise, 

Que je orendroit ne vous fire, 

Por la cervele desconfire, 

De cest martel ou de mes mains !... » 


Puis il met le feu à la forge et laisse le prêtre attaché à 
l’enclume, un rasoir à la main. Quand le feu l’atteint, il est 


. Le Prètre et le loup, VI, 144. 

. Le Prètre teint, VI, 139. 

. Les quatre Prêtres, VI, 142. 

. Estormi, 1, 11. : 

. MR, IV, 89, V, 123, V, 1436, VI, 150 ct 150 bis. 

. V, 128. Comparez aussi le Prétre crucifié, qu’il est impossible d'ana- 
\yser. 


Oo # Co KO Ȉ 


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340 LES FABLIAUX 


obligé, pour s'échapper, de se mutiler. Le conte se termine par 
ce cri de vengeance : 
t 
Car fuissent or si atorné 
Tuit li prestre de mere né, 


Qui sacrement de mariage 
Tornent a honte et a putage ! 


Il ne s’agit plus, on le voit, de malices, de sous-entendus 
goguenards, familiers aux conteurs légers, — mais de véritables 
haines. 

Si outrées qu’elles puissent être, on est parfois tenté de s’en 
réjouir et de crier au poète : Oui, indigne-toi, füt-ce injustement. 
Laisse là cette indifférence railleuse, satisfaite ! assez de ces 
gaillardises complaisantes, amusées ! Un peu de colère, de 
satire : là, du moins, il y a quelque noblesse | 

Au terme de cette revue, on voit saillir, sans qu'il soit besoin 
d’une longue synthèse, les traits qui réunissent les fabliaux 
par une sorte d’air de famille. 

L'esprit qui anime cette masse est fait de bon sens frondeur, 
gai, d’une intelligence réelle de la vie courante du monde, d’un 
sens très exact du positif. Pas de naïveté, mais un tour ironique 
de niaiserie maligne ; ni de colère, ni, d'ordinaire, de satire qui 
porte ; mais la dérision amusée, la croyance, commune à tous au 
moyen âge, que rien ici-bas ne doit ni ne peut changer, et que 
l'ordre établi, immuable, est le bon ; l’optimisme, la joie de vivre, 
un réalisme sans amertume. 

L'examen du style des fabliaux achèvera de mettre en relief 
tous ces traits. 


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VERSIFICATION, COMPOSITION, STYLE DES FABLIAUX 341 


CHAPITRE XI 


LA VERSIFICATION, LA COMPOSITION ET LE STYLE 
DES FABLIAUX 


Absence de toute prétention littéraire chez nos conteurs : leur effacement 
devant le sujet à traiter. — De là les divers défauts de la mise en œuvre 
des fabliaux : négligence de la versifiration ; platitude et grossièreté 
du style, — De là aussi ses diverses qualités: brièveté, vérité, natu- 
rel. — Comment l'esprit des fabliaux a trouvé dans nos poèmes son 
expression accomplie. 


Si tel est l’esprit des fabliaux, les jongleurs ont-ils su lui trou- 
ver son expression accomplie ? Les fabliaux ont-ils souffert, 
comme tant de genres littéraires du moyen âge, comme les 
chansons de geste, comme les mystères, de cette trop fréquente 
impuissance verbale des écrivains, qui met une si triste dispro- 
portion entre l’image conçue par le poète et sa notation, entre 
l'idée et le mot ? Comme œuvres d’art, que valent les fabliaux ? 


Un fabelet vous vuel conter à 
D'une fable que jou oï, 

Dont au dire mout m’esjol ; 

Or le vous ai torné en rime 

Tout sans barat et tout sans lime 1, 


Ces vers modestes, par lesquels débute un de nos fabliaux, 
pourræent servir d’épigraphe à presque tous. — Ce qui frappe 
d’abord, c’est en effet l’absence de toute prétention littéraire 
chez nos conteurs. Il est manifeste qu’ils n’apportent pas ici la 
même vanité que dans la chanson d’amour ou dans les romans 
d'aventure ; tous ils conviendraient, comme Henri d’Andeli, que 
ces amusettes veulent être rimées sur des tablettes de cire et 
valent à peine qu’on gâche pour elles de beaux feuillets de par- 
chemin. Ils content pour le plaisir, soucieux simplement d’ani- 
mer un instant les personnages fugitifs de leurs petites comédies. 


1. MR, V, 129. 


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c42 LES FABLIAUX ; 


De là une ioétique très rudimentaire, dont voici la règle essen- 
tielle et presque unique, exprimée en vers naïfs : 

À cui que il soit lait ne bel, 

Commencier vous vueil un fablel, 

Por ce qu’il m’est conté et dit 

Que li fablel cort et petit 

Anuient mains que li trop lonc. 


S’amuser soi-même, amuser le passant, conter non pour faire 
valoir ses talents de poète, mais pour conter, tel est le but. Être 
bref, plaire vite, tel est le moyen. De là découlent toutes les par- 
ticularités de la versification et du style des fabliaux, défauts et 
qualités. 

Le vers dont le choix s’imposait presque à nos trouvères était 
l’octosyllabe rimant à rimes plates, puisqu'il était comme le 
mètre obligé de tout genre narratif. Étriqué dans les rares épo- 
pées qui l’emploient, — aimable, mais trop facile dans les fluides 
narrations des romans de la Table Ronde, — si prosaïque dans les 
Lapidaires, les Compuis et les Bibles qu'il semble n'être plus qu’un 


instrument mnémotechnique, — parfois excellent, dans les dia- 
Jogues familiers des mystères, mais le plus souvent indigne de la 
majesté des scènes sacrées, — ce inôtre devait convenir excel- 


lemment à nos contes rapides. Aucun n’est plus facile, ni plus 
léger, ni ne donne à moins de frais l'apparence de ces qualités. 

Nos conteurs l’ont manié négligemment, sans grand souci 
d'en faire valoir toutes les ressources. Bien des fabliaux sont à 
peine rimés : Enguerand dans la Veuve, Gautier le Long dans 
le Meunier d'Arleux, d’autres trouvères encore se contentent de 
fréquentes assonances. D’arlleurs, ils ne sont pas embarrassés de 
trouver des rimes exeetes ; ils ont sous la main de si riches col- 
lections de chevilles : ce est la voire, ce’ est la pure, ce est la 
somme, se Dieu n'aist, se Dieus me consaut, se Dieu me gart, 
se Dieus me voie. ! Xl y a, dans les martyrologes et les Vies des 
Pèéres, tant de saints, tant de saintes, dont les noms semblent 
formés à souhait pour fournir au poète embarrassé toutes les 
rimes désirées : par saint Omer, par saint Romacle, par saint 
Herbert, par saint Honoré, par saint Acheul, par sainte Elaine, 
par saint Ladre d’Avalon, par saint Remi, par sar@ Gile, par les 


1. MR, LIL, 58. 


LA VERSIFICATION 343 


rois de Cologne, par le saint Signe de Compiegne ? par suint 
Germain, par saint Hindevert de Gournaiï…. ! Un trouvère a ter- 
miné, bien imprudemment, son vers en 0, et ne sait pas finir 
pareillement le suivant. Comment s’en tirer ? Il nous dit naïve- 
ment son embarras, et cet aveu lui fournit la rime : 


Li prestres dist isnelepas 

Primes en halt et puis en bas : 

« Dixit Dominus domino meo…. » 
Mais ge ne vos puis pas en o 
Trover ici consonancie ; 

Si est bien droiz que ge vos die 
Tot le mielz que ge porrai metre !. 


La rime s’offre-t-elle riche ? Gu’elle soit la bienvenuel Mais on 
n'ira pas la querir, car un bon mot vaut mieux qu’une rime léo- 
nine et en dispense : 


Ma paine metrai et m’entente, 
Tant com je sui en ma jovente, 
À conter un fabliau par rime 
Sans colour et sans leonime ; 
Mais s’il n’i a consonancie, 

Il ne m'en chaut qui mal en die, 
Car ne puet pas plaisir a toz 
Consonancie sanz bons moz : 

Or les oïez teus comme il sont ?. 


Mais si les trouvères ont versifié négligemment, du moins 
n’ont-ils pas versifié pédantesquement, et si l’on songe aux 
savants jeux de rimes déjà en vogue au x1r1e siècle, on se félicite 
qu'ils n'aient pas fait à leurs contes l’honneur de les en affubler. 

T Il est remarquable que tous les poèmes de Rutebeuf sont hérissés 
de rimes équivoquées, tous, sauf ses fabliaux. Comme d’ailleurs 
nos trouvères savaient communément leur métier de versifica- 
teurs, comme les hommes du moyen âge se distinguaient par 
une justesse d'oreille qui surprendrait nos meilleurs « dompteurs 
de rythmes », leurs rimes, voire leurs assonances sont toujours 
phonétiquement exactes, la facture de leurs vers le plus souvent 
suffisante, parfois excellente à force d’aisance et de franchise. 

L’effacement complet du narrateur devant son sujet entraine 


1. MR, V, 118. 
2. MR, V, 112. 


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344 LES FABLIAUX 


et explique, disions-nous, les divers défauts du style des fabliaux 
et ses diverses qualités. 

Et d’abord, ses-défauts. La matière de ces contes étant souvent 
vilaine, l’esprit des fabliaux étant souvent la dérision vulgaire et 
plate, nos poèmes se distinguent aussi, toutes les fois que le 
requiert le sujet, par la vilenie, la vulgarité, la platitude du style. 
Nul effort, comme chez les conteurs érotiques du xvairi siècle, 
pour farder, sous la coquetterie des mots, la brutalité foncière 
des données./Mais, avec une entière bonne foi, la grossièreté du 
style suit la grossièreté du conte. Il est pénible d’en rapporter 
des exemples ; pourtant on ne saurait donner une juste idée du 
style des fabliaux si l’on n’en marquait ici que les aimables qua- 
lités. Voici donc, à titre d'exemple malheureusement nécessaire, 
un de ces poèmes. Il est resté inédit jusqu’à ce jour ; que ce soit 
notre excuse de publier ici cette pauvreté :, 


Je vous dirai, se il vous siet, 
D’un castiel qui sor le mer siet 
Qu'il i avint, n’a pas lonc tans : 
Ja fu ensi c’uns païssians 
5 En cele ville femme prist, 

Biele et gente, mais tant mesprist 
Qu’elle fu trop jovene a son œus ; 
Elle nel prisa pas deus œus. 
Elle le vit et noir et lait, 

140 Et li vilains et honte et lait 
Li refaisoit et rebatoit, 
Com cil qui jalous en estoit. 
Un an fu celle en cel mesaise, 
Qu’elle n’i voit rien qui li plaise, 

15 Tant c’uns biaus vallés Ji proia, 
Et celle tout li otroia 
Quanqu'il requist, mout volentiers. 
Ne passa pas deus mois entiers 
C'un jour vint cil veoir s’amie. 


1. I est intitulé dans le ms. : « De la femme qui cunqgie sen baron. » Il est 
curieux que MM. A. de Montaiglon et G. Raynaud l’aient négligé, car il se 
trouve à la dernière page du ms. B. N., f. fr., 12603, auquel ils ont emprunté 
onze copies de fabliaux. Peut-être l’ont-ils omis parce qu'il est incomplet ; la 
lecture en est parfois difficile, car l'humidité a dégradé cette feuille de par- 
chemin. 

V. 1. S'il uous siet. — V. 3. Qu'il n’auint : ’n, enclise du mot en. Cf. Vie de 
St-Gilles, éd. G. Paris, v. 1676 : Certes, jo'n sui desesperez. Mais le vers du ms. 
est trop court. — V. 14, quelle niuoit cose qil plaise. Peut-on conserver la leçon 


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LE STYLE DES FABLIAUX 345 


20 Car li vilains n’i estoit mie : 
Si acolerent et baisierent. 

25 Ensi sont dusqu’a eure basse, 
Et celle a dit a sa bajasse 
Que trés bien garde se presist 
Que ses sires nes souspresist. 
Ne tarja gaires que nuis vint, 

30 Et li vilains droit a l’uis vint 
Si coiement que nus nel sot. 

Lors se tint li vallés pour sot 
Quant le vilain oi parler ; 
Lors ne sot il quel part aler. 
35 La dame est de li desevrée, 
Si s’est en un celier entrée, 
Qui mout près de la cambre estoit. 
Boins vins en toniaus i avoit, 
EI celier quant la dame i vint. 

40 D'un mout grant barat li souvint : 
Tout maintenant par li s’espant 
A terre bon vin cler et sain : 

Puis a mis la broche en se main, 

45 Et son paucher dedens fichyé : 
Puis a a haute vois huchié : 

« Aidiés |! Aidiés ! Li vins s’en ROUE ln 
A tant li vilains i acourt, 

Qui demande que ce puet estre 
SE TT D TT 
Fait la dame, de vostre truie, 
Que Dieus le maudie et destruie | 

Par li avons êéu damage ! 
Je ne vos tieng mie por sage, 

55 Quant vous avés tel noureture : 
Vous n’avés de vostre bien cure ! 
Mais j'i sui a boin paint venue, 
S’ai fait que bien aperchëue, 

Car a Diu plot, soie merchi! 

60 Venés avant, et boutés chi 


du ms, ? — V. 20, ni est effacé dans le ms. — V. 22-24. Et sachiés quil sem- 
rasierent [ ?] — De faire entraus deus ensamble — Che por quoi hons a femme 
asanle. 

V. 25. La première lettre du mot basse est seule lisible dans le ms. — V. 26. 
baïiesse. — V, 36. Si sen est .I. celier. — V. 38. I] n'existe plus dans le ms. 
que les deux premicrs mots du vers : Boins vins. — V. 40, On ne peut lire 
dans le ms. que les deux premières lettres de so[uvint]. — V. 42. Le scribe 
a passé un vers. -— On lit, entre les vers 39 et 40, celui-ci qui paraît être 
une glose : por le vilain qil ne trouuast. — V. 50, Le scribe a omis un vers. 
— V, 51, Dix. -— V, 57, Mais ic i sui, — V. 60. J'ai ajouté [et]. 


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346 LES FABLIAUX 


Vostre paucher qui est plus gros, 
Car de rhi remuer ne m’os, 

Et je querrai la broque la 

Ou je vi que la truie ala. » 

65 Lors vint avant li païsans, 

L’un de ses pauchiers a mis ens, 
Et cele en a le sien sachk. 

Bien a le vilain atachié 

La dame, et a tout son plaisir 

70 Puet elle bien avoir loissir 
De son ami mettre a la voie. 
Lors vint a li, si l’en envoie ; 
Mais ains se sont entrebaisié, 
Car bien en furent aask, 

25 Et bien porrent, si com moi samble, 
Longement demourer ensamble 
Sans paour, qu'il n’ont nulle garde, 
Du païsant qui son vin garde, 
Qui est sains, clers et deliés. 

80 Ne fust mie si bien loiiés 
Li vilains, s’il fust en aniaus | 


Quelle affligeante et basse médiocrité ! Mais aussi, quelle 
parfaite convenance du fond grossier et de la forme grossière | 
Pourtant, même en ces humbles contes, la langue est juste et 
saine. On peut leur appliquer ce jugement de M. Petit de Jul- 
leville sur notre vieux répertoire comique : « Un grand nombre 
de farces et de sotties sont, quant au fond, d’une extrême plati- 
tude, et quant au style, d’une extrême trivialité ; mais ces 
platitudes triviales sont le plus souvent exprimées dans une 
bonne langue, un français sain, dru et gaillard :. » Qu’après cela, 
il n’en faille pas faire grand mérite à nos rimeurs, on n’en sau- 
rait disconvenir. On peut bien dire, avec M. Brunetière, « qu'ils 
usèrent de la langue de tout le monde, qu'ils en usèrent comme 
tout le monde et que la qualité de la langue de leur temps favo- 
risa le développement du genre ». La langue du xit siècle, bal- 
butiante encore, pauvre et raide, n’aurait eu ni la souplesse, ni la 
familarité nécessaires à l’expression !des détails de {la vie com- 


V. 79. et clers et delies. — V. 81, ainiaus. — V. 83. A partir d'ici, le ms. 
déjà difficile à déchiffrer plus haut, devient presque illisible et je ne garantis 
pas que j'aie bien lu ces vers : Ja maïs par L niert li toniaus — Guerpis, se la 
broce ne uoit — El pertuis eu son pauch auoit — Et suis. 

1. Petit de Jullevike, La comédie ei les n'œurs en France au moyen âge, 
1886, p. 7. 


LE STYLE DES FABLIAUX 347 


mune ; et la langue pédantesque, prétentieuse, lourde et empha- 
tique du xrv® siècle ne devait plus les avoir. Les trouvères et le 
genre profitèrent de cette heureuse fortune d’être venus en Ia 
période classique de la langue du moyen âge. 

Ainsi — et tel est bien le caractère essentiel des fabliaux — 
le poète ne songe qu'à dire vitement et gaiement son conte, 
sans prétention, ni recherche, ni vanité littéraire. De là ces 
défauts : négligence de la versification et du style, platitude, 
grossièreté. De là aussi des mérites, parfois charmants : élé- 
gante brièveté, vérité, naturel. 

La brièveté est une qualité trop rare dans les œuvres du 
moyen âge pour que nous ne sachions pas gré à nos conteurs 
de l’avoir recherchée. Il suffit de s'être quelquefois perdu dans 
les châteaux enchantés aux salles sans nombre des romans de 
Chrétien de Troyes ou dans l’inextricable forêt où Obéron égare 
Huon de Bordeaux, il suffit d’avoir subi les péripéties sans fin 
de la bataille des Aliscamps, pour estimer dans les fabliaux ces 
narrations jamais bavardes. Certes, lc poète est trop pressé 
pour se soucier du pittoresque et son coloris reste pâle. Ses 
narrations sont trop nues, ses descriptions écourtées. Pour- 
tant il sait parfois s’arrêter dans le verger fleuri où la jeune 
Indienne du lai d’Aristote tresse en couronne des rameaux de 
menthe. Ou bien, dans la prairie ensoleillée où l'héroïne du 
fabliau d’Aloul se promène, les pieds nus dans Ia rosée, tandis 
qu’au premier chant du rossignol « toute chose se meurt d’ai- 
mer », il sait goûter l’allégresse des matinées printanières : 


\ 


… Li douz mois fu d’avril, 

Que li tens est souez et douz 

Vers toute gent, et amourous : 

Li rossignols la matinée 

Chante si cler par la ramée 

Que toute riens se muert d'amer ; 
La dame s’est prise a lever, 

Qui longuement avoit veillié ; 
Entrée en est en son veryrié, 

Nuz piez en va par la rousée !... 


L'abandon, la négligence que nos trouvères mettent à dire 
leurs contes nous sont garants de qualités plus précieuses : le 


1. MR, I, 24. 


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348 LES FABLIAUX 


naturel et la vérité. Précisément parce qu'ils s’effacent devant 
le petit monde amusant des personnages qu’ils animent, pré- 
cisément parce qu’ils ne s’attardent pas à leur prêter des sen- 
timents compliqués ni à les faire se mouvoir dans un décor 
curieusement imaginé, parce qu'ils les peignent tels qu'ils les 
ont sous les yeux, ils nous donnent de très véridiques pein- 
tures de mœurs. Ils sont d’excellents historiographes de la vie 
de chaque jour, soit qu'ils nous conduisent à la grande foire 
de Troyes, où sont amoncelées tant de richesses, hanaps d’or 
et d'argent, étoffes d’écarlate et de soie, laines de Saint-Omer 
et de Bruges, et vers laquelle chevauchent d’opulents bour- 
geois, portant, comme des chevaliers, écu et lance, suivis d’un, 
long charroi : ; soit qu'ils nous dépeignent la petite ville haut 
perchée, endormie aux étoiles, vers laquelle monte  pénible- 
ment un chevalier tournoteur ?, soit qu’ils nous montrent le 
vilain, sa lourde bourse à la ceinture, son long aiguillon à la 
main, qui compte ses deniers au retour du marché aux bœufs * ; 
soit qu'ils décrivent tantôt le presbytère, tantôt quelque noble 
fête où le seigneur, tenant table ouverte, se plaît aux jeux des 
ménestrels * : 

Li quens manda les menestrels, 

Et si a fait crier entr’els 

Qui la meillor truffe savroit 

Dire ne fere, qu’il avroit 

Sa robe d’escarlate nueve. 

L’uns menestrels a l’autre rueve 

Fere son mestier, tel qu’il sot. 

L'uns fet l’ivre, l’autre le sot : 

Li uns chante, li autres note, 

Et li autres dit la riote, 

Et li autres la jenglerie ; 

Cil qui sevent de jouglerie 

Vielent par devant le conte ; 

Aucun i a qui fabliaus conte, 

Ou il ot mainte gaberie, 


Et li autres dit l’Erberie, 
La ou il ot mainte risée. 


Ces dons aimables de naturel et de sincérité, les trouvères 


MR, III, 67, la Bourse pleine de sens. 
MR, II, 34, le Prêtre et le Chevalier. 

. MR. V, 116. Boivin de Provins. 

4. MR, HI, 80, le V'ilain au buffet. 


CES 


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LE STYLE DES FABLIAUX 349 


les portent dans leurs vifs dialogues :, dans la peinture des 
personnages dont ils excellent à saisir l’attitude, le geste. Voici 
un mignon, qui muse à la porte d’une bourgeoise, aux aguets, 
assis sur une borne, les jambes croisées : 


Et en ses deus mains tornoioit 
Uns blans ganz que il enformoit ?.. 


Voici une jeune veuve qui, après avoir pleuré, non sans 
sincérité, son mari, sent lever en elle un regain de coquetterie, 
et cherche de nouvelles épousailles : « comme un autour mué 


Qui se va par l’air embatant, 
Se va la dame deportant, 
Mostrant son cors de rue en rue à. » 


Voici encore une jeune femme à son miroir. Chérubin entre, 
qui porte un message de son maître. La dame est précisément 
occupée à lier sa guimpe, ce qui était l’une des opérations les 
plus délicates de la toilette féminine. Alors, par un joli mouve- 
ment de coquetterie, elle tend son miroir au petit écuyer : 


« Biau sire, dit ele, ça vien, 

Pren cest mireor, si me tien 

Ça devant moi, que je le voie, 
Qu’affublée bellement soie. » 

Cil le prent, si s’agenoilla : 

Bele la vit, si l’esgarda 

Que, plus l’esgarde, plus s’esprist ; 
La biauté de li le sorprist 

Que plus près de li s’aproucha ; 
La dame prist, si l’enbraça : 

« Fui, fol, dit ele, fui de cil 
Es-tu desvez ? —— Dame, merci! 
Soufrez un poil » Oz du musart 
Que plus li desfent et plus art ‘1 


Parfois, mais rarement, le poète s’arrête à décrire son 
héroïne, en traits un peu banals, un peu trop connus, gracieux 
pourtant. C’est tantôt un gentil portrait de fillette qui cueille, 
comme dans nos chansons populaires, du cresson à la fontaine : 


4. Voyez surtout le Prestre et les deux ribaus, II, 42 : saint Pierre et le 
Jongleur, V, 117. 

2. MR, I, 28. 

8. MR, II, 49, la Veuve. 

4. MR, V, 115, l'Épervier. 


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350 LES FABLIAUX 


Une pucele qui ert bele 

Un jour portoit en ses bras belle 
Et cresson cuilli en fontaine : 

. Moïlliée en fu de ci en l’aine 
Par mi la chemise de lin 1... 


C’est tantôt Gilles, la nièce du ehapelain, toute menue, « ave- 
nante et graillette : » 


_ 


Les dois avoit lons et les mains : 
Plus blanche estoit que n’est gelée ; 
Quant elle estoit escavelée, 

Si cheveil resambloient d’or, 

Tant estoient luisant et sor ; 

S’ot le tol blanc et le front plain. 
S’avoit petites oreillettes : 

Bien li seoient les levretes 

Et li dent net, menu et blanc : 

Sa bouche resanloit fin sanc ; 

Cler et riant furent li œil 2... 


1. MR, I, 31, le Prétre et Alison. 

2. MR, II, 34, le Prêtre et le chevalier. Ce sont les mêmes traits élégants, 
peu individuels, qui dessinent aussi les portraits, non plus des vilaines ou 
des bourgeoises, mais des hautes et puissantes femmes de barons, comme 
d’ailleurs dans les aristocratiques romans de Chrétien de Troyes : 


De la dame vos voldrai dire 

Un petitet de sa beauté : 

La florete qui nait el pré, 

Rose de mai ne for de lis 

N'est tant bele. 

La dame estoit plus trés cointe 
Quand ele est parée et vestue 
Que n'est faucons qui ist de mue, 
Ne espervier ne papegaut. 

D'une porpre estoit san bliaut 

Et ses manteaus, d'or estelée..; 
D'un sebelin noir et chenu 

Fu li manteaus au col coules...; 
En la teste furent li œil 

Clair et riant, vair et fendu : 

Le nés ot droit et estendu, 

Et miels avenoit sur son vis 

Le vermeil sor le blanc assis 
Que le synople soc l'argent, 

Et de sa bouche estoit vermeille, 
Que ele sembioit passerose, 

Tant par estoit vermcille et close : 
Nels la gorge contreval 

Sembloit de glace ou de cristal, 
Tant par estoit cler et luisant, 
Et desuz le piz dedevant 

Li poignoient. 11. mameletes 
Auteles comme des pommetes. 


(Guillaume au Jaucon, MR, II, 85). _ 


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LE STYLE DES FABLIAUX 351 


Comme ces portraits ne sont jamais embellis plus que do | 
raison, de même les caricatures ne sont pas trop chargées Sous 
l’exagération nécessaire et voulue des traits, on retrouve la 
nature. Voyez la vieille truande, déguenillée et coquette encore, 
toute fardée et qui raccommode ses hardes près d’un buisson, 
dans l’attente de quelque galante aventure : . 


Par dedevant une maïson, 

La vieille recousoit ses piaus, 
Son mantelet et ses drapiaus 

Qui n’estoient mie tet noef, 

Ainz ot véêu maint an renoef…. 

En cinc cens dés n’a tant de poins 
Com ele i a de dras porpoins ; 

La s’asorelle et ezgohele ; 

Son pochon ot et :’escuele, 

Son sakelet et ses mindokes : 

Un ongnement et fait de dokes, 
De viés argent et de viés oint 
Dont son visage et ses mains oint 
Por le soleil, qu’il ne l’escaude ; 
Mais ce n'estoit mie bele Aude, 
Ains estoit laide et contrefaite : 
Mais encor s’adoube et afaite 

Por çou k’encore veut siecler. 
Quant ele vit le bacheler 

Venir si trés bel a devise, 

Si fu de lui si tost esprise 

K’ainc Blancheflor n’Iseut la blonde 
Ne nule feme de cest monde 
N’ama onques si tost nului 

Com ele fist tantost celui 1. 


Le jour où l'on fête les saints Rois de Cologne, trois dames de 
Paris, la femme d'Adam de Gonesse, sa nièce Maroie Clippe et 
dame Tifaigne, marchande de coiffes, ont décidé de dépenser 
deux deniers à la taverne : 


— « Je sai vin de riviere 

Si bons qu’ainz tieus ne fu plantez |! 
Qui en boit, c’est droite santez, 

Car c’est uns vins clers, fremians 
Fors, fins, sus langue frians, 

Douz et plaisanz a l’avaler... » 


Les voilà attablées, et une large ripaille commence. Elles 


1. MR, V, 129, la Vieille truande. 


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352 LES FABLIAUX 


boivent à grandes hanepées, mangent à larges platées, englou- 
tissent chopines, oies grasses, gaufres, aulx, oublies, fromages 
et amandes pilées, poires, épices et noix, et chantent, « par 
mignotise, ce chant novel » : 

« Commere, menons bon revel ! 


Tieus vilains l’escot paiera 
Qui ja du vin n’ensaiera |! » 


Mais tandis que les autres boivent « à gorge gloute », celle- 
ci, plus délicatement gourmande, savoure chaque lampée à petits 


traits 
Pour plus sur la langue croupir ; 
Entre deus boires un soupir 
I doit on faire seulement ; 
Si en dure plus longuement 
La douceur en bouche et la force, 


Elles sortent en chantant : 


« Amours ! au vireli m’en vois ! » 


et leurs pauvres maris les croyaient en pélerinage:. 

Toutes ces qualités de composition et de style, rapidité, 
vérité, naturel, donnons-nous le plaisir de les considérer réu- 
nies dans ce gentil chef-d'œuvre, À uberée. 

Le fils d’un riche bourgeois de Compiègne aime la fille d’un 
voisin moins fortuné. « Elle est trop pauvre pour toi, lui dit son 
père, et l’on devrait te tuer, si jamais tu osais me reparler de 
telle folie. » Refus cruel, 

Quar Amors, qui les siens justise, 
Le vallet esprant et atise ; 


El cuer li met une estincele 
Qu'il ne pense qu’a la pucele. 


Mais, pendant qu’il languit, un riche veuf, moins intéressé 
que le vieux bourgeois, épouse la fillette. Notre amoureux se 
désespère, 

Ne voit riens qui ne li enuit : 
Muilt het le solaz de la gent, 
Mult het son or et son argent 


1. MR, III, 93, les Trois dames de Puris. Cette beuverie finit par dégé- 
nérer en unc répugnante scène d'ivrognerie, Ce ton est rare dans les fabliaux. 
On se rappelle, à regarder cette lourde kermesse, que l'auteur, Watriquet 
de Couvin, est un Flamand. 


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LE STYLE DES FABLIAUX : AUBERÉE 353 


Et la grant richece qu'il a, 

Et jure que mult s’avilla 

De ce que onques crut son pere... 
Muit soloit estre gens et beaus 
Qui ore a le vis taint et pale. 


A tout prix, il faut qu'il la voie, qu’il lui parle. Une vieille 
complaisante, Auberée, couturière de son état, 


Qui de maint barat mult savoit, 


a pitié du jouvenceau, naguère si gai, si «envoisié », maintenant 
tout accablé de chagrin. Par pure bonté d’âme — sans compter 
qu’elle y gagnera cinquante livres — elle promet de tenter 
quelque galante entreprise : que le jeune homme lui abandonne 
seulement son beau surcot, fourré de peau d’écureuil ! 

Un jour de marché, après avoir guetté le départ du mari, 
munie du surcot fourré, elle s’en vient vers la jeune épousée et 
l’amuse par de longs bavardages de commère : 


— « Et Dieu, » fait ele, « soit çaiens ! 
Dieus soit a vos, ma douce dame ! 
Ausi ait Dieus merci de l’ame 

De l’autre dame qui est morte, 

Dont mult mes cuers se desconforte ; 
Maint jor m’a çaienz honorée ! 

— Bien vignoiz vos, dame Auberée, 
Fait la dame, « venez seoir. 

— Ma dame, je vos vieng veoir, 
Quar de vos acointier me vueil : 

Ge ne passai ainc puis ce sueil 

Que l’autre dame morte fu, 

Qui onques ne me fist refu 

De riens que ge li demandasse.. 

— Dame Auberée, faut vos riens 

Se riens vos faut, dites le nos ! » 

— « Dame, fist el, ge vieng a vos 
C’une goute a ma fille el flanc ; 

Si voloit de vostre vin blanc 

Et un seul de vos pains faitiz : 

Mais que ce soit des plus petiz ! 

Dieu merci, je sui si honteuse, 

Mais ainsi m’engosse la teuse 

Que le me covient demander. 

Ge ne soi onques truander, 

Ainc ne m'en soi aidier, par m ame |! » 
— « Et vos en avrez, » dit la dame, 
Qui ert a privéé maignie. 


BÊDIER. — Les Fabhliaur. 23 


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354 LES FABLIAUX 


Cele, qui ert bien enseignie, 
Delez la borgoise s’assiet. 
— « Certes, fait ele, mult me siet 
Que j'oi de vos si grant bien dire ! 
Comment se contient vostre sire ? 
Vos fait-il point de bele chiere ? 
Ha ! com il avoit l’autre chiere | 
Ele avoit mult de son delit ! 
Bien vorroie veoir vo lit : 
Si verroie certainement 

* Se gisez ausi richement 
Com faisoit la premiere femme. » 


La maîtresse du logis consent innocemment, montre le beau 
lit conjugal à la vieille rusée qui, subtilement ayant laissé une 
aiguillée de fil et son dé dans le surcot du galant, le glisse, à 
l'insu de la dame, sous la courte-pointe. Puis elle s’en va, tou- 
jours bavardant, comme elle était venue. 

Le mari revient chez lui, fatigué et veut se coucher. Il entre 
dans sa chambre, aperçoit la bosse que fait le surcot sous la 
courte-pointe. — « Qu’est cela ? » Il découvre le lit, retire l’élé- 
gant vêtement. 


Qui li boutast dedenz le cors 

Un coutel très par mi le flanc, 
N'en traisist il goute de sanc, 
Tant durement fu esbahis : 

« Ha, las ! » fait-il, « ge sui trahis 
Par cele qui ainc ne m’ama !.. » 


Il tourne en tous sens le surcot suspect, 
Dehors le remire et dedenz 
Qu'il sanble qu’achater le vueille ; 
et, tout épris de jalousie, il fait cette conjecture assez plausible : 
« Et las, dit-il, que porrai dire 
De ce surcot ? » Et dit par s’ame 
Que il fu a l’ami sa femme... 
A cette pensée, il court vers elle, la saisit par le bras, la jette 
à la rue, sans un mot d'explication, et referme l’huis sur elle. 
Voilà l’innocente, tout esmarie, dans la nuit solitaire. Quel 
crime a-t-elle commis ? Pourquoi cette querelle ? Soudain quel- 
qu’un s'approche : 


« Ma belle fille, Dieus te gart! 
Que fais-tu ci ?.. » 


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LE STYLE DES PABLIAUX : AUBERÉE 355 


On le pense bien : c’est Auberée qui l’aborde ainsi. La pau- 
vrette lui demande en grâce l’accompagner jusque chez son 
père. — « Chez ton père ? Je n’en aurais garde ! Il te battrait, 
donnerait raison à ton mari. Viens plutôt chez moi. J’ai une 
chambre secrète où tu demeureras, paisiblement cachée, jusqu’à 
ce que la folie de ton mari soit passée. » 

Elle accepte cette offre si sage et trouve, en effet, chez Aube- 
rée, bon souper, bon gîte, et le galant qui l’attendait. — C’est 
bien taillé, maintenant il faut coudre : il s’agit d’apaiser le mari. 

Le surlendemain, quand matines sonnent, Auberée conduit la 
jeune bourgeoise à l’abbaye de Saint-Corneille. Elle lui ordonne 
de s’allonger sur le sol, devant l’image de Notre-Dame, dans 
l'attitude de l’adoration, lui met une croix près de la tête, une 
autre aux pieds, deux autres à main droite et à main gauche, 
allume tout autour huit cierges de plus d’une toise chacun et lui 
recommande de ne point se relever jusqu’à son retour. 

Elle court chez le mari, frappe à la porte. — « Que voulez- 
vous à cette heure, dame Auberée ? — C’est donc ainsi, « failii 
mal enseigné, » que tu rends ta femme malheureuse ? Effrayée 
cette nuit par un mauvais rêve, je suis allée au moûtier, et là, 
qui ai-je trouvée ? Ta pauvre femme en oraïson, tout entourée de 
cierges ardents | Est-ce de la sorte que tu dois traiter 

Ge tendron qui hier fu née, 
Qui déust la grant matinée 
Çaiens dormir en ces cortines ? 
Et tu l’envoies as matines ! 

As matines | lasse pechable !... 
Vielz la tu faire papelarde ? 
Mal feu et male flamme l’arde 
Qui juesne feme ainsi envoie | » 

Le mari, très satisfait que sa femme ait si pieusement employé 
le temps passé hors de chez lui, court à Saint-Corneille, y trouve 
en effet la pénitente, toute lasse de sa veillée dévote, la relève 
et la reconduit au logis, rassuré. À moitié rassuré seulement, 
car un doute persiste : d’où venait le surcot mystérieux ? Comme 
il passe par une rue, tourmenté de ce soupçon, il entend Aube- 
rée qui crie : 

« Trente sols ! la veraie croix | 
Or ne me chaut que ge plus vive! 
Trente sols ! dolente chaitive ! 


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356 LES FABLIAUX 


Trente sols, lasse ! que ferai ? 
Trente sols ! et où les prandrai ? 
Trente sols ! lasse, trente sols ! 
Or venra çaiens li prevoz, 

Si prendera ce pou que j’ai : 
C’est le songe que je songeai ! » 


— Qu’avez-vous donc, dame Auberée ? » Et la vieille 
raconte, dolente, comment un valet lui avait confié l’avant-veille 
un surcot à raccommoder. Elle avait déjà commencé l’ouvrage, à 
telles enseignes que son aiguille et son dé ont dû rester après : 
elle l’a perdu, elle ne sait où. Voici que son client redemande son 
surcot ou trente sous | Trente sous ! Que devenir ? « Dame Aube- 
rée, n’êtes-vous pas entrée ce jour-là en quelque maison ? — Oui, 
un instant chez vous-même. » Le bourgeois retourne en hâte à 
son logis, examine le surcot : le dé et l'aiguille y sont, en effet, 
attachés ! 


Qui li donast trestote Pouille 
N’eust-il pas joie graignor | 
Ainsi la vieille delivra 

Le borgois de mauvais penser, 
Que puis ne se sot apenser 
Quant il du surcot fu delivres ; 
Et cele ot les cinquante livres. 
Bien ot son loier deservi : 

Tot troi furent en gré servi ! 


Ce qu’on admire surtout dans Auberée, comme en presque 
tous nos contes, c’est comment le ton, la versification, la com- 
position s’accommodent, s’adaptent exactement au sujet traité ; 
comment le style y exprime de manière adéquate « l'esprit des 
fabliaux ». 

Peu de genres au moyen âge ont eu cette bonne fortune que la 
mise en œuvre y valût l'inspiration. « Le fabliau, dit M. Lenient, 
ne demande pas, comme l’épopée, une grande invention, une 
inspiration élevée, un souffle puissant et continu. Nos vieux 
trouvères se perdent et s’embarrassent dans les longs poèmes 
chevaleresques, d’où l’on ne sait plus comment sortir une fois 
qu'on y est entré. Ils sont plus à l’aise dans le cadre étroit d’une 
action commune et familière dont l’issue est toujours facile, où 
quelques détails ingénieux, quelques traits piquants suffisent 
aux agréments du récit. Leur langue naïve, simple et gracieuse, 


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LE STYLE DES FABLIAUX : AUBERÉE 357 


alerte et sautillante, mais dépourvue de force et de dignité pour 
exprimer les grands sentiments, excelle à raconter et à médire. 
Plus tard, La Fontaine et Voltaire, dans leurs contes, ne trouve- 
ront rien de mieux que d’en reproduire la forme et les allures :. » 

Nul délayage, mais une juste proportion entre les diverses 
scènes ; aucune coquetterie de forme, mais les trouvailles que 
_sait faire la gaieté ; nulle recherche de sous-entendus galants, 
comme chez les poètes érotiques du xviri® siècle, mais la seule 
bonne humeur, cynique souvent, jamais voluptueuse; nulle pré- 
tention au coloris ni à la finesse psychologique comme chez les 
conteurs du xvi® siècle qui alourdissent ces amusettes en leurs 
nouvelles trop savantes, mixtures de Boccace et de Rabelais, 
mais la simplicité, le naturel. C’est vraiment la Muse pédestre : 


Légère et court-vètue, elle allait à grands pas. 


1. Lenient, la Satire en France au moyen âge, 1859, p. 83. 


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358 LES FABLIAUX 


CHAPITRE XII 


PLACE DES FABLIAU X DANS LA LITTÉRATURE DU XIIIe SIECLE 


Que l'esprit des fabliaux représente une des faces Îes plus significatives 
de l'esprit même du moyen âge 
L Littérature apparentée aux fabliaux. 
II. Littérature en contraste avec les fabliaux. 
III. Deux tendances contradictoires se disputent la poésie du xrrie siècle : 
Comment concilier ces contraires ? 


Mais n’aurions-nous pas fait œuvre factice ? N’aurions-nous 
pas pris les fabliaux trop au sérieux ? 

On dira : les uns sont ingénieux, spirituels, agréablement 
machinés ? N’était-il pas suffisant de marquer d’un mot ces qua- 
lités prime-sautières et faciles, ce don de décrire avec gaieté 
le train courant des choses ? Amusons-nous un instant de ces 
fugitives amusettes, — et passons. 


Pour d’autres fabliaux, — les contes grivois, — qu'importent | 


ces monotones escapades d’amants surpris, les aventures sans 
cesse renouvelées du prêtre et de la prêtresse ? Ici encore. pas- 
sons vite. 

Enfin, pour les contes vraiment honteux, n’y a-t-il pas injustice 
à en rendre responsable une époque ? Ne les retrouve-t-on pas — 
les mêmes — dans les bas-fonds de toutes les littératures ? Pour- 
quoi les arracher, comme des papillons nocturnes, dés coins 
réservés et obscurs des bibliothèques ? — Certes, nul n’a de 
meilleures raisons que nous de n’en point exagérer la portée. 
N’avons-nous pas dû, pour les besoins de ce travail, feuilleter 
des centaines de recueils analogues ? Nous la connaissons, pour 
l’avoir retrouvée, identique à travers les civilisations, la même 
chez l’Anglais puritain, la même chez le Français léger et chez le 
pudique Allemand, la même chez les très érudits conteurs ger- 
maniques Bebel et Frischlin, la même sous le musc et la poudre 
des alcôves du xvirie siècle, — nous la connaissons, l'incroyable 
monotonie de l’obscénité humaine. 


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RD ui, À ds. coiemmé 


LA LITTÉRATURE APPARENTÉE AUX FABLIAUX 359 


Ces critiques porteraient juste, si nous nous confinions ici 
dans l’examen des fabliaux. Mais c’est artificiellement que l’on 
groupe ces œuvres de trente poètes divers. C’est arbitrairement 
que, les ayant groupées, on les isole de la littérature ambiante. 
Cessons de tenir nos yeux obstinément fixés sur les six volumes 
publiés par A. de Montaiglon et G. Raynaud. Réintégrons les 
fabliaux au milieu des œuvres contemporaines, comme on replace 
dans son contexte une phrase d’un écrivain.Soudain apparaît cette 
vérité : la moitié des œuvres littéraires du xin1 siècle sont ani- 
mées du même souffle que les fabliaux. Ils ne sont point des 
accidents singuliers, négligeables ; mais il existe toute une litté- 
rature apparentée, où ils tiennent leur place déterminée, comme 
un anneau dans une chaîne, comme un nombre dans une série. 
Ces œuvres, satires, pièces dramatiques, romans, supposent ces 
mêmes tendances que nous avons appelées « l’esprit des fabliaux ». 
Get esprit, c’est l’une des faces les plus significatives de l'esprit 
même du moyen âge. 


La moitié des œuvres du xrrr° siècle supposent le même état 
d'esprit général que les fabliaux, les mêmes sources d’amuse- 
ment et de délectation. 

Par exemple, le mépris brutal des femmes est-il le propre de 
n08 conteurs joyeux ? Est-ce pour les besoins de leurs contes 
gras, pour se conformer à leurs lestes données, qu'ils ont été 
forcés de peindre, sans y entendre malice, leurs vicieuses 
‘héroïnes ? Non ; mais, bien plutôt, s'ils ont extrait ces contes 
gras, et non d’autres, de la vaste mine des histoires populaires, 
C est qu'ils y voyaient d'excellentes illustrations à leurs inju- 
rieuses théories qui préexistaient. Le mépris des femmes est la 
cause, non l'effet. Cet article de foi : les femmes sont des créa- 
dures nférieutes dégradées, vicieuses, — voilà la semence, 
le ferment des fabliaux. 

Ce dogme inspire et anime en effet, auprès des fabliaux, des 


centaines de petites pièces : le Blastenge des femmes!, le Dit 


1. Jongleurs el trouvères, p. 75. 


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360 LES FABLIAUX 


des femmes , l'Épitre des femmes, le Contenance des femmes! 
la Similuude de la femme et de la pie, etc. 


Nus ne se doit fier, certes, neis en sa suer.. 
Fame semble trois choses : lou, et vorpil, et chate *.. 


Les poètes sont intarissables en tirades injurieuses. La femme, 
disent-ils, 
Or se rit, or se desconforte, 
Or se het et or se conforte, 
Or fait semblant que soit marie, 
Or est pencivé, or est lie. 
Or est viguereuse, or est vaine ; 
Or est maladé, or est saine. 
Or ne vuet nul homme veoir, 
Or le vuet, or ne le vuet mie 5. 


Ainsi, pendant trois cents vers. — Le Dolopathos nous dit de 
même : 


Fame se change en petit d’eure ; 
Orendroit rit, orendroit pleure ; 

Or chace, or fuit ; or het, or aime ; 
Fame est li oisiaus sor la raime, 
Qui or descent et or remonte f. 


Femme est cochet à vent, qui tourne comme l’écureuil au bois ; 
fuyante et glissante, comme l’anguille et la couleuvre, graisse 
pour bien oindre, serpent pour bien poindre ; le jour, mauviette, 
la nuit chauve-souris : femme est taverne sur la grand’route, 
qui reçoit tout passant ; femme est lion pour dominer, colombe 
par la luxure, chat qui mort coiement, souris pour se cacher, 
jour d'hiver qui est nuit, foudre pour tout brûler, autour pour 
prendre sa proie, enfer qui a toujours soif et toujours boit. Sitôt 
qu’elle est bien repue, qu’elle a belle robe, aumônière, ceinture 
à fermail d'argent, chapel d’orfroi et lacs de soie, comme elle 
méprise son mari | C’est elle qui sépare le fils du père, l’ami de 
l'ami ; elle qui brûle les châteaux et renverse les fertés ; elle qui 


1. Jubinal, N. Rec., II, p. 329. 

2. Jongleurs et trouvères. 

3. Jubinal, N. Rec., I1, p. 326. CÎ. P. Meyer, Contes moralisés de Nicole 
Bozon, p. XLI. 

4. Le Chastie Musart, p. p. P. Meyer, Romania, XV, strophes XIX, XX. 

5. NV. Rec. de Jubinal, II, p. 170. 

6. Dolopathos, v. 4254, ss. 


aa 


—— 


LA LITTÉRATURE APPARENTÉE AUX FABLIAUX 361 


fait sonner les trompes de guerre ; elle qui fait sortir les cou- 
teaux de leur gaine:. 
Comment la gouverner ? 
Donnez-lui poi a mangier, 


Et a vestir et a chaucier ; 
Batez la menu et sovent.… 


La battre, c’est bien le meilleur remède. Un invalide célèbre 
son bonheur : il peut, s’il délace sa jambe de bois, piler son ail, 
écraser son poivre, broyer son cumin, attiser son feu, briser ses : 
noix, cheviller sa porte, 

Et puet son chien tuer, 


Vers son porcel ruer, 
Et puet sa femme battre ?. 


Rares sont les pièces où ces portraits ironiques revêtent une 
forme moins violente, comme ce piquant Évangile aux femmes ?, 
remanié en vingt façons, où, dans chaque quatrain, trois vers 
sont consacrés à faire des vertus féminines un éloge apparent, 
que dément et détruit la pointe savamment aiguisée du dernier 


vers : 
Se uns hom a a femme parlement ou raison, 
L'on ne doit ja cuidier qu’il i ait se bien non ; 
De quanques elles dient bien croire les doit-on, 
Tout aussi com le chat, quant il monte au bacon... 


Lor fiance resamble la maison Dedalus : 

Quant l’on est ens entrez, si n’en set issir nus... 
Diseteur de conseils sont par els secouru, 
Autant com oiselet quant sont pris a la glu. 


Qui se fie à elles peut être trarquille,…. comme une poignée 
d’étoupes dans une fournaise. Qui prend conseil d’elles fait sage- 
ment, comme le papillon qui se brûle à la chandelle. On peut 
garder leur amitié... aussi aisément qu’un glaçon en été. 

Ne vous rappelez-vous pas encore ces monstres, Chicheface ct 
Bigorne, l’un qui, se repaissant de femmes obéissantes, jeüne 
sans cesse, l’autre, nourri de femmes rebelles, et qui éclate 


4. V. le Tractatus de bonitate et malitia mulierum, dans les Romanische 
inedita de Paul Heyse, 1856, p. 63. 

2. De l'Eschacier (Jongleurs et trouvères, p. 158). 

3. Constans, Marie de Compiègne et l'Évangile aux femmes, 1876. Cf. 
Zeïts:hrilt Jür roman'sche Philologie, 1, 337 ; VIII, 24 ct 449. 


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302 . LES FABLIAUX 


d’embonpoint : ? — et le mythe par lequel le Roman de Renart 
explique la genèse des animaux ? Quand Dieu chassa Adam et 
Ëve du Paradis terrestre, il leur donna une verge miraculeuse. 
Adam en frappa les eaux de la mer, et il en sortit une brebis ; 
Êve à son tour les frappa : un loup s'élança des flots qui emporta 
la brebis ; Adam frappa encore une fois : un chien se précipita 
qui poursuivit le loup. Ils continuèrent ainsi, Adam faisant 
naître les doux animaux domestiques, ve les bêtes sauvages et 
malfaisantes : 

Les Evain assauvagissoient, 

Et les Adam apprivoisoient 3... 

C'est ce même mépris des femmes qui, dans le Roman de la 
Rose, soulève et fait avancer, par pesants bataillons, les argu- 
ments de Raison, de Nature, de Génius. C’est lui qui inspire 
les rudes démonstrations en baralipton de Jean de Meung, 
qui devaient si fort affliger, plus d’un siècle après, l’excellente 
Christine de Pisan. 

Est-il besoin de continuer longuement et de montrer, par 
des analyses et des rapprochements similaires, que chacun des 
traits de l'esprit des fabliaux se retrouve dans des œuvres 
apparentées ? 

| Pour laisser de côté les rapprochements de détail, dans ces 
collections de dits moraux, de bibles satiriques, de Miroirs du 
monde, d’'Estats du monde, d’Enseignemens, de Chastiemens, 
n'est-ce pas, tout comme dans les fabliaux, la même vision iro- 
(sen railleuse, optimiste pourtant, de ce monde ? 

N'est-ce pas, dans toutes ces œuvres, la même hostilité contre 
les prêtres et les moines, étrange chez ces dévots, qui raille les 
personnes et non les institutions ? n'est-ce pas la même satire 
sans colère, donc sans portée ? 

La sagesse de Salomon s'exprime en hautaines maximes. Aus- 
sitôt, comme un clerc à l'office, le Sancho Pança du moyen âge, 
Marcoul, lui répond. Et sa voix mordante et rieuse est celle 
même du bon sens réaliste des fabliaux ; elle est l’humble voix de 
la sagesse des nations ; elle exprime la même vérité terre à terre, 
moyenne et quotidienne. 


x 


4. V. le dictionnaire de Godefroy, sous le mot Chicheface. 
2. Renart, éd, Martin, br. XXIV, t. IL, p. 337. 


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LA LITTÉRATURE APPARENTÉE AUX FABLIAUX 33 


Enfin et surtout, —si l’on compare l’ensemble de nos contes 
à l'épopée animale de Renart, — n’y a-t-il pas identité intellec- 
tuelle entre les cinquante poètes qui ont rimé Les fabliaux et les 
cinquante poètes qui ont rimé les contes d'animaux ? Ici et là, 
éclate le même besoin de rire, aisément contenté ; ici et là, on fait 
appel au même public gouailleur, étranger à de plus hautes 
inspirations : 
Or me convient tel chose dire 
Dont je vos puisse faire rire : 
Qar je sai bien, ce est la pure, 


Que de sarmon n’avez vos cure, 
Ne de cors saint oir la vie 1. 


Existe-t-il une qualité des contes de Renart qui ne soit aussi 
un trait des fabliaux, si nous considérons soit ces dons de gaieté, 
de verve, de prodigieux amusement enfantin, soit l’absence de 
toute émotion généreuse, soit la raillerie alerte, jamais lassée ni 
irritée, soit l’aisance du mouvement, en ces narrations vives, 
hâtées, nues ? 

N'apparaît-il pas clairement que des tendances semblables 
animent toutes ces œuvres ? On peut concevoir un lecteur unique 
à qui elles s’adresseraient toutes, aux besoins artistiques duquel 
elles satisferaient, et dont il serait aisé de décrire l’âme. Son 
esprit parcourrait une sorte de cercle complet, qui le ramènerait 
des fabliaux au Roman de Renart, en passant par tous les poèmes 
que nous avons énumérés. Ge lecteur idéal des fabliaux, on pour- 
rait presque dresser le catalogue de sa bibliothèque : dans un 
coin réservé, pour satisfaire ses goûts les plus bas, il dissimu- 
Jlerait les fabliaux ignominieux, le roman de Trubert, l'épopée 
scatologique d’Audigier, dont le succès a duré plus d’un siècle ?. 
Sur un autre rayon, — un peu plus en évidence, — les fabliaux 
lestes, les mille poèmes contre les femmes, la Vie de saint Oison, 
les miracles de saint Tortu et de saint Hareng, le martyre de 
saint Bacchus, ce spirituel récit des tourments de Bacchus, fils 
de la vigne, sorte de mythe dionysiaque bourgeois. À la place 
d’honneur, les meilleures pièces de notre collection de fabliaux, 


1. Renart, éd. Martin, I, p. 146. | 
2. V. les nombreuses allusions qui témoignent de la grande popularité de 
ce poème burlesque, réunies par M. P. Meyer, Romania, VII, 450, note. 


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364 LES FABLIAUX 


les plus jolis contes de Renart. Enfin, l’on y trouverait aussi, 

| pour satisfaire ses plus hautes aspirations métaphysiques, le 
Roman d2 la Rosë, car la capacité de son esprit se hausserait 
jusqu’à goûter la science universitaire de Jehan de Meung, où il 
se plairait à retrouver l’esprit des fabliaux, pesamment armé de 
dialectique. Enfin, il réserverait même une place à la charmante 
chante-fable d’Aucassin et Nicolette : c’est en cette grêle, spiri- 
tuelle et ironique figurine de Nicolette que s’incarnerait son plus 
haut idéal et son plus noble rêve. 


IT 


Telle est l’une des faces de la poésie du x1H° siècle ; voici 
l’autre. 

Peut-être se souvient-on que, dans notre revue des fabliaux, 
nous en avons réservé quelques-uns. On rencontre, en effet, 
dans nos recueils, entrele Porcelet et le fabliau de la Dame qui 
servoit cent chevaliers de tout point, quelques récits d’une plus 
noble essence. Le type en est le conte du Chevalier au chainse, 

{ que nous connaissons déjà. Tels encore Guillaume au faucon:, 
Î le Chevalier qui recouvra l’amour de sa dame, le Vair palefroi 
qui est écrit 
Pour remembrer et pour retraire 


Les biens qu’on puet de femme traire, 
Et la douçor et la franchise *... 


Ici nous sommes transportés dans un tout autre monde, et 
ces contes, imprégnés de la plus exquise sentimentalité, 
s’étonnent de se rencontrer en pareille compagnie. On a eu rai- 
son de les y laisser pourtant, tout isolés qu'ils s’y trouvent, 


4. MR, I, 35. 

2. MR, VI, 151. 

3. MR, I, 3, v. 29. Ajoutons-en d'autres encore : les uns (Le Manteau mal 
taillé, III, 55, l’'Épervier, V, 115) sont encore, par leurs données, des contes 
à rire, mais traités avec le souci de la bienséance, de la délicatesse, le senti- 
ment de ce que la forme ajoute à la matière. D'autres (La Pleine bourse de- 
sens, III, 67, La House partie, I, 5 ; II, 30) révèlent même certaines préoc- 
cupations morales. Ajoutons enfin les fabliaux fort honnêtes, mais un peu 
niais, de la Folle Largesse (VI, 146), du Prudhomme qui rescolt son compere 
de noier (I, 27). 


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POÈMES QUI FONT CONTRASTE AVEC LES FABLIAUX 305 


puisque les hommes du moyen âge, aussi empêchés que nous d 
fixer aux genres des limites précises, les appelaient des fabliauk. 
Ils sont à mi-route entre les fabliaux et les lais bretons, entre 1 
dit d'Aristote et Lanval. Ils sont comme étrangers dans notr 
collection, mais non dans la littérature du moyen âge. Eux aussi, 
ils trouvent, dans la poésie contemporaine, de nombreux simi- 
laires. | 

Retournons, en effet, la médaille. Exprimons d’un mot le con- 
traste : d’un côté, les fabliaux et Renart ; de l’autre, la Table 
Ronde. = 

Voici que s'opposent soudain à la gauloiserie, la préciosité : 
la dérision, le rêve ; à la vilenie, la courtoisie ; au mépris nar- 
quois des femmes, le culte de la dame et l’exaltation mystique 
des compagnons d’Arthur ; aux railleries antimonacales, la pureté 
des légendes pieuses ; à Audigier, Girard de Vienne ; à Nicolette, 
Yseut ; à Auberée, Guenièvre ; à Mabile et à Alison Fenice, 
Énide ; à Boivin de Provins et à Charlot le Juif, Lancelot et 
Gauvain ; à l’observation railleuse de la vie commune et fami- 
lière, l’envolée à perte d’haleine vers le pays de Féerie. 

Jamais, plus que dans les fabliaux et dans la poésie apparen- 
tée du xrri* siècle, on n’a rimé de vilenies, et jamais, plus qu’en 
ce même x111® siècle, on n’a accordé de prix aux vertus de salon, 
à l’art de penser et de parler courtoisement. Qu’on se rappelle le 
Lai de l'Ombre, le Lai du Conseil, les Enseignements aux dames 
de Robert de Blois. 

demais, plus que dans les fabliaux, on n’a traité familièrement 
le Dieu des bonnes gens, ni ironiquement son Eglise ; et jamais 
pourtant foi plus ardente n’a fait germer de plus pures, de plus 
compatissantes légendes de repentir et de miséricorde. Qu'on 
pense à l’exquise collection des Miracles de Notre Dame de 
Gautier de Coincy, le saint François de Sales du xrr1® siècle. 

Jamais, plus que dans les fabliaux, les hommes n’ont paru 
concevoir un idéal de vie rassis et commun, et jamais, plus que 
dans les chansons de geste contemporaines, dans les poèmes 
didactiques sur la chevalerie, dans les romans d’aventure, on n’a 
imaginé un idéal héroïque. 

Jamais, plus que dans les fabliaux, on ne s’est rassasié d’une 
vision réaliste du monde extérieur, et jamais, plus que dans les 


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366 LES FABLIAUX 


bestiaires, volucraires et laprdaires de la même époque, on ne 
s’est ingénié à faire signifier à Ia nature un symbolisme complexe. 

Jamais, pouvions-nous dire après avoir considéré les fablaux, 
les femmes n’ont courbé la tête aussi bas qu’au moyen âge, et 
l’on peut douter, à lire les chansons d’amour, les lais bretons, 
les romans de la Table Ronde, si jamais elles ont été exaltées 
aussi haut. 

D’abord, par les chansons d’amour, les motets, les jeux-par- 
tis, les saluts d'amour, les complaintes d'amour, la poésie 
lyrique courtoise apporte cette idée, grande en soi, que l'amour 
doit être la source des vertus sociales. I] recèle une force enno- 
blissante. L'amant doit se rendre digne de l’objet aimé, par le 
double exercice de la prouesse et de la courtoisie, et l'amour ne 
doit se donner qu’à ce prix, car il a pour fin de conduire à la 
perfection chevaleresque. L’amour est un art : tel est le principe 
inspirateur de la poésie courtoise, et troubadours et trouvères 
ont perfectionné cet art jusqu’à la minutie. Îls appliquent toute 
une rhétorique et une casuistique de l'amour, une dialectique des 
passions, un code de courtoisie. Les sentiments s’y trouvent 
catalogués et étiquetés aussi soigneusement que des genres 
lyriques, asservis à des lois aussi rigides que le serventois, la 
tençon ou le jeu-parti. Les poètes Iyriques connaissent une éti- 
quette cérémonieuse du cœur, une stratégie galante, dont les 
manœuvres sont réglées comme les pas d’armes des tournois. 
Puisque le devoir de l’amant est de mériter d’être aimé, et qu'il 
lui faut valoir par sa courtoisie, c’est une longue série de préceptes 
qu’il doit strictement observer. Il doit vivre aux yeux de sa dame 
dans un perpétuel tremblement, comme un être inférieur et sou- 
mis, humblement soupirant. Il doit être devant elle comme la 
licorne, qui, redoutable aux hommes, s’humilie et s’apprivoise 
au giron d’une jeune fille ; — ou comme le tigre pris au miroir ; 
— ou comme le phénix qui s’élance de lm-même dans un feu de 
sarments ; — ou, comme le marinier sur la haute mer, que 
guide l'étoile polaire, immobile, sereine et froide. C’est un long 
cortège de bannis de liesse, de malades qui aiment leur maladie 
et d’espérants désespérés. L'amour n’est plus une passion ; c’est 
un art, pis encore, un cérémomial. Il aboutit parfois à un sen- 
timentalisme froid et compassé, aux Saluts d’amour tremblants, 


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POÈMES QUI FONT CONTRASTE AVEC LES FABLIAUX 367 


aux « Complaintes douteuses » de vrais chevaliers de la Triste 
Figure, — bref aux pires fadeurs du « genre troubadour ». 

Puis, comme cette poésie menaçait de se dessécher en une 
galanterie précieuse et formaliste, l'influence des légendes de 
Bretagne vint servir comme de contrepoids à celle des trouba- 
dours. A la galanterie de la poésie provençale s’oppose la poésie 
des lais bretons. | 

Ici, il ne s’agit plus de bien parler, ni de savoir agencer des 
rimes, ni de briller dans les tournois. Il ne s’agit plus de valoir. 
Nulle rhétorique de sentiments. Pourquoi Tristan est-il aimé 
d’Yseut ? Pour son élégance ? ou parce qu’il a su puiser dans 
le magasin de recettes galantes d’Ovide ou d'André le Chape- 
lain ? Non : parce que c’est lui, et parce que c’est elle. Leur 
passion trouve en elle-même sa cause et sa fin. L'amour est 
dépourvu dans ces légendes de toute portée plus générale. L’idée 
du mérite et du démérite moral en est tout à fait absente : 
conception plus naïve que celle des Provençaux et un peu trop 
primitive, profonde pourtant. La dame n’est plus, comme 
dans les poésies lyriques imitées des troubadours, une sorte 
d’idole impassible, qui réclame l’encens des ballades et des 
chansons tripartites ; à la soumission de l’amant à l’amante, suc- 
cède l'égalité devant la passion. La femme aussi doit être capable 
de sacrifice : voyez ce beau lai du Frêne, qui est la forme la plus 
archaïque de la légende de Griselidis : une jeune femme, ren- 
voyée par celui qu'elle aime, accueille l'épouse nouvelle venue. 
« Quand elle sut, dit Marie de France, que son seigneur prenait 
cette épousée, elle ne lui fit pas plus mauvais visage, mais la 
servit bonnement et l’honora, » et c’est elle qui pare le lit nup- 
tial, avec une résignation et une patience dignes de la Griselda 
de Boccace. Elle obéit, non par devoir, mais par une sorte d’ins- 
tinct. Voilà qui eût étrangement surpris un troubadour, habitué 
à donner toujours sans recevoir jamais | Done, plus de règles 
d'amour dans ces légendes bretonnes ; et c’est le contre-pied de 
la théorie des trouvères lyriques, selon laquelle on ne doit par- 
venir à l’amour que grâce aux règles réfléchies de la stratégie 
sentimentale. 

Enfin, le sensualisme breton et le «cultisme» provençal se con- 
cilent dans une unité supérieure, qui est l'idéal des romans de la 


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368 LES FABLIAUX 


Table Ronde, où l’amour est réciproque, ardent, comme chez les 
harpeurs bretons, — mais tout ensemble courtois, chevaleresque, 
savant comme chez les trouvères lyriques. 

Alors, en regard des fabliaux qui, à la même époque, se con- 
finent dans leur étroit réalisme, les Romans de la Table Ronde 
nous ouvrent la porte d'ivoire du monde romantique. Dans un 
décor enchanté, au milieu d’un univers inconsistant et charmant, 
une atmosphère surnaturelle nous enveloppe, très lumineuse et 
très douce. Voici que nous entourent, dans la forêt de Broce- 
liande, des apparitions fugitives, les fées qui errent dans les bois, 
près des fontaines. Nous sommes ravis au pays des Héros, vers 
cette île d’Avalon, qui rappelle de si étrange manière les Terres 
Fortunées, l’île d’Ogygie, les Hespérides des légendes homé- 
riques et hésiodiques. Un naturalisme naïf pénètre ce monde, 
environne les héros d'animaux bienveillants, qui les aident dans 
leurs entreprises. Nous sommes entraînés au pays de sortilège, 
vers le jardin que clôt un mur d’air impénétrable, vers l’harmo- 
nieux château des caroles, vers les forêts où sonnent au loin des 
cors enchantés, où l’on entend retentir le galop de chasses 
mystérieuses. Des héros très purs tentent les aventures à travers 
les surprises d’un monde fantastique. Un beau rêve se construit, 
mystique, brillant, incomplet, « si vain et si plaisant ». 

En vérité, fut-il jamais contraste plus saisissant ? N’est-il pas 
vrai d’abord qu’il n’est pas factice et supposé, mais réel ? 

Si nous exceptons la littérature des clercs, qui, comme le ser- 
mon d’un prêtre à l’église, s’adresse aux âmes les plus diffé- 
rentes ; si, laissant de côté les âmes religieuses et mystiques, 
nous considérons seulement le public à qui parlent les poètes 
profanes, n'est-il pas vrai que la poésie du xrri® siècle se répartit, 
oute, dans l’un ou dans l’autre de ces deux vastes groupes ? 

Nous sommes en présence de deux cycles complets : l’un, qui 
va des fabliaux au Roman de Renart et au Roman de la Rose : 
c’est l’esprit réaliste des fabliaux ; l’autre, qui va des poésies 
lyriques courtoises au roman de Lancelot et de Perceval le Gal- 
lois : c'est l'esprit idéaliste de la Table Ronde. 

Peut-on imaginer que ces déux catégories d'œuvres aient pu 
convenir aux mêmes hommes, vivant dans le même temps, sous 
le ciel de la même patrie ? 


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L'ESPRIT DES FABLIAUX 369 


Rappelons-nous ce lecteur idéal des fabliaux que nous imagi- 
nions tout à l’heure et figurons-nous pareillement un lecteur 
idéal pour qui auraient été composés tous les poèmes apparentés 
à la Table Ronde. Opposons ces deux hommes : nous verrons se 
marquer deux conceptions contraires de la vie. 

Pour l’un, toute son activité cérébrale allant de Connebert à 
la Vieille truande, toute sa métaphysique étant enclose dans 
le discours de Génius du Roman de la Rose, quel est son rêve de 
bonheur terrestre ? C’est le pays de Cocagne, cher au moyen âge, 
e où, plus l’on dort et plus l’on gagne, où l’on mange et boit à 
planté, où les femmes ont d’autant plus d'honneur qu’elles ont 
moins de vertu », sorte de vallée de Tempé bourgeoise, et qui eût 
fait frémir Fénelon. — Dans un grave conte dévot, un homme 
vend son âme au diable. En échange, que demande ce Faust ? Du 
vin de raisin, du pain de froment, des grues, des oies sauvages, 
des cygnes rôtis, tant de deniers qu’il en puisse semer, et du pain 
chaudet, et du vin de Saint-Pourçain :... Pour achever le rêve ter- 
restre de notre amateur de fabliaux, que faut-il ? Une femme qui 
se plaise, comme Martine, à être battue, et qui s’en venge aussi 
modérément qu’il est raisonnable de l’espérer de ces créatures 
inférieures. Et quelle est sa conception de l’autre vie ? C’est — 
à l’époque de l'Enfer de Dante — un enfer de l'imagerie d’Épi- 
nal, où Belzébuth, Jupiter et Apollin se plaisent à faire rôtir 
pour leur table béguinettes et templiers ; où, dans la grande salle 
de Tervagant, ils font bombance de moines blancs et noirs et 
d’usuriers ?, Pour servir de pendant, un ciel où règne un Dieu 
débonnaire, environné de saints qui volontiers jouent aux dés, 
de martyrs qui chantent des vaduries, tandis que les vierges 
dansent la tresque et la carole». D'où une morale infiniment 
simple : il faut cultiver son jardin, se méfier des voisins et des 
femmes, surveiller la sienne, se gausser, pour ce que rire est le 
propre de l’homme, observer d’ailleurs les pratiques reco:n- 
méncées par Sainte Église, bref faire son salut au meilleur 
compte possible. 

L’autre homme, au contraire, conçoit sa vie comme une œuvre 


4. MR, VI, 141. 
2. Le salut d'Enfer. 
3. La cour de Paradis. 


.. BÉDIER. — Les Fabliaur. 24 


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370 LES FABLIAUX 


d’art dont il est l'ouvrier, au cours de laquelle il doit se perfec- 
tionner dans la courtoisie et la promesse Il imagine un mende 
chimérique, soustrait à toute convention sociale. Il le peuple 
d’allégeries et de symboles. 

À quoi bon poursuivre ici un parallèle en forme ? Il apparait 
clairement. que ces deux âmes daivent être mapénétrables, racom- 
municables Fune à l’autre ; que leurs conceptions n’ont point de 
commune mesure. Elles sont deux manades irréductibles, sans 
fenêtre ouverte sur la monade voisine. 

N'y at-il pas io plus qu'un eontraste, — une antmemie ? 

Or, ces deux mondes coexistent. Bien plus, ils se pénètrent. 

Le symbole de cette coexistence et de cette pénétretion n’est-ik 
pas dans, œ monstre qui est k Roman de la Rose, où Jean de 
Meung, naïvement, croit comtinuer FPœuvre de Guillaume de 
Los, alors qu’il la contredit, et qu'il joxtapose l’un et l'autre 
idéal ? 

Cette antinomie, dont. la thèse et l’antithèse se posent. si 
curieusement, peut-on la résoudre ? | 


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A QUELS PUBLICS S’ADRESSAIENT LES FABLIAUX 371 


CHAPITRE XFII 
A QUELS PUBLICS S'ADRESSAIENT LES FABLIAUX 


I. Les fabliaux naissent dans la chasse baurgevise, pour els et par ele. 
II. Pourtant, indistinetion et confusion des publies : les eerckes Les. plus 
aristocratiques — d’où les femmes ne sont point exclues — se 
plaisent aux plus grossiers fabliaux. 
III. Cette confusion des publics correspond à une confusion des genres : 
l'esprit des fabliaux contamine les genres les plus nobles. 


On peut concilier ces contraires. 

Ces deux groupes d'œuvres littéraires correspondent à deux 
publics distincts, et le contraste qui les oppose est le même qui 
divise les classes sociales : d’une part le monde chevaleresque, 
d’autre part le monde bourgeais et vilain. Les fabliux sont bien, 
comme les nomme un vieux texte, les fabellae ignobilium. Ils sont 
la poésie des petites gens. Le réalisme terre à terre, ure conception 
gaie et ironique de la vie, tous ces traits distinetifs des fabliaux, 
du Roman de la Rose, du Roman de Renart, dessinent aussi la 
physionomie des bourgeois. D’autre part, le culte de Ha dame, les 
rêves féeriques, l’idéalisme, tous ces traits qui marquent la poésie 
lyrique et les romans de ka Fable Ronde, tracent aussi la physio- 
nomie des chevaliers. Il y a d’un bourgeois du xixif siècle à un 
baron précisément la même distance que d’un fabliau à une noble 
légende aventureuse. À chacun sa littérature propre : ici la poé- 
sie des châteaux, là celle des carrefours. 





I 


Cette explication si simple est, en grande partie, fondée en 
vérité. 

Il est exact, en effet, que les fabliaux sont originairement 
l'œuvre des bourgeois. Le genre naquit le jour où se fut vraiment 
constfuée une classe bourgeoise ; il fleurtt coneurremment à 


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372 LES FABLIAUX 


toute une littérature bourgeoise. C’est ce qu’il sera aisé de 
montrer. 

La première période de notre littérature, dont on peut fixer le 
terme au milieu du xr1® siècle, est exclusivement épique ou reli- 
gieuse ; c’est la Chanson de Roland, ou c’est la Légende de saint 
Alexis. « La poésie nationale naît et se développe surtout dans 
la classe guerrière, comprenant les princes, les seigneurs, et tous 
ceux qui se rattachaient à eux 1. » — Mais cette poésie guerrière 
et féodale s’adresse par la suite des temps — et très anciennement 
déjà — à un public moins aristocratique ; et dans les plus hau- 
taines épopées, se glisse un élément comique, plaisant, vilain:. 
C’est le germe des fabliaux. Ainsi le bon géant Rainoart égaie de 
ses énormes facéties la sombre chanson des Aleschans. Ainsi, 
dans Aimerÿ de Narbonne, apparaît le type d’Ernaut de Girone, 
caricature héroï-comique qui ne déparerait pas nos fabliaux. Il 
est très téméraire, très gabeur : 

Mais toz ses diz torna a fausseté : 
Que il disoit, voiant tot son barné, 
Que femme rousse n’avroit en son &é ; 
Puis en ot une, en court terme passé, 
Qu'il n’ot si laide en une grant cité ; 
D'un pié clocha, un oil ot avuglé, 

Et si fu rousse, et il rous, par verté. 
Et après s’est d'autre chose vanté : 
Qu'il ne fuiroit d’estor por homme né, 
Puis l’enchaucierent Sarrazin desfaé 
Quatre liues dès que dedens un gué, 


Et l’enbatirent dedens outre son gré : 
Et non porcant, si fu de grant bonté, 


c’est-à-dire : 


Au demeurant, le meilleur fils du monde. 


N'est-ce pas l'esprit marotique ? n'est-ce pas l'esprit des 
fabliaux ? 

Dans Aiol, pendant trois cents vers, le noble héros est pour- 
suivi, à son entrée dans Orléans, par des troupes de lécheors, de 


4. G. Paris, La Littérature française au moyen âge, 2e édition, p. 36. 

2. Je ne crois pas qu’on puisse en trouver, comme on l'a voulu faire, la 
plus ancienne trace dans l'épisode des cuisiniers de la Chanson de Roland, à 
qui Charlemagne confie Gancelon prisonnier (laisse CLXI, éd. Gautier). L’in- 
tention n’y est pas comique, ct rien que de grave dans cette chanson. 


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À QUELS PUBLICS S’ADRESSAIENT LES FABLIAUX 373 


pautonniers, de sergents, d’écuyers. A la tête de cette horde qui 
le gabe et l’escharnit, considérez ce couple, qui semble échappé 
des fabliaux :, Hageneu l’enivré, bourgeois enrichi par l’usure et 
le commerce de la triperie, et sa femme, Hersent «au ventre 
grant » : 


Chele ne voit nul home par ci passer 
Que maintenant ne sache un gab doner : 
S’ele avoit un coutel grant, acheré, 

Son ronchi li avroit ja escoué.…. 


Ce grotesque couple ne grimace-t-il pas ici aussi bien que, 
dans les fabliaux, Sire Haïn et dame Anieuse, Gombert et dame 
Erme ? Quand le noble Aiol, beau, fier, pauvre, entre dans 
Orléans, marchands et vilains le poursuivent de leurs huées. De 
même, quand, dans une commune bourgeoise, passent les épopées, 
ils rient et raillent. Très anciennement déjà, la parodie bour- 
geoise atteint les nobles chansons de geste : qu’on se rappelle ces 
antiques parodies, le Pélerinage de Charlemagne à Jérusalem et 
Audigier ; l’une fine, rieuse, avec ses gabs étranges, « le plus 
ancien spécimen dé l’esprit parisien »; l’autre, grossière, ordurière. 
Tout l'esprit des fabliaux y est déjà enclos : tantôt mesuré dans 
Auberée ou le Pauvre mercier comme dans la Chanson du pèle- 
rinage, tantôt odieusement obscène dans Jouglet ou dansle Mai- 
gnien, comme dans Audigier. 

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi cette verve amusée ou gros- f 
sière envahit-elle le genre élevé, grave, hautain par excellence ? 
La classe bourgeoise est née. Alors, en 1159, paraît le fabliau de 


Richeut. 
Plaçons-nous au milieu du xr1° siècle. La période qui commence X 
et qui se prolonge pendant tout le siècle suivant est, par excel- 
lence, l’époque heureuse du moyen âge. Point de grandes guerres 
sur le sol français : point de graves malheurs nationaux. Ce fut 
une rare période de splendeur, grâce à laquelle le moyen âge a 
pu réaliser sa conception spéciale (et incomplète) de la beauté. 
Cette paix, cette prospérité engendre deux mondes : elle donne 
aux cours seigneuriales le goût de l'élégance, au bourgeois le 


1. Cet épisode, Aiol gabé et escharni, existait déjà dans Île prototype du 
poème, qui nous est parvenu remanié. V. le texte de Raimbaud d'Orange, 
qui le prouve {éd. Normand et Raynaud, p. XXII). 


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374 LES FABLIAUX 


rire. Elle crée d’une part l'esprit courtois, qui aboutit à la pré- 
ciosité et trouve son expression accomplie dans Cligès ou dans 
le Chevalier aux deux épées ; d'autre part l’esprit bourgeois ou 
gaulois, qui aboutit à l’obscénité, et qui se résume dans les 
fabliaux ou dans Renart. 

Ainsi naît la littérature bourgeoise, qui n’aurait pu se dévelop- 
per cinquante ans plus tôt, au son des cloches des églises ameu- 
tant les hommes des villes contre leurs seigneurs ou leurs 
évêques. Si le bon comte de Soissons a raison, pendant la bataille 
de Mansourah, de songer à ces chambres des dames des châteaux 
de France où fleurissent les vers courtois, la même joie de vivre 
s’'épanouit dans les communes et dans les âmes bourgeoises. 
Quand un de ces marchands revient, la bourse lourde, par les 
routes plus sûres, d’une des grandes foires champenoises ou 
flamandes, et qu’il rentre dans sa ville bien fermée, il se sent 
mis en gaieté, comme un bourgeois d’Aristophane, par le son des 
écus, l'odeur des bonnes cuisines, et la prospérité engendre le 
loisir — et la paresse, mère de l’art. Comme il s’est plu à orner 
sa confortable maison familiale, il faut qu'il orne et pare aussi 
son esprit. 11 lui faut ses jongleurs qui viennent, dans les repas 
des corps de métier, chanter sa gloire, comme celle des douze 
pars, et déclamer devant lui les dits des fesres, des boulengiers, 
des peintres, qui sont pour lui ce qu’étaient les odes de Pindare 
pour les citoyens de Mycènes ou de Mégare. Kn contraste avec 
la littérature des châteaux, naît la httérature du tiers. 

Nous avons peine à nous figurer aujourd’hui quel fut alors 
éclat de ces grandes communes picardes, flamandes, artésiennes. 
Arras, célèbre par ses tapisseries, par le travail des métaux et 
des pierreries, par ces métiers de luxe où l’artisan est un artiste, 
paraît avoir été la ville-type. Les bourgeois y ont leurs poètes : 
ils sont poètes eux-mêmes, et s'organisent en confréries. Ils ont 
conscience, ce qui est précieux pour l’art, de former une école 
httéraire, presque une coterie : | 

Arras est escole de tout bien entendre : 


Qui voudroit d'Arras le plus caitif prendre 
En autre païs se puet por bon vendre 1. 


1. Cf, le serventois de messire Alart de Caus, Hist. lut.,t. XXIII, p. 523 : 


A Deu commant les bonnes cens d'Arras, 
Que autres geus ne sevent honour faire. 


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A QUELS PUBLICS S'ADRESSAIENT LES FABLIAUX 375 


La vie paraît y avoir été brillante et douce. Adam de la Halle 
fut obhgé de la quitter un jour et de s’en aller 


Souspirant en terre estrange 
Fors du douc païs d'Artois. 


Il s’écrie en la quittant : 


Encor me semble il que je voie 
Que li airs arde et reflamboie 
De vos festes et de vo gieu! 


Quand il y peut rentrer, les vers où sa joie s'exprime font 
songer à la douceur angevine qui rappelait Joachim de Bellay 
vers son petit Liré : 

De tant com plus aproisme mon pas, 
Me renouvelle Amors plus et esprent, 


Et plus me semble, en aprochant, joks, 
Et plus li airs, et plus truis douce gent... 


Plusieurs générations de poètes s’y succèdent, de Jean Bodel 
à Baude Fastoul. Ce n’est pas ici le lieu d'étudier cette école, 
encore obscure :, Mais si nous négligeons la foule des poetae 
minores, les Gilles le Vinier, les Jean k Cuvekier, les Lambert 
Ferri, à ne considérer que les plus célèbres, Jean Bretel, 
Jean Bodel, Adam de la Halle, les mêmes traits marquent leurs 
œuvres, le Jeu de saint Nicolas, les Congés, le Jeu de la Feuil- 

. Ces bourgeois-poètes sont mal faits pour le rêve comme 
pour la colère ; fins et grossiers tout ensemble, d’une bonhomie 
finaude, reposés dans un optimisme de gens satisfaits, passionnés 
seulement pour leurs querelles municipales d’échevin à échevin, 
sans autre souci que de réaliser leur idéal de prudhomie, qui est 
l’art de bien vivre, et l’ensemble des vertus médiocres. Ils étaient 
bons chrétiens'et détestaient leurs prêtres : ils aimaient leurs 
femmes et méprisaient les femmes. Grassement heureux, ils déve- 


V. les Congiés de Jean Bodel, de Baude Fastoul, d'Adam de la Halle, ou 
cette pièce d’Andrieu Contredit: 


Arras, pleine de baudour, 

A vous congié prenterai : 

Dieus vous maintegne en honour : 
Des cités estes la four. 


4. V. Louis Passy, Bibliothèque de l'École des Chartes, 1839. 


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376 LES FABLIAUX 


loppèrent une littérature de comptoir, une poésie de bons 
vivants, bien faite pour leurs âmes spirituelles et communes. 
C’est bien eux qui ont fait fleurir les fabliaux, car c’est à eux que 
les fabliaux conviennent excellemment. 


IT 


De ce qui précède, il paraît bien ressortir que le public qui 
écoutait Percepal ou les chansons courtoises n'était pas le 
même devant qui l’on disait l'aventure de la Pucelle qui abreu- 
vait le poulain ou la Sorisette des estoupes. Non : mais les contes 
qu'écoutaient les chevaliers, c’étaient le Vair Palefroi, le lai de 
l'Ombre, le dit de Folle largesse de Philippe de Beaumanoir, le 
lai d’Aristote. Le reste était pour les bourgeois, après boire, ou 
pour le menu peuple. 

Pourtant, si nous interrogeons les prologues des fabliaux, un 
étonnement nous saisit. À qui s'adressent nos poètes ? La plupart 
de leurs contes nous laissent dans l'incertitude ; mais, dans 
aucun, il n’est dit explicitement que le jongleur récite devant des 
bourgeois. De plusieurs, au contraire, il ressort clairement qu'il 
parle devant un public de seigneurs. 

Le plus souvent, quand, « aux fêtes et aux veillées : », à la 
fin d’un grand repas :, il s’adresse à la foule tumultueuse pour 
implorer son attention *, pour annoncer son sujet ou pour tirer 


1. MR, III, 73. 
Le Or ai mon fablel trait a fin, 
Si devons demander le vin. 
(La Bourse pleine de sens, variante du ms. ©.) 
Et li sires qui toz biens done 
Gart cels de male destinée 
Qui ceste rime ont escoutée, 
Et celui qui l’a devisée : 
Donne-moi boire, si l’agrée ! 
(Le Pauvre mercier, IIT, 36.) 
3. Or cacoutés, laissiés moi dire !.. 
(V. 130.) 
Rien ne vaut, se chascuns ne m'ot, 
Quarr cil pert mout bien l’aulelure….. 
Qui pour un noiseus le desluie. 
QG, 6, p. 98.) 
Or faites pais, si m’entendez | 
(I, 62.) 
Traiés en ça, s'oiez un conte! 
(TI, 54.) 


Cf. I, 24, V, 110. 


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A QUELS PUBLICS S’ADRESSAIENT LES FABLIAUX 377 


quelque plaisante moralité, il interpelle son public de ce nom : 
« Seigneurs!! » Malheureusement, ce titre ne nous renseigne 
point : il n’est, comme on sait, qu’une formule commune de poli- 
tesse, indifféremment applicable à des nobles ou à des bourgeois. 
Voici, par contre, quelques vers plus explicites, où le jongleur 
emploie des appellations qui ne sauraient, en aucun cas, s’adres- 
ser à des non-nobles : 


Cis fabliaus dit, seignor baron 1... 


Seignor, vallez et damoisel, 
Soviegne vos de cest fablel 2... 


Ce sont risées pour esbattre 
Les rois, les princes et les contes 


Por une haute cort servir 5... 


On tient le menestrel a sage 
De fere biaus dis et biaus contes 
Qu’on dit devant dus, devant contes *, 


Ailleurs encore : 


Cil qui sevent de jouglerie 
Vielent. par devant le conte : 
Aucun i à fabliaus conte, 
Ou il ot mainte gaberie ?. 


Nous savons que l’art de dire des contes était fort apprécié 
chez les grands seigneurs. C’est par ce talent que Gautier d’Au- 
pas, qui sert comme guetteur et sonneur de trompe aux cré- 
neaux d’un donjon, parvient à se rapprocher de la fille du châte- 


1. Seignor, oiez un nouveau conte. 
(IL, 65.) 
Seignor, volez que je vos die ?.. 
QU, 78.) 
Selgnor, se vos volez atendre 
Et un seul petitet entendre... 
QG, 2.) 
Cf. III, 84, v. 578 ; V, 135, cte., etc. 
2. MR, IV, 97. 
3. MR, VI, 140. 
4. MR, III, 72. 
5. MR, V, 135, v. 5. J'adopte la leçon de R, qui est la seule correcte. 


6. MR, L.4. 
7 MR, 1H, #C v. 146. 


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378 LES FABLIAUX 


lain, qu'il aime. Ailleurs, le vieux comte de Ponthieu est pré- 
senté au soudan d’Aumarie comme bon joueur d'échecs et bon 
diseur de contes ?. — Gautier d’'Aupais, dira-t-on, et le comte de 
Ponthieu ne disaient, l’un à sa noble amante, l’autre au soudan, 
que des récits élégants et moraux. Nous le croyons volontiers. 
Votci pourtant des seigneurs ‘un peu moins délicats ; nous 
sommes en bonne compagnie, 


Chez un baron 
Qui mout estoit de grant renom, 


et dont la fille était « desdaigneuse » à l’excès *, Après souper, 
ses nobles convives se mettent à dire des contes. Quels récits 
charmeront leur veillée ? De pures et chevaleresques légendes ? 
Non point : 

Si commencierent à border 

Et contoient de lor aviaus 


Lor aventures, lor fabliaus, 
Tant que li uns... 


Tant que l’un... dit une telle incongruité qu'il serait impos- 
sible de citer plus avant, et que la jeune fille présente se pâma. 
Mais, dit le poète, c'était une bégueule, et la suite du conte a 
pour but de la châtier de cette pruderie excessive, inouïe. 

Voilà, certes, qui est significatif à souhait. Nous savons d’ail- 
leurs que la pruderie de cette fille de baron était en effet très 
anormale, et — si étrange que le fait puisse paraître — les 
fabliaux étaient souvent récités devant des femmes. M. G. Paris 
nous dit : « Ges contes ne sont pas écrits pour les femmes et on 
les récitait sans doute en général quand elles s’étaient retirées *. » 
Nous devons l’admettre, car le contraire serait inexplicable et 
monstrueux. Encore faut-il prendre garde à cette restriction 
nécessaire de M. G. Paris : « en général ». Parfois, en effet, nos 
jongleurs s’adressent à un auditoire d'où l’élément féminin n’est 
pas exclu. Certes, La Fontaine, en ses contes, trouve un malin 
plaisir à prendre à témoin ses lectrices ; en fait, les grandes 
dames de son temps ne se faisaient point scrupule de les lire et 


1. Nouvelles en prose du XIIIe s., p. p. d'Hericaut et Moland, Roman de 
a comiesss de Porikiou. Voir d’autres textes cités au chapitre suivant. 

2. MR, III, 65. 

3. Lit. franç, au m. à., 2€ édition, p. 113. 


A QUELS PUBLICS S'ADRESSAIENT LES FABLIAUX 379 


nous serions trop puritains de nous en offenser, comme fit 
Mme de Grignan. Mme de Sévigné, qui cite les Contes à plusieurs 
reprises, n’écrit-elle pas à sa fille, mariée depuis deux ans seule- 
ment : « Ne rejetez point si loin les nouvelles œuvres de La 
« Fontaine. 1] y a des fables qui vous serviront et des contes qui 
« vous charmeront : la fin des Oies de frère Phüiippe, les 
« Rémois, le Petit chien, tout cela est très joli. Il n’y a que ce 
« qui n’est point de ce style qui est plat !. » Encore faut-il con- 
sidérer qu'autre chose est la lecture solitaire, à huis clos, d’un 
conte gras, autre chose la récitation publique, dans une fête, 
devant des hommes et des femmes assemblés. Par exemple, il 
serait inconcevable que, l’année qui suivit cette lettre de 
Mne de Sévigné (1672), le soir où le vieux Corneille lut Pulché- 
rie chez le duc de La Rochefoucauld, La Fontaine eût pro- 
duit, entre deux actes, par manière d’intermède, devant Mme de 
Sévigné, devant la jeune Mme de Nemours, devant Mme de La 
Fayette, devant Mme de Thianges et Mme de Coulanges, le 
conte des Lunettes. 

| Le xrr1 siècle était moins chaste ou, si l’on veut, mains prude.: 
Certes, la charmante Lyriope du roman de Robert de Blois :, qui 
est le parangon de la civilité puérile et honnête de l’époque, qui 
sait, selon Îles règles de l'éducation courtoise, apprivoiser éper- 
Viers et faucons, jouer aux échecs et aux tables, 


Chanter chansons, envoisèures, 
Lire romans et conter fables, 


serait incapable de conserver, dans ce répertoire de fables, Île 
Prestre et le mouton du jongleur Haiseau *. Nous voulons bien 
encore négliger, comme personnages imaginaires, les joyeuses 
chanoinesses de Cologne qui, au bain, demandent des contes au 
jongleur Watriquet Brassenel : « Dis-nous, lui demandent-elles, 


Des paroles crasses et doilles, 
Si que de rigées nous moilles 4. » 


1. Lettre du 6 mai 1671. 

2. Lautliche Untersuchung über die Werke Robert's von Blois, diss. de 
Zurich, par Mme Colvin, 1888. 

3. MR. VI, 1844. 

4, MR, V, 132. 


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380 LES FABLIAUX  * 


Voici pourtant une série de textes explicites, où les jongleurs 
s'adressent à des femmes, qui sont là, devant eux, tandis qu'ils 
récitent des fabliaux non points légers, grivois, — mais ignomi- 
nieux. 

L'un termine, en ces termes, le récit d’un songe odieusement 
déshonnèête : 


Ainsi tourna le songe à bien. 
Autressi face a moi le mien, 
Et a ces dames qui ci sont 1. 


L'autre s’adresse à son auditoire, au début du fabliau de la 
Male dame, dont je ne puis citer le titre in extenso : 
Seigneur, 
Oez une essample petite, 


Et les dames, tout ensement, 
I repregnent chastiëment… 


Est-il possible d'imaginer un conte plus répugnant que le 
Pêcheur de Pont-sur-Seine ? En voici les derniers vers : 
Se dames dient que je ment, 


Soufrir le vueil, atant m'en tais. 
De m’aventure n’i a mais ?, 


Trois meschines — et ce fabliau est une triste vilenie — se 
prennent de querelle au sujet d’une poudre de beauté qu’elles 
ont achetée en commun et que l’une d'elles a renversée. Le trou- 
vère demande aux seigneurs et aux dames qui l’écoutent de se 
faire les arbitres de leur différend : 

Seignor et dames qui savez, 


De droit jugiez, sans delaier, 
Qui ceste poudre doit païier *. 


Ainsi ferait Martial d'Auvergne, en un jugement de cour 
d'amour, pour résoudre quelque subtile difficulté de casuistique 
sentimentale ! 

Notez qu’il n’y a pasun seul de ces contes que, de nos jours, 
un homme d'éducation moyenne et de médiocre élévation morale 
oserait raconter sans répugnance, je ne dis pas devant des 


. La Damoiselle qui sonjoit, v. 134. 
. MR, III, 63. 
. MR, IL, 64, v. 124. 


CC t©5 — 


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A QUELS PUBLICS S’ADRESSAIENT LES FABLIAUX 381 


femmes, mais devant des hommes plus âgés ou plus jeunes que 
lui. 

Nous ne saurions croire, pourtant, que ces auditrices de 
fabliaux fussent nécessairement des bourgeoises ou des vilaines. 
Nous savons que les sociétés les plus aristocratiques du temps 
admettaient d’étranges propos. Entre tant de témoignages qu’on 
pourrait alléguer, en voici un que j’emprunte à notre collection 
de fabliaux. Dans le Sentier battu 1, Jean de Condé nous intro- 
duit dans un cercle de grands seigneurs et de grandes dames, 
réunis pour un tournoi près de Péronne. Ils s’amusent à des 
« jeux innocents », au Jeu du Roi et de la Reine, et ce divertisse- 
ment nous est représenté, sans la moindre arrière-pensée iro- 
nique, comme l’un des passe-temps les plus délicats des cercles 
aristocratiques. Jean de Condé devait se connaître en matière 
d'élégance, puisqu'il fut le ménestrel attitré des comtes de 
Flandre, qu’il passa toute sa longue vie dans leurs châteaux, et 
ne rima jamais que pour le plaisir de leur cour. Or, il se trouve 
qu'il s'engage, entre une de ces nobles dames et un chevalier 
« assez courtois et biau parlier », un duel d’équivoques si rebu- 

tantes que cet aristocratique fabliau est l’un des plus véritable- 

ment grossiers que nous possédions, et qu’il nous fait comprendre 
cette décision du concile de Worcester, en 1240 : « non sustineant 
fieri ludos de rege et regina. » 

Nous ne pouvons plus maintenant nous étonner outre mesure, 
si nous trouvons ce beau nom de courtoisie appliqué à des 
poèmes que volontiers nous appellerions des vilenies : 


Or oïés un fablel courtois ?, 


{ Ainsi débute le fabliau du Porcelet, qui mérite son titre à 
merveille ! 


D'une aventure mout courtoise 
Vous voil conter ?.... 


Cette aventure « mout courtoise » est celle de la « bourgeoise 
| qui fist battre son mari », et il n’est pas probable que le poète 
parle ironiquement. 


1. MR, III, 85. 
2. MR, IV, 100. 
3. MR, IV, 101. 


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382 LES FABLIAUX 


Ainsi ces publics, bourgeois et chevaleresques, si opposés tout 
à l’heure, se rapprochent étrangement. 


ITE 


D'ailleurs, s'il est vrai de dire que les fabliaux sont l'œuvre de 
Pesprit bourgeois, les textes ne nous montrent pas qu’ils fussent 
considérés comme un genre méprisable, bon pour le seul popel- 
lus, pour la seule gent menue. Ils n'étaient point, comme des 
serfs, proscrits des nobles cours ; mais, indistinctement, ils pre- 
næent rang auprès des poèmes les plus aristocratiques. Nulle 
hiérarchie, aucune règle de préséance. Le roi Dolopathos tient 
une grande cour : 

Chevaker, dames et danzeles, 

Escuier, valet at pucales 

Toute lor volonté fesoient : 

Ça X, ça XX se desduisoient. 

Li uns chante, H autres conte, 

Et chansons et fabliaus reconte *. | 

Le poëte d’une des branches de Renart rappelle à ses auditeurs 
qu'ils ont entendu, indifféremment, les nobles romans de Trate, 
de Tristan, des chansons de geste et des fabhaux : 
| Seigneur, oï avez maint conte 

Que maint conterre vous raconte, 
Comment Paris ravit Elaine, 

Le mal qu’il en ot et la paine : 

De Tristan, que La Chievre fist, 
Et fablianus et chansons de geste. 

La promiscuité de ces genres nous est matériellement attestée 
par les manuscrits. Prenons-en un au hasard, non parmi ceux que 
les jongleurs portaient dans [eur escarcelle, et où il ne faut point 
s'étonner de trouver représentés les genres les plus divers : car 
le répertoire d’un jongleur devait satisfaire, selon les hasards de 
la vie errante, aux goûts des auditoires les plus contrastés. Non : 


4. Dotapathos, v. 2780, ss. 

2. Renart, éd. Martin, branche II, t. I, p. 91. — Dans ls Remen de la 
Rose (éd. Méon, v. 8379}, Ami demande s'il ne serait pas avantageux pour 
un amant qui veut conquérir l'amour. de sa dame 

_ Qu'il fGist rimes jolietes, 
Âotez, jabliaus ou chansonnettes, 


Qu'il vuet a s’amie envoier, 
Por li chevir et apaier.… 


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A QUELS PUBLICS S'ADRESSATENT LES FABLIAUX 383 


choisissons un manuscrit de luxe, écrit sur beau parehemin 
per d'habiles calligraphes, pour Ja joie de quelque haut baron. 
Feuilletons-le : : quelle confusion des genres ! 

Vous pourrez lire les courtoises aventures du Chevalier aux 
deux épées, et, quand vous serez les, Phistoiïre de la Male dame, 
dont je ne saurais citer complètement le titre : mais le manuscrit 
le donne tout entier. Vous y rencontreres ici k& noble dame de 
Caradigan, plus loin la vieille Auberée. Vous passerez du Castel 
peureux et de la Gaste chapelle au taudis du Vilain qui cuida 
estre mors. Voici le duel d'Olivier et de Fierabras, beau comme 
une page du Romancero ; et voici Péquipée grotesque du Prestre 
gui abevete. Voici la Chevalerie Ogier, ke Raman d'Enéas ; tour- 
nez les feuille s de parchemin : vous trouverez le conte de ta 
Grues. L'élégant Lai de lPOmbre est tout voisin de Fohscène 


fabliau des Souhas saint Martin. — Cela naus choque, mais ne ! 


chaquait pas nos ancêtres. 

Cette promiscuité de l'esprit des fabliaux et de Fesprit cour- 
tais est plus profonde encore, et, lon peut dire que les fabbaux 
ont contaminé les genres les plus aristocratiques. Considérons 
un instant, pour le montrer, les seuls genres lyriques. 

Voici les pArtoureRes. ces paysanneries infiniment élégantes, 
délicates jusqu’à la mièvrerie, où de nobles poètes se plaisaient 
à évoquer, en troupes « de feuillée et. de mai chargées », des 
bergers et des bergerettes, « polis et agréables » comme dans 
les églagues de Fontenelle, enrubannés, artificiels à souhait, et 
faux awtant qu’on peut le désirer. Or, dans cette exquise callec- 
tion, ne trouvons-nous pas, sous les noms du eomte de Ia 
Marche, du due de Brabant, de Thibaut de Charapagne, des 
pièces indignes de la gracieuse Marion, des scènes de viol 
cyniques, l'inspiration des pires fabliaux * ? — La rythmique 
compliquée des chansons d'amour, entrelacements ingénieux de 
rimes, tripartition de la strophe et du poème, toutes ces minu- 
tieuses entraves où les poètes chevaleresques aimaïent à enserrer 
leurs sentiments quintessenciés, servent à Colin Muset pour 


4. Le ms. en question est celui de Ja B. N., f. fr. 12603. On en trouvera la 
description, due à M. W. Fœrster, dans le *Jakrbuch: f. rom. U. engl. Eit., 
Neue Folge, I, p. 285. 

2. V. Bartsch, Romanzen und Pastourellen, 1878 ; FI, 4, 6, 17, 19, 62, 75, 
76, etc. ä 


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eut CR. 





384 LES FABLIAUX 


chanter « le très bon vin sur lie » ou les chapons à la sauce à 
Pail ; à d’autres poètes pour exprimer, comme dans les fabliaux, 
le mépris des femmes : 
En non Deu, ce dist Gobins, 
Mainte femme fet par vin 
Assez de desloiautez ; 
Por un pasté de counin, 
Ou pour l’aisle d’un poucin, 
. En fet on sa volenté. 
Ce n’est mie chere vile : 
Quant, por un pasté d’anguile, 
Puet on tel marchié trouver, 
Cil est fous qui met vint livres !. 

Les jeux-partis, asservis à des règles rythmiques tout aussi 
savantes, destinés à être chantés, au son des vielles, sur des 
modes ingénieux, sont des poèmes non moins aristocratiques. 
Mais, auprès de tant de débats où des trouvères, sur de minuscules 
problèmes de casuistique sentimentale, font assaut de courtoi- 
sie, on trouve d’étranges discussions, comme celle-ci. Un poète 
demande à son concurrent : Qu’aimeriez-vous mieux, posséder 
votre dame sans la voir ni lui parler, ou avoir toute liberté de la 
voir et de lui parler, sans la posséder jamais ? 

Au cours de la controverse grossière, chacun des deux con- 
testants 1e:cit de son adversaire de lourdes injures, celui-ci 
parce qu'il porte des béquilles, celui-là parce qu’il a le «ventre 
gros et farci ? ». 

Quels sont ces deux poètes ? Qui est cet amant obèse, au 
ventre farci ? Quel est cet autre, le béquillard ? L’un est Thibaut, 
comte de Champagne et roi de Navarre ; l’autre est Raoul de 
Soissons, roi de Chypre, l’un des héros de la cinquième croisade. 

On le voit : les genres les plus aristocratiques peuvent être 
infectés de l'esprit des fabliaux. Inversement, les genres les 
plus aristocratiques fleurissaient dans les plus bourgeoises 
sociétés. Ni les bourgeois n'étaient si prosaiques que nous 
l’'avions supposé, ni les chevaliers si idéalistes. Si nous retour- 
nions dans cette commune d'Arras, que nous décrivions 
naguère comme une citadelle de l'esprit bourgeois, ct que 
nous fussions admis quelques instants dans la confrérie des 


1. Hist, lite, 1 XXII, p. 599. 
2, list. lt, t. XXII, p. 703. 


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A QUELS PUBLICS S'ADRESSAIENT LES FABLIAUX 389 


ménestrels, nous pourrions avoir l'illusion de vivre en une 
compagrye très affinée et très aristocratique. Dans le puy d’Ar- 
ras, institué « pour maintenir amour, joie et jouvent », là où 
sont « li bon entendeour », parmi « la gent jolie » des poètes, 
le prince des ménestrels nous recevrait courtoisement, et nous 
pourrions douter si nous ne nous trouvons pas dans la salle du 
château de Provins, à quelque fête présidée par Thibaut de 
Navarre. Nous rencontrerions, là aussi, des seigneurs, Huon, 
châtelain d'Arras, Messire Grieviler, chevalier ; auprès de 
simples artisans, des Mécènes bourgeois. Tel ce Colart Nazard 
« qui semblait fils d’un roi », Simon Esturion, « large en ostel, 
preu au cheval », les Frekinois, quelques membres de cette 
dynastie des Pouchinois, dont deux générations de poètes 
nous disent la louange : par exemple, ce Jakemon, protecteur 
d'Adam de la Halle, 


Qui ne semble mie bourgeois 
A sa table, mais emperere... 


Rompus aux luttes de partis qu’engendrent les institutions 
communales, habiles en affares, entourés d’une clientèle de 
poètes, sans doute aussi d’artistes, d’architectes, d’orfèvres, 
chargés d’orner leurs hôtels, ces personnages font songer 
aux riches marchands de la république de Venise. Et, si 
nous écoutons les chansons que chanteront au puy Lambert 
Ferri ou Robert de le Pierre, l'inspiration des poètes artésiens 
ne le cède point, pour le raffinement des sentiments, à l’école 
rivale, à la noble cour champenoise. Ils sont, dans leurs chan- 
sons d'amour, d’aussi délicats copistes des Provençaux ; dans 
leurs jeux-partis, ils apportent à la discussion des cas de cons- 
cience amoureux le même subtil esprit de sentimentalité 
procédurière. Comparez les chansons d'Adam de la Halle à 
celles de Thibaut de Champagne : il n’est guère de pièce 
si aristocratique de Thibaut que l’on ne puisse attribuer au 
bourgeois Adam le Bossu ; il n’est guère de pièce si bour- 
geoise d'Adam que le roi Thibaut n’aurait pu signer. 

Il semble donc qu'il y ait, au xrrit siècle, jusqu’à un certain 
point, confusion des genres ct promiscuité des publics. 


BÉDIER. — Les Fabliaur, 129 


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386 LES FABLIAUX 


CHAPITRE XIV 


LES AUTEURS DES FABLIAUX 


41. Poètes amateurs : Henri d’Andeli, Philippe de Beaumanoir. 

II. Poètes professionnels : 1) les clercs errants ; 2) les jongleurs: Rute- 
beuf ; 3) les ménestrels attitrés à la cour des grands : Jehan de Condé, 
Watriquet de Couvin, Jacques de Baisieux., 


11 nous a paru certain qu’il ne fallait pas simplement assi- 
miler les fabliaux à ces collections de contes secrets qui, à toute 
époque, se cachent dans les coins réservés des bibliothèques. 
Ils ne forment que la moindre partie d’une série de poèmes 
analogues, prochement apparentés, qui pullulent. La création 
de cet ensemble d'œuvres suppose un état de l’âme singulier, 
une conception spéciale de la vie. 

Nous avons défini cet esprit ; il nous a semblé le signe et la 
marque d’une classe sociale distincte. L'esprit gaulois, c’est l’es- 
prit bourgeois, vilain. Il reste vrai qu’on peut diviser par castes 
les genres du moyen âge, qu'il existait des genres cléricaux, 
aristocratiques, bourgeois. Pourtant, non sans surprise, nous 
avons vu des grands seigneurs, voire des grandes dames, écouter 
volontiers d’ignobles fabliaux ; — les boutiquiers d'Arras rimer 
des chansons d’un sentimentalisme aussi raffiné que celles de 
Thibaut de Champagne ; — inversement, Thibaut composer 
des jeux-partis qui choqueraient par leur grossièreté le bour- 
geois Jean Bretel ; — en un mot, l'esprit des fabliaux infecter 
les genres les plus aristocratiques. Ainsi, les castes du moyen 
âge, si tranchées dans la vie sociale, se mêlent, dès qu'il s’agit 
de littérature : une étrange promiscuité confond les publics et 
les genres, chevaliers et marchands, romans de la Table Ronde 
ct fabliaux. 

Comment cette indistinction des publics et cette fusion des 
genres sont-elles possibles ? Nous avons chance de le savoir, si 
nous considérons maintenant les conteurs des fabliaux. 


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LES AUTEURS DES FABLIAUX : POÈTES AMATEURS 387 


Esquissons leurs portraits ; groupons-les, et parcourons cette 
galerie. Se ressemblent-ils entre eux, par un air de famille 
commun ? Se distinguent-ils des poètes qui composaient des 
épopées ou des romans de la Table Ronde ? L'opinion publique 
traitait-elle diversement, avec plus ou moins d’honneur, les 
uns et les autres ? 


I 
POÈTES AMATEURS : HENRI D'ANDELI, PHILIPPE DE BEAUMANOIR 


Commençons ce dénombrement par deux conteurs bien diffé- 
rents l’un de l’autre : Henri d'Andeli, auteur du Lai d’'Aris- 
tote ; Philippe de Beaumanoir, auteur de la Folle Largesse. 

Le premier est un clerc et nous introduit dans le monde 
du haut clergé parisien et normand. Le second est un seigneur 
de la comté de Clermont, et nous voici dans le monde chevale- 
resque. | 

On ne saurait démontrer qu'aucune cour seigneuriale ni 
épiscopale ait été, au x1r1° siècle, un foyer où se soient plus 
volontiers réunis les conteurs, comme fut la maison florentine 
de Pampinea. Dans sa cour de Nérac, Marguerite de Navarre 
groupe autour d'elle Bonaventure Despériers, Marot et ses 
dames d'honneur. Au château de Genappe, se réunissent les 
conteurs dont Antoine de la Salle fut le joyeux secrétaire. Rien 
de tout à fait semblable au moyen âge. 

Pourtant il est certain que, dans le monde des clercs comm 
dans celui des chevaliers, ce fut une sorte de mode de salon que 
de conter des récits joyeux. Nous avons cité précédemment le 
texte d’après lequel un comte de Guines, Baudouin II (1169- 
1206), égalait les meilleurs jongleurs par le talent qu’il apportait 


à dire les fabellas ignobilium. On lit dans les Enseignements 


Trebor ce conseil à un jeune gentilhomme : 


Fiz, se tu sez contes conter 
Ou chançon de geste chanter, 
Ne te laisse pas trop proiier !, 


Henri d’Andeli dut en conter plus d’un, spécialement pour 
la société ecclésiastique. Attaché peut-être à la personne 


1. Histoire liu‘éraire, XXIII, p. 237. 


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\ 


388 LES FABLIAUX 


d’Eules Rigaud, archevêque de Rouen :, en tout cas familière- 
ment lié avec le chancelier de l’Église de Paris, Philippe de 
Grève ?, il ne devait guère frayer avec le bas-clergé. C’est pour 
des prélats ou des chanoines très lettrés qu’il a fait combattre 
Dialectique contre Grammaire *. Qui donc, mieux que des pré- 
lats, aurait pris plaisir à sa Bataille des vins ? Ce gai compa- 
gnon, à qui le vin de Saint-Jean-d’Angély avait crevé les yeux‘, 
était capable d'émotion et de haute poésie * ; capable aussi, dans 
ses contes, d'élégance et de bon ton. Il fut une manière de 
Gresset et, comme lui, 


Fut dans l’Église un bel esprit mondain. 


Combien de ces contes se sont perdus ! C’étaient des amu- 
settes de société, qu’on n’estimait pas valoir le prix du parche- 
min ; une tablette de cire suffisait *. Il est heureux pourtant 
qu’un bout de parchemin nous ait conservé, dessinée par Henri 
d’Andeli, comme une exquise figurine de miniature, la jeune 
Indienne du lai d’Aristote, qui, dans un verger fleuri, par un 
matin d'été, se promène en son bliaut violet, sa belle tresse 
blonde abandonnée sur le dos, et chante, en cueillant les fleu- 


rettes : 
« Ci me tienent amoretes 
Ou je tieng ma main ”.… » 


Quant au monde seigneurial, n’est-il pas curieux que le 
témoin de cette mode d’y raconter des fabliaux soit Philippe 
de Remi, sire de Beaumanoir *. L’admirable auteur du Cou- 
tumier de Beauvoisis, le plus grand jurisconsulte du moyen 
âge, fut (sans doute en sa jeunesse) un aimable poète. Son dit 


. Héron, Œuvres d'Henri d'Andeli, p. XX. 
. Dit du chancelier Philippe, v. 190, ss. 
. La bataille des Sept Arts, éd. Héron, p. 43. 
4, La Bataille des vins, v. 128, 199. 
5. V. le dit du chanc-lier Philippe : 
Deus ! tes jugleres ai esté 
Tos tens, et yver et esté; 
De ma viele seront rotes 
En ceste nuit les cordes totes… 
G. V. ci-dessus, p. 14. 
7. Le lui d'Aristote, v. 355, ss. 
8. Nous remarquons d’autres chevaliers parmi nos auteurs de fabliaux : 
Sire Jehan le Chapelain, Sire Jehan de Journi. Voyez notre Appendice III, 


© D = 


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LES AUTEURS : CLERCS ERRANTS 389 


de Folle largece est un gracieux fabliau, un peu fade, dans la 
manière courtoise et sentimentale de ses deux romans d’aven- 
tures, la Manekine, Jehan et Blonde. 

Ces deux contes, le lai d’Aristote, le dit de Folle Largece, nous 
montrent ce que durent être ces fabliaux plus élégants destinés 
aux classes élevées. 

Ne nous méprenons pas pourtant sur le degré de retenue 
courtoise qu'imposait à ces personnages officiels — même à un 
clerc investi de fonctions sacrées, même à un chevalier juris- 
consulte — leur public ecclésiastique ou seigneurial. On trouve 
chez Henri d’Andeli des vers bien étranges, si l’on songe qu'ils 
sont l’œuvre d’un clerc qui poétise pour des clercs :, et Philippe 
de Beaumanoir ne dédaigne pas de dire, dans les « chambres 
des dames », des fatrasies, des oiseuses, ces poésies absurdes 
que le x vin siècle cultiva sous le nom d’amphigouris : 

Li chans d’une raine 
Saine une balaine 

Ou fons de la mer, 

Et une seraine 

Si em portoit Seine 
Deseur Saint-Omer... 

Se ne fust Warnaviler, 
Noié fuissent en le vaine 
D'une teste de sengler *... 

Voilà donc la poésie où se complaisait ce haut personnage, 
Philippe de Beaumanoir, sénéchal de Poitou, puis de Saintonge, 
puis bailli du roi en Vermandois, en Touraine, à Senlis, — et 
qui fut un grand homme | 

Mais nous n’avons affaire ici qu’à des rimeurs occasionnels de 
fabliaux, à des amateurs. Venons-en aux poètes de profession. 


H 


POÈTES PROFESSIONNELS 


4. LES CLERCS ERRANTS 


Nous tenons pour assuré qu'un grand nombre de fabliaux 
ont pour auteurs des clercs errants. 


1. Voyez la Bataille des Sept arts, vers 39, 53, 60, cte. 
2. Voyez Suchier, Œuvres de Ph. de Beaumanoir, t. I, p. 274 et p. 305. 


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390 LES FABLIAUX 
Le fabliau du Pauvre Mercier débute ainsi : 


Uns jolis clercs qui s’estudie 
À dire chose de qu’on rie 
Vous vust dire chose novelle... 


De même, le fabliau des Trois Dames qui troverent l’anel : 1: 


Oiez, seignor, un bon fablel : 
Uns clers le fist. 


Et le Credo au ribaut : | 


Uns certains clers nos certefie 3... 


À quelle catégorie de clercs avons-nous ici affaire ? C’est, à 
n'en pas douter, à ces déclassés, vieux étudiants, moines 
manqués, défroqués, qui composent la « famille de Golias », 
vagi scholares, clerici vagantes, goliards, goliardois, pauvres 
clercs. Le type s’en était dessiné et fixé dès le milieu du xri® 
siècle *. Des quatre coins de la France et de l’Europe, ils étaient 
venus former le peuple grouillant d’écoliers de ces grandes 
villes universitaires, où la population scolaire l’emportait 
souvent en nombre sur la bourgeoisie. Les meilleurs d’entre 
eux étaient drainés par l’Église, pour les fonctions ecclésias- 
tiques. Les pires, perdus par les vices que développait la misère 
en ces énormes agglomérations de jeunes hommes, repoussés des 

{ cadres réguliers de la société, erraient par le monde, mendiant 
et chantant, réunis entre eux d’ailleurs par les liens d’une 


1. MR, 1,159 

2. Méon, IV, 145. 

8. Voyez les pages intéressantes de Oscar Hubatsch, die Vagantenlieder, 
p- 12, ss. — Mes sources sont les trois principales collections des poésies de 
vagants : 1) Ed. du Méril, Poésies lat. inédites, Paris, 117 : 2) Wright, The 
latin poetries commonly attributed io Walter Mapes, Camden Society, Londres, 
1841 (cf. Wright, Histoire de la caricature, p. 143, ss.), et surtout, 3) les Ca- 
mina burana, p. p. Schmeller, dans la Büibliothek des litterarischen Vereins 
in Stuttgart, t. XVI, 1847. — Les deux principaux travaux que je connaisse 
(sans parler de ceux qui sont plus spécialement consacrés à Gautier de Lille) 
sont celui de Giesebrecht, Aligem. Monatschrift für Wiss. u. Lü., 1853, et 
celui d’O. Hubatsch, Die lateinischen Vagantenlieder des Miüttelalters, Gôr- 
litz, 1870. Cf. Kaufmann, Geschichte der deutschen Universitäten, t. I, 1888 
p. 148. — Des chants choisis des vagants ont été publiés en de nombreuses 
petites éditions à l'usage du grand public allemand. Kaufmann, loc. ru, 
en cite quelques-unes. 


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LES AUTEURS : CLERCS ERRANTS 391 


sorte de franc-maçonnerie obscure et puissante 1. C’était une 
manière d’Internationale. Mais, comme le prouve excellem- 
ment Hubatsch ?, (c'est à Paris, la ville universitaire entre 
toutes, qu'ils avaient leur quartier général.) C’est de France 
qu'ils se sont répandus vers l’Angleterre, l’Allemagne, le long 
de la vallée du Danube. Ils étaient surtout accueillis aux tables 
somptueuses du haut clergé, où ils chantaient leurs remar- 
quables poésies latines. Mais nos bourgeois, nos paysans 
connaissaient aussi fort bien ces hôtes errants, spirituels et 
misérables. Les blasons populaires disaient : « famine de povre 
clerc . » On les recevait avec indulgence et défiance, comme 
des enfants terribles. Un poète loue grandement les boulangers, 
dans un petit poème rimé en l'honneur de leur corporation *, de 
donner volontiers « du pain aux pauvres clercs ». Le charmant 
Aucassin aime mieux aller en enfer qu’au ciel, parce que c’est là 
qu’on rencontre les chevaliers « et les beaux clercs ». On leur 
demandait souvent, comme paiement de leur écot, des chansons 
ou des contes ; un clerc quitte l’Université de Paris, chassé par 
la faim : 


Puis qu’il ne s’en séust ou prendre, 
Miauz valt la laissier son aprendre. 


Comme il n’a « goutte d’argent » pour rentrer dans son pays, 
il demande l'hospitalité chez un vilain, qui lui dit : « En atten- 
dant que le souper cuise, 


« Dan clerc, se Deus me benëie, 
— Mainte chose avez ja oïe, — 
Car nos dites une escriture 

Ou de chanson ou d'aventure °. s 


Un passage des Chroniques de Saint-Denis nous apprend 
qu'ils étaient souvent conteurs de fabliaux, par profession : 


1. Voyez, par ex., Wright, op. laud., p. 69, Epistola cujusdam goliardi 
anglici. 

2. Op. cit, p. 16, ss. Cette provenañce, en majeure partie française, des 
Carmina burana, est généralement admise aujourd'hui, V. Burckhard, Le 
Civilisation en Italie, appendice I à la 39 partie de l'édition revue par 
Geiger. 

3. Proverbes et dictons populaires, p. p. Crapelet, Paris, 1831, p. 41. 

4. Le dit des Boulengiers (Jongleurs et trouvères), p. 141. 

5. MR, V, 132, Le porvre clerc. 


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392 LES FABLIAUX 


« Il avient aucunes fois que jugleor, enchanteor, goliardois et 
autres manieres de menesterieux s’assemblent aux corz des 
princes et des barons et des riches homes, et sert chascuns de 
son mestier.… pour avoir dons ou robes ou autres joiaus, et 
chantent et content noviaus motez et noviaus diz et risies de 
diverses guises 1, » 

On voit par ce texte que volontiers on confondait les goliards 
et les ménestrels, et je crois qu’en effet on peut leur attribuer 
un grand nombre de fabliaux. Bien plus, on pourrait discerner 
leur influence sur la plupart des genres littéraires du moyen âge. 
Je crois que les ménestrels et jongleurs se recrutaient très sou- 
vent parmi eux, et qu’ils ont marqué de leur empreinte notre 
vieille littérature. Ce n’est point là l'opinion commune. On oppose 
d'ordinaire, beaucoup plus qu’il ne me paraît convenir, la poésie 
latine développée par ces clercs à la poésie des jongleurs en 
langue vulgaire. M. Hubatsch y voit deux mondes distincts, 
opposés :, [l dit textuellement : « Par le métier, jongleurs ct 
goliards, c’est tout un ; ce que les uns étaient pour les laïques, les 
autres l’étaient pour le clergé. Mais le goliard, en regard du jon- 
gleur, a la conscience d’être une créature à part, essentiellement 
différente. A peu d’exceptions près, jongleurs et ménestrels 
errent dans la vie, dépouillés de tout droit. Au contraire, le clerc 
goliard jouit de véritables privilèges ecclésiastiques, et surtout 
il est conscient d’être un lettré, muni de culture savante, par 
opposition au jongleur ignorant. » C’est bien là, en effet, l’opinion 
généralement reçue, que M. Hubatsch résume ainsi : « Par son 
caractère savant, la poésie des clercs forme un contraste saisis- 
sant avec la poésie des laïques. » 

Je crois aisé de démontrer, tout au rebours, que les goliards 
se confondent, à peu près, avec les jongleurs : que, d’une part, 
ils ont mené la même vie et rencontré dans la société le même 
traitement ; que, d'autre part, la poésie latine développée par 
eux explique bien des traits de notre vieille poésie française. — 
Bornons-nous ici, sur ces deux points, aux rapides indications 
qui conviennent à notre sujet. 

D'abord, les vagants ont mené la même vice que les jongleurs 


1. Cité par Wright, op. laud., p. XIV. 
2. [ consacre à soutenir cette opinion un chapitre de son livre, p. 21, ss. 


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LES AUTEURS : CLERCS ERRANTS 393 


et rencontré le même traitement. C’est la même existence errante, 
au sortir de ces Universités, qui les munissaient de dialectique, 
mais non d’un gagne-paini. 

Îls jouissaient, dit M. Hubatsch, de privilèges ecclésiastiques. 
Oui certes, comme clercs, mais précisément à condition qu'ils 
n’eussent rien de commun avec la famille de Golias ; les canons 
des synodes et des conciles se succèdent sans relâche de 1223 à 
1310 : ils ordonnent que, si un clerc est convaincu de goliardise, 
après trois avertissements préalables, on lui rase la tête pour 
faire disparaître la tonsure, et, qu’il soit dépouillé de tout privi- 
lège clérical ?. Dès lors, que leur reste-t-il, sinon d’aller grossir 
les rangs des jongleurs ? De là cette sympathie, que nous avons 
marquée ailleurs *, des jongleurs pour les clercs : les clercs sont 
les jeunes premiers des fabliaux. A eux les bonnes fortunes ; à 
eux les faveurs des bourgeoises égrillardes. La langue emploie, 
sans distinction, jongleur et goliardois, faisant servir, soit en 
français‘, soit en latin, l’un de ces mots à expliquer l’autre : 
« Joculatores, goliardi, vel bufones “.. Goliardia, sive histrio- 
ni... » 

N’avons-nous point, dans notre littérature française, toute une 
série de petits poèmes qu’on peut attribuer à des goliards, où ils 
décrivent leur vie et desquels il ressort qu'ils ne formaient 
qu'une sous-famille de l'espèce jongleur ? 


1. Carmina burana, p. 172, n° 89, str. 12. 


O ara dialectica, 
Nunquam esses cognita, 
Quae tot facis clericos 
Exules ac miseros! 

2. Ces textes ont cté d’abord réunis par Du Cange (s. v. golia, goliardia, 
goliardensis, etc.) et utilisés, à diverses reprises, par du Méril, Wright, 
Hubatsch, etc. — Concile de Sens, 1223 : clerici ribaldi, maxime qui dicuntur 
de familia Goliue, tonderi pracipiantur. — Cf., dans Du Cange, les décrets des 
conciles de Trèves (1227), de Tours et de Château-Gonthier (1231), de Nor- 
mandie (1231), de Cahors, Rodez et Tulle (1289) : clerici, si in histrionatu 
vel goliardia per annum fuerunt vel breviori tempore, et ter moniti non desis- 
tunt, omni prisilegio clericali sunt exclusi. 

3. V. p. 334. 

&, Voir dans le dictionnaire de Godefroy les mots goliard, goliardise. etc., 
cf. les exemples anglais réunis par Wright, op. cit. 

5. Statuts synodaux de 1289, cités par du Méril, Poésies latines, t. 2, 
p. 6. Voy. ibid., p. 179-80, en note, un édit de l'archevêque de Brême, rendu 
en 1289, et dirigé contre les scolares vagos qui goliardi vel histriones appel- 
dantur. 


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394 LES FABLIAUX 


Telle la Patenostre aus Goliardois, où l’on retrouve de vagues 
réminiscences de la Confessio Goliae : 


Vins fait les sons et les conduis ! ! 
Sicut et nos. Je vais ainçois 

En la taverne qu’au moustier... 
S’aus trois dés vos poez amordre, \ 
Par tens porrez entrer en l'Ordre... 
Et ne nos inducas.… Envie 

Vous doinst Dieus de mener tel vie, 
S’irez en langes et deschaus, 

Et par les froiz et par les chaus !... 
Ribaut et goliardois doivent 

Par le païs tels cens deniers 

Dont a paier est li premiers 2... 


Comparez ce lætabundus goliardois ? : 


Or i parra | 
La cervoise nos chantera 
Alleluia ! 
Qui que auques en boit 
Si tel soit com estre doit 
Res miranda !.… 
Bevez bel et bel et bien, 
Bevez quant l’avez en poin... 
Riches gens font lor bruit : 
Fesom, nous, nostre deduit 
Pari forma ji 
Benoyt soit li bon voisin 
Qui nos done pain et vin 
Carne sumpta, 
Et la dame de la maison 
Qui nous fait chere real : 
Ja ne puisse ele par mal 
Esse ceca | 
Or bevom al deerain 
Per moitiez et puis par plein, 
Que nous ne seüm demain 
Gens misera ! 
Amen / 


Bien que le goliard vive aux dépens du clergé, sans doute il 


L Poculis accenditur animi lucerna, 
Cor imbutum nectare volat ad superna. 


(Conjessio Goliae.) 


2. Jongleurs et Trouvères, p. 69 ; Wright, Latin poems, p. XL : Bartsch 
et Horning, La langue et la littérature française au moyen âge, col. 602. 
3. Wolf, Ueber die Luis, Sequenzen und Leiche, p. 439. 


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LES AUTEURS : CLERCS ERRANTS 395 


ne dédaigne pas de rimer des vers français, comme les autres 
jongleurs, pour la joie du menu peuple : 

A tous chiaus qui héent clergie, 

Soit la male honte forgie |! 

Por chou que li clerc me soustiennent, 

Et me joiestent et retiennent, 

Pour chou hé-je tous les vilains, 

Qui héent clers et chapelains. 

Christe, audi nos, des nous 

Qu'il aient brisié les genous ! 

Tu, pie Pater, de cœlis 

Ipsos confundere velis | 


. Ÿ a-t-il une différence entre l'idéal du jongleur et celui du 
goliard, lorsque les vagants nous racontent leur genre de vie 
dans le Credo au ribaut: ou dans l’amusante pièce des Dés, des 
Femmes et de la Taverne: ? 

Et pour citer enfin un dernier exemple, quel meilleur type de 
jongleur que ce clerc qui s’est enfui de son couvent, et qui 
nous explique comment il a perdu au jeu de tremerel non seule- 
ment sa chape, son manteau gris, sa cotte, mais aussi tout son 
bagage d’Université, « toute sa clergie », son psautier, son 
missel, son antiphonaire, son Grecisme, son Doctrinal : 


Mes Ovides est a Namur, 
Ma philosophie a Saumur : 
A Bouvines delés Dinant, 
La perdi-je Ovide le grant... 
Mon Lucan et mon Juvenal 
Oubliai-jé à Bonival : 

Estace le grant et Virgile 
Perdi-je aus dés a Abevile.. 


Tant il est vrai que, du goliard au jongleur, il n’y a pas la 
distance du lettré à l’illettré, mais que, les uns et les autres, ils 
sont des demi-lettrés ! | 

Ainsi, beaucoup de clercs errants trouvaient un gagne-pain 
dans la menestrandie *, et notre poésie dut s’en ressentir. 

En effet, si nous comparons la poésie latine des clercs à la 


1. Barbazan-Méon, IV, p. 445. 

2. Barbazan-Méon, p. 485. Ces deux pièces sont certainement dues à des 
clercs errants. Pour le Credo, voyez le vers 1 : pour l’autre pièce, IV, le vers 
72 


3. Méon, Nouveau recueil de contes, 1. I. 


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396 LES FABLIAUX 


poésie en langue vulgaire, l’une et l’autre décèlent des influences 
réciproques. 

Certes, ce sont d’abord les différences qui frappent. Ce qu’on 
remarque au premier coup d’œil, c’est le caractère d’ésotérisme 
de la poésie des clercs errants. Entre eux, dans l’intérieur de la 
famille de Golias, devant leurs pairs, ils peuvent à leur gré 
rapetasser leurs souvenirs d’Université, mythologiques, pédan- 
tesques!, se complaire à leurs jeux de rimes grammaticaux et 
amoureux ?, 

Entre eux, loin des laïques méprisés*, loin de ceux que les 
premiers ils ont appelés les philistins, ils peuvent chanter ces 
poèmes, qui constituent l’essentielle et durable beauté des Car- 
mina burana, ceux où ils décrivent leur vie libre, païenne, où 
ils recopient, en de nombreuses répliques, la superbe confession 
de Gautier de Lille : 


In taberna quando sumus, 
Non curamus quid sit humus ‘.… 


Entre eux, ils peuvent chanter leurs belles chansons à boire ; 


Potatores exquisiti, 
Licet sitis sine siti 


entre eux, dire leur mépris de la société régulière : 


Nunquam erit habilis, 

Qui non erit instabilis, 
Et corde jocundo 
Non sit vagus mundo, 


Carm. bur., n° 199, p. 78. 
. V. Carm. bur., 85, p. 48, str. 5 ; 61, p. 151, str. 15. 


19 = 


Est hoc verbum diligo 

Verbum transitivum ; 

Nec est per quod transeat, 

Nisi per passivum : 

Ergo, curm nil patitur, 

Nil valet activum... 

3. Laïlci non sapiunt ea quæ sunt vatis. 
Unde saepe lacrimor, quando vos ridetis. 


Carm. bur., p. 74, 194 ; cf. 124, p. 198. 

4. Carm. bur., 175, p. 235. CE. 193, p. 251. 
In secta nostra scriptum cest : 
Omnia probate !.…. 
Nemo in itinere 
Contrarius sit ventis. 
Nec, a paupertate, 
Ferat vultum dolentis 1... 


5. Carm. bur., 179, p. 240, 180. 


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LES AUTEURS : CLERCS ERRANTS 397 


Et recurrat 
Et transcurrat, 
Et discurrat 

In orbe rotundo !, 


Mais, à part ces seuls thèmes d'inspiration qu'ils ne peuvent 
développer que pour leurs seuls confrères, ne trouvons-nous pas 
les mêmes motifs exploités dans les Carmina burana et dans la 
littérature vulgaire ? 

Ce sont, ici et là, des dits, débats et disputes : les Versus de 
Nummo : correspondent à Dan Denier ?, le Débat de l’eau et du 
vin ‘ au Conflictus aquae et vini, Hueline et Aiglentine *, Flo- 
rence et Blanchefior * au débat de Phüllis et Flora *. 

Pour la poésie lyrique, M. Jeanroy a montré quels rapports 
unissent les chansons des vagants aux chansons courtoises ou 
populaires”. Ces clercs n’ont-ils pas composé, aussi gracieuse- 
ment que Perrin d’Angecourt ou Jean de Neuville, des pastou- 
relles ** ? 


Exiit diluculo 
Rustica puella, 

Cum grege, cum baculo, 
Cum lana novella... 

Sunt in grege parvulo 
Ovis et asella, 

Vitula cum vitulo, 
Caper et capella. 

Conspexit in cespite 
Scholarem sedere : 

« Quid tu facis, domine ? 
Veni mecum ludere !! ! » 


. Carm. bur., 177, p. 238. Cf. 79 ; 197, p. 76 ; 198, p. 77, etc. 
. Carm. bur., 80°, p. 43. 

. Hist. litt., XXIII, 263. 

. Romania, XVI, 366. 

. Carm. bur., 173, p. 232. 

. Méon, N. R., I, 363. 

. Méon, IV, 354. 

. Carm. bur., 65, p. 155. 

. Jeanroy, Origines de la poésie lyrique, p. 304. 

10. Voyez dans les Carm. bur. les n°3 50, 52, 118, 119, 120, 121, 122, etc. 
11. Carm. bur., 63, p. 115. Comp. ibid., 62 : 


& O0 «I © Cris C0 D à 


Ecce pastores Abhominantur Nec meditantur 
Temerarii, Opus manuum : Curam ovium. 
Fabulatorcs Lucra sectantur, 

Vaniloquii.. Amant otium, 


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398 LES FABLIAUX 


Ces patenôtres comiques, ces Credo au ribaut de la poésie en 
langue vulgaire, n’ont-ils pas leurs modèles dans les parodies 
de messes, d’évangiles, de psaumes, qui foisonnent dans les 
Carmina burana ? Sequentia falsi evangelii secundum Marcam 
argenti… 

Ces clercs ne se sont-ils pas même mêlés au « siècle » ? 
N’avons-nous pas conservé d'eux de remarquables satires, qui 
ressemblent à nos bibles ? n’avons-nous pas conservé d’eux 
même des chansons de croisade: ? 

Ce ne sont ici que de rapides remarques. Mais ces poésies 
latines me paraissent rendre compte, en tout ou en partie, de 
plus d’un caractère de notre vieille littérature française. 

Elles expliquent d’abord, en une certaine mesure, le caractère 
international des inventions littéraires du moyen âge : ce sont 
parfois ces clercs qui les ont colportées à travers l’Europe. 

Elles expliquent aussi, pour une petite part, l'introduction de 
l'allégorie dans notre poésie française. Bien avant Guillaume de 
Lorris, les goliards ont su familiariser les bourgeois avec les êtres 
de raison, pour avoir intimement fréquenté ces entités et ces 
quiddités aux environs de la rue du Fouarre. 

De plus, l'hypothèse de Paulin Paris n’est-elle pas générale- 
ment admise aujourd’hui que ce sont ces moines manqués, an- 
ciens latinistes, qui ont introduit dans la littérature universelle 
du moyen âge l’épopée animale, le Roman de Renart ? 

Enfin, elles expliquent quelque chose des fabliaux. Ce sont 
les goliards sans doute qui ont acclimaté dans les lettres pro- 
fanes ces bons contes à rire qui fleurissent volontiers dans les 
cloîtres : le Prêtre aux mûres, le Prêtre qui dit la Passion, le Dit 
des Perdrix et l'Enfant de neige, dont on a de si anciennes 
formes monacales. 

Surtout, ce trait caractéristique des fabliaux, cette haine des 
femmes, faite de mépris, de curiosité, de crainte, de désir :, ne 
s’explique-t-il pas plus aisément par les mœurs de ces moines 
manqués que par les idées ascétiques des religieux bouddhistes ? 


1. Carm. bur., 26, 27, p. 29, sqq. 


2e Femina, res rea, res male carnea, vel caro tota, 
Strenua perdere, nataque fallere, fallere docta, 
Fossa novissima, vipera pessima, etc. 
(Ed. du Méril, Poés. lat. in&i., t. LI, p. 180, note.) 


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LES AUTEURS : JONGLEURS 399 


2. LES JONGLEURS. — RUTEBEUF. 


Les clercs errants ne forment guère, nous l’avons dit, qu’une 
sous-famille parmi les jongleurs. Ce sont des jongleurs de 
profession qui, pour la plupart, sont les auteurs des fabliaux. 
Vingt d’entre eux, ou environ, nous ont laissé leur signature. 
Leur nom, leur province d’origine quelquefois, c’est tout ce que 
nous connaissons d’eux. En général, ils furent d’assez pauvres 
hères, semblables à ce Gautier, qui, avant de mettre « en rime 
fresche et novele » l'aventure du Prêtre teint :, nous raconte 
avec tristesse comment, à Orléans, il mangea et but son surcot 
et sa cotte ; comment l'hôte lui fit durement payer sa dépense et X 
jusqu’au sel, à l’ail, au verjus, au bois : 

Tel ostel as maufez commant | 


Et pourtant c’est de cette plebs sine nomine que la connais- 
sance nous importerait le plus. 

Que savons-nous de ces vagues jongleurs, de ce Boivin de 
Provins, pauvre lecheor qui jouait de si bons tours aux filles, et 
du Barbier de Melun, « au visage fleuri comme un groseillier *» ? 
Que savons-nous d’'Eustache d'Amiens, de Courtebarbe au nom 
grotesque, de Colin Malet, d'Enguerrand d’Oisi, de ces Garins 
et Gautiers indistincts, qui se confondent les uns avec les autres ? 
Que savons-nous de l’obscène Haiseau, d'Huon le roi, d’Huon 
Piaucele, d'Huon de Cambrai, de Milon d'Amiens et de tant 
d’autres qui ont vécu en contant « pour la gent faire rire » ? Nctre 
information est des plus pauvres s ; tout ce que nous savons 
d'eux ne pourrait défrayer la dissertation inaugurale d’un étu- 
diant allemand. Ce sont eux pourtant qui ont répandu le genre 
des fabliaux, et qui en furent les responsables colporteurs. Je 
dirai donc leur biographie collective, ce que la société de leur 
temps a fait d'eux. — Certes, les textes qui seront ici produits 
sont presque tous bien connus. Souvent “, déjà, on les a grou- 


1. MR, VI, 139. 

2. Rutebeuf, éd. Kressner, p. 100. 
78. Nous recueillons, à l’appendice III, le peu que nous pouvons savoir de 
ces jongleurs. 

4. On les trouvera tous habilement groupés à nouveau ct utilisés par 
M. Léon Gautier dans l'importante étude sur les jongleurs qui occupe, 
presque tout entier, le tome II de ses Épopées françaises. 


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‘400 LES FABLIAUX 


pés, mais pour s’amuser de la vie errante des jongleurs, pour 
montrer le pittoresque de leur débraillé. Voyons si nous n’en 
pourrons pas tirer quelque plus haute, plus triste conclusion. 

Quelle vie ont-ils menée ? Ils ont suivi la route bohémienne, 
celle des truands et des ribauds, par le froid, la faim, la misère. 
Lequel d’entre eux ne pourrait prendre pour lui cette belle et 
triste plainte de Rutebeuf ? 


Ribaut, or estes vous a point! 

. Li arbre despouillent lor branches, 
Et vous n'avez de robes point, 
Si en avrez froit a vos hanches ! 
Quel vous fussent or li pourpoint, 
Et li sorcot fourré ‘a manches !... 
Vostre soler n’ont mestier d’oint : 
Vous fetes de vos talons planches | 
Les noires mouches vous ont point : 
Or, vous repoinderont les blanches : | 


Ils ont rimé, en foule, des vers mendiants et spirituels. Je 
ne dis pas seulement des vers comme Colin Muset : Colin 
Muset, ce Clément Marot du xin1 siècle, est un heureux, un 
aristocrate parmi les ménestrels. Mais combien de ces poètes 
crient la faim et demandent non pas, comme Colin, « un beau 
don par courtoisie », mais simplement « une maille, un petit sou, 
par charité » ? « Quelquefois, dit l’un d’entre eux, on me donne 
bien une cotte, un garde corps, un hérigaut ; plus souvent, quatre, 
trois, deux deniers ; mais je suis celui qui ne refuse monnaie ni 
maille. Car que ne peut-on avoir, pour une maille ? On peut 
avoir du poivre ou du cidre, du bon charbon, des aiguillettes 
d’acier, ou une potée de vin, ou de quoi se faire raser, ou de quoi 
voir danser les singes ou les marmottes, ou une grande demi-livre 
de pain *.… » 

Certes, aux yeux des bourgeois d'alors, le jongleur mérite sa 
misère, car il est rongé par trois vices : la taverne, les dés, les 
femmes. À peine a-t-1l gagné quelque surcot, ou quelque malle, 
quelle tentation, s’il vient à passer, ce pauvre irrégulier de la 


1. Le du des ribauz de Greive, Rutebeu, éd. Kressner, p. 98. 

2. Dit de la maaille, Jongleurs et Trouvéres, p. 101, ss. Comparez à ces 
pièces mendiantes Le menestrel honteur, Jubinal, Œuvres de Rutebeuf, t. I, 
d: 341-4. 


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LES AUTEURS : JONGLEURS 401 


vie, devant une taverne ! Selon l’usage du temps:, le valet 
d’auberge est là, sur le pas de la porte, qui le huche et le racole. 
Il entre. Et là, d’autres ennemis l’attendent, les dés surtout : 
« les dés l’occient, les dés le guettent et l’épient ; les dés 
l’assaillent et défient 2... » Certes, il les déteste de male haine. 
Que d’imprécations n’a-t-il pas rimées contre eux ! C’est le 
diable qui a ordonné à un sénateur de Rome, lequel lui avait 
vendu son âme, de fabriquer un petit cube d'ivoire et d’or et d’y 
peindre des points : la face du dé qui porte un seul point signi- 
fie le mépris de Dieu ; les deux points, le mépris de Dieu et de la 
Vierge ; les trois points, le mépris de la sainte Trinité ; les quatre 
points, le mépris des quatre évangélistes ; les cinq points, le 
mépris des cinq plaies du Sauveur ; les six points, le mépris de 
l'œuvre des six jours ?. Mais quoi ! Les dés l'ont « engignié », 
ensorcelé, il joue ! Quand il a bien perdu, bien bu, bien acointé 
Mabile, Manche-Vaire ou Porrette, il faut quitter cette taverne ; 
il faut y laisser en gage sa robe, ses chausses, ses souliers, sa 
vielle, ou, faute de mieux, sa parole de jongleur... Le voici sur 
la grand’route, et le vent souffle sur ses membres nus : 


Ne voi venir avril ne mail! 
Vez ci la glace | 


4. Voir les vers charmants de Cortois d'Arras, Méon, I, p. 561-2 : 


Ca est li bons vins de Soissons... 
Sor la verde herbe et sor les jous, 
Fet bon boivre privéement... 
Ceens sont tuit li grant delit, 
Chambre paiutes et souef lit. 
Letuaires ct eve rose. 


2. Rutebeuf, La Griesche d'Yver, v. 55, ss. 
3. Jubinal, N. R., 11, 229, cf. le dit des Marcheanz, MR, II, 29 : «a Que 
Dieu protège les marchands, 


Et si les desfende du dé 

Qui maintes fois m'a desrobé : 
Encor ne sui pas enrobés, 

Quant par le dé sui desrobés ; 
Se Deu plaist, je m'enroberai, 
Et aus marcheanz conterai 

Des diz noviaus, si liement 
Qu'ils me donront de lor argent. 


Cf. Estormi, MR, I, 19, v. 282, ss. ; voir une partie de trererel dans le 
#abliau du Prestre et des deux ribauz, MR, III, 62 ; une autre dans Saint 
Pierre et le jongleur, MR, V, 117. 


BÉDIER. — Les Fabliauz, | 926 


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402 LES FABLIAUX 


Et toute sa vie, toute sa conception de la destinée se résume 
en ces vers macaroniques, certainement dus à quelque goliard :: 


Femmes, dés et taverne trop libenter colo ; 
Jouer après mengier cum deciis volo, 

Et bien sai que li dé non sunt sine dolo. 

Una vice m’en plaing, une autre fois m’en lo... 
Omnia sunt hominum tenui pendentia filo / 


Ou sont mi vestement, amice, si quæris, 

Bëu sont au bon vin in tempore veris… 

11 me pesoiont trop in meis humeris / 

Or defauch de tos biens communs et prosperis : 
Tempora si fuerint nubila, solus eris / 


Parfois, ces pauvres hères ont senti le pittoresque de leur vie 
indépendante ; ils ont su se draper noblement dans leur manteau 
troué. Tel ce jongleur d’Ely, qui, après avoir amusé et gabé le roi 
d'Angleterre comme un Triboulet, entonne cette sorte de chan- 
son des gueux ? : « Par saint Pierre, sire roi, je vous dirai 
volontiers ma manière de vivre. Nous sommes plusieurs com- 
pagnons qui mangeons de meilleur cœur là où nous sommes 
priés, que là où nous payons notre écot ; qui buvons plus volon- 
tiers assis que debout, et de préférence dans de gros et grands 
hanaps, et qui volontiers voudrions être riches, mais nous 
n’avons cure de travailler. ; et qui voudrions bien emprunter 
toujours et rendre le plus mal possible. ; et qui dépensons à un 
diner plus que nous ne pouvons gagner en un mois ; et qui nous 
plaisons encore à acointer les belles dames... Voilà notre ribau- 
die. Sire roi, or me dites 


Si nostre vie est bonne assez ». 


Telles se dessinent les figures de ces jongleurs, fines et 
vicieuses, dignes des estampes de Callot. Ils sont bien les 
ancêtres de Pierre Gringoire, de maïtre Pierre Faïifeu, de 
Panurge, de maître François Villon. 


1. Barbazan-Méon, IV, p. 485, ss. L'attribution de cette amusante pièce à 
un goliard repose sur ces vers {v. 72) : 


Qui a rien si le gart, soit vieus, soit jurenis; 
Ne !i praigne pas faim istius ordinis. 


2. MR, II, 52, Le Jongleur d'Ely, passim. 


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LES AUTEURS : JONGLEURS 403 


Quelle place leur faisait la société d’alors ? Dans leurs péré- 
grinations des foires aux châteaux, ils ne suivaient pas cette voie 
triomphale, que l’on a si souvent et si complaisamment décrite. 
Ils ne gagnaient pas toujours, dans les manoirs féodaux, « l’ad- 
miration enthousiaste des barons, leurs manteaux d’hermine, 
leurs coupes d’or et, par surcroît, l'amour de la châtelaine ». — 
« Quand j'arrive dans un château, nous dit l’un de ces poètes, 
j'y suis reçu par deux sergents : l’un_s’appelle Grognet et l’autre 
Petit. Petit est cuisinier, sénéchal et bouteiller ; Petit fait faire 
les petits hanaps et les petits pots : 


Grognet m’assied au feu qui fume, 
Grognet ferme l’huis et la porte, 
Grognet laide nape m’aporte 1... 


Mal reçus, souvent chassés, ils reviennent toujours, comme 
des chiens fouettés, effrontés et rampants. 


J’ai mainte parole espandue, 
Et mainte maille despendue, 
Et dedans taverne et en place ; 
Encor ferai, cui qu’il desplace : 
Car s’on me chace, je fuirai, 

Et s’on me tue, je morrai ?.. 


C'étaient des résignés, pourtant, comme le montrent ces 
petits vers. La résignation est la vertu la plus facile au 
moyen âge ; c'est la grâce d'état de cette époque qui se 
croyait immuable. Or, comme chacun sait, les hommes sont, 
de toute éternité, divisés en trois classes : c’est la théorie des 
trois ordres”. Il n’y a que trois manières de gens, clercs, cheva- 
liers, ouvriers de terre : les vilains pour travailler, les nobles 


4. MR, IL, 56. 

2. Le dit des Boulengiers, Jongleurs et trouvères, p. 138. 

3. Voir, sur cette division, P. Meyer, Romania, III, 92, et XII, p. 15 ; 
voir aussi une amusante parodie de ces principes dans la Consullatio 
sacerdotum, p. p. Wright, Latin poems…, p. 179, v. 169. C'est une dis- 
cussion entre vingt prêtres et moines, sur le vœu ecclésiastique de chas- 
teté : 

Quod papa concesserat, quis potest vetare ? 
Cuncta potest solvere unus et ligare. 
Laborare rusticos, militer pugnare 

Juassit, ac praecipue clerios amare. 


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404 LES FABLIAUX 


pour se battre, les cleïcs pour prier. Dieu a réparti en consé- 
quence les biens de ce monde : 1l a assigné les terres aux cheva- 
liers, les aumônes et les dîimes aux clercs, 


Puis asena les labourages 
Aus labourans, pour labourer.….. 


Mais les jongleurs ? quel est leur lot ? Un fabliau ajoute à la 
Genèse ce mythe plaisant : Dieu s’en allait, ayant fait ce beau 
partage, et se complaisait en son œuvre, quand il vit venir une 
troupe bizarre d'hommes et de femmes, qu’il ne connaissait point. 
« Qui est-ce ? » demanda-t-il à saint Pierre. — « C’est une gent 
sorfete », répondit le saint, c’est-à-dire une race faite par-dessus 
le marché, par mégarde. « Ge sont des jongleurs : et des femmes 
ribaudes. Ils demandent leur part des biens terrestres. » Et Dieu 
fut tris embarrassé, n'ayant plus rien à distribuer. Il s’en vint 
vers les chevaliers, et il leur dit : « Je vous donne les jon- 
gleurs, pour que vous leur procuriez le nécessaire, » Puis il 
s’en vint vers les clercs et il leur dit : « Je vous donne les 
femmes ribaudes, pour que vous leur procuriez le nécessaire. » 
Depuis, les clercs se conforment respectueusement aux volon- 
tés divines, car ils donnent aux truandes pelisses chaudes, 
doubles manteaux, doubles surcots. Mais les chevaliers ont 
méconnu les intentions du Seigneur, car ils ne donnent aux 
jongleurs que de « vieux drapiaus » et de méchants morceaux 
qu'ils leur jettent, comme à des chiens. C’est pourquoi les clercs 
seront sauvés, et les chevaliers damnés.…. 

Mais où iront les âmes des jongleurs ? Toutes au ciel, 
comme chacun sait, depuis que l’un d’eux *, commis à chauffer 
la chaudière de l'enfer, a perdu contre saint Pierre, au jeu de dés, 
les âmes confiées à sa garde, depuis que Lucifer l’a chassé vers 
Dieu « qui aime joie», et que tous les démons ont juré de ne 
plus apporter en enfer d’âmes de jongleurs. — C’est pourquoi, 
confiants en la vie éternelle, ils conservent précieusement 
quelques légendes pieuses dont s’honore leur corporation, et 


1. Le texte dit des lecheors. Mais est-il besoin de marquer qu'il ne peut 
être question que de jongleurs ? Le fabliau ne signifierait rien, s'il s'agissait 
de ribauds quelconques. 

2. MR, V, 117, Saint Pierre et le Jongieur. 


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LES AUTEURS : JONGLEURS 405 


qu'ils répètent, mi-crédules, mi-sceptiques : comment le saint 
Vaudeleu donna son soulier à un jongleur ; quelle belle cour- 
_ toisie la Vierge fit aux ménestrels d'Arras quand elle leur 
donna la sainte Chandelle ; comment un cierge descendit de 
l'autel de Notre Dame de Rocamadour pour se poser sur la vielle 
de Pierre de Siglar…. 

Ce sont là leurs espérances pour l’autre vie. Sur cette terre, 
ils n’ont d’autre rêve que de manger à leur faim et de boire à 
leur soif :. 

Ainsi vivent les poètes du moyen âge, errants, soumis, 
vicieux, résignés. Ils se confondent avec les saltimbanques, les 
danseurs de corde, les prestidigitateurs, les bouffons. Dans la 
société d’alors, ils occupèrent la même place que les mon- 
treurs d'ours. Pourtant, dit J.-V. Le Clerc, « chacun sait que, 
sous le gouvernement de saint Louis, les jongleurs jouirent 
d’un vrai privilège *. » En effet, le même article du Livre des 
métiers où il est marqué que le singe du bateleur n’est tenu 
pour tout péage qu’à jouer devant le péager, dit aussi que « li 
jongleur sont quite por un vers de chançon ». Voilà, en vérité, 
un odieux « privilège » ! — Les jongleurs portent des noms de 
guerre truculents ou grotesques, qui sentent l’argot, la 
pègre. Ils s’appellent Courtebarbe, comme l’auteur du fabliau 
des Trois aveugles de Compiègne, ou Barbefleurie?*, Ils s’ap- 
pellent Humbaut, Tranchecoste, Tiecelin, Porte-Hotte, Tourne- 
en-fuie, Briseverre, Bornicant, Fierabras, Tuterel, Male- 
Branche, Mal Quarrel, Songe-Feste a la grant viele, Grimoart, 
Tirant, Traiant, Enbatant ‘. Ils s'appellent A envi-te-voi, 
Malappareillié, Pelé, Quatre-œufs ‘. Ils s'appellent Chevrete, 
Brisepot, Passereau, Simple d'Amour ‘. Ils sont réduits à de 


1. Voir, comme étant l'expression la plus complète de leurs ambitions 
terrestres, la Devise uus lecheors, Méon, N. R., I, 301. 
-2. Hist, lit., XXII, p. 1. 
3. C'est le nom du vieux jongleur qui convertit Marguet, dans le joli conte 
p. p. Jubinal, N. R.,t. I, p. 317 : 
Sire vilains, Barbe florie, 
Savez vous mès la baleric 
De Marion et de Robin ? 
4, MR, I, 1, Des deus bordeors ribau:. 
5. Hist. litt., XXII, p. 90, en note. 
6. V. Freymond, Jongleurs und Menestrels, p. 25. 


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406 LES FABLIAUX 


bas métiers. Les chevaliers les méprisent, les poèmes d’origine 
cléricale les raillent :, l’Église les traque, le peuple les rejette. 

Où donc est, pour ces poètes, la vie intérieure ? la place au 
foyer de la patrie ? 


D’autres cieux, jadis, ont vu des chanteurs publiés : « Le 
héraut vint vers Alcinoos et Ulysse, conduisant le divin aède. La 
Muse l’aimait entre tous, elle lui avait donné de connaïtre le bien 
et le mal et lui avait accordé le chant admirable. Le héraut 
plaça pour lui, au milieu des convives, un trône aux clous 
d'argent, et au-dessus de sa tête, il suspendit la cithare sonore. 
Et, quand il eut chanté, Ulysse lui dit : « Démodocos, je t’ho- 
nore plus que tous les hommes mortels, soit que la Muse t'ait 
instruit, soit Apollon. Les aèdes sont dignes d'honneur et de 
respect parmi tous les hommes terrestres, car la Muse leur a 
enseigné le chant et elle aime la race des aèdes. » 

Ces paroles : « les poètes sont dignes d'honneur et de respect 
parmi tous les hommes », — qui eût pu les comprendre au 
x siècle, même parmi les poètes ? 

Sans doute, gardons-nous ici de déclamer. Cette existence 
famélique et honteuse des jongleurs explique à merveille la 
production des fabliaux. Que Colin Malet, l’obscène poète de 
Jouglet, n’ait point été armé chevalier à quelque haute cour ; 
que Haïiseau, pour avoir trouvé le fabliau du Prestre & du 
Mouton, n'ait point été honoré à l’égal de Démodocos chez les 
Phéaciens, cela est justice. C’étaient, sans doute, dira-t-on, des 
jongleurs de basse catégorie, des piîtres, des bouffons ; mais des 
poètes, non pas. 


Certes, je sais que tous les poètes du xrri® siècle n’ont pas 


1. Voyez, entre autres poèmes analogues, le Chevalier de Dieu, poème 
anglo-normand, composé en plein xin® siècle, sous Édouard Ier : 


Malt est grant hunte a chevaler 
Quant a leccheur se fet per. 
Toute lour vie est en ortesce, 
En puterie et en viltesce… 

Les cstrumenz David trova, 

Et a Dieu loer les torna 

El tabernarle, od psalmodic. 
Touz ont tourné a lerherie.. 

Li filz al malfé va vestuz, 

Et li filz Dieu remaint toz nur... 


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LES AUTEURS : JONGLEURS 407 


mené cette vie errante:, Je sais que l’on distingue soigneuse- 
ment une classe spéciale de trouvères, de véritables gens de 
lettres, dont les jongleurs n’ont souvent été que les « édi- 
teurs *». Je sais qu'il fut de mode, chez beaucoup de grands 
seigneurs, d'entretenir des jongleurs attitrés*. Je sais que les 
ménestrels ont su s'organiser en confréries. 

Mais je sais aussi qu'il n’y eut pas, au moyen âge, de dis- 
tinction suffisante entre les poètes et les colporteurs de leurs 
œuvres, entre les trouvères qui ont rimé les gestes héroïques 
et l’auteur de la Demoiselle qui demandait l’avoine pour Morel, 
Au xiri siècle, où finit le saltimbanque, où commence le poète ? 
À d’autres époques, avons-nous besoin de savantes disserta- 
tions pour discerner que Ronsard ne fut pas confondu avec les 
bateleurs et que Corneille ne chantait point de mazarinades 
sur la Place Royale ou près de la Samaritaine ? Au moyen âge, 
dans l’usage de la langue et dans l’opinion publique, trou- 
vères, conteurs de fabliaux, danseurs, acrobates, joueurs de 
couteaux, prestidigitateurs, dresseurs demarmottes, ménestrels, 
c’est tout un. Quelle différence de vie et de traitement y a-t-il 
entre nos Colin Malet et nos Enguerrand d’Oisi d’une part, et 
ces autres trouvères, non moins obscurs, Jendeu de Brie, 
Huon, de Villeneuve, Herbert le Duc, qui ont composé les 
bautes épopées ‘ ? Raconte-t-on une fête ? Les jongleurs y font 
des cabrioles ; deux lignes plus bas, ils chantent de nobles 
rotruenges : tout cela est sur le même plan. Même à ces 
ménestrels d’une condition plus haute, attitrés à la cour des 
riches hommes, quels services demande-t-on ? On leur demande 
de bonnes chansons, sans doute, mais pêle-mêle, d’être bons 
joueurs d’échecs et bons arbalétriers : | 

Il est de tout bons menestreus : 


Il set peschier, il set chacier, 
Il set trop bien genz solacier ; 


1. Voyez la précise et élégante dissertation de M. Émile Freymond, Jon- 
gleurs und Menestrels, diss. de Heidelberg, Halle, 1883. 

2. V. Léon Gautier, Les Épopées françai es, t. I, p. 200. 

3. V. Freymond, loc. cü., p. 23, et ci-dessous, le paragraphe consacré à 
Jean de Condé et à Watriquet Brassenel. 

4. Voyez la liste de ces inconnus, dressée par M. Léon Gautier, Les Épopées 
françaises, 1. I, p. 219, ss. 


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408 LES FABLIAUX 


Il set chançons, sonnez et fables. 
11 set d’eschez, il set de tables, 
Il set d’arbalestre et d’airon!. 

Dans les fêtes, l’un danse des éperons, l’autre saute à tra- 
vers un cercle, celui-ci tire son épée nue et s’appuie des 
poings sur le tranchant, et d’autres « ovrent de nigromance ? ». 
Mimi, sal vel saliares, balatrones, aemiliani, gladiatores, 
palaestrini, gignadi, malefici quoque et tota joculatorum 
turba procedit *. Dans cette « joculatorum turba », on ne sait 
pas s'il ne faut pas comprendre aussi des poètes. Dans la dis- 
sertation de M. Freymond, les exemples se pressent, abondent. 
Mais en est-il un plus frappant, je dirai plus douloureux, que le 
débat des Deux bordeors ribauz ? | 

Deux jongleurs s’y renvoient de plaisantes injures et chacun 
d'eux vante sa marchandise. 

L'un d’eux nous dit qu'il sait chanter (il exagère, il est 
vrai) les gestes de Guillaume d'Orange, de Rainoart au tinel. 
d’Aïe d'Avignon, de Garin de Nanteuil, de Vivien, de Gui de 
Bourgogne, etc., c’est-à-dire qu'il est le porteur des plus 
belles traditions épiques. Il sait encore chanter Perceval, 
Floire et Blancheflor, c’est-à-dire les plus nobles légendes 
d'amour du moyen âge. 

Et que sait-il faire encore ? Il sait saigner les chats, ventouser 
les bœufs, couvrir les maisons d'œufs frits, faire des freins pour 
les vaches, des gants pour les chiens, des coiffes pour les chèvres. 
des hauberts pour les lièvres, si forts qu'ils n’ont plus peur des 
chiens. | 

L'autre, que sait-il faire ? Il sait jouer dela muse, des fretiaus, 
de la harpe, de la rote, parler de chevalerie, blasonner les 
armes des seigneurs, et aussi faire des tours de passe-passe, 
des enchantements, dire l’histoire des Lorrains, d’Ogier et de 
Beuvon de Commarchis, et encore «porter conseils d’amours», et 
conter pêle-mêle des romans de Ia Table Ronde et des fabliaux : 


Si sai de Parceval l’estoire 
Et si sai du Provotire taint, 
Qui od les crucefiz fu painz.. 


4. Texte de Gautier de Coincy, cité par Freymond, op. cit., p. 31. 

2. Texte de Joufroi, Freymond, op. cit., p. 20. 

3. Jean de Salisbury, Opera omnia, Polycraticus, éd. Giles, t. V, 1853, 
p. #2. 


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LES AUTEURS : RUTEBEUF | 409 


Et, dans ce seul poème, ces deux mêmes personnages s’ap- 
pliquent. indistinctement les noms que tant d’érudits s’épuisent 
à distinguer en leurs acceptions les plus nuancées : ménestrel et 
ribaud, trouvère, jongleur et lecheor :. 

Tant il est vrai que le xiri® siècle confond la scurrilité et le 
génie poétique, que les genres littéraires s’y mêlent dans une 
étrange promiscuité, et qu’une odieuse synonymie nous conduit 
insensiblement du poète au bouffon ! 

Mais nous en voulons un exemple plus convaincant encore. | 

Voyez Rutebeuf *, Il incarne vraiment cette ménestrandie 
errante. Parmi les trouvères du moyen âge, dont la physionomie 
se dérobe, indistincte, anonyme, sa figure se détache nette, per- 
sonnelle. Si, de ces bas fonds de la vie truande où végétaient, 
comme dans un cercle dantesque, les vagues esprits des jongleurs, 
quelque génie avait pu surgir, c’eût été lui. Le plus haut sommet 
— bien peu élevé — jusqu'où ils pouvaient monter avant de 
retomber dans leurs limbes, il l’a atteint. C'était un vrai tem- 
pérament de poète, un cœur très haut, généreux. Pendant trente 
années environ, à cette époque même que l’on se plaît à consi- 
dérer comme l’âge d’or de notre vieille littérature (1250-1280), il 
s’est passionné pour des causes réellement populaires, pour les 
idées qui frappaient, troublaient alors tous les esprits. Il avait 
bien cette âme des poètes qui sont en communion avec leur 
temps, âme cristalline, « écho sonore », où viennent vibrer, 
s’amplifier, se répercuter les mille bruits des consciences éparses. 
Si ces poètes nomades avaient pu devenir, ainsi qu'il était natu- 
rel, les collecteurs et les colporteurs des passions de leurs con- 
temporains, Rutebeuf eût été cette conscience commune, cette 
âme collective. 


Écoutez-le prêcher la croisade * ; car c’est bien d’une pré- 


1. Si bien qu'on peut écrire ces équations : ménestrel (v. 39, 199, etc.) — 
trouvère (v. 182) = ribaud = bordeor = jongleur (v. 205) — chanteur (v. 65) 
= Jecheor (v. 28) — pautonnier (v. 19). 

2. Je cite Rutebeuf d’après l'édition Kressner, 1885. Voyez sur ce trouvère 
le très charmant livre de M. Clédat, dans la collection dite des Grands écri- 
vains français, Hachette, 1891. 

3. Voir, passim, ses pièces relatives aux croisades, que j'énumère ici, 
classées, autant que possible, par ordre chronologique : la Complainie de 


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410 LES FABLIAUX 


dication qu'il s’agit, ardente, jamais lassée. Saint-Jean-d’Acre 
est menacé ? l’empire latin de Constantinople tombe ? le pape 
Clément IV fait prêcher, comme une guerre sainte, l'expédition 
de la Pouille ? la croisade de Tunis se prépare ? A chacun de 
ces événements, qui agitent la chrétienté, correspondent des 
poèmes de Rutebeuf, cris de détresse, rudes satires, appels 
passionnés. Après le désastre de Tunis encore, alors que les 
croisades sont bien finies et que cette page héroïque et folle 
est à jamais tournée, il s’obstine, saint Louis mort, à songer 
le songe du moyen âge, la délivrance des lieux saints. En quoi 
il est bien du peuple : : précieux témoin des sentiments popu- 
laires, il nous prouve que les petits furent bien de cœur avec 
saint Louis, pour vouloir la croisade. Il est généreux et hardi 
comme le peuple. « Nous ne sommes que prêtés au siècle. 
Prenez la croix, Dieu vous attend !... Antioche, terre sainte qui 
n’a plus de Godefroys ; Jaffa, Césarée, Acre,« dégarnie de ses 
bannières » ; Chypre, « douce terre, douce île », son âme vole 
vers ces saints lieux. Elle vole vers ces citadelles où quelques 
barons, Geoffroy de Sargines, Érart de Valery, Eudes de Nevers, 
les chevaliers du Temple, maintiennent encore la croix ; elle en 
rapporte ces vers, où l’on dirait entendre l’appel lointain de ces 
abandonnés : 


Hé las ! prélat de Sainte Eglise, 
Qui, pour garder vos cors de bise, 
Ne voulez aler aus matines, 

Mes sires Giefrois de Sargines 
Vous demande dela la mer !.… 


Constantinoble (1262), le Dit de Puille et la Chanson de Puille (1265), la Com- 
plainte du conte Huede de Nevers (1267), la Complainte d'Outre-Mer (1267), 
la Novele complainie d'Outre-Mer (1268), de Messire Geofroi de Sergines 
(1269 ?) le dit de la voie de Tunes, les Complaintes du roi de Navarre (1271), 
du comte de Poitiers (1271) d'Anseau de PIsle-Adam (1285 ?). 

1. Vivant en ces temps où le moyen âge commença à sentir clairement la 
vanité de son beau rêve oriental, en ces jours de transition qui virent le 
curieux état d'âme des décroises, il semble n'avoir soupçonné aucune des 
raisons profondes qui détachaient de la guerre sainte ses contemporains : ni 
l'inutilité, enfin aperçue, de ces aventures lointaines, ni les ambitions parfois 
purement temporelles des papes. Il ne prête à son décroisé qu'un égoïisme 
naïf, l'amour du bien-être et du poivre bien fort, le désir de cultiver en paix 
son Jardin et de gagner le ciel au plus juste prix, la peur du mal de mer 
et des coups, la lâcheté de ceux «qui font Dieu de leur panser. Il ne 
soupçonne pas qu’on puisse, sans être un don Quichotte, n'être pas un Sancho, 


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LES AUTEURS : RUTEBEUF Al 
ou cette vision de poète, inspirée, illuminée : 


Vez ci le tens ! Dieus vous vient querre, 
Bras estendus, de son sanc tains !... 


« Empereur, rois et comtes, à qui l’on récite tous les jours 
les romans des anciens chevaliers, dites-moi comment ceux 
dont on vous rappelle les belles histoires ont conquis le Para- 
dis ? Vous allez pleurant parce qu’on n’a pas délivré Roland : et 
Dieu ? à quand sa délivrance ?.… Chevaliers fournoyeurs, qui 
laissez le noyau pour la coque et Paradis pour vaine gloire, 
jeunes écuyers au poil volage, moins hardis que vos éperviers, 
croyez-vous donc gagner le ciel par votre beau rire ? Les martyrs 
sont donc des dupes, qui l’ont acheté un autre prix ? — Mais 
quoi ? le temps est passé des Godefroy, des Bohémond, des Tan- 
crède.. Les chevaux ont mal aux échines, et les barons à leurs 
poitrines ! Il est tout herbu, le sentier qui mène aux lieux saints 
et qu’on battait jadis si volontiers pour offrir l’âme au lieu de 
cire !.. Chevaliers de Saint-Jean-d’Acre, quel secours attendez- 
vous encore ? faites agrandir le cimetière où vous dormirez !... » 
— Pourtant, la croisade de Tunis est décidée. Quelle joie pour, 
Rutebeuf, et comme il admire saint Louis de « prêter ses enfants 
à Dieu contre la chienaille ennemie |! » 


Qui voudra és sains cieus semence semencier, 
Voist aidier au bon roi !.… 


Quand les tristes nouvelles arrivent d'Afrique, il s’attendrit à 
la pensée des morts glorieux, à qui le Christ fait fête : « Dieu 
peut s’en jouer et rire, et le Paradis s’en éclaire ! » 

Il n’est pas seulement le dernier apôtre des Croisades. Toutes 
les passions de ses contemporains, il les ressent et les exprime. 
Il avait l’âme à la fois railleuse et ardente des grands sati- 
riques. Il était cinglant comme Régnier, généreux comme Agrippa 
d’Aubigné. Il n’avait pas seulement du satirique le don de cari- 
cature ; mais, à sa verve parisienne, il associait ce qui seul 
donne à la satire prix et dignité, — la colère ; car la passion, 
lindignation qui forge les beaux vers, il l’a portée dans les 
grandes querelles universitaires du temps. Lors de la grave 
affaire de l'Évangile éternel, alors que les Franciscains furent 
si véhémentement soupçonnés d’attendre, après le règne du 


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412 LES FABLIAUX 


Christ, le règne de l'Esprit, c’est avec fougue qu'il s’attaque à 
ceux qui rêvent « nouvelle croyance, nouveau Dieu, nouvel 
Évangile : ». C’est avec une passion généreuse qu'il prend le 
parti de Guillaume de Saint-Amour pour la défense de l’Univer- 
sité de Paris contre les ordres mendiants ?, et qu’il combat pour 
ce docteur, même condamné, même exilé. Il porte dans cette 
lutte : un véritable esprit laïque, anticlérical, au sens moderne 
du mot. Il hait de male haine les « papelards », les « phari- 
siens », toute la « gent hypocrite, vêtue de robes noires et. 
grises », qui remplace, dans les conseils royaux, les Nayme de 
Bavière ‘. Il s’indigne de voir « Ypocrisie dame de Paris », et 
pulluler et grouiller dans la ville ces moines de toutes règles, 
carmes barrés, chartreux, trinitaires, sachets et sachetines, guil- 
lemites, moines de saint Augustin, moines de Saint-Benoit le 
Bestourné, cisterciens, prémontrés, frères de la Pie, nonnes 
blanches, grises et noires, et les deux grandes familles de saint 
Dominique et de saint François : il s’irrite de savoir que le tiers- 
ordre franciscain ceint de la cordelière les reins de milliers de 
laïques (à commencer par le roi), et que les béguinages ont, dans 
le siècle, tant d’affiliés. A-t-il pressenti quelque chose de ces 
dangereux mouvements religieux populaires, qui devaient, au 
siècle suivant, couvrir la France de sectes mystiques, de flagel- 
lants, d’adamites, de fraticelles, de bigots, de frères de la pauvre 
vie, de serfs de la Vierge, de crucifiés, d’humiliés ? Non, sans 
doute, et l’on ne doit voir, dans ces satires, que la défiance ins- 
tinctive qu'ont toujours soulevée, au sein du peuple de France, 
aux époques les plus religieuses, les tentatives de domination 
monaceale. Mais, par là même, ces satires sont populaires : 
Quel gent a Dieus laissié pour garder sa meson ? 
Sa vigne est désertée, n’i labore mais hom.…. 


Quant Dieus venra sa vigne véoir por vendengier, 
Des mauvès se voudra molt malement vengier !.… 


4. Complainte de Constantinoble. 

2. Voir la Descorde de l'Université et des Jacobins, le Dit de l'Université 
de Paris, les deux Dits de Mestre Guillaume de Saint-Amour. 

3. Bien qu'il défende ici des privilèges de prêtres séculiers, professeurs 
en Sorbonne. 

h. Voir, passim, les deux dits des Ordres de Paris, les Dits des Jacobins, 
des Cordeliers, des B£guines, des Règles, du Pharisien, le fabliau de Frère 
Denise, les Dits d'Y'pocrisie, de Sainte Eglise, etc. 


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LES AUTEURS : RUTEBEUF "413 


I1 était naïvement, profondément religieux. Ce rude ennemi 
des « papelards et béguins » — est-il besoin de le remarquer, 
tant ce contraste est fréquent au moyen âge ? — compose ses 
satires anti-monacales les plus violentes « au nom du Dieu triple 
et un » et pour le salut de « sa lasse d'âme chrestienne ». L’ Ave 
Maria Rustebuef, le Dist de Nostre Dame sont d’exquises prières. 
Nul, plus que lui, n’a excellé à tresser, comme des couronnes, 
ces délicates litanies où se complaisait notre vieille poésie. Le 
dévot prieur de Vicq-sur-Aisne, Gautier de Coincy lui-même, n’a 
pas rimé de vers plus tendres en l’honneur de la Vierge Marie, 
« sœur, épouse et amie de Dieu... verge sèche et fleurie... onde 
purificatrice.., ancre, nef et rivage, vierge pure comme la 
verrière que le soleil traverse sans la briser, chambre, cour- 
tine, trône et lit du Roi de gloire.., olive, églantier et fleur 
d’épine..., palme de victoire, violette non violée.., tourterelle 
qui ses amours ne mue 1... » 

Il n’a pas dédaigné non plus la gaieté des fabliaux, et ses 
contes sont parmi les plus joyeux, les plus lestement troussés de 
notre collection ?. 

Il fut encore — presque le seul des trouvères du moyen âge — 
une âme lyrique, au sens récent du mot : « Je ne suis pas ouvrier 
des mains. je vous veux découvrir mon cœur, 


Car ne sai autre laborage : 
Du plus parfont du cuer me vient ?.» 


Il a su, parmi la foule des traditions poétiques, élire les plus 
hautes, les plus fécondes : de belles légendes de pénitence et de 
pardon, comme Sainte Marie l'Egyptienne ou le Sacristain et la 
Dame du Chevalier. Il est l’obscur devancier de Dante, par sa 
Voie de Paradis ; de Gœthe, par son Miracle de Théophile ; il a 
su raconter la vie de sainte Élisabeth de Hongrie sans être trop 
indigne de la sainteté de son sujet et manier, de ses mains de 
jongleur, sans le salir, le Livre des trois ancelles. 

Ainsi, cet homme a été l’éminent porte-parole de ses contem- 


4. Les Neuf Joies de Nostre Dame, passim. 

2. Voir Frère Denise, l'Ame au Vilain le Testament de l' Ane, Charlot le 
Juif, la Dame qui fist trois lors entor le moustier. Comparez le Dit de Bri- 
chemer et la Desputoison de Charlot et du Barbier. 

3. Complainte de Constantinoble, v. 3-6. 


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414 LES FABLIAUX 


porains. Ne semble-t-il pas qu’il aurait dû attirer à ses poèmes, 
impérieusement, poète politique, les chevaliers ; — poète sati- 
rique, la foule universitaire ; — conteur de fabliaux, le peuple de 
Grève, les bourgeois ; — poète religieux, poète lyrique, toutes 
les âmes, si semblables à la sienne, des hommes d’alors ? Si, de 
la rue du Fouarre au donjon de Vincennes, le nom de Rutebeuf 
avait volé, glorieux, sur les lèvres, s’il avait été accueilli par des 
protecteurs, soutenu par l’applaudissement populaire, qui sait 
quelle floraison eût pu jaillir de ces germes de génie ? Mais quelle 
place la société du temps, à l’époque la plus lettrée et la plus 
artiste du moyen âge, a-t-elle pu accorder au mieux doué de ses 
trouvères ? — Il a passé sa vie à crier la faim. 

Poète politique, n’aurait-il pu servir d’auxiliaire modeste, mais 
puissant, au roi Louis IX, aux papes Clément IV, Grégoire X, — 
devenir comme le saint Bernard des dernières croisades ? Hélas ! 
est-il un chroniqueur du temps qui nomme seulement ce prédi- 
cateur de guerres saintes ? Quel accueil saint Louis lui a-t-il fait 
à sa cour ? Il devait pourtant connaître, au moins de nom, l’obs- 
cur soutien de sa cause, car Rutebeuf lui a dédié des vers. pour 
demander du pain : 

Je touz de froid, de faim baaille, 
Je sui sanz cotes et sans liz ; 
Mes costez conoit le pailliz, 

Et liz de paille n’est pas liz, 

Et en mon lit n’a fors de paille... 


Sire, je vous faz a savoir 
Je n’ai de quoi du pain avoir 


Mais le saint roi n’aimait pas « la vanité des chansonnettes *». 
— Rutebeuf raille quelque part * ces chevaliers qui, « la tête bien 
avinée, au feu, près de la cheminée », frappent de grands coups 
sur le Soudan et sur sa gent ; mais, quand vient le matin, leurs 
blessés sont guéris, et leur croisade est terminée. Lui, c’est piqué 
par le froid, le ventre creux, qu'il imagine pour lui-même de 


1. La Prière Rustebeuf. 
2. Cf. ces vers de la Paiz Rustebeuf, v. 20 : 


S'il vient a cort, chascuns l'en chace 
Par gros moz et par vitupire. 


3. Dans la Novele Complainte d'Outre-Mer, v. 251, ss. Voir ce thème ora- 
toire repris dans la Complainte d'Huede de Nevers, v. 157, ss. 


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LES AUTEURS : RUTEBEUF &15 


belles aventures. Il y avait un bon chevalier, Geoffroy de Sar- 
rines, type accompli du prudhomme :, qui « avait offert à Dieu 
le corps et l’âme ». Joinville nous le montre dans la bataille, 
défendant des coups le corps du roi, comme un bon écuyer défend 
des mouches le hanap de son seigneur. II était, pour les cheva- 
liers enfermés dans Jaffa, « leur chastel, leur tour, leur éten- 
dard ». Or, Rutebeuf fait ce rêve * que, s’il pouvait troquer son 
âme contre quelque autre, c’est celle de Geoffroy qu'il élirait. 
Hélas ! où donc sont la targe et la lance de l’infime ménestrel, 
qui 08e songer à cette transmigration d’âmes ? Quand il a fini de 
construire ce beau rêve aventureux, qu'il ne se hâte pas de ren- 
trer dans « sa tanière pauvre et gaste », où il n’y a ni « bûche 
de chêne, ni pain, ni pâte »: 


« C’est ce qui plus me desconforte, 
Que je n’os entrer en ma porte 
A vuides mains... » 


Il trouvera sa femme en couches, sèche, maigre, et qui geint ; 
. l'hôte qui réclame son loyer ; il trouvera ses meubles engagés, — 
et la nourrice qui veut de l’argent « pour l’enfant paître, sans 
quoi il reviendra braire au foyer * ». Pauvre croisé ! 

Poète satirique, champion de l’Université, il fit encore un autre 
rêve. De même que, par la pensée, il se transfigurait en croisé, 
il rêvait aussi de gagner, comme Guillaume de Saint-Amour, la 
palme et la couronne des confesseurs de la foi. Il partage avec 
lui, en imagination, la responsabilité des Pericula novissimorum 
temporum ; il s’exile avec lui : 


1. Rutebeuf trace de lui un portrait charmant, dont voici quelques vers : 


Ses povres voisins amoit bien ; 
Volontiers leur donoit du sien, 
Et si donoit en tel maniere 
Que mieus valoit ia bele chiere 
Qu'il faisoit au doner le don 
Que li dous… 
(de Messire G, de Sargines.) 


« La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne », a dit Corneille. 

2. De Messire G. de Sargines. 

3. Pour ces détails ct pour ceux qui suivent, voyez, passim, le Mariage 
Rustebuef, la Complainte Rustebuef, Ja Paiz Rustebuef, la Griesche d'Yver, 
la Griesche d'Esté, la Mort Rustebuef, la Povreté Rustebue/. 


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416 | LES FABLIAUX 


Endroit de moi, vous puis-je dire : 
Je ne redout pas le martire 
Ne la mort, d’ou qu’ele me viengne !. 


O glorieux théologien ! pourquoi te mêles-tu de ces hautes 
questions, et qui daignera te persécuter ? Au fort de la querelle de 
l'Évangile éternel, tu as pu recueillir, aux alentours de la Sor- 
bonne, quelques applaudissements d’écoliers. Retourne donc 
jouer avec eux, dans quelque taverne, aux dés pipés 2. Et, quand 
tu auras perdu, cherche, ô confesseur de la foi, un prêteur sur 
gages, qui veuille bien de ta robe. Mais qu’as-tu à faire parmi 
les docteurs de Sorbonne ? retourne auprès de tes pairs, les 
ribauds de Grève, en la compagnie de Charlot le Juif et de Bar- 
bier de Melun*. Ou va-t’en, vilain, au pays d’Audigier, en 
l’orde terre de Cocusse ‘. 

Poète lyrique, quelle inspiration ton génie trouvera-t-il, affamé 
comme te voilà ? — Eh bien, « compagnon de Job », chante donc 
ta misère | Chante la longueur des hivers, où l’on finit par s’ha- 
bituer à aller déchaussé |! 

Chante tes cûtés nus pendant le temps froid, et tes talons qui 
te servent de semelles, et le froid au dos quand la bise vente, et 
les flocons de neige qui te piquent, ces blanches mouches de 
l'hiver | 

Chante encore — c’est un beau lieu commun — l’inconstance 
de la fortune et des amis : 

Je crois li venz me les a pris ; 
L’amors est morte | 

Ce sont amis que venz en porte, 

Et il ventoit devant ma porte : 
Ses en porta !.…. 


L’esperance de l’endemain, 
Ce sont mes festes !.… 


Mais, si quelque haute inspiration te tente, ne t’y attarde pas : 
bâcle ce Miracle de Théophile, ébauche informe, et rime plutôt 
un boniment d’arracheur de dents, comme le Di de l'Erberie ; 
on t’en saura meilleur gré ; ne perds pas trop de temps à par. 


De Messire Guillaume de Saint-Amour, v. 117. 
Voir la Griesche d’Yver, v. 51, ss. 


Sur ces obscurs jongleurs, voyez les pièces à qui leur nom sert de titre, 
. L'Ame au vilain, éd, Kressner, p. 119, v. 75. 


sep 


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LES AUTEURS : RUTEBEUF 417 


faire la légende de sainte Elisabeth : il n’y a plus de pain pour 
toi dans son tablier fleuri ; la comtesse de (Champagne, ta pro- 
tectrice de hasard, te donnera moins pour ta peine qu’à l’enlu- 
mineur ! | 

Ainsi, qu’a-t-il manqué à Rutebeuf ? La conscience qu’il jouait 
un rôle, exerçait une influence. On peut chez lui vendanger par 
grappes les beaux vers ; on n’y trouvera pas une œuvre. Tout y 
est en germe, rien n’y est accompli. Comme tous les poètes de 
profession de son temps, il n’a pu être qu’un irrégulier de la 50- 
ciété, un déclassé, qui a chanté pour la joie des écoliers de l’Uni- 
versité de Paris et pour l’ébaudissement des bourgeois de la Cité. 
J] n’est que le commencement d’un poète. 

Tant il est vrai qu'il n’y a guère place, au xrrit siècle, pour les 
poètes ! 

Mais il y a place pour les rimeurs de fabliaux : clercs errants, 
jongleurs nomades, ces pauvres hères rendent vraiment raison de 
ce genre et de son p'odigieux succès. 

Quelle est, en effet, leur part de création, leur œuvre propre ? 

Ce n’est pas eux qui ont fait germer les belles légendes mira- 
culeuses. Elles ont éclos, comme des lys, au paisible soleil qui 
baigne les cloîtres. Les jongleurs se sont bornés à traduire ces 
contes pieux pour les besoins de leur clientèle changeante, à les 
rimailler avec indifférence. 

Les légendes épiques ne doivent guère davantage aux jon- 
gleurs du x siècle. Ils étaient morts depuis des siècles, les 
bons forgerons qui les avaient forgées, comme de nobles épées. 
Les jongleurs se contentent de ravauder les illustres défroques 
démodées de Raoul de Cambrai et de Girart de Vienne, de 
délayer en longues strophes monorimes, en vers de facture, les 
laisses rudement assonancées des primitives chansons. Ils ne 
sont que des remanieurs, qui ravalent l’épopée à la taille du 
roman de cape et d'épée. 

Mais, s’il est un genre qui leur appartienne, c’est le fabliau. 

Supérieurs aux barons et aux bourgeois grossiers, car les jon- 
gleurs sont, à quelque degré, des intellectuels ; inférieurs pour- 
tant aux uns comme aux autres, parce qu’ils n’ont pas conscience 
de poursuivre une mission idéale comme la chevalerie, ni même 
un but terrestre et matériel comme la bourgeoisie, mis hors la 


BÊÉDIER, — Les Failiaur. 27 


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A8 LES FABLIAUX 


loi par leur vie bohémienne, ils sentent qu'ils sont peu de chose, 
des amuseurs publics. Ils jettent sur le monde qui leur est dur un 
regard de dérision ; marchands de gaieté, les fabliaux fleurissent 
sur leurs lèvres goguenardes. Ils mettent dans ces contes, « pour 
la gent faire rire », leurs vices, leur paillardise, leur misère 
joyeuse, leur conception cynique et gouailleuse de la vie. 

Bourgeois et chevaliers les accueillent également, également se 
plaisent à leurs contes ironiques — dont eux-mêmes sont les 
héros bafoués — parce que les jongleurs ne tirent pas plus à 
conséquence que les bouffons et les montreurs d'ours, et le suc- 
cès des fabliaux est fait, pour une grande part, de cette dédai- 
gneuse indulgence. 


3. MÉNESTRELS ATTITRÉS DANS LES COURS DES GRANDS SEIGNEURS : 
WATRIQUET BRASSENEL DE GOUVIN 
JACQUES DE BAISIEUX. —— JEAN DE CONDÉ 


Mais voici qu’au début du x1v® siècle les jongleurs nomades 
tombent en discrédit ; de plus en plus les grands seigneurs se 
plaisent à s’entourer de poètes familiers, attachés à leur personne. 
Au cours du xiri® siècle, on ne saurait guère nommer, sinon à 
titre de raretés, des trouvères qui aient passé leur vie entière 
dans quelque noble cour, au service régulier, officiel de tel 
comte, de tel prince. Adam de la Halle suit Robert d’Artois à 
Naples ; Thibaut de Ghampagne débat ses jeux-partis avec 
quelques ménestrels favoris ; mais ce ne sont ‘que fantaisies 
exceptionnelles de princes lettrés. Au contraire, dès le commen- 
cement du xrv® siècle, l'exception devient la règle : dans les 
riches châteaux, auprès des fauconniers et des hérauts d'armes, 
vivent à demeure les ménestrels. 

La dignité du métier s’en accrut aussitôt. Les ménestrels, 
bien pourvus, devenus de véritables gens de lettres, avec toutes 
les vanités inhérentes à la profession, se prirent à mépriser, 
comme il sied à des parvenus, leurs confrères nomades. [ y eut 
une curieuse période de transition 1, où ils luttèrent contre la 


4. Sur laquelle nous sommes renselonés par nombre de petites pièces, 
telles que le Di des Taboureors, le conte des Hiraus (Baudoin de Condé, éd. 
Schéler, p. 153), le Dit du fol Menestrel (Watriquet de Couvin, éd. Schéler, 
p. 365), etc. 


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LES AUTEURS : MÉNESTRELS 419 


concurrence des jongleurs errants. Ces gueux sans gîte osaient 
encore parfois forcer la porte des châteaux ? Ils n’étaient que de 
« faus menestrels », avec qui c'était injure de les confondre : 


…L'uns fait l’ivre, 
L'autres le shat, li tiers le soit. 


Jamais ils ne devraient « entrer enune haute cour » ; 


Touz princes et tous hauz barons 
Doivent tieus bourdes eslongier ? | 


Arrière, ces « enchanteurs, entregeteurs et joueurs d’arbales- 
triaus * » | Place « aux grands ménestrels, maistres de leur 
menestrandie * » | 

Parmi « ces grands ménestrels », nous trouvons encore 
quelques auteurs de fabliaux. {ls sont les derniers qui en aient 
rimé. Pourquoi ? Examinons rapidement leur œuvre : nous y 
verrons peut-être les causes de la ruine du genre. 

Ce sont : Watriquet Brassenel de Couvin, ménestrel du comte 
de Blois et du connétable de France, Monseigneur Gaucher de 
Chatillon ; il écrivit ses vers dans le premier tiers du x1v® siècle ‘; 
— Jacques de Baisieux, qui vécut sans doute à la même époque 
et de la même vie de poète officiel * ; — Jean de Condé, dont le 
père, Baudoin, fut lui-même un illustre ménestrel . Jean dut 
hériter de la charge paternelle à peu près comme plus tard Clé- 


4. Conte des Hiraus, v. 65. 

2. Watriquet, n° xxvur. 

3. Jean de Condé, Düù des Jacobins et des Fremeneurs, v. 284. 

4. Baudouin, dut des Hireue, vw. 48-9. 

5. V. les Dits de Wairiquet de Couvin, pp. Aug. Schéler, Bruxelles, 1868. 
— M. Schéler date treize de ces pièces sur treute-deux, et ces dates s’éche- 
lonnent de 1319 à 1529. Plusieurs poèmes décrivent les pays du comte de 
Blois, notamment le château de Mont-Ferrant, situé tout près des lieux où 
s'élève aujourd'hui Chambord. 

‘6. V. les Trouvères belges du XII® au XIVe siècle, pp. Aug. Schéler, 
Bruxelles, 1876, p. XX et pp. 162-224. -— On ne sait rien de précis sur l’exis- 
tence de Jacques de Baisieux. Je conjecture, un peu aventureusement, 

qu'il fut le contemporain de W atriquet et de Jean de Condé, et comme eux 
ol attitré de quelque scigneur. Ses poèmes allégoriques du dit de 
l'Épée et des liefs d'amour, ses rimes bateles et équivoquées sur les Cinq 
lettres de Maria ressemblent exactement aux piéces de ces trouvires. 

7. V. la belle édition d'Aug, Schéler : Dits et contes de Baudoin de Condé 
et de son fils Jean de Condé, 3 vol., Bruxelles, 1866-1867. 


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420 LES FABLIAUX 


ment Marot succéda à son père Jean ; c’est ainsi que de bonne 
heure «il vestit les robes des escuiers » du comte de Hainaut, et 
c’est pour les riches cours hennuyères et flamandes que, pendant 
trente années :, il poétisa (de 1310 à 1340 environ). 

Ces poètes ne se soucient plus de réciter leurs vers devant les 
bourgeois et le menu peuple assemblés. Ils ne daignent plus 
rimer que pour leurs très nobles patrons et sc sont vite pénétrés 
de la gravité de leurs fonctions. Il est presque plaisant de voir 
comme ils s’en font accroire : leur charge est un sacerdoce et Ja 
gravité de leur vie doit répondre à la dignité de leur rôle. Ils 
dressent des devoirs du ménestrel un formulaire qui aurait fait 
rire les pauvres jongleurs de la veille, les Rutebeuf et les Cour- 
tebarbe : 


Menestrieus se doit maintenir 
Plus simplement c'une pucele 1... 
Menestrieus qui veut son droit faire 
Ne doit le jangleur contrefaire, 
Mais en sa bouche avoir tous diz 
Douces paroles et biaus diz, 
Estre nés, vivre purement ?. 


Watriquet veut que « sa rime soit de loiauté enluminée: ». 
O ménestrel, s’écrie Jean de Condé, 


Sois de cuer et nés et jolis, 
Courtois, envoisiés et polis, 
Pour les boines gens solacier { ! 


Jacques de Baisieux se déclare plus heureux quand il peut 
« retraire un beau dit 


Qu'il ne seroit de robe vaire. 
Por coi ? La robe useroit, 

Et li biaus dis li demorroit, 
K’en son cucer auroit enserré | » 


Ils défendent avec hauteur leur corporation contre les Jaco- 
bins et les Mineurs qui osent encore sermonner contre elle : le 


1. La plus ancienne pièce de Jean qu’on puisse dater est de 1313 ; la plus 
r.cente, de 1337. 

2. Watriquet, XXVIII, v. 6, ss. 

3. Dit de Loiauté, p. 131. — Jean de Condé, les Estaits du Monde, t. II, 
le 377 ; v. toute la tirade. 

4. Jacques de Baisicux, dit des Fiez d'Amours, p. 188. 


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LES AUTEURS : MÉNESTRELS 421 


roi David qui harpa devant Saül atteint du mal Sathan, n’était- 
il pas un ménestrel ? la mère de Dieu n’a-t-elle pas donné à deux 
ménestrels la Sainte Chandelle d'Arras, qui guérit du mal des 
ardents ? Un ton inconnu de fierté anime cette profession de foi 
du poète Jean de Condé : 


Je sui des menestrels al conte, 

Car biaus mos trueve et les reconte, 
Dis et contes, et lons et cours, 

En mesons, en sales, en cours 

Des grans seigneurs vers cui je vois, 
Et haut et bas oïient ma vois! 

De mal a fere les repren 

Et a bien fere leur apren | 

De ce, jour et nuit, les sermon ; 

On ne demande autre sermon 

En plusours lieus ou je parole... 
Jehan de Condé sui nommés, 

Qui en maint liu sui renommés. 

Que de bien dire ai aucun sens À... 


Poétiser, pour eux, c’est prêcher. Ils portent une vielle mono- 
corde : c’est la corde du dit moral. Ils sont vraiment des sermon- 
naires dans le siècle : ils ont du prédicateur les hautes prétentions 
morales, le goût des distinctions, divisions et subdivisions, la 
subtilité, le ton sentencieux, la tendance au lieu commun, tout, 
jusqu’au don de semer la somnolence. 

Ils prétendent « enseigner les hauts hommes », « chastoier les 
jeunes bacheliers ? ». Ils sont la lumière des princes : « Seigneur, 
vous allez dans la nuit, portez ce dit en lieu de torche *. » Ils ont 
_des exordes grandiloquents : 


Entendez, roi et duc et conte, 

Qui justice voulés tenir, 

Comment vous devés maintenir, 

Et pourquoi Dieus vous fist seigneurs 
Des grans regnes et des honneurs {.. 


A écouter ces paroles dignes de quelque primat des Gaules 


1. Dit des Jacobins et des Fremeneurs (1, XVI). 

2. C'est le titre d'un dit de Jean de Condé (XXVI) : li Chastois du jovene 
gentilhomme. Comparez l'Enseignement du jone fil de prince, par Watriquet 
(IX). 

3. Jean de Condé, dit de la Torche (TL. XXI), v. 297. 

k. Les trois Estats du Monde (II). 


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422 LES FABLIAUX 


au couronnement de Reims, que nous sommes loin des famé- 
liques jongleurs d’antan | 

Ces ménestrels ont charge de décrire aux chevaliers leurs 
devoirs : voici le Miroir aux dames et voici le Miroir aux 
princes 1. En leurs sermons versifiés, ils enseignent au jeune 
bachelier les vertus des nobles, la courtoisie :, la gentillesse?, 
la franchise‘, la largesse ; ils s’érigent en arbitres des élégances 
mondaines, blâment les modes nouvelles, « ces courtes manches 
et ces grands chaperons à large coquille ‘ » ; ils enseignent 
comment on peut atteindre à la cointise *, qui est l’élégance du 
costume et des manières, sans tomber pourtant dans son abus, 
qui est la mignotise. Ils mettent en garde le chevalier nouvelle- 
ment armé contre les faux conseillers et ces favoris qu’ils appellent 
les mahommés * ; contre l’orgueil et ses quatre cornes, lesquelles 
sont : cuidier valoir, cuidier savoir, cuidier pooir, cuidier avoir *. 
Ils lui définissent ses devoirs : comment il doit maintenir l’ordre 
de chevalerie, soutenir l’Église, « en bon trésorier de la foi”, 
défendre la gent menue » ; se comporter hardiment dans les trois 
métiers d'armes, qui sont la joûte, le tournoi, la bataille ** ; ils lui 
redisent en vers sonores comment il doit, dans la fumée des 
chevaux, le marteliis des épées, le bruit des tambours et des 
trompes, demeurer ferme comme une tour, le bras plus léger que 
des ailes d’émerillon et le poing plus dur que pierre d’aimant, 
faisant castel de son écu, et tour de son heaume 2. Ils lui 
expliquent le symbolisme mystérieux des diverses parties de son 
armure, la signifiance du tranchant, du pommeau, de la croix de 
son épée et celle des cérémonies de l’adoubement. 


. C’est le titre de deux poèmes de Watriquet (n9% I et XVII). 
. Des vilains et des courtois (LVI). 
. Dit de Gentillesse (XXXIX). 
. Di de Franchise (L). 
Dü du Singe (LX). 
. Dit de Cointise (XLVI). 
. Watriquet, le dit des Mahommés (VI) ; Jean de Condé, des Mahommés 
aus grans seigneurs (LI). 
8. Le di des Haus hommes (XL). 
9. Jacques de Baisieux, dit de l'Espée, p. 175. 
10. Dit des trois mestiers d'armes (V). 
11. V. notamment Jean de Condé, t. II, p. 73, et Jacques de Baisieux, 
p. 176. 


IAE CO D 


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LES AUTEURS : MÉNESTRELS 423 


Tantôt c’est un proverbe de Salomon qui sert de matière au 
développement, ou plutôt de texte au sermron : ; tantôt les an- 
eiens bestiaires, les lapidaires, les recueils d'exemples, toute cette 
faune et cette flore peétiques venues de P Apocalypse ou de Pline 
l'Ancien, et qui ont fourni à l’arclmteeture sacrée tant de motifs 
de décoration semni-hiératiques, semi-fantaisistes, leur fourmissent 
des similitudes. C’est une série de paraboles compliquées et pué- 
riles, très conventionnelles ; or, une parabole n’est expressive 
qu’autant que Papplication en est nécessaire et qu’une invincible 
association d'idées unit le symbole à la chose signifiée. Ier, dans 
les dits de l'Ourse, du Chien, du Fourmi, du Lion, ce ne sont le 
plus souvent que des rapprochements non observés, fantasques, 
arbitraires : k chevalier doit prendre exemple sur la panthère :, 
attirer les hommes par la bonne odeur de ses vertus comnte la 
panthère entraîne les bêtes après elle par la douceur de son 
haleine ; il doit défendre la Sainte Église comme ke coq défend ses 
gelires * : il doit rejeter loir de lui les félons, comme l’aigle pré- 
cipite de son nid ses petits couards et desnaturés *, etc. Et char 
eune de ces similitudes est poursuivie, jusqu’à épuisement de Ja 
matière, avec un exe minutieux de rapprochements, de eompa- 
raisons, de raisonnements en forme. 

On. le pense bien : cette poésre moralisante, pompeuse, ne va 
pas sans allégories. Le Roman de la Rose prolonge dans l’œuvre 
des Watriquet Brassenel et des Jean de Condé sa néfaste influence. 
Elle y forsonne, elle y pullule, la postérité de Nature, de Dan- 
gier, de Bel Accueil ! C’est toujours le même songe altégorique 
où l’ombre du palais de Beauté, dans l’ombre d’un verger, 
abrite les ombres de Sapience, de Manrire, de Ræson, de Mesure, 
de Charité, d’Humilité, de Debonnaireté, de Courtoisie, de Lar- 
gesse, de Suffisance, et autres ombres d’entités *. Nos ménestrels 
relèvent, trois siècles avant les Précieuses, la carte du Tendre et 
décrivent laroute qui conduit à la Haute Prouesse, en passant par 


4. Voyez, chez Jcan de Condé, les dits VI, XVI, XEVIII, LXX. 

2. Dit du bon comte Guillaume, XX XII. 

3. Du des trois estats du monde, II. 

&, Dit de l'Aigie (XI) ; comparez k dit dou Sengler (XII), le dit de FOkette 
(XXIT) ; chez Watriquet, l'Iraigne et le Crapot (IV), la Noir (IT), Fx Cigogne 
(XX), etc. 

5. Watriquet, le Mireoir as dames (1}. 


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424 LES FABLIAUX 


Vigueur, par Renommée et par l’ostel de Courtoisie :. Ils dressent, 
avec un soin héraldique, l’arbre généalogique de chaque vertu, 
de chaque vice ; ils rapportent comment Siurté, ayant épousé 
Avis, enfanta Vigueur et Hardement, lequel, ayant épousé Lar- 
gesse, engendra Prouesse, sans qu’on sache pourquoi ce n’est 
pas tout au rebours Prouesse qui, ayant épousé Hardement, 
enfanta Sëurté,ou bien encore Hardement, qui, ayant épousé 
Siurté, engendra Largesse. 

Ce qui frappe surtout, c’est ce sérieux de maîtres de cérémo- 
nies, cette solennité monotone, aggravée encore par la préten- 
tion de la forme, par les jeux de rimes riches *. Les ménestrels 
décrivent une vertu, une passion, comme les hérauts blasonnent 
un écu. Un cœur bat-il sous cette armure héraldique ? le héraut 
ne s’en soucie pas, nos ménestrels non plus : cela est sensible 
surtout dans les légendes chevaleresques qu'ils riment. Elles sont 
belles, parfois ‘, mais gâtées par le goût du décor, de la mise en 
scène. Le poète n’oublie pas une passe d’armes, ni une outre- 
passe, ni un cri du héraut, ni une enseigne de lance, ni un pré- 
sent fait aux ménestrels, ni un chant de carole ‘ ; il oublie seule- 
ment de nous montrer des âmes. C’est bien de la poésie de tour- 
nois, fausse comme le faux courage de ces joûtes et de ces behour- 
deis, bien faite pour la noblesse de Crécy, solennelle comme 
les hautes cours, gourmée comme le cortège des princes fla- 
mands et bourguignons. — Dans la décadence de l’ancienne poé- 
sie du moyen âge, un seul genre est en pleine floraison, c’est le 
genre moral, c’est le genre ennuyeux. 

Au premier coup d’œil sur l’œuvre de ces ménestrels, on est 
frappé d’un rapprochement que la lecture prolongée fait appa- 
raître plus évident encore : c’est que déjà nous sommes dans 
monde des srands rhétoriqueurs. 


1. Watriquet, dit du preu Chevalier (XVI). 

2. Jean de Condé, Mariage de Hardement et de Largece (XXXI) ; voyez 
aussi, chez lc même Jean de Condé, la Messe des Oiseaux (XX XVIII). 

3, V., pour des exemples de jeux de rimes, dans l’œuvre des Watriquet, 
les pièces publiées sous les numéros V, XXI, XX XVI ; dans l’œuvre de Jean 
de Condé, les numéros VIII, XLIV, XLVII, LXIV. 

&, Rappelez-vous le blanc Chevalier, ce vieux mari qui sauve sa femme do 
l'adultère ; le Chevalier à la manche, ce lâche réhabilité par l'amour. 

5. Dans le blanc Chevalier, sur 1600 vers, 640 (du vers 592 au vers 1232) 
sont remplis par la description d'un tournoi. 


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LES AUTEURS : MÉNESTRELS 425 


Ce bon comte Guillaume que Jean de Condé appelle « le père 
des ménestrels », si épris de figuration qu’une fois, à Harlem, 
selon les chroniques, il hébergea huit jours de suite vingt comtes, 
cent barons, mille chevaliers et toute leur suite sans nombre, si 
follement prodigue que, selon Jean de Condé, 


… il semoit l’or et l’argent 
Ensi c’on seme blés as chans!, 


il est déjà semblable, par son goût du luxe pour le luxe, aux 
ducs Jean le Bon et Charles le Téméraire, patrons des rhétori- 
queurs. Les dits allégoriques de nos ménestrels, leurs pièces 
officiclles, leurs moralités, rous les rctrouverons toutes pareilles 
chez Georges Chastellain et chez Robcrtet. Ces « vers rétro- 
grades d'amour », ces Ave Maria à rimes équivoquées annoncent 
bien les chants royaux en l’honneur de la Conception de Notre 
Dame, qui feront, dans les chambres de rhétorique et dans les 
puys, la gloire du bon Guillaume Cretin. Dès Jean de Condé, la 
poésie s’est faite décorative, comme ces grandes tapisseries froides 
que nous décrira Oliviet de la Marche. Faire le portrait de 
Watriquet ou de Jean de Condé, c’est déjà esquisser celui de 
Jean Meschinot ou de ean Mclinet. Viennent maintenant les 
Eustache Deschamps, les Alain Chartier, les Christine de Pisan ! 
Dès l’époque de Jean de Condé, le goût flamand domine, et pour 
deux siècles, dans les lettres françaises. | 

Maintenant, le difficile n’est plus d'expliquer comment Jacques 
de Baisieux, Watriquet de Couvin, Jean de Condé sont les der- 
niers poètes qui aient rimé des fabliaux ; mais le difficile est de 
dire, au contraire, comment, dans leur œuvre si grave, si solen- 
nelle, si prétentieuse, peuvent se rencontrer encore des contes à 
rire. 

On en trouve pourtant, et de très plaisants : parmi les poésies 
de Jacques de Baisieux, voici la Vessie au prestre ; dans l’œuvre 
de Watriquet, voici les Chanoinesses de Cologne et les Trois 
dames de Paris, la plus réaliste, la plus macabre des scènes de 
beuverie. Ici, dans l’œuvre de Jean de Condé, auprès des graves 
dits des Trois Sages ou de l’Honneur changée en Honte, voici 
des contes gras qui vont du risqué au grossier : les Braies au 


1. Dit du bon comte Guillaume, XXXII. 


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426 LES FABLIAUX 


prestre, le Pliçon, le Sentier battu. Voici une abbesse qui paraît 
en plein chapitre, coiffée, en guise de couvre-chef, des braies de 
Monseigneur l’abbé ; voici encore un clerc caché derrière un 
escrin. | 

Ces fabliaux tard venus ne sont pas les moins joyeux de notre 
collection. Ils nous montrent que la nouvelle en vers ne peut pas 
être atteinte par une décadence interne, comme les épopées ou 
les romans de chevalerie. Ici, le sujet est toujours aussi neuf, 
aussi brillant qu’au premier jour, parce qu’il continue de vivre 
dans la tradition orale, et que le conteur n’a qu’à se baisser pour 
l'y ramasser. Si le genre a péri, ce n’est pas qu'il se soit gâté, c’est 
que la mode a passé ailleurs. 

Dans l’œuvre de nos ménestrels, les fabliaux ne peuvent plus 
s'expliquer que comme des survivances de l’âge précédent. Si 
les Watriquet et les Jean de Condé en riment encore quelques- 

s, c’est sans doute pour soutenir la concurrence des derniers 
Fe. nomades, qui devaient les colporter encore ; c’est sur- 
fout pour satisfaire à ces habitudes prises par les plus grands 
seigneurs, dans Îles nobles cours, d'entendre ces contes joyeux, 
voire grossiers. 

\ Mais, de plus en plus, dans la conscience croissante de leur 

‘dignité, les ménestrels répugnent à ce genre. Les fabliaux ne 
{ sont pas faits pour les beaux manuscrits enluminés de riches 
{ miniatures, ni pour le luxe des rimes équivoquées. 

Les fabliaux étaient le produit de deux agents : l'esprit 
bourgeois, l'esprit du jongleur ; les jongleurs sont devenus des 
gens de lettres, qui ne s’adressent plus jamais aux bourgeois ; 
dès lors, les fabliaux meurent. 


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CONCLUSION 427 


CHAPITRE XV 
CONCLUSION 


Groupons ici, très brièvement et très simplement, les résultats 
de notre enquête. 

Comment le genre littéraire que nous étudions est-il né ? — 
On peut dire que l’esprit des fabliaux a préexisté aux fabliaux. 
Le jour où, dans la commune forte, riche et paisible, naquit la 
classe bourgeoise, germa aussi le goût de l’observation réaliste 
et railleuse, et l'esprit de dérision pénétra aussitôt la seule forme 
poétique alors développée : des intermèdes comiques se glis- 
sérent dans les héroïques épopées. On conçoit aisément qu'ils 
s’en soient vite détachés : lorsque les jongleurs disaient quelque 
chanson de geste dans les communes, ils devaient choisir ces 
épisodes burlesques, et souvent la courte séance de récitation 
s’achevait sans qu'ils eussent trouvé le temps de revenir à leurs 
nobles héros. Leur public de vilains riches s’accoutume à les 
entendre isolément, à en rire, demande même de véritables paro- 
dies de chansons de geste. Bientôt on sent que ces intermèdes 
plaisants n’ont jamais été que des iñtrus dans les poèmes féo- 
daux ; l'esprit bourgeois réclame ses droits propres : de là ces 
petits poèmes dont Richeut est le type, qui n’ont d'autre objet 
que la description ironique de la vie quotidienne et moyenne. 

À ces tableaux de mœurs, il s’agit de trouver un cadre ;il 
faut une action où se meuvent ces personnages familiers. Les 
jongleurs n’ont que faire d’aller chercher dans l'Inde des 
intrigues appropriées, et, selon un mot spirituel de Charles 
Nodier, l'intervention des adorateurs de Bouddha dans nos contes 
populaires n’est qu’un conte de savants, moins plaisant que les 
autres. Les jongleurs n’ont qu’à recueillir les récits qui, depuis 
le haut moyen âge, végètent obscurément dans la tradition orale ; 
ils y trouvent des intrigues menues, admirablement machinées ; 
ce sont des cadres excellents pour leurs tableaux de mœurs plai- 
santes. Voilà le fabliau constitué. 


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428 LES FABLIAUX 


:- On sait ce qu'il fut : tour à tour léger et grossier, tantôt fin et 
tantôt cynique, riant d’un rire trop facile, toujours moqueur, 
rarement satirique, excellent témoin des qualités inférieures de 
notre race. On sait encore son prodigieux succès : comment il 
anime de ses tendances des genres voisins, coexiste avec les plus 
pures légendes chevaleresques, contamine parfois les poèmes les 
plus nobles ; comment il ne reste pas confiné dans les foires et 
les carrefours, mais comment, porté tantôt par les pires goliards 
et les plus humbles jongleurs, tantôt par des chevaliers comme 
Philippe de Beaumanoir, il pénètre dans les salles seigneuriales 
et jusque dans les « chambres des dames » ; comment enfin on 
peut le suivre, avec Jean de Condé, jucqu’au seuil des solennelles 
cours flamandes..., quand soudain il meurt. 

Brusquement, au début du x1v® siècle, il disparaît. Pourquoi ? 

On soutient communément, depuis J.-V. Le Clerc, qu'il n’est 
pas mort à cette date, mais qu’il s'est simplement transformé pour 


devenir la farce du xv® siècle ; il aurait été seulement transposé 


‘du mode narratif au mode dramatique. 

L’historien de notre vieux théâtre, M. Petit de Julleville, a 
montré comment cette opinion est à la fois séduisante et fausse : 
« L'esprit des deux genres est sensiblement le même :. Le fabliau 
raconte vivement, dans un rythme court et dans un style aisé, 
une aventure plaisante ; la farce s'empare du même fait, ct dans 
le même style et la même mesure, elle met en dialogue ce que le 
fabliau avait raconté. Ajoutons, ce qui est frappant, que l’époque 
où l'on cesse de composer des fabliaux est précisément celle où 
l’on commence à écrire des farces ; le x siècle et le x1v® appar- 
tiennent aux fabliaux ; le xve et le xvit aux farces. Il semble 
d’abord que l’un des genres succédant ainsi à l’autre et en tenant 
lieu, le second ne soit qu’une transformation du premier. Ïl ne 
faudrait pas exagérer cependant jusqu'à prétendre qu'il en soit 
ainsi, ni faire une vraie filiation de ce qui fut plutôt une succes- 
sion. Si la farce était_ainsi sortie du fabliau tout entière, il y 
aurait plus de ressemblance entre les sujets traités dans l’un et 
l’autre genre. Nous avons conservé quelques centaines de 
fabliaux ; nous ne possédons pas moins de cent cinquante farces ; 


1. Petit de Julleville, La Comédie et les mœurs en France au moyen äge, 
1886, p. 53. 


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CONCLUSION 429 


si lafarce n’était qu’un fabliau métamorphosé, quarante ou cin- 
quante farces reproduiraient sous la forme dialoguée le récit 
d’autant de fabliaux. Or il n’en est pas du tout ainsi. Les rappro- 
chements de sujets sont très rares d’un genre à l’autre, et ces 
quelques rapprochements n’empêcheront pas qu’on puisse affir- 
mer que, si la farce hérite de l'esprit narquois et de l’humeur 
libre du fabliau, elle est néanmoins tout à fait indépendante et 
dispose d’un fonds comique en grande partie original et propre 
à elle. » | 
Ajoutons que, pour vérifier l'hypothèse, il faudrait qu’on pût 
saisir quelque trace de cet avatar, qu’on pût voir, en quelque 
fabliau dialogué, les personnages s’animer, prendre une figure et 
une voix. Il faudrait retrouver, dans l’œuvre d’un même poète 
ou de deux poètes contemporains, à la fois des fabliaux et des 
farces. Rien de tel. Non seulement il n’y a pas coexistence des 
deux genres, mais il n’y a pas succession immédiate. Il est exa- 
géré de dire:«le xiri® et le xrv® siècle appartiennent aux fabliaux; 
le xve et le xvi® aux farces. » Ainsi qu’on l’a vu, si l’on excepte 
les vingt ou trente premières années, le x1v® siècle ne connaît . 
plus les fabliaux. Il se produit, en fait, entre les deux genres, 
une solution de continuité, une brusque rupture. Pendant soixante . 
ans au moins, nous ne rencontrons dans notre histoire littéraire 
ni un fabliau: ni une farce. Quand le goût des spectacles 
comiques se développa au xve siècle, les fabliaux étaient depuis 
longtemps oubliés ; mais les contes bruts que les jongleurs 
avaient pour un temps élevés à la dignité d'œuvres littéraires 
n’avaient pas cessé de vivre. Les auteurs comiques du xv® siècle 
firent exactement comme deux cents ans auparavant avaient fait 
les jongleurs et comme font aujourd’hui les folk-loristes, M. Luzel 
ou M. Sébillot : ils se baissèrent vers la tradition orale. Ils y 
retrouvèrent ces anciennes médailles, non effacées, les contes 
populaires, qui circulaient, circulent et circuleront indéfiniment, 
dans le peuple. Ainsi le genre littéraire des fabliaux n’a pas pro 
vigné cet autre genre lutéraire, la farce. Le grand torrent des 
contes populaires continue de couler à travers les siècles : à deux 
cents ans de distance, les jongleurs et les clercs de la Basoche 
en ont détourné, sans l’appauvrir, deux minces ruisseaux : les 
fabliaux, les farces. | 


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430 LES FABLIAUX 


Il n’y a donc pas transformation, il n’y a pas non plus épüise- 


_ ment du genre : la matière des fabliaux est inusable, aussi bril- 


__— : 


lante aujourd’hui qu'aux premiers jours ; les derniers de nos 
poèmes, ceux de Jean de Condé, sont aussi plaisants que les 
plus anciens. Il y a disparition soudaine et complète. 

Rappeler les dures souffrances qui affligent les classes 
moyennes au cours du malheureux x1v® gècle ou bien les grands 
mouvements religieux populaires qui l’agitent, toutes conditions 
peu favorables à l’éclosion des gauloiseries, ce serait alléguer 
des causes disproportionnées aux effets. À peine peut-on indi- 
quer, sans trop insister, que l'esprit politique est plus développé 
chez les bourgeais de Philippe le Bel qu’au temps de saint Louis : 
Renart le Contrefai, cette encyclopédie satirique, remplace les 
vieux contes inoffensifs de Renart ; les dus politiques ruinent 
les légers contes à rire de l’âge précédent ; en un certain sens, 
malgré l’apparence paradoxale du mot, c’est la satire qui a tué le 
fabliau. 

Mais voici une cause plus directe, plus réelle. 

Qu'on veuille bien prendre garde à ce fait, vraiment congidé- 
rable : à la date où disparaissent les fabliaux (vers 1320), ils ne 
sont pas seuls à disparaître : mais en même temps meurent ou 
se transforment tous les genres littéraires du siècle précédent. 
Plus de chansons de geste, plus de poèmes d'aventures, plus de 
romans rimés de la Table Ronde, mais de vastes compositions 
romanesques en prose ; plus de contes de Renart, mais de graves 
dits moraux ; les anciens genres lyriques, chansons et saluts 
d'amour, jeux-partis, pastourelles, ont vécu ; les vielles sont 
muettes ; à la place, des poèmes d’une technique de plus en plus 
compliquée, destinés non plus au chant, mais à la lecture, vire- 
hais, rondeaux, ballades, chants royaux. Une période distincte de 
notre histoire littéraire est vraiment révolue, si bien que M. G. 
Paris peut arrêter à cette date critique, comme au seuil d’un âge 
nouveau, son Âistoire de la lütérature française au moyen âge. 

Ce qui se produit alors, on peut le définir aisément : c’est 
l'avènement de la littérature réfléchie. Plus d’auditeurs, des lec- 
teurs ; un public non plus d'occasion, mais stable ; une minorité 
lettrée, ayant ses goûts propres, ses préférences, diverses selon 
les cours. Le jongleur a vécu ; le poète naît, ou plus précisément 
l’homme de lettres. 


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CONCLUSION 431 


À cette date s’achève l’âge des jongleurs, dont les dates 
extrêmes coincident avec l’éclosion première et la disparition 
des fabliaux ; à cette date aboutit an lent travail de près de deux 
siècles, dont il importe d’expliquer clairement le caractère. 

Comme tout peuple dont on peut atteindre les origines litté- 
raires, la France a connu une époque exclusivement épique et 
religieuse : époque primitive, de poésie anonyme, populaire, 
impersonnelle, presque inconsciente, et nos premiers trouvères 
devaient fort ressembler aux aèdes homériques. Le poète n’est 
pas un jongleur de profession, mais souvent un guerrier ; c’est 
Taillefer, c’est Bertolai, l’auteur de la chanson primitive de Raoul 
de Cambrai, qui chante les combats que lui-même a combattus. 

« Toute la vie des guerriers est enveloppée de poésie vivante ; 
ils se sentent eux-mêmes des personnages épiques et ils entendent 
d’avance, au milieu des coups de lance et d'épée, la chanson glo- 
rieuse ou insultante qui sera faite sur eux... Cette épopée n’a pas 
été faite pour charmer des auditeurs indifférents ; elle est l’écho 
immédiat des sentiments, des passions, des triomphes, des deuils 
de ceux qui la font et l’entendent :. » La poésie eat toute à tous, 
et se confond avec la vie. — Or, nous sentons très nettement ce 
qui distingue Phémios et Démodocos de Pindare et d’Euripide, 
mais les intermédiaires nous échappent pour la plupart ; de 
même, nous sentons fort bien ce qui distingue Taillefer ou Ber- 
tolai de Ronsard ; mais, ici, nous connaissons toute la série des 
intermédiaires, et ce sont précisément nos jongleurs du 
xmie siècle. | 

L'époque où fleurit, avec les fabliaux, toute une série d’autres 
genres destinés à mourir en même temps qu'eux, et qui va de la 
fin du x11e siècle au commencement du x1v®, peut se caractériser 
d’un mot : c’est la période transitoire, au cours de laquelle. 
la poésie, de spontanée qu'elle était, devient réfléchie. Époque : 
semi-primitive, où la poésie n’est plus populaire et n’est pas. 
encore individuelle ; âge intermédiaire, vraiment moyen, où l’art 
se substitue peu à peu à l'instinct. Époque de transition et de 
très lente transition, parce que, d’une part, nos pères ne furent 
pas dirigés par des exemples classiques et ne reçurent pas du 


1. G. Paris, article sur les Publications de la Société des Anciens l'extes 
français, (Journal des Savants, 1885-6). 


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432 LES FABLIAUX 


dehors, comme les Romains par exemple, la révélation soudaine 
d’une poésie supérieure ; parce que, d’autre part, le moyen âge a, 
de toutes façons, contrarié le développement de l'individu, donc 
de l'artiste. 

En cette période qui ne possède plus le pouvoir de création 
collective et qui n’a pas encore la notion de l’art, quel peut être 
le fondement de la poésie ? L’amusement. Elle est le délassement, 
la récréation d’une race bien douée. Elle n’a d’autre source que 
le bien-être matériel, la paix : c’est la courtoisie et la gaieté fran- 
çaises qui, sans culture, portent leurs fruits. Alors que les jon- 
gleurs, héritiers déjà incompris des anciens chanteurs de geste, 
des anciens « aèdes », touchent à une époque où l’épopée n’est 
déjà plus qu'une survivance et commence à dégénérer en roman 
de cape et d'épée, quel peut être leur rôle ? Ils sont des amuseurs. 

De là, les deux sens du nom de jongleur : poète et bouffon. 
Ils n’ont pas encore pris conscience de leurs prochaines et hautes 
destinées. « Il n’y a pas ici-bas, dit Pierre le Chantre, une seule 
classe d'hommes qui ne soit de quelque utilité sociale, excepté 
les jongleurs, qui ne servent à rien, ne répondent à aucun des 
besoins terrestres, et qui sont une véritable monstruosité 1. » 
Quel jongleur aurait su protester contre ce jugement ? Lequel 
aurait pu répondre à cette question : « à quoi sert un poète ?» La 
société de leur temps leur fit une place restreinte et sacrifiée ; 
mais eux-mêmes, dans leurs œuvres, se font une place moindre 
encore. Leur moi n’y apparaît pas ; ils ne conçoivent pas une 
‘poésie où s’exprimerait leur âme individuelle. Pas de propriété 
littéraire, c’est-à-dire que chaque thème, lyrique, épique ou 
romanesque, est commun à tous, meuble indéfiniment rema- 
niable et transmissible * ; pas de stylistes, c’est-à-dire que, sur 
la langue, cette matière plastique, nul n’imprime la marque per- 


1. Nullum genus hominum est in quo non inveniatur aliquis utilis usus 
contra neccssitates humanas, practer hoc genus hominum, quod est mons- 
trum, nulla virtute redemptum a vitiis, necessitatis humanae nulli usui 
aptum. » (Cité par L. Gautier, Les Épopées françaises, II, 203.) 

2. De là vient de nos jours la surprise de tout lettré qui, versé dans la 
connaissance des siècles classiques, aborde pour la première fois la lecture 
de nos travaux de critique littéraire sur les œuvres du moyen âge. Il n’y 
trouve ctudiés que les sources des légendes, leurs différents états successifs, 
leur remaniements. De l'organisation spéciale du poète, de ses mérites ori- 
ginaux, de son influence, nulles nouvelles, et pour cause. 


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CONCLUSION 433 


sonnelle et volontaire de l’ouvrier : ; pas d’écoles poétiques, c’est- 
à-dire nul groupement d’esprits autour d’un esprit créateur, nulle 
mai.rise d’un génie souverain. Pas de biographies de poètes ; 
aucun souci de la gloire personnelle ; nulle trace de ce gran disio 
dell eccellenza, dont bientôt, sous un autre ciel, Dante sera tour- 
menté. 

On ne leur demande que d’être des amuseurs, et ils ne sont 
rien de plus. La littérature n’est encore qu’un jeu pour les réu- 
nions mondaines, un passe-temps pris en commun, et selon les 
mondes, soit une littérature de salon : c’est la poésie courtoise ; 
soit une littérature de bons dîners : ce sont les fabliaux :. 

Pourquoi les fabliaux ? Pour s’irriter, se venger ? Non, point 
de haines vigoureuses. Ce sont des caricatures plaisantes, pour : 
rire, 

Pourquoi les romans de la Table Ronde ? C’est l’imagination 
qui s'amuse à plaisir. Les jongleurs s'emparent des profondes 
légendes bretonnes, les travestissent à la mode du jour, les 
recouvrent d’un brillant et banal manteau de cour. Ne croyez 
pas que leurs héros soient des symboles incarnés ; il en est des 
légendes de la Table Ronde et du Saint Graal, comme des 
mystères de la franc-maçonnerie ; c’est une draperie prestigieuse 
qui est censée cacher le Saint des Saints ; mais ne soulevez pas 
le voile : il n’y a rien derrière. C’est la folle du logis qui vaga- 
bonde, comme les chevaliers errarts, à l'aventure. 


4. On dit d'ordinaire que la faute en est à la langue, qui n’était pas encore 
suffisamment formée, fixée. Mais la langue était au xr11° siècle parfaitement 
organisée, harmonieuse plus qu'aujourd'hui, non alourdie par les sons 
nasaux, chantante et sonore comme le provençal ou l'italien. Ce n’est pas 
l'instrument qui manque aux ouvriers ; ce sout les ouvriers qui manquent. Le 
style est œuvre de volonté et d’individualité. Qu'est-ce que l'histoire d'uno 
langue, sinon l'histoire des révolutions volontaires, « des coups d'État » que 
quelques hommes, Ronsard, Pascal, Racine, Victor 1f[ugo, ont tentés sur elle ? 

2. On est étonné souvent de la place toute petite que les lettres tiennent 
dans Iles préoccupations des hommes d'alors : voyez saiut Louis, le grand 
artisan de la Sainte Chapelle. Je ne connais que deux textes qui nous ren- 
seignent sur ses goûts poétiques : celui où il nous est dit qu'il faisait aux 
convenances mondaines le grand sacrifice, quand, à quelque festin, les jon- 
gleurs avaient été introduits, d'attendre, pour dire ses grâces, qu'ils eussent 
fini de chanter ; l’autre, où il condamne un de ses chevaliers, surpris par lui 
en train de fredonner un poème lyrique, à ne chanter plus que dans sa cha- 
pelle des hymnes pieuses : car le roi n’aimait pas la « vanité des chanson- 
nettes ». 


BÉDIER. — Les Fabliaux. 28 


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434 LES FABLIAUX 


On comprend dès lors que ces genres, si divers d’aspect, 
romans de la Table Ronde et fabliaux, aient pu coexister, car 
ils ne satisfont l’un et l’autre, par des moyens divers, qu’à un 
même et unique besoin : l’amusement. Qu'ils aient plu aux 
mêmes hommes, ce n’est plus qu’un fait historique curieux, qui 
nous prouve une sorte de parenté entre le monde des chevaliers, 
plus grossier qu’on ne le soupçonnerait sous son élégance super- 
ficielle, et le monde des bourgeois, plus affiné qu’il ne semble- 
rait, sous 8a grossièreté foncière ; ce n’est qu'un fait de détail, 
qui peut s'expliquer ; car, malgré la division des classes féo- 
dales, notre race est une. Quand un jongleur, admis ou toléré 
par tous à la faveur d’une condescendance faite de bonne humeur 
et de mépris, chante soit dans une haute cour, soit au perron de 
l'Endiü à Saint-Denis, soit dans un repas de corps de métier, 
soit dans un festin de tournoi, on accepte de lui, indifféremment, 
fabliaux et légendes chevaleresques ; qu’il amuse, peu importe 
la manière : toute poésie n’est alors qu’ « une risée et un gabet ». 

Mais, en même temps, s’accomplit obscurément une sorte 
d'évolution qui s'achève au début du xrve siècle. Lentement, 
presque inconsciemment, les jongleurs s’essayent à la littérature 
réfléchie. 

Ce n’est pas impunément que, pendant tout le cours du 
x111e siècle, ils ont exercé les qualités prime-sautières de notre 
race : dans les fabliaux, le don d'observation juste et fine ; dans 
les romans d’aventure, la puissance d’imagination, d’une grande 
hardiesse et pourtant sûre d’elle-même, mesurée jusque dans le 
fantastique. Ils se sont accoutumés à faire vivre leurs héros d’une 
vie plus vraie. Certes, longtemps impuissants à peindre un carac- 
tère individuel, ils ont dû se contenter d’une psychologie rudi- 
mentaire, procédant « par grands partis-pris », comme dans les 
vicilles chansons de geste ; longtemps ils ont dû, pour distinguer 
un sentiment d’un autre, recourir à l’allégorie, de même que les 
statuaires, pour distinguer un saint d’un autre, recouraient aux 
symboles et aux attributs ; longtemps, ils n’ont vu que le type, 
leur conception abstraite et les procédés traditionnels ou logiques 
qui pouvaient servir à exprimer cæ type. Mais peu à peu, pour 
avoir rimé tant de poèmes lyriques, ils se sont exercés à regar- 
der en eux-mêmes, à démêler leur propre originalité ; pour s’être 


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CONCLUSION 435 


si longtemps pliés aux contraintes de la rythmique provençale, 
ils ont acquis la première notion de ce que la forme ajoute à la 
matière ; pour avoir si souvent, dans les poèmes chevaleresques, 
décrit les conflits intimes du cœur, ils ont appris à discerner 
plus finement les nuances des sentiments ; pour avoir, en tant de 
fabliaux, peint les mœurs de la vie réelle, ils se sont accoutumés 
à la nature. 

Alors, au début du xiv® siècle, l'éducation du public s’étant 
faite en même temps que la leur, public et poètes se trouvent 
plus proches de la littérature réfléchie. Les humbles jongleurs 
de la veille passent assez brusquement à l'extrême opposé, aux 
pires vanités des gens de lettres : aux Rutebeuf, et aux Adam de 
la Halle succèdent les Guillaume de Machaut et les Eustache 
Deschamps. Les genres qu’ils développent de préférence sont 
ceux qui mettent le mieux en relief l'originalité de l'écrivain ; ils 
se complaisent aux poèmes de facture savante, aux artifices des 
rimes riches et des rythmes compliqués ; ils enrichissent et 
alourdissent la langue par un afflux de mots latins, à peine fran- 
cisés ; ils ne daignent plus rimer de fabliaux : pour que l'esprit, 
gaulois reprenne ses droits (avec usure), il faudra attendre 
Marot ; mais, dans la conscience toute nouvelle de leur dignité 
de poètes, ils recherchent les graves sujets historiques, les pro- 
blèmes moraux, les hautes discussions politiques. Si la Renais- 
sance fut si lente à venir, s’il nous faut attendre encore pendant 
deux siècles le soufile du génie antique et du génie italien, c’est 
au malheur des temps qu'il faut l’attribuer, aux grandes misères 
du xive et du xv® siècle, et surtout à l'influence néfaste du goût: 
flamand et de la cour de Bourgogne. Mais déjà, au début du! 
x1ve siècle, la notion d’art est née, grâce au lent effort de nos jon- 
gleurs, les modestes rimeurs de chansons de geste, les humbles 
conteurs de fabliaux. 


Go ogle 


436 LES FABLIAUX 


APPENDICE I 


LISTE ALPHABÉTIQUE DE TOUS LES POÈMES QUE NOUS 
CONSIDÉRONS COMME DES FABLIAUX 


Cette liste renvoie à l’édition de MM. de Montaiglon et Rary- 
naud. Elle indique, quand il nous a été possible de la détermi- 
ner, la province d’origine de chaque conte. 

Ces localisations se fondent tantôt sur des indications géo- 
graphiques précises, que nous notons auprès du titre du fablieu ; 
tantôt sur le fait que la patrie de l’auteur nous est connue ; tan- 
tôt, enfin, sur l’étude linguistique d’un certain nombre de 
fabliaux. Nous n’avons pas la place nécessaire pour énumérer les 
rimes et discuter les faits dialectaux qui ont, ici et là, entrainé 
notre conviction. Toutes les fois que les résultats de notre 
recherche sont douteux et contestables, nous marquons d’un 
astérisque le nom de la province qui nous a paru être la patrie du 
poète. Un grand nombre de fabliaux restent non localisés, soit 
que nous ayons négligé d’en étudier la langue, soit que cette 
recherche, tentée par nous, n’ait pas abouti. 


TITRES DES FABLIAUX PROYINCES D’ORIGINE 
1: AOUE OR drama eus Picardie. 
2. L'Ame au Vilain, 11}, 68, par Rutebeuf.... Ile de France. 
3. L'Anneau magique.…., 111, 60, par Haisceau 
({v. ce nom, append. 11I}................. Normandie. 


4. Anglais (les deux) et l’anel ,11, 46 ......... 
Ÿ 5. Aristote (Lai d’), V, 137, par Henri d’Andeli. Ile de France. 
6. Auberée, NV, 110 (Saint-Corneille de Com- 


piègne, comté de Clermont) ............. Ile de France. 
7. Aveugles (les trois) de Compiègne, 1, 4 (Com- 

piègne, Senlis), v. 12, 20, 62, 307 ......... Ile de France. 
8. Barat et Haimet, IV, 97, par Jean Bedel (+. 

append: Less are ares Artois. 


9. Berengier, I], 86, par Guerin............. 
10: Deréngiers ANS 08 Lanaietane stade ; 
_11. Boivin de Provins, NV, 116 .........,...... Champagne. 


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18 
9 


LISTE DES FABLIAUX 


. Bossua(les trois) m'nestrels, 1, 2, par Durand 


(DOUBS re inde en eme ts 


. Le Boucher d’ Abbeville, 111, 84, par Eustache 


d'Amiens (Oisemont, Bailleul, Saint-Acheul). 


. La Bourgeoise d'Orléans, 1,8 ............. 
. La Bourse pleine de sens, 111, 67, par Jean le 


Galois d’Aubepierre (Decize, v. 38)....... 


. Les Braiïes au cordelier, 111, 88. (L'action se 


déroule à Orléans et sur la route de Meung) . 


. Les Braies au prestre, VI, 155, par Jean de 


Condé (v. chap. XIV) .................. 
Brifaut, IV, 103 (Arras, Abbeville, v. 3) 
Brunatn, di F0.: 4eme ne des 


20:21. Celui qui bouta la pierre, 1V,102, et VI,152. 


22. Ce qui fut fait à la bêche (Barbazan-Méon, 
| PA LE 3 EL eee 

23. Les deux Changeurs, 1, 23 ................ 
24. Chanoinesses (les trois) de Cologne, III, 72, par 
Watriquet Brassenel de Couvin (Mons, Mou- 
tier-sur-Sambre, Nivelle, Maubeuge) ..... 

. 25. Charlot le Juif, INT, 83, par Rutebeuf ...... 
. ‘26. Les Chevaliers, les clercs et les vilains (Bar- 
bazan-Méon, 111, 28)................... 

27. Chevaliers (les trois) et le chainse, XII, 71, par 
Jacques de Baisieux ................... 

28. Le Chevalier à la corbeille, 11, 47........... 
29. Le Chevalier à la robe vermeille, XII, 57 (comté 
de Dammartin, Senlis).................. 

30. Le Chevalier qui faisait parler les muets, VI, 
L 147;:par Gars: 230300 tiuesene. 
31. Variante du précédent, VI, 153............. 
32. Le chevalier qui fist sa femme confesse, I, 16. 
« En Bessin, près de Vire. » (v. 1, 286.) ... 

#33. Le Chevalier qui recouvra l'amour de sa dame, 
V1, 151, par Pierre d'Amfol............. 

34. Le Chevalier, sa dame et un clerc, 11, 50 ..... 
85. Les deux Chevaux, 1, 13, par Jean Bedel 
(Amiens, Longueau, Saint-Acheul) ....... 

36, Le Pauvre clerc, V,132 .................. 
37. Le Clerc derrière l’escrin, V, 91, par Jean de 
CONS: Ra NES Ne er eee 

38. Connebert (V, 138) par Gautier (voy. ci-des- 
sous le Prêtre teint) ..................... 

39. Constant du Hamel, 1V, 106............... 
40, Le Convoiteux ct l’envieux (V, 135), par Jean 
Bedel' ina Ris a nait secte 

1 Conte, LE Hs st aa nur eréte ts 
42, Le Cuvier, 1, 9 (Provins, v. 22)............ 
43. Les trois Dames de Paris, IN], 73, par Jean 
Watriquet Brassenel ................... 

44. La Dame qui fist battre son mari, IV, 100.... 


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437 


Ponthieu. 
Normandie. 


Nivernais. 
Orléanais. 


Flandre. 
Picardie ou Artois. 
*Normandie. 


Hainaut. 
Ile de France. 


*Flandre. 
Angleterre. 
Ile-de-France. 


Angleterre. 


Normandie. 


Angleterre. 


Artois. 


Flandre. 


Orléanais. 


Artois. 


Hainaut. 


Et 
 « 


LI SI SI) «1 \ 
CES 


Ca 
Se 


. La Femme au tombeau..…., 111, 70 
. La Femme qui servoit cent chevaliers, 1, 26... 
. La Fèvre de Creeil, 1, 21, Creeil 
. L'amoureut à louage, I, 28 
. Frère Denise, IT, 87, par Rutebeuf 
. La Folle largesse, VI, 146, par Philippe de 


. La Gageure, II, 48 


. Guillaume au faucon, I], 35 
. Gombert et les deux clercs, 1, 22, par Jean Bedel. 
. La Grue, V, 126, par Garin (v. append. HI). 


. Le Jugement, V, 122 
. Le Maignien, V, 130 
. La Male dame, VI, 149 
. La Male honte, IV, 90, par Guillaume 
. La Male honte, V, 120, par Huon de Cambrai 


. Le Mantel mautaillié, VIE, 55 
. Le Pauvre mercier, 11, 36 
. Les Trois mesrhines, 1IT, 64 
. Le Meunier d'Arleux, 11, 26, par Enguerrand 


LES FABLIAUX 


. La Dame qui fist son mari entendant qu’il son- 


joùt, V, 124, par Garin ..............,... 


. La Dame qui fist trois tors entor le mostier, 


111, 79, par Rutebeuf .................. 


. Dames (les trois} qui troverent l’anel, 1, 5 .... 


Variante du précédent, VI, 138, par Haiseau 


. La Dame qui se vengea du chevalier, VI, 140. 
. Les trois Dames qui troverent.…., V, 112, Saint- 


NTCHElre Luisa url Rial ee 


. Variante du précédent, IV, 99 ............ 
. La Dame qui aveine demandoit pour Morel, X,29. 
. La Damoiselle qui n’ot parler..., V, XII 
. La Damoïselle qui ne pooit oïr…., III, 65... 
. La Damoiselle qui sonjoit, IV, 133 
. L'Enfant de neige, 1,14................... 


L'Écureuil, V, 121, Rouen............... 
L'Épervier (lai de), V, 115, cf. G. Paris, Ro- 
mania, VII, 2 


. Estormi, Ï, 19, par Huon Piaucele. ......... 
. Estula, IV, 96...... 
. L'Évesque qui benëi, III, 77 
. La Femme qui cunquie son baron (publié ci- 


se 


dessus, page 344)...................... 


Remi, seigneur de Beaumanoir .......... 
Gauteron et Marion, 1, 59.............. 


La Ilousse partie, 1, 5, par Bernier 
Variante du précédent, II, 30 


ss 


. Jouglet, IV, 98, par Colin Malet (pays de Ca- 


rembant) 


(Va ppen Ils na esse 
ADSL Se SR nn RE DANS 


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Ile-de-France. 


Normandie. 


Angleterre. 


Ile-de-France. 
*Picardie. 


Ile-de-France. 
Picardie, 


*Picardie. 
Picardie. 

Ile de France. 
Ile de France. 
Angleterre. 


Artois. 
#Ar tois. 
*Ile de France. 


Artois. 


Cambrésis. 


Cambrésis. 


. Le dit des Perdrix, 1, 17 
. La Plenté, 1, 75. L'action se passe en Syrie 


. Le Prêtre crucifié, 1, 18 
. Le Prêtre et la dame, 1}, 51...-.......... 
. Le Prêtre uu lardier, II, 32.............. 
. Le Prêtre et le loup, VI, 145, en Chartein (pays 


LISTE DES FABLIAUX 


. La Nonnette, VI, 157, par Jean de Condé 
. L'Oie au chapelain, VI, 


143, Rivière de 
DOVE LT]. VS Dean Sousse Re 


. Le Pêcheur de Pont-sur-Seine, 11}, 63, Pont- 


le-Roi (Aube) 


CR 


et en 1191 {v. 3) sous le roi Henri de Cham- 
pagne, +1197 


. Le Pliçon, VI, 156, par Jean de Condé...... 
. Le Porcelet, IV, 
. Le Pré tondu, V, 104.................... 
. Le Prêtre et Alison, 11, 31, par Guillanme le 


LOT sr raser enenecss 


Normand 


ess ses sens ms es es 


esse sss ess e 


de Chartres) hs suit omis 


. Le Prêtre et le mouton, VI, 144, par Haiseau. 
. Le Prètre qui abevete, TII, 61, par Garin.... 
103. 


Le Prêtre qui dit la Passion, V, 118....... 


403-105. Le Prètre qui mangeales müres,1V,62,V,113 


106. 
107. 
408. 
109. 
110. 
111. 
112. 


113. 
114. 
115. 


116. 


Le Prestre qui eut mere a force, V, 125..... 
Le Prestre qu'on porte, IV, 89 
Le Prêtre et les deux ribauds, 111, 62, Troyes. 
Le Prêtre teint, VI, 132 (Orléans, v. 5, ss) ..… 
Les quatre Prêtres, VI, 142, par Haiseau 

Le Provost a l'aumusse, 1, 7.............. 
Le Prudhomme qui rescoi son compere de 
noter 075 nen tes aan 
La Pucelle qui abreuva le poulain, IV, 107 .. 
La Pucelle qui voulait voler en Pair, IV, 108. 
Les Lecheors, 111, 76 
Richeut (Méon, Nouveau recueil, 1, p. 38-79). 


6.0 + 


117. Le Roi d'Angleterre et le jongleur d'Ely, 11, 52 
118, 119, 120. Le Sacristain, V,123 ; V, 136; VI 
Obs noce on etes 
121. Quatrième version du précédent (VI, :50) par 
Jean le Chapelain ...................... 
122; La Saincresse, 1, 95: aus nee sas 
123. Saint Pierre et le jongleur, V, 117......... 


. Le Sentier battu, 111, 85, par Jean de Condé. 
. Le Souhait desvé, V, 131, par Jean Bedel.... 
. Les quatre Soukaits saint Martin, V, 133... 
. Sire Hain et dame Anieuse, 1, 6, par Huon 


Piaucele 


CR 


Google 


. Normandie ou 


439 
Flandre. 


*Cnampagne. 
*Picardie. 


*Ayrie ? 
Flandre. 


An- 
gleterre. 


Picardie. 
*Ile de France. 


Normandie. 


Picardie. 


Orléanais. 
Normandie. 


*Picardie. 


Normandie. 


Artois. 


Picardie, 


440 LES FABLIAUX 


429. Le Sot chevalier, 1, 20 .................... Picardie. 
130. Le Testament de l'âne, III, 82, par Rutebeuf. Ile de France. 
431. Les Tresses, IV, 9,4...................... 
132. Trubert, Méon (Nouv. recueil, t. 1)........ 
433. Le Vair Palefroi, 1, 3, par Huon le Roi (v. 

appendice LIT} sis uenmnne causes Picardie. 
434. Le Valet aux douze femmes, 111, 78........ 
435. Le Valet qui d’aise a malaise se met, II, 44. 

V. Foerster, Jahrbuch, N. F., I, 304 ...... Picardie. 
136. La Vessie au prestre, III, 59, par Jacques de 

Baisieux (v. chap. XII)................. Flandre. 
437. La Veuve, V, 49, par Gautier le Long....... Picardie. 
438. La Vieille qui oint la palme au chevalier, V,127 
439. La Vieillette ou la vieille truande, V, 129... 
440. Le Vilain, VI, 148......... ie CR Sn DS 
441. Le Vilain asnier, V, 114................. 
442. Le Vilain au buffet, III, 80.............. 
443. Le Vilain de Bailleul, IV, 104, par Jean Bedel. Artois. 
444. Le Vilain de Farbu, IV, 95, par Jean Bedel... Artois. 
45. Le Vilain mire, 111, 74.................. 
146. Le Vilain qui conguist Paradis, III, 81.... 
447. Fragment de Foerster, dan Loussiet par « le 

maire du Hamiel», Jahrbuch,N. F.,1,p.296. Picardie. 


Résumé statistique 


Nous avons donc conservé 147 fabliaux. A l’édition de MM. A. 
de Montaiglonet G. Raynaud nous ajoutons six contes, les n°5,22, 
26, 62, 116, 132, 147 de la liste ci-dessus. Nous en supprimons 
seize pièces, savoir : deux dits dialogués (1, 1, II, 53) ; une chan- 
son (I, 11), deux contes dévots (1, 45, VI, 141), une 'patenostre 
(II, 42), un débat (II, 39), neuf dits moraux ou satiriques (I, 12, 
IT, 37, 38, 40, 41, 43, 54, III, 56, 66) 1. 

Les fabliaux sont répartis dans 32 manuscrits. 

Cinq d’entre eux nous offrent de véritables collections. Ce 
sont les mss, : 


B. N., 837 qui renferme ..................... 62 copies de fabliaux 
Berne: 194: 42325: Denise es 41 — 
Berlin, Hamilton, 257........................ 30 — 
BON 100 ne 24 — 
Bo N 19100. 50e Non auras 26 Le 


4. Il convient encore d'ajouter un fragment de fabliau, signalé par MFE. 
Ritter et publié par MM. de Montaiglon et Raynaud, t. IV, p. 154. On pour- 
rait l’intituler : Les trois nonnes à l'anneau. Il ne paraît avoir que le cadre 
de commun avec le fabliau des Trois dames qui trouvirent l'anneau. 


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LISTE DES FABLIAUX 44 


Les autres nous fournissent quelques fabliaux 
seulement ; ce sont : 


BEN:120098 dirai eus ter ere 11 copies de fabliaux 
B. N., 2.168, 1.635, 25.545, chacun 6 copies. ..... 18 — 
BD Ns 4008 name dates t 5 — 
British Museum, ms. Harl. 2.253 ; — B. N., 2.173 ; 
= CHACUN A ss dense ts ane 8 — 


B. N., nouv. acq., 1104 ; — Ars., B.L.F., 318 ; — 

Turin, L. V. 32 ; — Rome, B. Casan, — chacun 3. 12 — 
Pavie 130 0e samir endne CRE — 
B. N., 344, 375, 1.446, 1.588, 7.218, 12.483 ; — 

Brit. Museum, ms. add. 10.289, — Ars., B. L. F., 

317, — Ars., 3.524, — Ars., B. L. F., 60; — 

Cambridge, C. C. C., 50 ; — Oxford, Bodl., Dig- 

by, 86, — Turin, fr. 36, — Genève, 179 bis, — 

fragm. de la B. de Troyes, chacun 1 copie ..... 15 — 


Soit au total nissan es 254 copies. 


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442 LES FABLIAUX 


APPENDICE II 


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 


Je réunis ici d’assez nombreuses références à des conteurs 
lettrés ou populaires qui ont traité les mêmes sujets que nos 
jongleurs. Il eût été facile d’allonger ces listes, en citant de 
seconde main ; mais j'ai trop perdu de temps, sur la foi d’indica- 
tions inexactes, à rechercher des livres rares et à les dépouiller 
vainement, pour ne pas tâcher d’épargner à ceux qui voudraient 
se servir des présentes notes les mêmes déceptions. Je ne rap- 
porte donc ici que les parallèles que j’ai trouvés ou vérifiés moi- 
même. Dans les cas contraires, qui sont assez rares, j’ai marqué 
d’un astérisque les ouvrages que je citais sur la foi d’autrui. 


À. L’AME AU VILAIN (MR, III, 68). — Comparez la Farce du 
Munyer, par André de la Vigne, p. p. Fr. Michel, Poéstes 
gothiques françoises, 1831, et par le bibliophile Jacob, Recueil 
de farces, soties et moralités, 1859. 


B. L'ANNEAU (III, 60).— Comparez Nicolas de Troyes, le Grand 
Parangon des nouvelles nouvelles, n°9 39. — La Reine de Candu, 
dans les Contes nouveaux et plaisans, par une société, Amster- 
dam, 1770, 2e partie, p. 47. — La Bague enchantée, dans les Contes 
en vers et quelques pièces fugitives [par M. Bretin|, Paris, 
an V de la République, p. 66. — Trois contes picards, dans 
les Ksor<tôt, Heilbronn, chez Henninger, t. 1, n° 3. — Dans 
la même collection des Kpsrraèts, voyez les contes russes, t. I, 
n° XX XII ; cf. les notes, t. IV, p. 202, où divers rapproche- 
ments sont indiqués. Sur ces talismans bizarres, anneaux qui 
font éternuer, figues qui font pousser des cornes, etc., v. les 
notes de V. Imbriani, Conti pomiglianesi, Naples, 1876, p. 89. 


C. Les pEux ANGLAIS ET L'ANEL (II, 46). — Je n’ai retrouvé 
nulle part cette insignifiante historiette. Sur le baragouin anglais, 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 443 


on possède toute une série de textes, dont voici quelques-uns : 
la Paix aux Anglais (Jongleurs et Trouvères, p. 170, cf. Hist. 
Lüt., XXTIF, 349) ; la Charte aux Anglais, cf. Romania, XIV, 
p. 279 ; Renart déguisé en jongleur anglo-normand (éd. Martin, 
branche 1°). 


D. AuBERÉE (V, 110). — Ce conte existe dans les diverses 
rédactions orientales du Roman des Sept Sages : versions 
syriaque, grecque, espagnole, hébraïque, persane, arabe. | 

M. Georg Ebeling (Auberée, altfranz. fablel…, kritisch mit 
Eïinleitung und Anmerkungen hgg. von Gevrg Ebeling, Berlin, 
1891), a noté avec conscience et minutie les variantes de ces 
divers recueils. Je prends, pour l’opposer à Auberée, l’un 
quelconque de ces récits, soit le plus ancien texte connu, qui 
est le Sindibad syriaque (éd. F. Baethgen, Leipzig, 1879, p. 22). 
Ce choix est arbitraire ; mais il serait trop long de comparer 
successivement ici le conte français aux six principaux textes 
orientaux, et cette comparaison, que j'ai faite, conduirait aux 
mêmes résultats. La lecture du travail de M. Ebeling en con- 
vaincrait au besoin le lecteur. 

Voici la forme organique (w) du conte : 


AUBERÉE 
TRAITS ORGANIQUES 


Une entremetteuse procure une jeune femme à un jeune 
homme par la ruse que voici : elle s’introduit dans la chambre 
de la femme et y dépose, à son insu, un vêtement d'homme 
auquel elle a fait une marque particulière. Le mari découvre 
le vêtement, en infère que sa femme est infidèle et la chasse. 
Chassée, elle rejoint le galant. Il s’agit ensuite de la faire 
rentrer en grâce auprès de son mari : l’entremetteuse déclare 
au bonhomme qu’elle a perdu, elle ne sait où, un vêtement qui 
lui était confié et qui portait telle marque. Ïl s'aperçoit ainsi 
qu’elle a seule pénétré dans la chambre conjugale et se repent 
de ses soupçons. (A vrai dire, il n’est pas nécessaire que l’objet 
en question soit un vêtement ; mais cette imagination si neturelle 
ne paraît pas suffire à associer deux versions.) 


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444 


LES FABLIAUX 


TRAITS ACCE3SOIRES 


Sindbad, 


a) Un joyeux compagnon, qui 
désirait toute femme dont il enten- 
dait louer la beauté, rencontre 
dans un bourg une jolie femme, et 
l'envoie prier d'amour. Sa requête 
est repoussée, et, venu lui-même, 
il n’a pas plus de succès. 


w) Il entre alors chez une voi- 
sine, lui fait part de ses désirs, et 
moyennant promesse d’une bonne 
récompense, obtient qu’elle s’inté- 
resse à son amour. 

b) Elle envoie le jeune homme 
au marché ; 1\, il reconnaîtra le 
mari, à certains traits, qu’elle lui 
décrit, Le mari est un marchand : 
qu’il lui achète un manteau et le 
Jui apporte, à elle. 

c) Une fois qu'elle a le manteau, 
clle le brûle en trois places. 


w) Visite de l’entremetteuse à la 
jeune femme. 

Le surcot laissé sous un coussin. 

Retour du mari qui trouve le 
manteau, bat et chasse sa femme. 

d) Celle-ci se réfugie chez ses 
parents. La vieille vient l'y relan- 
cer : « De mauvaises gens ont dû 
t’enchanter, lui dit-elle ; viens chez 
moi, tu y trouveras un médecin qui 
te traitera avec intérêt. » 

w) Rencontre des amants. 

e) Le jeune homme est envoyé le 
lendemain matin à la boutique du 
mari. « Il te demandera ce qu'est 
devenu le manteau. Tu lui diras : 
Je me suis approché du feu, des 
étincelles y ont fait trois trous. Je 
l'ai donné à raccommoder à une 
vieille femme ; depuis je n’ai plus 
revu ni la vieille ni mon manteau. 
Alors le mari te dira : Va chercher 
la femme à qui tu l'as donné ; 
je saurai bien ce qu’il faudra 
répondre. » 





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Auberée. 


1) Long amour d’un oalet pour 
une jeune fille. Son père ne veut 
pas qu’il l'épouse, parce qu’elle est 
pauvre. Un bourgeois veuf et riche 
se montre moins intéressé, et la 
prend pour femme. Chagrin du 
jeune homme, qui cherche à se 
rapprocher de celle qu’il aime. 

w) Même scène que dans Sind- 
bad, comme le veut w. Auberée est 
une vieille couturière. 


m) Auerée prend simplement le 
surcot que porte le jeune homme. 


n) Auberée pique une aiguillée 
de fil dans le surcot, et y laisse 
son dé à coudre. 

w) Visite de l’entremetteuse à la 
jeune femme. (Les détails de la 
scène diffèrent de ceux du Sindbed.) 

Retour du mari, qui trouve le 
surcot et chasse sa femme. 

o) Auberée recueille la jeune 
femme dès sa sortie de la maison, 
et la détermine à prendre asile 
chez elle, où elle sera cachée, 
jusqu'à ce que tombe la colère du 
mari. 

w) Rencontre des amants. 

p) Épisode de l’abbaye de Saint- 
Corneille (v. ci-dessus, p. 355). 


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 


f) Ainsi fait ; la vicille, appelée, 
dit au mari : « Sauve-moi de cet 
homme. 11 m’a donné un manteau 
à raccommoder. J’ai causé avec ta 
femme, et je ne sais plus ce que 
j'en ai fait. » 


g) Le mari donne de riches pré- 
sents à sa femme, qui est retournée 
chez ses parents et qui ne consent 


445 


g) Cris que pousse dans la rue 
Auberée. 

Le mari accourt au bruit. Elle 
explique comme elle a perdu un 
surcot, qu’un jeune homme lui 
avait donné pour être réparé. Elle 
la perdu, avec son dé et son 
aiguille. 

r) Joie du mari qui retrouve en 
effet l’aiguille et le dé attachés au 
surcot, 


qu'à grand’peine à une réconcilia- 
tion. 


Ici encore, tous les traits accessoires, tous les épisodes 
d'explication ou de pur ornement diffèrent. Lesquels sont 
logiquement les primitifs ? Il est impossible de le décider, car 
ils sont, dans l’une et l’autre version, merveilleusement bien 
combinés et agencés. Par un détail pourtant, la forme fran- 
çaise paraît supérieure : comparez, en effet, l'épisode b du 
Sindbad à son correspondant, m, du fabliau. Dans toutes les 
versions orientales, le mari est un marchand d’étoffes, chez 
qui le jeune homme a fait emplette de son manteau. Cette 
‘invention maladroite frappe tout le conte d’une certaine invrai- 
semblance. Il est inadmissible, en effet, que, quelques heures 
après, le marchand rentrant chez lui ne reconnaisse pas le 
vêtement dont il vient de vanter l’excellence à son client ; il 
est étrange que, le lendemain, reconnaissant l'acheteur au 
marché, il lui demande placidement des nouvelles de son 
manteau, au lieu de prendre le galant à la gorge. L’entremet- 
teuse a été bien imprudente de mettre ainsi deux fois en pré- 
sence le mari et l’amant. Si le mari ne s'aperçoit pas que 
c’est un coup prémédité, s’il ne conçoit aucun soupçon quand 
il trouve dans sa boutique l’acheteur de la veille, juste à point 
pour lui raconter l’histoire du manteau brûlé, c’est qu'il n’est 
pas bien fin. La vieille du conte syriaque est donc moins 
adroite qu'Auberée, qui emploie un manteau quelconque, 
que le mari n’a jamais vu, et qui se garde bien de jamais mettre 
en face l’un de l’autre le jaloux et l'amant. Ainsi, la forme 
orientale est légèrement défigurée, et si l’une des deux versions 
peut prétendre au préjudice de l’antériorité logique, c’est le 
fabliau. Si l’on veut pourtant considérer les deux rédactions 


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446 LES FABLIAUX 


comme équivalentes, il reste qu’on ne peut rien savoir de leur 
rapport, puisqu'elles s'expriment par deux formules non compa- 
rables : 

La forme orientale par w + a, b,c, d,e, f, g, h….. 

La forme française par © + !, m,n,0,p,qr,s 


E. LE LAI D’ARISTOTE (V, 137). Pour les divers rapprochements 
voyez les notes de Von der Hagen, Gesammtabenteuer, Aristoteles 
und Phyllis, t. 1,, V ; Benfey, Pantchatantra, $ 187, p. 461-2. 
Il existe un récit apparenté, qui se trouve dans les Aieronymi 
Morlint Novellae, etc. Paris, 1855, p. 158, 8s., nov, 81. Dans 
une sorte de roman à tiroirs, où une pierre précieuse doit être 
départie à la femme qui aura subi au cours de sa vie galante 
la plus cruelle humiliation, trois femmes racontent chacune 
une aventure (la Statue, la Femme chevauchée, la Tige d’'oignon). 
La seconde de ces histoires est une contre-partie du lai d’Aris- 
tote. Voyez encore la Germania, 1, 258, où F. Liebrecht ajoute 
une variante espagnole. — M. Héron, dans son édition de 
Henri d’Andeli, a réuni quelques variantes plus modernes, du 
xvire ou du xix® siècle. — On sait que, dans plusieurs contes 
du moyen âge, on voit de même Aristote veiller sur les amours 
d'Alexandre. Voyez les Gesta Romanorum, éd. Œsterley, n°5 31, 
31, 37, etc., et cf. M. Héron, La légende d'Aristote et 
d'Alexandre, Rouen, 1892. Pour le plus curieux de ces récits, 
celui du baiser empoisonné, v. Gesammtab. 1, p. LXXX, Landau, 
Quellen des Dekamerone, p. 228, et le beau mémoire de M. Wil- 
helm Hertz, die Sage vom Giftmädchen, Munich, 1893. 
Plusieurs écrivains du moyen âge ont fait à notre conte des 
allusions qui ont été recueillies. Aux rapprochements de mes 
devanciers, j'ajoute ce jeu-parti d'Adam de la Halle et de Sire 
Jean Bretel (Adam, éd. Coussemaker, p. 165) : « Aristote a 
été chevauché par son amie, qui l’en a mal récompensé. Voudriez- 
vous être accoutré comme lui, pourvu que votre dame vous 
tienne parole ? » 

Notre fabliau a eu l’honneur de représentations figurées de 
toutes sortes, du x1r1° au x vie siècle, au portail de la cathédrale 
de Rouen, à la façade de l’église primatiale de Saint-Jean à 
Lyon, sur un chapiteau de l’église Saint-Pierre à Caen, sur 
Ja miséricorde d’une stalle de la cathédrale de Rouen, sur l’un 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 447 


des pilastres de la chapelle épiscopale du château de Gaillon ; 
il a été sculpté en bas-relief sur : voire (Montfaucon), l'Antiquité 
expliquée, t. III, p. 1, pl. CXCIV), en aquamaniles (cf. Gay, 
Glossaire archéologique, s. v. aquamanile) ; il a été peint par 
Spranger et gravé par Sadeler. 

Toutes ces œuvres d’art ont été soigneusement étudiées, depuis 
Daly (Revue générale d'archu., 1840, col. 399) et de Guilhermy 
(Annales archéologiques te Didron, t. IT, 1857, p. 145) jus- 
qu'aux travaux de MM. Armand Gasté (Un chapiteau de l’église 
Saint-Pierre de Caen, Caen, 1887), et A. Héron (Une représen- 
tation figurée du lai d'Aristote, Rouen, 1891). M. Gasté me 
signale encore une peinture sur verre du Musée germanique de 
Nuremberg, sur laquelle v. une communication de M. Gaïdoz 
dans le Bulletin de la Société des Antiquaires, 1888, p. 230. 

Ajoutons à ces remarques que nombre de livres du xvi® siècle 
portent au frontispice des gravures représentant le lai d’Aris- 
tote. Je signale, par exemple, Henrici Glareali de Geographia 
liber unus, imprimé à Fribourg en Brisgau, en 1522, où l’on 
voit, sur le même bois, à gauche Virgile à la corbeille, à droite 
une scène que je n’ai pas su identifier, en bas Aristote sellé et 
chevauché. 


F. Les TROIS AVEUGLES DE COMPIÈGNE (1, 4).—]1 y a ici conta- 
mination de deux contes distincts : pour le premier (les aveugles 
dupés), voyez Gonnella*, Bouchet*, Imbert Hist. Litt.,t. XXII, 
p. 140) — Schimpf und Ernst, éd. Œsterley, XII blinden 
verzarten XII guldin, n° 646, et les renvois à Pitrè, à l’Uylen- 
Spiegel, à Hans Sachs, à Sacchetti. — Ajoutez une nouvelle de 
Girolamo Sozzini, dans les Novelle di autori senesi, Londres, 
1798, t. IT, p. 271, ct les deux Aveugles dans les Contes en vers 
(par M. Bretin), p. 109. 

Pour le second conte (l’aubergiste dupé), voyez, outre l’ITis- 
toire lutéraire (t. XX1IT, p. 140, Repues franches, Eulenspiegel, 
d'Ouville), Dunlop-Liebrecht, Geschichte der Prosa-dichtung, 
p. 284. — L'idée des Repues franches (v. ce texte p. p. A. Lon- 
gnon, Œuvres complètes de François Villon, 1892, pp. LIIT-LIV) 
a été reprise dans la Farce du nouveau Pathelin, p. p. Génin. — 
Hieronymi Morlini novellae, éd. de la bibl. elzévirienne, 1855, 
nov. XIII, p. 29, De Hispano qui decepit rusticum. — Straparola. 


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448 LES FABLIAUX 


Piacevoli notti, XIII, 2 ; cf. Giuseppe Rua, /ntorno alle « piace- 
voli notti », p. 103-4. — Liebrecht, Beiträge zur Novellenkunde, 
Germania, 1, 269. — Braga, Contos tradicionaes do Povo Portu- 
guez, n° 179 (a venda das gallinhas) qui donne de nombreux 
renvois, notamment à Bebelius*, II, 126. — Ajoutez enfin les 
Nouv. contes à rire ou récréations françoises, Amsterdam, 1741, 


p. 318. 


G. BARAT ET HAIMET (IV, 97). — Ce conte, qui rappelle d’une 
façon générale les bons tours joués à Calandrino par les peintres, 
ses confrères (Décaméron, Journ. 8, nouv. 3, 6, etc.), paraît 
avoir eu grand succès au x1r1e siècle, puisque les noms des per- 
sonnages du fabliau, Barat, Haimet, Travers, étaient devenus 
ceux de voleurs célèbres, comme Cartouche ou Mandrin. V. le 
soman d'Eustache le Moine, éd. F. Michel, v. 298 : 


Travers, ne Baras, ne Haimès 
Ne sorent onques tant d’abès. 


La première partie de notre conte (les œufs de pie volés et 
les braies enlevées au voleur) se retrouve dans un récit p. p. 
Eugen Prim et Albert Socin (Der neu-aramäische Dialekt, Güt- 
tingen, 1881, n° XLII, p. 170), où l’on raconte, assez maladroi- 
tement d’ailleurs, les exploits du petit’Ajif, neveu d’un voleur 
illustre. Ce récit sert d'introduction à l’histoire du trésor de 
Rhampsinit. — La deuxième partie (visite de deux voleurs à un 
ancien voleur marié et retiré, et vol d’une pièce de lard successi- 
vement reconquise et reperdue) est racontée dans les Contes 
albanais, recueillis par Aug. Dozon, Paris, Leroux, 1881, 
n° XXI, Mosko et Tosco, p. 153. — Les deux parties (nid d’éper- 
vier, sac d’une maison où l’on pénètre par le toit) se rejoignent, 
comme dans notre fabliau, mais non sans de nombreuses modifi- 
cations, dans un conte kabyle (Contes populaires de la Kabylie 
du Djurdjura, recueillis et traduits par J. Rivière, Paris, 1882, 
p. 13). Ici encore, ce conte sert de préface à Rhampsinit. 


H. BERENGIER (III, 86),1V,93). — Comparez die verrätherische 
Trompete, XVIIIe Erzählung des Siddhi-Kür ; dans les Mongo- 
lische Märchen p.p. le DT B. Jülg, 1868, p. 23 ; ou la traduction 
française du texte de Jülg dans la Fleur lascive orientale, Oxford, 
1882, p. |. Ce conte a été étudié de très près par Liebrecht et 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 449 


Benfey dans la Revue Orient und Occident, t. X. p. 16, ss. 
J'ajoute à leurs rapprochements que la forme de Bonaventure 
Despériers se retrouve dans Roger Bontemps en belle humeur, 
Cologne, 1708, t. II, p. 63. — La deuxième partie de la nouvelle 
publiée dans les Koortits, Ï, X XIV, reproduit aussi le fabliau de 
Berengier. Cf. les renvois fournis par les Kaurtäôer, t. IV, p. 196. 
— C'est, comme on voit, un des rares fabliaux qui se retrouvent 
sous forme orientale. Je me permets de renvoyer le lecteur au 
travail ci-dessus indiqué de Liebrecht ct de Benfey : il lui sera 
facile de constater que le fabliau et le conte mogol, tout comme 
les autres contes conservés sous forme orientale, n’ont en com- 
mun que leurs seuls traits organiques; ils ne sont donc pas com- 
parables. Je prie le lecteur de tenter lui-même cette comparaison 
ou de m'en croire sur parole. Il ne sied pas que je donne ici la 
preuve de mon affirmation ; il ne sied pas qu’il me la demande. 


I. Borvin DE Provins (V, 116). — Dunlop (v. Dunlop-Lieb- 
recht, p. 23) a imaginé de rapprocher ce fabliau de la nov. 
5, journée II du Décaméron. Landau (Quellen, p. 123) a adopté 
cette opinion. Il n’y a aucun rapport entre le jongleur Boivin, 
qui est le dupeur, et le maquignon Andreuccio, qui est le dupé. 


J. Les Trois Bossus MÉNESTRELS (I, 22). — Voyez notre 
étude sur ce conte au chapitre VII. 


K. LE Boucxer D'ABBEVILLE (III, 84). — On a comparé (du 
Méril, Hist. de la poésie scandinave, p. 335, cf. de Montaiglon 
et Raynaud, notes de leur édition) ce fabliau avec le conte de 
La Fontaine « À femme avare, galant escroc », tiré de Boccace, 
Décam., VIII, 1. Bartoli (Letteratura italiana, 584) a montré 
combien ce rapprochement est vague et vain. 


L. La BourGEoisE D'ORLÉANS (1, 17). — Il existe un petit cycle 
de contes qu’on peut réunir sous ce titre : le Mari trompé, battu 
et content. Mais ce groupe est composé d’au moins trois récits 
distincts, indépendants les uns des autres, qu’on rapproche 
indûment de la Bourgeoise d'Orléans. Séparons ici ce qui a été 
si souvent confondu. 

JL Le mari prend le costume de l’amant. La Bourgeoise d’Or- 
léans (MR. I, 17). — Le Chevalier, la dame et un clerc (MR, II, 
90, — Le Castia Gilos (Raynouard, Choix de poésies des trou- 

© BÉDIER. — Les Fabliaur. 29 


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450 LES FABLIAUX 


badours, 111, p. 398). — Gesammtabenteuer, 11, XXVII, Vrouwen 
staetikeit. 

II. Le mari prend le costume de sa femme ; il est rossé par 
l'amant. — Décaméron, Journée VII, nov. 7. — La Fontaine a 
‘ imité Boccace très exactement, sauf pour quelques épisodes 
invraisemblables, qu’il a modifiés (l'amant devient fauconnier ; 
— Ja scène de la chambre conjugale est supprimée). — Erzäh- 
lungen aus altdeuschen Hss., gesammelt durch Adalbert von 
Keller, Stuttgart, Bibliothek des liter. Vereins, t. 35, p. 289, 
von dem Schryber ; cf. quelques références de Liebrecht, Germa- 
nia, 1, 261. — Ser Giovanni Fiorentino*, à Pecorone, g. III, nov. 
2“ ; — Roger Bontemps en belle humeur, Cologne, 1708, p. 64-5 ; 
— Nouveaux contes à rire ou récréations françoises, Amsterdam, 
1741, p. 184 (copié de Roger Bontemps ou d’un modèle com- 
mun). — Contes à rire et aventures plaisantes, éd. Chassang, 
Paris, 4881, p. 111. — Uhland, Volkslieder, der Schreiber im 
Garten. — Kzsrz2212, t. |, Contes secrets russes, 77. 

IIL Le poulailler. — Retour imprévu d’un mari, à qui sa 
femme persuade qu'il est poursuivi par des sbires ; elle le cache 
dans un poulailler, où, disent les Cent nouvelles nouvelles, il 
passe la nuit à « roucouler avec les coulombs ». — La farce du 
pigeonnier. — Cent nouvelles nouvelles, 88e. — H. Estienne, 
Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. 1, p. 275. — Pogge, 
Facetiae, éd. Isidore Liseux, t. I, p. 28, 1878. — Lodovico Dome- 
nichi, Detti e fatti di diversi signori e persone private. in Fiorenza, 
1562, p. 148. L'italien de Domenichi reproduit exactement le 
latin de Pogge. — Bandello*, nov. 25. 

Voyez différentes variantes que je n’ai pu contrôler, énumérées 
dans les Gesammt., 11, XIV, et dans les Kosm:aèta, t. IV, p. 250. 

I] a paru sur cette nouvelle une excellente monographie de 
M. W. Henry Schofield, The source and history of the seventh novel 
of the seventh day in the Decameron, dans les Harvard Studies 
and Votes in philology und lüerature, 11, 1893. La liste de réfé- 
rences cressée par M. :cholield est sensiblement plus riche que 
celle qui précède ; les plus importantes de ces additions sont un 
épisode du roman de Baudoin de Sebourg et un trait légendaire 
de la vie de l’empereur Henri IV, rapporté dans le de Bello saxo- 
nico, chap. 6-7, et répété postérieurement, non sans modifications 
curieuses, par différents chroniqueurs. 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 451 


M. LA BouRSE PLEINE DE SENS (111, 67). — Un trait analogue 
dans le Comte Lucanor, trad. de Puybusque, exemple XXXWVI, 
p. 376, sqq., où un marchand achète pour un maravédis de pru- 
dence. — Comparez à notre conte le Liedersaal de Lassberg, von 
den freundinnen, où le mari, qui a deux maîtresses, achète pour 
« ain pfenning wert witzen » ; voir dans les Gesammtabenteuer (II, 
XXXV) le poème de Hermann Fressant, Ehefrau und Bulerin, 
et les rapprochements divers de von der Hagen. V. aussi Ger- 
mania*, XX XIII, p. 263. — On peut rapprocher encore un conte 
kamaonien où une femme demande à son mari de lui rapporter 
de voyage « le mauvais du bon et le bon du mauvais ». Romania, 
Cosquin, t. X, p. 545. Cf. Englische Studien*, 1883, p. 111-25 
{Külbing, a peniworth of white). 

N. Les BraïEs AU CORDELIER (JII, 88 ; VI, 155). Rapprochez le 
conte, assez différent d’ailleurs, de Philetaerus et Myrmex dans 
les Métamorphoses d’'Apulée, IX, 17-20, éd. Eyssenhardt, Ber- 
lin, 1869. — V. les rapprochements nombreux avec Sacchetti*, 
Sabadino*, Pogge, Morlino*, l’Orlando innamorato, l’Apologie 
pour Hérodote, etc., dans la Geschichte der Prosadichtung de 
Dunlop-Liebrecht, n°5 207 et 333.— J'ajoute à cette liste les réfé- 
rences que voici : les données du fabliau sont reproduites dans la 
farce de Frère Guillebert, très bonne et fort joyeuse (épithètes 
qui, par exception, sont méritées) dans l’Ancien théâtre françois 
de Viollet-le-Duc, t. 1, p. 305, ss. — V. Les Comptes du monde 
adventureux, p. p. Félix Franck, 1878, compte X XVIII (traduit 
de Masuccio, nov. III). — Le caleçon apothéosé, dans le Singe de 
La Fontaine, Florence, 1773, t. I, p. 54. — La Culotte de saint 
Raimond de Pennafort, dans les Contes à rire…., par Le citoyen 
Collier, commandant des croisades du Bas-Rhin, nouvelle édition 
par le chevalier de Katrix, Bruxelles, 1881, p. 3. 

O. BriraAUT (IV, 183). — Le fabliau est reproduit dans presque 
tous ses accidents par les Nouv. contes à rire ou récréations fran- 
çoises, Amsterdam, 1741, p. 328 : D’un qui déroba une pièce de 
toile. Comparez la facétie du curé Arlotto qui dérobe, avec la 
même astuce que le voleur du fabliau, quaire tanches apparte- 
nant à un Siennois (Contes et facéties d’Arlotto de l'lurence, éd. 
Ristelhuber, Paris, 1877, p. 7). 

P. BruNaAIx (I, 10). — Ætienne de Bourbon, éd. Lecoy de la 


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452 LES FABLIAUX 


Marche, n° 143. — Arlotto de Florence, éd. Ristelhuber, p. 104, 
n° LXXV. — Le même conte, assez défiguré, dans l’Amphibo- 
logie ou l'Écriture sainte prise à la lettre, Contes érotico-philoso- 
phiques de Beaufort d’Auberval, 1818, réimpression de 1882, 
Bruxelles, p. 1201. — Cf. les K:onziôta, ], XLIX et les notes, 
t. IV, p. 221. 

Q. CELUI QUI BOUTA LA PIERRE (IV, 102, et VI,152).— Gesammi- 
abenteuer, Berchta mit der langen nase. V. les notes de l’éditeur, 
III, LIV. — Wendunmuth, 11, 213, Von eines procuratoris gei- 
len hausfrawen, et les très nombreux rapprochements indiqués 
par l'éditeur (Bandello, Malespini, d’Ouville, Nouv. contes en 
vers, etc.). J'ajoute à cette longue liste ces quelques variantes, 
qui paraissent dépendre toutes de la 232 des Cent nouvelles nou- 
velles : Roger Bontemps en belle humeur, t. IT, p. 100 ; — Le 
Singe de La Fontaine, 1, p. 165 ; — Contes nouv. et plaisants par 
une société, II partie, p. 2 ; — Nouv. contes à rire ou récréat. 
jrançoises, t. Il, p. 267. — V. aussi des remarques de Dunlop- 
Liebrecht (note 317). 

R. Les DEUX CHANGEURS (I, 23). On a souvent comparé la pre- 
mière partie de notre fabliau avec la première des Cent nouvelles 
nouvelles (v. les rapprochements de Dunlop avec Ser Giovanni *, 
11,2 ; Bandello *, I, 3 ; Straparole, II, 10, nuit II, fable II, dans 
la traduction de Larivey, éd. Jannet). Comparez G. Rua, Intorno 
alle « piacevoli notti » dell Straparola, Turin, 1890, p. 50. — 
Mais je ne connais pas de conte qui renouvelle, avec une suf- 
fisante ressemblance, la double épreuve du fabliau. 

S. CHaARLOT LE Jutir (III, 83). — On a plutôt affaire ici à une 
répugnante imagination de Rutebeuf qu’à un conte traditionnel ; 
aussi ce fabliau ne se retrouve-t-il point dans les littératures 
orales, et c’est à tort que l’annotateur des K:vrtäôta (t, IV, p. 250) 
en rapproche un conte russe qui ne lui ressemble nullement. — 
Sur Charlot le Juif, v. la Desputoison de Challot et du Barbier 
de Meléun (Rutebeuf, éd. Kressner, p. 99). 

T. LE CHEVALIER AU CHAINSE (III, 71). — Voyez ci-dessus, 
chapitre IX. 

U. LE CHEVALIER A LA CORBEILLE (II, 47). — C’est à tort que 
l'on rapproche d'ordinaire ce conte de Virgile à la corbeille (voir 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 453 


Domenico Comparetti, Virgilio nel medio evo, et Gesammiabenr 
teuer, II, p. 509 ; t. III, LV). Mais notre fabliau reparaït, avec 
ses traits essentiels, dans l’Apologie pour Hérodote, éd. Ristel- 
huber, 1, 282. 


V. LE CHEVALIER QUI FAISAIT PARLER LES MUETS (VI, 147 ; VI, 
153). — V. dans les Gesammtabenteuer le conte intitulé der 
#eisse Rosendorn, et les notes de l’éditeur (III, p. 5, ss.). Cf. 
 Germania, 1, 262. 


W. LE CHEVALIER, SA DAME ET UN CLERC (II, 50). — V. ci- 
dessus, la Bourgeoise d'Orléans. 


X. LE CHEVALIER QUI FIST SA FEMME CONFESSE (I, 16). D’après 
Dunlop-Liebrecht (Anmerkungen, 315, p. 490), l’idée première 
-du conte se retrouverait dans le roman de Flamenca. Il est inutile 
de réfuter cette erreur. Comparez le Liedersaal de Lassberg, die 
Beichte, XXIII, p. 247. — Exempla of Jacques, of Viry, p. p. 
Crane, 1891 ; Keller, Erzählungen aus altd. Hss., p. 383, von 
dem man der beicht der frawen. — Cent nouv. nouv., 78°. — 
Wendunmuth, éd. Œsterley, 3, 245 (Betrug einer falschen fra- 
wen) et les nombreuses notes de l'éditeur (renvois à la Scala 
cœli, à Bandello, Doni, Malespini, Pauli, H. Sachs, etc.). Il est à 
peine utile de reppeler les contes de Boccace (VIT, 5)et de La 
Fontaine. Il y a dans M. Landau (Quellen des Dekamerone, 
p. 127-8) des rapprochements trop généraux et incertains. V. 
encore dans le Catalogo dei novellatori in prosa (Livourne, 1871, 
n° 28), par G. Papanti, l'indication d’une nouvelle italienne du 
moyen âge, semblable au fabliau. 


Ÿ. LE CLERC CACHÉ DERRIÈRE L’ESCRIN ( IV, 91). — Cent nou- 
velles nouvelles (34°). — Morlini Novellae, éd. de la Bibl. elzévi- 
rienne, 1855, p. 62, nov. XXX. Cette nouvelle a été traduite de 
Morlini ou d’un modèle commun par le sieur d'Ouville, Élite des 
contes, éd. Ristelhuber, XX XVI, p. 84. — Roger Bontemps en 
belle humeur, Cologne, 1708, t. II, p. 149. — Aux rapprochements 
de MM. de Montaiglon et Raynaud, Aug. Scheler, dans son édi- 
tion de Jean de Condé, ajoute des renvois aux Facetiae Frisch- 
lini* et aux Joci ac sales Ottomari Luscinii*. 


Z. LE Pauvre cLerc (V, 135). — Ce joli fabliau 8e diversilie 
<hez les divers conteurs en un certain nombre de récits, égale- 


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454 LES FABLIAUX 


ment ingénieux (Le soldat devin, le Soudan de Babylone, etc.} 
Il a été, à plus d’une reprise, étudié par les collecteurs de contes 
et j'indique ci-après où l’on pourra trouver des listes de références. 
— V. de nombreux rapprochements dans les Gesammtabenteuer, 
IT, 61 ; dans Dunlop-Liebrecht, des renvois à des poèmes anglais 
(Anmerk., 277a) ; dans la Germania, I, 263 (Liebrecht) ; — Kel- 
ler, Fastnachtspiele, p. 1172, ss., von einem varnden Schuler ; 
cp. Germania*, XX XVI, 22. — Le sieur d'Ouville, Élite des contes, 
éd. Ristelhuber, p. 109, n° XLV. Ristelhuber donne une longue 
liste de variantes. — Les trois récits dont voici l’indication ne 
sont que des copies de d’Ouville : Roger Bontemps, éd. de 1708, 
p. 51 ; Nouveaux contes à rire ou récréations françoises, Amster- 
dam, 1741, p. 171 ; Contes nouveaux et plaisans par une société, 
1770, p. 109. — Ajoutez, pour la forme du Soudan de Babylone, 
le Facélieux réveil-matin des esprits mélancoliques, Louandre, 
Conteurs français du XVIIe siècle, t. 11, p. 22. Cf. le Sottisier 
de Nasr'Eddin Hodja, bouffon de Tamerlan, éd. Decourde - 
manche, 1878, n° 173. — D'Ancona, Vovelle inedite di Giovanni 
Sercambi, n° 5, de Vana Luxuria, et les notes, p. 67, ss. — 
Les versions les plus voisines du fabliau sont fournies par un 
conte populaire lorrain, Le Corbeau, n° 79 de la collection de 
M. Cosquin (v. les notes) et, sous une forme grossière et inin- 
telligente, par un conte araméen, Der neu-aramäische Dialekt 
des Tur’Abdin, von E. Prym und A. Socin, Gôttingen, 1881, 
t. II, p. 293. 


Aa. CONSTANT DU HAMEL (IV, 106). — Gesammtabenteuer, KI, 
62 ; v. les notes de l’éditeur. — Novelle edite ed inedite di ser 
Giovanni Forteguerri, Novella 8, Bologne,. 1852, p. 177. — 
À. Coelho, Contos popolares portuguezes, Lisbonne, 1876, n° 67. 
— Constant du Hamel se trouve combiné avec le Prestre cru- 
cifié dans un récit recueilli à Vals par E. Rolland, Romania, XI, 
p. 449. — La même contamination apparait dans les Contes 
érotico-philosophique. de Beaufort d’Auberval. — La vengeance 
d'Isabelle, contes en vers de Félix Nogaret, 5 édition, 1810, 
p. 164 ; ce n’est, comme il résulte d’une note de l’auteur, qu’un 
simple rajeunissement du fabliau. — On peut enfin rapprocher, 
mais malaisément, les aventures de Spinelloccio et de Zeppa 
dans le Décaméron, VIII, 8. — Pour la vengeance que le mari 


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455 


prend sur les femmes de ceux qui le déshonorent, v. die Wie- 
” dervergeltung, p. 387 des Erzählungen aus alid. Hss., gesammell 
durch A. von Keller. 

Ce fabliau est représenté en Orient par un conte des Mille et 
une nuits (496€ nuit du texte tunisien du xvi® siècle ; l’édition de 
Breslau l’a supprimé. L'analyse que je donne est faite d’après la 
Fleur lascive orientale, Oxford, 1882, p. 10). Ce conte arabe 
peut-il prétendre à remonter jusqu’à l’Inde ? Je l’ignore et j'en 
doute. Quoi qu'il en soit, comparons les deux versions, pour 
décider si l’une d’elles peut être considérée comme la forme 
mère. | 


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 


FORME SCHÉMATIQUE DU CONTE, QUI S’IMPOSE A TOUT CONTEUR. 


Une honnête femme, poursuivie par les obsessions de plusieurs 
galants, leur donne rendez-vous chez elle pour le même soir, 
mais à des heures différentes. Elle les reçoit successivement, 
mais les force à se cacher presque aussitôt, sous prétexte que le 
mari revient. Il arrive en effet, et, mis au courant par sa femme, 
il les maltraite. 


TRAITS ACCESSOIRES QUI SONT DE L’ARBITRAIRE DES CONTEURS. 


Dans les Mille et une Nuits 


a) Au retour du bain, une jeune 
femme est accostée successivement 
par un cadi, un receveur général 
des impôts du port, un chef de la 
corporation des bouchers, un riche 
marchand. 


b) Elle leur fixe rendez-vous à 
tous quatre, chemin faisant et sans 
plus tarder. 


c) Elle prévient son mari, qui 
assistera d’un cabinet voisin aux 
scènes qu’elle prépare. 


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Dans le fabliau de Constant du Ham il 


1) Longues persécutions hai- 
neuses que font subir au vilain 
Constant du Hamel un prêtre, un 
prévôt, un forestier, pour se venger 
d’avoir été rebutés par sa femme, 
Ysabeau. Comment ils réussissent 
à le ruiner. — Ce sont des fonc- 
tionnaires, si l’on me permet cet 
anachronisme  d’expression, qui 
abusent de leur pouvoir. 11 n’en 
est pas de mème dans les Mille et 
une Nuits. 

m) Ysabeau, après avoir pen- 
dant de longs jours pâti de l’amour 
de ses persécuteurs, leur envoie sa 
chambrière à tous trois, pour leur 
fixer des rendez-vous, à condition 
qu’ils apporteront force deniers. 

n) Constant est absent du losis 
et n'apprendra que plus tard lheu- 
reuse ruse de sa femme. 


_ 456 


d) Elle reçoit le cadi qui vient 
à l’heure de la prière (plaisante 
infraction à ses devoirs!) Il lui 
donre un chapelet de perles. Elle 
l’affuble, sous prétexte de le mettre 
à son aise, d’une longue veste de 
mousseline jaune et d’un bonnet 
jaune. A peine se sont-ils assis au 
souper qu’on frappe. « — Mon 
mari |! » Le cadi est caché dans un 
cabinet. 

e) Le receveur des impôts arrive 
porteur d’une cassette de bijoux. 
Elle laffuble, toujours pour le 
mettre plus à son aise, d’une 
jaquette rouge trop courte et d’un 
bonnet de mousseline à pois noirs. 
11 va rejoindre le cadi dans le 
cabinet. 

{) Les deux autres galants sont à 
leur tour revêtus de costumes ridicu- 
les et se rejoignent dans le cabinet. 

g) Scène de tendresse conjugale. 


h) Le mari demande à sa femme : 
« N’as-tu fait aucune rencontre au 
retour du bain ? — Si, j’ai trouvé 
quatre vieilles créatures grotes- 
ques, Que j’enverrai chercher de- 
main pour te divertir. » Comme il 
insiste pour les voir sur l’heure, elle 
les fait sortir du cabinet, l’un après 
l’autre. 

i) Le mari force le cadi à lui 
conter une histoire, à lui jouer du 
tambour, à danser avec des gri- 
maces.— « Sur ma foi ! dit le mari, 
je croirais volontiers que c’est le 
cadi ! Mais je sais qu’il médite ac- 
tuellement sur la jurisprudence ! » 
Le cadi danse jusqu’à épuisement. 
On lui fait Loire un verre de vin 
(nouvelle infraction à ses devoirs), 
et on le chasse. 

j) De même pour les trois autres. 


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LES FABLIAUX 


o) Ysabeau reçoit le prêtre, qui 
lui apporte une ceinture pleine 
d’or. Elle le fait mettre au bain ; 
lheure du rendez-vous donné au 
prévôt arrive : il frappe en effet 
à la porte. Le prêtre se réfugie de 
son bain dans un tonneau plein de 
plumes. 


p) Même scène que ci-dessus 
pour le prévôt, qui rejoint le prêtre 
dans le tonneau aux plumes. 


q) De même pour le forestier. 


r) Constant revient, 
d'une grande hache. 

s) Ysabeau met alors son mari 
au courant de sa ruse, et lui con- 
seille de se venger sur les trois 
femmes du prêtre, du prévôt, du 
forestier. 


porteur 


t) Vengeance prise sur les trois 
femmes, les galants voyant la scène 
de leur tonneau, et se raillant Îles 
uns les autres. 


u) Constant met le feu au ton- 
neau. Les trois amoureux s’en- 
fuient par les rues, sans autre vè- 
tement que les plumes attachées à 
leur corps. 

Tous les chiens du village se 
mettent à leurs trousses, ameutés 
par Constant du Hamel. 


de À dt SE NÉ en 


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 457 


Ainsi, les deux versions ne présentent en commun que les 
traits accessoires que voici : d’abord, dans l’une et dans l’autre, 
les amoureux apportent des présents ; mais, comme ils ne pou- 
vaient raisonnablement se flatter de se dispenser de cette 
galanterie, il n’y a pas lieu de s’arrêter longuement à cette 
coïncidence des deux récits. En second lieu, les amants se 
retrouvent, dans les deux versions, cachés dans le même réduit. 
Mais ce trait est si naturel que j'ai hésité si je ne devais pas le 
considérer comme un des traits constitutifs du conte, sous sa 
forme w. S'il n’appartient pas à l'inventeur premier du conte, 
un nombre indéfini de conteurs indépendants le réinventeraient 
sans peine. 

Donc, les deux versions sont admirablement motivées, mais 
elles le sont différemment : à tel point qu’elles s’expriment par 
des formules toutes différentes, et nullement comparables : 

La forme orientale par © + a, b,c, d,e,f, g,h, i, 

La forme occidentale par w + !, m,n,0,p,q,r,s,t,u…. 

Elles sont comme étrangères l’une à l’autre : ni celle-ci, ni 
celle-là ne peut prétendre à aucun droit de priorité logique. 


LE ConvoiTeux ET L'ENVIEUX (V, 135). — Ce conte se trouve 
aussi dans les Enseignemens Trebor* ; v. His. lüt., X XIII, 237, 
où divers rapprochements sont indiqués. — Pauli, Schimpf und 
Ernst, p. 546, n° 647, où, donnant une longue liste de réfé- 
rences, Œsterley confond plusieurs contes distincts. — Crane, 
Exempla of Jacques de Vitry, n° CXCVI ; — l’Avare et l’'Envieux, 
Contes en vers par F. Nogaret, auteur de l’Aristénète français, 
p. 169 ; c’est le fabliau, tristement défiguré. — Contos tradi- 
cionaes do Povo portuguez, n° 154, o odio endurecido (v. les 
notes de Braga, t. I, p. 230). — Les rapprochements de Crane 
avec la Summa virtutum ac vitiorum, la Summa predican- 
tium, le Promptuarium exemplorum, le Magnum speculum 
exemplorum, le libro de los Exemplos, etc., etc., prouvent que 
cette historiette était l’un des exemples favoris des prédicateurs 
du moyen âge. 

Les histoires orientales rapprochées par Benfey, Pantcha- 
tantra, $ 112, 7 et $ 208, p. 498, ne sont point similaires, 
comme l’a déjà noté M. Crane. — Sur le rôle de saint Martün, 
comparer le fabliau des Quatre souhaus saint Martin, et nos 
remarques à propos de ce conte. 


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458 LES FABLIAUX 


Ba. LE Cuvier (I, 9). — Je ne connais de comparable à ce 
fabliau que le poème des Gesammtabenteuer, der Rütter unterm 
Zuber, par Jakob Appet, II, XLI. Le célèbre récit d’Apulée et 
‘ses dérivés n’ont que le titre de commun avec les fabliaux. Le 
conte des Délices de Verboquet le Généreux rapproché par Von der 
Hagen est également tout différent. La comparaison inexacte de 
-notre fabliau avec le Décaméron, VII, 2, a encore été reprise 
par M. Licurgo Cappelleti, dans ses Studi sul Decamerone, Parme, 
1880, p. 412-7. 


Ca. LA DAME QUI FIST BATTRE SON MARI (IV, 100). Voyez ci- 
dessus, la Bourgeoise d'Orléans. 


Da. LA DAME QUI FIST SON MARI ENTENDANT QU'IL SONJOIT (V, 
124). — Voyez chapitre VI. 


Ea. Les Trois DAMES QUI TROVERENT L’ANEL (I, 15 ; VI,138). 
— Nous avons eu l’occasion d'énumérer ailleurs (chapitre VIII) 
les vingt-deux versions que nous connaïssons de ce conte. Outre 
ces versions, les quatre histoires contenues dans nos fabliaux 
(les Poissons, le Moine, le Mari paranymphe, la Chandelle) 
vivent d’une vie indépendante, distincte, dans un certain 
nombre de recueils de contes, que nous allons rappeler ici. 

19 Les Poissons. — Je ne puis:citer aucune forme indépen- 
dante de ce récit, qui ne reparaît, à ma connaissance, que 

dans le Liedersaal de Lassberg. C’est à tort que Liebrecht et 
M. Rua l'ont identifié avec un conte de la Russie Méridionale 
p. p. Roudtschenko ; nous avons eu l’occasion, dans notre étude 
sur le fabliau des Tresses (chapitre VI), d'analyser ce conte 
russe ; si l’on veut bien s’y référer, on verra qu'il n’a aucun 
rapport avec le récit de nos fabliaux, sinon celui-ci : dans l’un 
et dans l’autre, il est question d’un plat de poissons. Par contre, 
on doit remarquer lidentité du conte populaire russe avec le 
2e récit du 78 Sage du Syntipas. 

29 Le Moine. — Ce conte vit d’une vie indépendante chez 
Jacques de Vitry (ex. CCXXXI, éd. Crane) et chez Étienne de 
Bourbon /n° 458, éd. Lecoy de la Marche). M. Crane ajoute 
(p. 227) plusieurs références à des recueils d’exempla. — Lieb- 
recht (Zur Volkskunde, loc. cit.) indique comme parallèle au 

- récit de notre fabliau, un conte tiré du Mahäkätjäjana (Mém. 


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 459 


de lAc. de St-Pétersbourg, VIII® série, t. XXII, n° 7, p. 28, 
ein Cyclus buddistischer ‘Erzählungen mügetheilt von À. 
Schiefner). Vérification faire, voici le conte très peu intéressant 
dont il s’agit : la femme du Brahmane Purohita a parié qu’elle 
persuaderait son mari de ge faire raser la chevelure. Elle lui dit, 
en effet : « Un jour que tu étais appelé devant le roi, j’ai fait 
vœu que, si tu étais bien accueilli par lui, j’offrirais tes cheveux 
aux dieux. » Purohita, par bienveillance conjugale, consent en 
effet, pour accomplir le vœu de sa femme, à se faire raser. — 
On peut juger par là si nous avons eu raison de ne pas ranger 
le conte du mari fait moine au nombre des fabliaux attestés 
dans l'Orient. 

30 Le Mari paranymphe. — J'intitule ainsi, avec M. Giu- 
.seppe Rua, le récit du fabliau anonyme. Il est obscur et mal 
conté. Je n’en connais pas de semblable, à moins qu'il ne faille 
reconnaître le même conte dans cette insuffisante analyse que 
donne P. Lerch d’un récit de la version arménienne des Sept 
Sages : « Le septième jour, l’impératrice raconte l’histoire de 
ce roi qui, sans le savoir, donne sa propre femme en mariage à 
l'amant de celle-ci. » 

49 La Chandelle. — C'est le 3e récit du fabliau d'Haïseau. V. 
les nombreux rapprochements donnés par Liebrecht (loc. cit.). 


Fa. LA DAME QUI SE VENGE DU CHEVALIER (VI, 140). — 
L'épreuve que la dame fait subir au chevalier (Croistriez vos 
noiz ?) se retrouve dans un conte allemand, « von dem ritter mü 
den nüzzen ».(Gesammt., 11, XXXIX.) Le poète allemand a voulu 
le rendre un peu moins immoral et l’a fait inintelligible ; je ne 
l'ai bien compris qu’en le comparant au fabliau, en 1890, lorsque 
MM. de Montaiglon et Raynaud publièrent le poème français au 
tome VI de leur collection. Le conteur allemand a contaminé ce 
récit et le Dit du Pliçon. 


Ga. LA DAME QUI AVEINE DEMANDOIT POR MOREL (1, 29). — 
Comparez le fabliau, de la Pucelle qui abreuva le poulain 
(V, 107), et le fabliau, moins prochement apparenté, de l’Escu- 
reuil (V, 121). Ce conte était assez populaire au xini® siècle 
pour qu’on y pôüt faire des allusions très rapides, comprises 
pourtant : voyez le dit p. p. MR, IE, 40. —- Au xvre siècle encore, 
il était compris à demi-mot, comme une grivoiserie qu’une 


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4€0 LES FABLIAUX 


simple allusion suffisait à rappeler ; en effet, v. la chanson XXVI 
de Clément Marot (éd. de 1577): 

En entrant dans un jardin, 

Je trouvay Guillot Martin 

Avecques s’amie Heleine, 

Qui vouloit pour son butin, 


Son beau petit picotin 
Non pas d’orge ne d’aveine, etc. 


Comparez les K;srtäôta, t. I], n° XXXVI. Dans ses notes 
(p. 206), l’éditeur anonyme compare entre eux les trois fabliaux 
ci-dessus énumérés, et plus loin (p. 223-233) il étudie longue- 
ment les variantes de ces contes. Ajoutons ces quelques rappro- 
chements : D’un nouveau marié, Nouv. contes à rire et récrea- 
tions françoises, Amsterdam, 1741, t. I], p. 71. — Un conte, 
non semblable, mais analogue : Chacun a le sien, dans Le Petit 
neveu de Boccace, Amsterdam, 1777, p. 118. — Une forme 
amusante, celle du Trompette qui sonne ville prise, se trouve 
dans les Délices de Verboquet le Généreux, p. 7, et dans le Facé- 
tieux réveille-matin des esprits mélancoliques. V. Ch. Louandre, 
Chefs-d'œuvre des conteurs français contemporains de La Fon- 
taine, 1874, p. 21. 


Ha. LA DAMOISELLE Qui NE PooiT oiR (111, 65). La DAMOISELLE 
QUI N’Oi PARLER... (V, 111). — V., pour ces fabliaux, les Kpu7:22:2, 
t. 1, p. 206, et les Novelle del Mambriano, p. p. Giuseppe Rua, 
p. 61. 


Ia. L'ENFANT DE NEIGE (I, 44). — Ce fabliau célèbre serait-il 
une plaisanterie d'esprit fort, destinée à combattre une supersti- 
tion réelle ? Sur ces conceptions merveilleuses, sur la croyance à 
une vierge qui touche une plante d’espèce particulière et conçoit, 
voir les traditions sur la mandragore réunies par Grimm, 
Deutsche Mythologie, 4e ëéd., p. 1007, et par Andrew Lang, 
Custom and Myth, p. 143-155. — Dans le conte égyptien des 
Deux frères, p. p. M. Maspéro, un copeau d’un perséa merveil- 
leux, qu’on a coupé et qu’on façonne en planches, s’est envolé, 
a pénétré dans la bouche d’une femme, qui conçoit (sur ces 
avatars de dieux par l'intermédiaire d’un fruit, d’une fleur, etc., 
v. Dragomanof, Légendes pieuses des Bulgares, Mélusine, t. 1V, 
<ol. 221). — Ou bien, comme il me semble plutôt, faut-il voir 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 461 


dans ce conte simplement un jocus monachorum, sans autre por- 
tée ? En tout cas, le succès de ces données dans le monde des 
clercs fut très grand, et nous est difficilement compréhensible. 
J'indique ici divers renvois à ces formes monatales en vers 
latins, soit rythmiques, soit prosodiques : 1) Wright*, Essays ou 
subjects connected with the literature, etc. IT, 180. Cf. Wright, 
Histoire de la Caricature, trad. fr. par O. Sachot, p. 103 ; 2) 
Ed. du Méril, Poésies inédites latines des XIe et XIIe siècles, t. I, 
p. 275 (d’après un ms. du x® siècle) et t. III, p. 418, d’après une 
édition de Phèdre du xv® siècle. — Dans la Romania, M. P. 
Meyer, décrivant un ms. de Trinity College (Cambridge), qui 
contient une foule de joca monachorum, énigmes, charades, etc., 
donne ces deux vers : 


De nive conceptum quem mater adultera fingit 
Sponsus eum vendens liquefactum sole refingit. 


Dans la Zeitschrift für deutsches Alterthum, X1X, p. 119 
(1876), W. Wattenbach a publié et comparé entre elles plusieurs 
formes latines. — Von der Hagen, dans les Gesammitabenteuer 
(II, XLVIT), publie un conte allemand et renvoie à Doni*, Sanso- 
vino*, Malespini*, Grécourt*. La 19€ des Cent nouvelles repro- 
duit aussi le conte de l'Enfant de neige. Je rencontre dans les 
Origines du théâtre anglais, par M. Jusserand, le passage suivant 
du Ludus Convsentriae, p. p. la Shakespeare Society, en 1841, 
d’après un ms. du xv® siècle : Marie et Joseph sont accusés 
devant un évêque par deux détracteurs, à cause de la grossesse 
de la Vierge ; les deux accusateurs échangent de grossières plai- 
santeries. Primus detractor : « Ma foi, je suppose que cette 
femme dormait sans couverture, une fois qu’il neigeait ; et alors, 
un flocon se glissa dans sa bouche, c’est de là que l’enfant fut 
conçu dans son sein. — Secundus detractor : Prends garde alors, 
dame, car c’est une chose connue que l'enfant, une fois né, si le 
soleil brille, retourne à l’état liquide. » 

- Ka. L'ÉcureuiL (V, 121). Cf. ci-dessus, à l’article dela Dame qui 
aveine demandoit. 

La. L'ÉPERVIER (V, 115). — V. ci-dessus, chap. VII, et pour 
toutes références, la très copieuse collection de variantes recueil- 
lie par M. G. Paris dans son article de la Romania, VII, 1. Ajou- 


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462 LES FABLIAUX 


tez Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, 
1, p. 273, et cp. les notes de cet érudit, II, p. 476. V. aussi les 
pages 429-439, de l’ouvrage de M. Cappelletti, Studi sul Decame- 
rone, Parme, 1880, où il compare notre conte à celui de Boc- 
cace, 


. Ma. Esrorni (I, 19). Voyez, ci-dessous, le Prêtre qu'on porte, 
et, ci-dessus, les Trois bossus menestrels. 


Na. L'ÉvÈQuE qui BÉNIT (III, 77). — V. l’histoire de Porcellino 
dans le Novellino, nov. 64 ; les rapprochements de d’Ancona, 
Le jonti del Novellino, Romania, III, 175. La nouvelle du Déca- 
méron, 1, 4, appartient au même cycle, de même que la Nonnette 
de Jean de Condé et la Psautier de La Fontaine. V., pour la com- 
paraison de la nouvelle de Boccace avec le fabliau, les Studi sul 
Decamerone, par Licurgo Cappelletti, Parme, 1880, p. 298-301. 


Oa. LA FEMME AU TOMBEAU (III, 70). — Ce récit est apparenté 
au conte de la Matrone d'Ephèse. Pour toutes les références, 
voyez les éditions diverses du livre de Griesenbach, die Wande- 
rung der Novelle von der treulosen Witwe durch die Wellitera- 
tur. On y trouvera une très riche collection de variantes, et une 
non moins riche collection des pétitions de principe et des para- 
logismes que la théorie orientaliste peut engendrer chez qui la 
_ manie sans faire un suffisant usage de son sens critique. 


Pa. La FEMME QUI SERVOIT CENT CHEVALIERS (I, 26). — M. G. 
Paris, Hist. lütér.,t. XXX, p.112, rapproche un conte analogue, 
les vœux de Baudoin, 7 hree early english metrical romances edited 
by Robson, Londres, 1841. « Ce conte, ajoute M. G. Paris, semble 
reposer sur quelque fait réel, arrivé en Palestine. » — Nous 
voulons en douter. 

Qa. Le FÈVRE DE CREEIL (I, 21). — V., pour les contes appa- 
rentés, les Kzvr=13:a, t. |, Trois contes picards (Jean Catornix), 
et les notes du t. IV, p. 256. | 


Ra. FRÈRE DENISE (111, 87). — Ce récit paraît avoir été créé de 
toutes pièces par Rutebeuf, ou n’être qu’un fait-divers de l’époque. 
Les contes qu’on peut en rapprocher n’ont de commun avec le 
fabliau que la donnée d’une femme vivant déguisée dans un cou- 
vent d'hommes, et cette imagination est assez générale pour 
avoir été souvent réinventée par des conteurs indépendants. Tels 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 463 


sont les récits suivants : von keuschen mônchen historia (Wen- 
dunmuth, éd. Œsterley, t. I, p. 515, n° 53, bataille contre des. 
moines, au cours de laquelle on s’aperçoit que l’un d’eux est une 
femme travestie) ; — la 60° des Cent nouvelles nouvelles (trois: 
bourgeoises qui pénètrent, tonsurées et enfroquées, dans un cou- 
vent de Cordeliers) ; — la 318 nouvelle de l’Heptaméron (un 
cordelier qui, un poignard à la main, force la femme d’un gentil-. 
homme à le suivre, travestie en religieuse) ; — Straparola, XIII, 
9, etc. Dans les rapprochements de M. Landau, Quellen des. 
Dekamerone, p. 238, il s’agit au contraire de saintes femmes qui 
vivent chastement, déguisées, dans des couvents d'hommes ; ces 
récits de la Vie des Pères sont animés d’un tout autre esprit, et 
ne sauraient être rappelés ici que pour le plaisir du contraste.. 


Sa. GOMBERT ET LES DEUX CLERCS (I, 22) et LE MEUNIER ET LES 
DEUX CLERCS (V, 119). — C’est le Berceau de La Fontaine, imité 
de Boccace, Décam., IX, 6. C’est aussi le poème de Chaucer, 
The reeve’s tale. Voyez les rapprochements énumérés dans les 
Gesammtabenteuer, à propos du poème /rregang und Girregar, 
HI, LV. Une curieuse forme bretonne du conte a été publiée 
par M. Luzel. Le clerc et son frère laboureur, Souniou Breiz- 
Izel, 1890, t. IT, p. 203. V. aussi Englische Studien *, IX, 240-66 
(1885), die Erzählung von der Wiege. 


Ta. La GRUE (V, 126). — Il y a toute une série de jolies 
variantes allemandes : dans le Liedersaal de Lassberg, p. 223, 
ss, le 31° conte ; dans les Gesammtabenteuer, der Sperwaere, 
II, XXII, et le charmant conte daz heselin, 11, XXI, où le fabliau 
subit une curieuse contamination. Hans Lambel, en publiant daz 
maere von dem Sperwaere (dans les Erzählungen und Schwänke, 
1872, p. 292-306), indique un autre poème allemand, publié 
fragmentairement par Haupt et Hoffmann, Altdeuische BL.*, 1, 
238, ss. — Ce fabliau vit encore dans la tradition orale : v. le 
Coq de bruyère, dans les Kosrriôta, 1, XXIX, et les nombreuses 
notes du t. IV, p. 200. — J'y ajoute que, dans le Petit neveu de 
Boccace, Amsterdam, 1777, p. 94, le conte intitulé le Pris et le: 
Rendu offre des traits analogues ; mais ce n’est pas, à vrai dire, 
le même conte. 


Ua. La Housse PARTIE (1, 5 : 11, 30). -— Ce joli conte a été illus- 


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AG4 LES FABLIAUX 


tré avec beaucoup de soin et de finesse par M. Pio Rajna, et M. 
G. Paris a enrichi cette étude de plusieurs observations (Una 
versione in ottava rima del libro dei Sette Savi, Romania, X, p. 2-9). 
On y trouvera toute la bibliographie du conte, très développée. Je 
me borne à ces quelques rapprochements, omis par MM. Pio 
Rajna et G. Paris : der undankbare Son, dans le Lierdersaal 
de Lassherg, p. 585, s8.; — le Fils ingrat, Contes albanais 
recueillis et traduits par A. Dozon, 1881, Paris, Leroux, n° XIX ; 
— Roger Bontemps en belle humeur, Cologne, 1808, t. Il, 
p. 159 ; — Contes de Bretin, p. 109 ; — Hans Sachs, Germania*, 
XXXVI, 31. — On trouvera une analyse de la moralité à laquelle 
M. G. Paris fait allusion dans le Répertoire du théâtre comique 
de M. Petit de Julleville, p. 61-2 (le Miroir et exemple moral des 
enfants ingrats). — J'ai montré (p. 201) l’inexactitude d’un rap- 
prochement, proposé par Liebrecht, de la Housse partie avec 
un conte des Arvadänas. 

Va. Joucer (IV, 98). — Cette orde vilenie appartient tout 
entière à Colin Malet, et n’a donc rien de traditionnel. « Tout au 
« plus, dit M. P. Meyer, pourrait-on constater, en passant, une 
« certaine coïncidence d’un incident de Jouglet avec le récit d’une 
« mauvaise farce jouée à un tregettour du comte de Leicester », 
et que Nicole Bozon moralise étrangement (V. Les contes mora- 
lisés de Nicole Bozon…., p. p. L. Toulmin Smith et P. Meyer, 
n° 144, p. 295.) 


Wa. LE JUGEMENT (V, 122). Voyez chapitre VIII, p. 277. —Le 
cadre (le père qui pose une même question à ses trois filles, pour 
marier d’abord celle qui saura le mieux y répondre) se retrouve 
dans les Contes érotico-philosophiques de Beaufort d’Auberval, 
4810, réimpr. de 1882, p. 57. La question est ici : Qu'est-ce 
qui croît le plus vite ? » V. dans Pauli, Schimpf und Ernst, 
n° XIII, p.923, l’amusante histoire d’un père placé dans une situa- 
tion analogue entre trois filles également pressées de se marier, 
et l'épreuve à la suite de laquelle il se décide à marier d’abord la 
plus jeune. 

Xa. LA MALE DAME (VI, 149). — Conte persan par Kisseh- 
Khun * (Simrock, Quellen des Shakespeare, 3, 234). — Comparez, 
comme récit apparenté, le XLII® conte du Lierdersaal, die zeltende 
F'rau, p.297, ss. ; dans les Gesammiabenteuer, I, III, der vrouwen 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 465 


zuht. Cf. les nombreux rapprochements de H. Lambel, Er:äh- 
lungen und Schwänke, Leipzig, 1872, p. 307-330 ; — Le comte 
Lucanor, trad. de Puybusque, ex. XX XV, p. 369-77 ; — Stra- 
parola, nuit 8, n° 2, cf. G. Rua, /ntorno alle piacelovi notti dello 
Straparola, 1890, p. 83-4. La nouvelle de Straparola emprunte 
certaines données à Sire Hain et dame Anieuse. M. J.-F. Bladé 
a recueilli, dans un village du Gers, une forme actuellement 
vivante du fabliau (/a Dame corrigée, Contes pop. de la Gascogne, 
1886, t. III, p. 286.) 


Ya. LE ManTEL MAUTAILLÉ (III, 55). — Sur les différentes 
épreuves de la fidélité féminine (l’eau du Styx des légendes 
grecques, l’eau du tabernacle du Lévitique, la rose de Perceforest, 
la corne de Perceval (éd. Potvin, v. 15672), le voile des Amnadis, 
dont les fleurs semblent fanées sur la tête d’une femme infidèle, 
etc.), v. Dunlop-Liebrecht, p. 85 ; — et Mélusine (art. de 
M. Lefébure), IV, 36, ss. L'étude la plus complète que je connaisse 
sur ce thème est encore celle des Gesammtabenteuer, t. III, 
n° LXVIII — MM. Cederschiœld et F.-A. Wulff ont publié 
les Versions nordiques du fabliau français le Mantel mau- 
taillé, Lund et Paris, 1880, et M. Wulff a publié à nouveau 
le texte français en 1885 (Romania, XIV, p. 353-80). Sur la 
Rose de Perceforest, voir une ingénieuse étude de M. CG. 
Paris, Romania, X XIII, 78-140. Voir aussi Ward, Catalogue of 
romances, t. I, pp. 404 et 405. 


Za. Les Trois MESCuines (III, 64). — V. les Contes nouveaux 
et plaisants par une société, Amsterdam, 1770, p. 70, Les trois 
servantes. 


Ab. LE MEUNIER D’'ARLEUX (II, 28). — V. une longue liste de 
références dans Wendunmuth, \, 330, einer bület unwissend 
mi seiner eignen frauwen ; cf. ibidem, le n° 331. — M. Giu- 
seppe Rua, à propos d’une nouvelle de l’Aveugle de Ferrare, a 
étudié ce récit sous un grand nombre de formes (Wovelle del Mam- 
briaro, p. 43, ss.). Je renvoie le lecteur à ces deux ouvrages, 
me bornant aux menues indications additionnelles que voici : 
ajouter le Quiproquo, Contes inédits de J.-B. Rousseau, éd. 
Luzarche, Bruxelles, 1881, p. 35 ; — les Vovelle edite ed inedite 
di ser Giovanni Forteguerri, Bologne, 1882, nov. 5, p. 120. —, 


BÉDIER. — Les Fabliaux. 30 . 


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466 LES FABLIAUX 


Les rapprochements de M. Landau, Queilen.…., p. 87-89, sont 
très problématiques. 


Bb. La NonETE (VI, 156). — C'est le Psautier de Boccace et 
de La Fontaine. C’est aussi le sujet d’une farce du xv® siècle : 
Farce de l’abesse et les sœurs, farce nouvelle à cinq personnages 
(recueil de Leroux de Lincy, t. II, 14e pièce). — H. Morlint 
Novellae, éd. elzévirienne, Paris, 1851, p. 82, nov. XL. — Henri 
Estienne (Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, IT, 22), 
indique sa source, qui est Boccace. 


Cb. Le PÊÈCHEUR DE PonT-sur SEINE (III, 63). —Ce conte aété 
étudié par M. Rua, Novelle del Mambriano, p. 60, ss. — J'ajoute 
ces quelques parallèles : voir Der neu-aramäische Dialekt des 
Tür’ Abdin, par Eugen Prim et Alb. Socin, Gôttingue, 1881, 
p. 43, n° XIV. — Nouv. contes à rire ou récréations fransoises, 
Amsterdam, 1741, t. II, p. 168. — Zeus, par des procédés ana- 
logues à celui de notre pêcheur, se fait pardonner par Héra ses 
amours avec Déméter. 


Db. Dir pes PERDRIx (I, 17). — V., pour de nombreuses réfé- 
rences : 19 Pauli, Schimpf und Ernst, n° 364 ; 20 Gesammtaben- 
teuer, 11, XXX; 3° Pio Rajna, Una versione rimata dei Sette Savi, 
Romania, X, p. 11-13 ; 4° Cosquin, Contes pop. de la Lorraine, 
t. 11, p.348. J'ajoute aux références de ces savants quelques indi- 
cations : dans les Gesammtabenteuer, IT, XX XI, le petit poème 
intitulé der Reiher est lié, d’une manière intéressante, comme 
dans les Cent nouvelles nouvelles, avec le fabliau des Tresses. 
— Le conte reparaît encore dans les Vouv. contes à rire ou récréa- 
tions françoises, Amsterdam, 1741, p. 201 ; — dans un récit bre- 
ton, recueilli par Paul Sébillot, Lutérature orale de la Haute-Bre- 
tagne, Paris, Maisonneuve, 1881, p. 156; — dans les Contes popu- 
laires de la Gascogne, p. p. d.- F. Bladé, 1186, t. IIX, p. 289. 


Eb. LA PLANTÉ (III, 75). — Schimpf und Ernst, éd. Œsterley, 
wie ein wirt den gesten vil wein verschütt. Cf. Revue crüique*, 
VII, p. 412 ; Étienne de Bourbon, éd. Lecoy de la Marche, 433. 


Fb. LE Puiçox (VI, 64). — Ce conte est extrêmement répandu 
et affecte deux formes principales, qu’on peut intituler, l’une le 
Pliçon, Pautre le Borgne. On trouvera de très longues listes de 
références dans les ouvrages que voici : 1° dans les Gesta Roma- 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 467 


norum, éd. Œsterley, sous le numéro 122 ;: 20 dans Dunlop-Lieb- 
recht, Geschichte der Prosa-dichtung, p. 198, note 264 ; dans 
les Gesammtabenteuer, \1, XXXIX ; 4° dans Wendunmutkh, 3, 
242, à propos du récit intitulé : einen einäugigen rüter betreugt 
seine listige hausfraw ; 59 dans l'édition, donnée par Ristelhuber, 
de l’Élie des Contes du sieur d'Ouville, XXI, p. 37 ; 6° dans 
l'édition, publiée aussi par Ristelhuber, de l’Apologie pour 
Hérodote, t. 1, p. 266. — Je me borne donc aux quelques paral- 
lèles suivants, que mes devanciers ont omis : une farce du 
recueil de Leroux de Lincy (III, XII), intitulée Farce nouvelle à 
quatre personnages, c'est à sçavoir : Lucas, sergent boueteux et 
borgne, le bon payeur et Fyne Myne, femme du sergent, et le 
vert galant ; — le Borgne, Contes en vers et quelques pièces fugi- 
tives (par M. Bretin), an V, p. 106 ; — Nouveaux contes à rire ou 
récréations françoises, 1741, p. 197 (D'une femme qui subtilement 
trompa son mari qui était borgne). 

C'est un des fabliaux qui se retrouvent dans l’Inde. On lit, en 
effet, dans l’Hiopadésa (trad. Lancereau, p. 54) : « Il était une 
fois un marchand très riche nommé Tchandanadâsa. Vieux, il se 
laissa vaincre par l’amour et épousa la fille d’un marchand. Cette 
femme se nommait Lilâävati. Elle était jeune et ressemblait à la 
bannière victorieuse du dieu qui a un poisson pour emblême. 
Son vieux mari ne lui plaisait point : mais le bonhomme était 
éperdument amoureux d'elle. Un jour, Lilâvati, mollement éten- 
due sur un sofa environné de pierres précieuses, s’entretenait 
avec son amant lorsque, tout à coup, elle vit venir son mari. 
Elle se leva bien vite, saisit le bonhomme par les cheveux, le 
serra étroitement dans ses bras et lui donna un baiser. Pendant 
ce temps, le galant se sauva. » 

Un récit aussi peu déterminé peut à peine se comparer à un 
autre conte. Les traits communs à l’Hitopadésa et au dit du 
Pliçon sont si vagues qu’ils peuvent avoir été dessinés par des 
mains indépendantes. Les quelques vers d’Aristophane {v. ci-des- 
sus, p. 119) qui nous donnent le schème de ce conte, siinsuff- 
sants soient-ils, sont plus voisins encore du fabliau. 


Gb. LE PRÉ roxpu (V, 104). — V. chapitre I. — Ajou- 
tez une variante de plus de la forme du Pouilleux, fournie par 
le Thresor des recreations, contenant histoires facelieuses et 


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468 LES FABLIAUX 


honnestes, Douay, Balthazar Bellèze, 1616. p. 43. Une forme 
inverse du conte, où un mari obstiné se laisse enterrer vif plu- 
tôt que de manger un œuf, se trouve dans les Contes et facéties 
d’Arlotio de Florence, p. p. Ristehluber, 1873, p. 78, et dans la 
Revue des patois gallo-romans (contes de l'Argcnne), 1888, t. IT, 
p. 288. 


Hb. LE PRÊTRE ET ALISON (I], 31). — Comparezl'aventure du 
prévôt de Fiesole (Décaméron, VII, 4) ; — celle du chanoine 
de Rouen, Culinus, dans les Bigarrures et iouches du seigneur 
des Accords, Escraignes dijonnoises, livre 1, XVI, Paris, 1662, 
p. 116 ; éd. de 1616, p. 14 ; — Cf. Bandello*, IE, 47. — Les 
Comptes du monde adventureux, p. p. F. Frank, 1878, Compte 
VIII, p. 50. 


Ib. LE PRÈTRE CRUCIFIÉ (1,18). Dunlop-Liebrecht, Anmerk., 
360. — Sacchetti*, nov. 25. — Malespini*, nov. 93. — Strapa- 
rola*, Piacevoli notti, VIII, 3, V. G. Rua, op. laud., p. 85. — 
Le Singe de La Fontaine (Florence 1773), t. IT, p. 16), a singé 
ici, comme il le déclare lui-même, Straparola. — Worlint novellae, 
éd. de 1855, nov. 73. — Contes érotico-philos. de Beaufort 
d’Auberval, p. 41. — Le sculpteur et les nonnes, Kosyx:22:1, I, 
p. 227-37. — V. aussi d'importants rapprochements de Liebrecht, 
dans la Germania, 1, 170. 

Jb. LE PRÈTRE ET LA DAME (IE, 51). — K:ozsièta, Ï, LX ; voir 
les notes, IV, p. 247. Ce fabliau fait souvent partie de contes à 
tiroirs, où il se trouve en compagnie de récits similaires, notam- 
ment avec le Prêtre qui abevete. Ainsi, dans les Contes à rire ou 
recreations françoises, t. II, p. 145, deux voisins font une 
gageure à qui trompera le plus subtilement un ami commun, et 
lui jouent l’un le tour du Prêtre qui abevete, l’autre celui du 
Prêtre et de la dame. 


Kb. LE PRÊTRE ET LE LOUP (VI, 145). — C’est exactement la 
56€ des Cent nouvelles nouvelles. Cf. Germania, X, 271. De même, 
dans les Contes à rire et aventures plaisantes, éd. Chassang, 
Paris, 1881, p. 357, trois amis, un prêtre, un marchand, un 
homme de justice, font une même gageure : l’homme de justice 
renouvelle l’exploit du Prêtre et de la dame ; le marchand joue le 
rôle du Prêtre qui abevete ; le curé imagine une ruse qui ne nous 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 469 


intéresse pas ici. — De même encore, dans un conte populaire 
recueilli à Borghetto, près Palerme, communiqué par Pitrè à 
Liebrecht, et rapporté par celui-ci dans la Germania, XXI, 
394-5, le cadre est celui des trois femmes qui trouvèrent l'anneau, 
et les trois contes réunis sont : 1) le Prestre qui abevete ; 2) un 
conte qui rappelle la Saineresse (MR, I, 25) ; 3) le Prêtre et la 
dame. Voyez Romania, X, 20. 


Lb. Du PRÊTRE QUI EUT MÈRE A FORCE (V, 125). — Je ne con- 
nais pas d’autre variante du fabliau que le poème allemand des 
Gessamtabenteuer, qui lui est d’ailleurs très supérieur : die alte 
Muoter und Kaiser Friedrich, 1, V. 

Mb. LE PRÊTRE cOMPORTÉ (IV, 89). — Nous avons jusqu’à 
cinq fabliaux qui reproduisent ce conte (V, 123, V, 136, VI, 105 
et VI, p. 243). — Voici quelques récits analogues : Masuccio, 
nov. T, traduit dans les Comptes du monde adventureux, compte 
XXIII, p. 125 ; v. ibidem, quelques rapprochements. — Cos- 
quin (Contes de la Lorraine, n° 80), à propos du conte similaire de 
Jean le Pauvre et Jean le Riche, compare un conte souabe (Meier*; 
n° 66), un conte écossais (Campbell*, n° 15). — Ajoutez : 
Kevrtaôta, LX VIII, t. I, et les notes, t. IV, p. 249. — Braga, 
Contos tradicionaes da Povo Portuguez, t. 1, n° 109 (os dois 
irmâos e a mulher morta). — Pitrè, Fiabe e racconti, n° 165. — 
Le fabliau d’Estormi combine, comme plusieurs des contes 
ci-dessus indiqués, les données du Prêtre comperté et des 
Trois bossus ménestrels. Le dernier épisode de notre fabliau (le 
cadavre attaché sur un cheval qu’on lance à travers la ville) se 
trouve dans une curieuse petite plaquette intitulée Le Moine 
amoureux, par E. Hamonic, 1882. J’en dois la communication à 
M. G. Paris ; son exemplaire porte cette note : « Ce livre a été 
imprimé par l’auteur lui-même, qui est marchand de fer. Il en a 
été tiré fort peu d'exemplaires. » L'auteur a recueilli son récit 
« au fond d’une campagne du pays gallot ». 

Nb. LE PRESTRE QUI ABEVETE (III, 61). — Ce fabliau, sauf un 
changement de mise en scène, est le conte bien connu de La Fon- 
taine, le Poirier enchanté. On le trouve parfois conté comme 
épisode du récit à tiroirs des Trois dames à l'anneau : tantôt, 
comme dans l’Histoire di Stefano, p. p. M. Pio Rajna (Romania, 
X, 19), sous la forme du Poirier enchanté, tantôt, au contraire, 


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470 LES FABLIAUX 


sous des formes plus voisines du fabliau : dans un conte de Bor- 
ghetto, recueilli par Pitrè (Germania, XXI, p. 394), dans Îles 
Nouveaux contes à rire (Amsterdam, 1741, t. II, p. 141); +. 
notre chapitre VIII, p. 265, ss. — Pour des formes non subor- 
données au conte des Trois dames à l'anneau, je puis citer une nou- 
velle de Cintio de Fabrizi*, n° 10 (Jakrbuch für rom. u. engl. 
Phil., 1, 314), un exemple de Jacques de Vitry (CCLX) et une 
curieuse forme de la Musa Philosophica, rapportée par Crane, 
Jacques de Vitry, p. 240 ; le Décaméron (VII, 9) et la Comedia 
Lidiae, mauvais poème latin imité de Boccace (Éd. du Méril, 
Poésies inéd. lat., 1854, p. 350). — Cf. M. Landau, Quellen, 
p. 80-2, et Dunlop-Liebrecht (p. 243, rem. 319). Même cycle : 
Matheolus, éd. van Hamel, 27. 


Ob. LE PRÈTRE ET LA DAME (I], 51). — Notre fabliau est, à ma 
connaissance, la seule version de ce conte qui ne soit pasenfermée 
dens le cadre des Trois dames qui trouvèrent un anneau. V. à 
notre chapitre VIII les trois versions du conte des Trois dames 
à l'anneau, qui conservent le récit de ce bon tour : Trois l’un 
par dessus l’autre. 


Pb. LES QUuATRE PRÊTRES (VI, 142). — Cf. les Trois bossus 
ménestrels. 


Qb. Le PRÈTRE AU LARDIER (11, 32). — V. le même conte dans 
les Erempla d’Étienne de Bourbon, éd. Lecoy de la Marche, 
n° 470. 


Rb. LA PUCELLE QUI ABREUVA LE POULAIN (IV, 107). — V. ci- 
dessus la Darmoiselle qui aveine demandoit pour Morel. 


Sb. LA PUCELLE QUI VOULOIT VOLER EN L’AIR (IV, 108). —Cf. 
Landau, Quellen des Dekamerone, p. 152. A la même classe de 
jeunes filles niaises appartient lhéroine d’un récit de l’Aveugie 
de Ferrare, à qui un jeune homme persuade qu’il possède un 
enchantement contre les dangers de l'orage (Mambriano, ch. \, 
str. 3-59. Rua, p. 55, 88.). 


Th. LE ROI D’ANGLETERRE ET LE JONGLEUR D'ELY.— Sur la 
riote du monde ct les récits analogues, cf. lHist. lut., XXII, 
p. 104, et la Zeitechrift für rom. Philologie (Ulrich), VIT, 275. 


Ub. LA SuixenessE (4, 25). — Quelque ressemblance avec un 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 471 


conte recueilli par Pitrè à Borghetto, près Palerme, et publié 
par Liebrecht, Germanria, XXI, 394. 

Vb. SAINT PIERRE ET LE JONGLEUR (V, 117). — Un récit ana- 
logue — non le même — dans Bernard de la Monnoie, /a Rafle de 
sept, Conteurs français du XVII siècle, p. p. Ch. Louandre, 
t. II, p. 349. 

Wb. LE SENTIER BATTU (111,95). — Wright*, Anecdota litteraria, 
p. 74. — Sur le Jeu du rot et de la reine, v. Adam de la Halle, 
Jeu de Robin et de Marion. — Sur la superstition populaire, 
répandue au moyen âge, relative à la barbe, et dont il est 
question dans le Sentier battu, comparez un jeu-parti où Gille. 
bert de Berneville propose ce cas : Une fillette a promis à un 
jeune garçon un amour éternel. Ils grandissent ainsi. Le jeune 
garçon devient un bachelier de grande vaillance et prudhomie. 
Mais, à l’âge où il est armé chevalier, il ne lui est pas encore 
venu un poil de barbe, et il est à prévoir qu'il demeurera tou- 
jours glabre : 

Puet l’amours dureir ne valoir ? 


(Trouvères belges du XIIe au XIV® s., publiés par A. Scheler, 
1876, p. 54). 

Xb. SounaiTs SAINT MARTIN (LES QUATRE) (I, 6). Nous 
avons longuement étudié ce fabliau (chapitre VIT). — Nous nous 
bornons donc iei à quelques notes rapides sur saint Martin, 
patron joyeux. On peut remarquer d’abord que, faisant à notre 
vilain des dons qui, contre toute attente, ne lui apporteront 
aucun profit, il joue précisément le même rôle que dans Je 
fabliau du Convoiteux et de l'Envieux (V, 135), où il accorde 
par avance à un convoiteux le double de ce que souhaïtera un 
envieux. L’envieux souhaite de perdre un œil ; il devient donc 
borgne et le convoiteux aveugle. — Comparez aussi la Moralité 
de l’aveugle et du boiteux, jouée à Seurre, en Bourgogne, le 
10 oct. 1496, publiée d’abord par Fr. Michel, Poésies gothique: 
françoises, 1831, puis par le bibliophile Jacob, Recueil de 
farces, 1859, p. 211, ss. Après la représentation du mystère 
de saint Martin, un boiteux et un aveugle, qui s’entr’aident 
dans leurs infirmités, viennent sur la scène, d'où « les cha- 
noynes » viennent d’emporter le corps du saint. 





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472 LES FABLIAUX 


Que dit-on de nouveau ? — Comment! 
L’on dit des choses somptueuses | 

Ung sainct est mort nouvellement, 

Qui faict des euvres merveilleuses : 
Malladies les plus perilleuses 

Que l’on sçauroit penser ne dire 

Il guerist, s’elles sont Joyeuses. 


11 guérit en effet le boiteux et l’aveugle de leurs infirmités : 
bien malgré eux, car elles sont leur gagne-pain. — Saint 
Martin fut célébré par toute l'Europe au moyen âge comme 
un patron de la bonne chère. V. une note d'Éd. du Méril, 
Poésies populaires latines, 11, p. 198 ; cf. ibid., p. 208. On lit 
dans le fabliau d'Auberée (variante du ms. D, MR, V, p. 301) : 

« Tenez, fait li bourgois, Aubrée, 
Boine estrine et boine journée ! 
Or alés tost, mandez le vin, 
Faites le nuit de Saint Martin, 
Car vous ravés vos XXX saus. » 

Il est demeuré un saint populaire, dans toute la force de 
l'expression. L’arc-en-ciel est appelé. l'arc de Saint-Martin dans 
le Doubs, en Murcie, en Picardie (v. Mélusine, II, 9). La Grande 
Oursc est appelée le char Saint Martin en Normandie (v. G. Paris, 
le Petit Poucet et la Grande Ourse, p. 66). Dans les traditions 
populaires, il apparaît comme un bon géant, analogue à Gar- 
gantua : « À Chandette (Ardèche) on montre deux marques 
profondes, l’une du pied de son cheval, l’autre de la patte de son 
chien ; à Rosières (Ardèche), des pierres à bassins sont sa vais- 
selle ; dans les régions vosgiennes, dans la Loire, il a le privilège 
des longues enjambées. » (Sébillot, Gargantua dans les tradüions 
populaires, Paris, 1883, p. 248, 260, 277, 278.) 

Yb. SiRE HAIN ET DAME ANIEUSE (1, 6). — La conquête des 
braies du mari, en signe que sa femme veut être maîtresse du logis, 
veut porter culottes, comme dit aujourd’hui la langue du peuple, 
est un trait qui se trouve dans plusieurs pièces du moyen âge. 
Dans la farce nouvelle de Deux jeunes femmes qui coiffèrent leurs 
maris par le conseil de maître Antitus, on trouve l'opération 
inverse : la femme qui veut dominer dans le ménage met une 
coiffe sur la tête de son mari. Nouveau recueil de farces.., p. p. 
Émile Picot et Christophe Nyrop, Paris, 1880. — Hans Sachs, Ein 
fasznacht spil mit drey Personen : der bôs Rauch, éd. Arnold, 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 473 


t. IT, p. 181. — Straparola, Piacevoli noti, VIII, 2 (éd. Jeannet, 
t. 11, p. 130), combine les données de ce conte avec celles de la 
Male dame. V., pour diverses références, G.-Rua, op. laud., 
p. 84. — D'après Wright, Histoire de la Caricature, trad. Sachot, 
Paris, 1867, p. 117, la scène de notre fabliau est représentée sur 
divers monuments figurés : sur une stalle de la cathédrale de 
Rouen, — sur une gravure de l’artiste flamand van Mecken 
(1480). 


Zb. LE TESTAMENT DE L'ANE (III, 82). — Comparez le Testa- 
ment du chien, publié par d’Herbelot {Bibliothèque orientale*, 
article cadhi), comme extrait de Lamaï, auteur d’un recueil de 
contes turcs, dédié à Soliman, fils de Sélim Ier ; — reproduit 
dans les Mille et un jours, p. p. Pétis de la Croix, Loiseleur- 
Deslongchamps et Aimé Martin, 1838, p. 649. — Cent nouvelles 
nouvelles, 96€. — Pauli, Schimpf und Ernst, 72. — Gil Blas, 
livre V, ch. I. — Pogge, Facéties, 36. — Le conte des Cent nou- 
velles nouvelles a été copié par Le Singe de La Fontaine, 1773, 
t. 1, p. 135, sous ce titre : Le testament cynique. — Félix Nogaret, 
Contes en vers, 5° édition, 1810, p. 250, a rimé son récit d’après 
le fabliau, comme il l’exprime lui-même assez ridiculement : 


Essayons de remettre à neuf 
Un vieux conte assez gai de monsieur Rutebeuf. 


Voyez encore l’Art de desoppiler la rate, 1752, p. 12 ; — les 
Obsèques du chien, dans les Kooztiôta, I, XLVIII, et, pour quelques 
rapprochements, cbidem, t. IV, p. 220. 

Ac. TRUBERT (Méon, N. Rec., t. 1). — Bladé, Contes et pro- 
verbes populaires recueillis en Armagnac, p. 22-3. — Cf. 
Reinhold Koœæbhler, Jarhbuch für rom. u. engl. Lit., t. V, 20. 

Bc. Les Tresses (IV, 94). —- V. chap. VI. Ajoutez Matheolus, 
éd. van Hamel, 1892, p. 30. 

Cc. LE VatR PALEFROI (1, 3). — Phèdre, appendix, XVI. Duo 
Juvenes sponsi, dives et pauper. V. Hervieux, Les fabulistes 
latins, t. II, p. 67. 

Dec. LE VALET AUX DOUZE FEMMES (III, 78). — Matheolus, éd. 
van Hamel, p. 57. Hans Sachs, Germania*, XX XVI, 21. 


Ec. LE VALET QUI D’AISE À MALAISE SE MET (11,44). — Pour des 


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474 LES FABLIAUX 


œuvres analogues, qui fleurissent surtout au xv® siècle, voyez, 
outre l’ironique chef-d'œuvre des Quinze joyes de mariage (éd. 
Jannet, Paris, 1853), le Recueil nouveau de farces françaises des 
XVe «& XVIe siècles, p. p. É. Picot et C. Nyrop (1880) : nouveau 
et joyeux sermon contenant le ménage et la charge de mariage ; 
cf. l’imtroduction. Comparez aussi la Résolution d’amours, au 
t. XII du Recueil des poésies françaises des XVe et XVIe s.…., 
réunies et annotées par MM. À. de Montaiglon cet James de 
Rothschild (Paris, 1877). 

Fc. La VEessiE AU PRÊTRE (JIL, 69). — Rapprochez la légende 
conservée par Fauchet, d’après laquelle Jean de Meung, ayant 
demandé par testament à être enseveli dans l’église des domini- 
cains, à Paris, leur légua un coffre, où ils ne trouvèrent que des 
ardoises (v. Hist. lut., X XIII, p. 158). 

Gc. La VIEILLE QUI OINT LA PAUME AU CHEVALIER (V, 127). — 
C'est un des exemples favoris des prédicateurs du moyen âge. 
Crane, Exempla of Jacques de Vitry, n° XX XVIII, donne toute 
une série de renvois à des recueils de sermons. Aux nombreux 
rapprochements de lHist. litt., X XIHI, 168, d’'Œsterley (Schinpf 
und Ernst, 124), de Crane (loc. cu.) je ne puis ajouter que deux 
références : Hieronymi Morlini parthenopei novellae, éd. de la 
bibl. elzév. , 1835, p. 26. nov. XI, et l’Entretien des bonnes com- 
pagnies (sans date dans l’édition que j’ai consultée), p. 21. 

Hc. LA VI£ILLETTE OU LA VIEILLE TRUANDE (V,129). — J.-V. 
Le Clere rapproche (Hist. litt. X XIII, 164) le chant XX de l’Or- 
lando furioso, str. 106-128. 

Îc. LE ViLarn AsNiER (V, 144). — V. Crane, Exempla of 
Jacques of Vitry, CXCE, p. 210. V. Romania, XVE, p. 159. 
Bonnard, la Bible au moyen âge*, p. 157. Goedeke (Orient und 
Occident), II, p. 260, eite une version orientale tirée du Mesnewi 
de Dschelaleddin Rumi (écrit en 1263, imprimé au Caire en 
1835, vol. IV, p. 31 et ss., n° 10, 11) dans laquelle « un tanneur 
s'évanouit en respirant du musc ; son frère Île rappelle à lui par 
l'odeur du dog manure employé pour le tannage ». (Crane, 
Jacques of Vüury, p. 211.) 

Dans le fabliau français, c’est an vilærn qui tombe pâmé à 
l'odeur d’une boutique de parfumeur, et que ranime seule une 
pelletée de fumier. 


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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES …. 475 


Quel droit de priorité peut réclamer la forme orientale, qui 
peut-être n’a jamais été entendue dans Finde ? Pourquoi lui 
attribuer plus d'importance qu’au fabliau ? Est-elle venue d'Oc- 
cident en Orient ou inversement ? Quel moyen de le savoir 
jamais ? et qu'importe ? 

Jc. Le Vizain DE BAILLEUL (IV, 409). — On l’a vu: le conte 
du brave homme qui, débonnairement, se laisse persuader qu’il 
est mort est entré fréquemment dans le cadre des Trois dames 
qui trouvèrent l'anneau. Nous avons énuméré ailleurs ces ver- 
sions : deux fabliaux, un récit des Altdeutsche Erzählungen de 
Keller, un autre de Hans Folz, une nouvelle espagnole de Tirso 
de Molina, l’un des Comptes du monde adventureux, l’un de 
ceux de Verboquet, un récit de d’Ouville, des contes modernes 
écossais (Campbell), norvégien (Asbjürnsen), islandais (Jon Arna- 
son), italien (Pitrè), russe (Rudtschenko), danois (Gruntvig). 
— Voyez là-dessus, notre chapitre VIII. — Mais le conte du 
Vilain de Bailleul vit aussi d’une vie indépendante chez de nom- 
breux conteurs. Voici quelques indications : Cf. Gesammtaben- 
teuer, I1, XLV, der begrabene Ehemann ; Bonaventure Despé- 
riers, Contes et joyeux devis, nouv. LXX de l’éd. du bibliophile 
Jacob et nouv. LXVIFI de léd. L. Lacour (de maître Berthaud, 
à qui on fit accroire qu'il estoit mort) ; la nouvelle de Despériers 
est copiée dans le Thresor des recreations contenant histoires 
jacetieuses et honnestes (Douai, Balthazar, Bellèse, 1616, p. 27). 
— On peut aussi rapprocher l’histoire de Ferondo dans le Déca- 
meron (III, 8), imitée de La Fontaine (le Purgatoire). — Dans 
les Plaisanteries de Nasr-Eddin Hodja traduites du turc par 
J.-A. Decourdemanche, 1876, n° XLIX et n° LXVI, le Hodja se 
persuade qu'il est mort à différents signes qu'il est malaisé de 
rapporter. M. Reinhold Kæhler {Orient und Occident, t. 1, p. 431 
ct p. 765) a illustré ce plaisant récit en rapprochant de la facétie 
du Hodja un conte indien, un récit talmudique, un conte saxon. 
Je puis y ajouter deux formes encore : v. der neu-aramäische 
Dialeckt par Eugen Prim und Alb. Socin, 1881, n° LXIT, p. 249, 
et J. Vinson, Le Folk-lore du pays basque, Maisonneuve, 1883, 
p. 93. — Dans l’Hypocondriaque, Rotrou met en scène Clori- 
dan, « jeune seigneur de Grèce », qui devient fou parce qu’on 
lui a fait croire que sa maîtresse est morte ; il prétend être mort 


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476 LES FABLIAUX 


lui-mème et ne revient à la raison que lorsqu'on lui a fait voir de 
prétendus morts ressuscités par le son de la musique : d’où it 
conclut qu’il n’est pas mort, puisqu'il ne ressuscite pas comme 
eux. — M. Ristelhuber, dans les Contes et récits d’Arlotto de 
Florence, Paris, 1873, p. 90, à propos d’un rapprochement, vague 
d’ailleurs, avec le Vilain de Bailleul, donne encore quelques 
renvois à divers nouvellistes. V. aussi, pour un renvoi à Soma- 
déva, que je n’ai pas pu vérifier, Landau, Quellen… p. 156. 

Ke. LE VILAIN QUI CONQUIST PARADIS PAR PLAID (III, 81). — 
Erzählungen de Keller, p. 97 ; Wie der molner in das hymmelrich 
guam, ane unsers herren Godes holjffe. Keller rapproche les 
Kinder-und Hausmärchen, n° 81. Cf. Zeitschrift für rom. Phi- 
lologie, VI, 137. 

Le. LE ViLaiN MIRE (III, 74). — Voyez, pour la bibliographie 
de ce fabliau, que Molière a rendu célèbre, Dunlop-Liebrecht, 
p. 207, 274 ; les Œuvres de Molière dans l'édition des Grands 
écrivains (t. VI, p. 9, ss.) ; il a été étudié par Benfey, Pantcha- 
tantra, $ 212 ; Crane, Exempla of Jacques de Vitry, p. 232. 
Pour l’épisode du malade qui a une arête dans la gorge et que 
le médecin guérit en le faisant rire, v. le Folk-lore du pays 
basque, par J. Vinson, p. 109, Paris, 1883. Le trait final (guéri- 
son des malades accourus auprès du Vilain mire par la seule 
menace qu'il tuera le plus malade d’entre eux et guérira Îles 
autres en les « oignant de son sang ») se trouve dans un poème 
allemand composé vers 1240 (der Pfaffe Amis, Erzählungen und 
Schwänke, p. p. Hans Lambel, 1872, p. 46, ss.). 


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NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 477 


APPENDICE Ill 


NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 


1. Trouvères qui ont été considérés à tort comme des auteurs de fabliaur. 

J.-V. Le Clerc (His. litt., X XIII, p. 114) a dressé une liste de 36 auteurs 
de fabliaux. De cette liste, MM. de Montaiglon et Raynaud ont écarté avec 
raison ces noms : Adam de Ros, Gautier de Coinci, Jean de Saint-Quentin, 
Paien de Maisières, Raoul de Houdenc, Richard de l’Isle-Adam, Robert 
Biket, Thibaut de Vernon. Tous ces trouvères avaient été accueillis dans 
ce dénombrement par suite d’une définition trop large du mot fabliau. 
MM. de Montaiglon et Raynaud conservaient encore dans leur collection 
deux noms que M. Pilz (die Verfasser der fabliaur, Leipzig et Goerlitz, 
1889) a justement supprimés : Gerbert, l’auteur du « serventois » de Gro- 
gnet et de Petit (MR, 111, 56), et Huon Archevesque, l’auteur du « dit mo- 
ral » de la Dent (v. ci-dessus, p. 34). Supprimons à notre tour de la liste de 
MM. de Montaiglon et Raynaud Richard Bonnier, auteur du « conte dé- 
vot » du Vilain qui donna son âme au diable (MR, VI, 141), Phelipot, au- 
teur du Dit des Marcheans (11, 37), Guiot de Vaucresson, auteur des Vins 
d'Ouan (111, 41), et retranchons de la liste de M. Pilz Marie de France et 
Gautier le Loup (MR, II, 40 : voyez ci-dessous, au nom de Gautier le 
Long). Il faut encore, à notre avis, effacer de la liste de J.-V. Le Clerc le 
nom de Courtois d'Arras, ct de la liste de M. Pilz, le nom de Boivin de 
Provins, que ce critique substitue à celui de Courtois d’Arras !, 

Il faut enfin supprimer de la liste de MM. de Montaiglon et Raynaud 


1. Voici ce qu’il en est de cette menue question : l’un de nos fabliaux 
(MR, V, 116) est intitulé Boivin de Provins. On y raconte, avec beaucoup do 
verve et de gaieté, le tour plaisant qu’un « bons lechierres », Boivin de Pro- 
vins, a joué à une fille de joie, Mabile. A la fin du poème, le héros va conter 
sa joyeuse aventure au prévôt, qui en rit de bon cœur et l’héberge trois jours 
entiers. Alors, au dernier vers du poème, à notre grande surprise, le héros 
du fabliau en devient tout à coup l’auteur : 

Boivins remest trois jours entisr: ; 

&e li dona, de &æs deniers, + 
Li provost dix sous a Boivin, 

Qui cest fablcl fist a Provins, 

Dans tout le cours du poème, il est manifeste que l’auteur ne raconte pas 
une aventure personnelle, et je crois que ces derniers vers sont une addition 
toute fantaisiste du copiste du ms. À ; l’autre ms. ne contient pas cette 
attribution du poème à Boivin. — En tout cas, qu'y a-t-il de commun entre 
ce Boivin de Provins et Courtois d'Arras, auquel on attribue le très curicux 
remaniement poétique de la Parabole de l'enfant prodigue, que Barbazan ct 


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478 LES FABLIAUX 


Pierre d’Alphonse, à qui ils attribuent le fabliau du Chevalier qui recouvra 
l'amour de sa dame (VI, 106). Il est très probable que l’auteur inconnu de 
ce fabliau fait allusion à l’auteur de la Discipline de clergie, lorsqu'il dit 
que Pierre d’Anfol « trouva premierement » ce conte : en effet, ce nom 
est une traduction bien meilleure que notre « Pierre Alphonse », du génitif 
d'adoption Petrus Alphonsi, — Maïs il n’est pas moins certain que l’au- 
teur de notre conte, en nommant Pierre d’Anfol, ne fait qu’alléguer une 
source, réelle ou supposée, et que ce juif espagnol n’a point rimé de 
fabliaux français. 

Ce sont donc, en tout, dix-huit noms que nous effaçons des listes dres- 
sées par J.-V. Le Clerc, par MM. de Montaiglon et Raynaud et par 
M. Püz, Voici les noms qui subsistent : 

2. Auteurs de fabliaux dont les noms nous sont seuls parvenus : 

Charlot le Juif, contemporain de Rutebeuf. Un de nos fabliaux nous le 
montre disant des contes à Vincennes aux noces d’un certain Guillaume, 
panetier du comte de Poitiers (v. Rutebeuf, éd. Kressner, p. 99, ss., 121, 
ss.). Son rival, le Barbier de Melun, est probablement uù jongleur de la 
même catégorie que Rutebeuf et lui. 

Colin, Hauvis, Hersent, Jetrus. Quatre ménestrels diseurs de fabliaux, 
dont Watriquet Brassenel, leur contemporain, nous a laissé les noms 
(v. MR, 111, 73). 

Jean de Journi, chevalier picard, établi dans l’île de Chypre et qui 
écrivait vers la fin du xu1e siècle. 11 nous dit dans sa Dîme de pénitence 
(v. 23, cf. Pilz, p. 10) qu’il a composé jadis de « faus fabliaus » dont il se 
repent. 

Jean de Boves. Voyez ci-dessous, Jean Bedel. 

Voici, maintenant, les renseignements que nous pouvons recueillir sur 
les autres auteurs de fabliaux, dont les noms suivent par ordre alphabé- 
tique. 

3. Auteurs qui nous ont laissé des fabliaux : | 
Bernier. (La Housse partie, MR, 1, 5). Nous ne savons plus rien de ce 
jongleur, qui rêvait pourtant de vivre dans la mémoire des hommes : 
Et cil qui après vivre veulent 
Ne devroient ja estre oiseus... 


Son poème est un de nos fabliaux les plus ingénieusement composés et 


Méon {(t. I, p. 356) ont publié ? Rien qu’on puisse imaginer, sinon qu'en 1581, 
le président Fauchet a attribué ce fabliau intitulé Boivin à Courtois d'Arras. 
Pourquoi ? on l'ignore. Depuis 1585, La Croix du Maine, du Verdier. Caylus. 
Legrand d’Aussy, Barbazan, Dinaux, P. Paris ont répété, comme de juste, 
l’allégation de Fauchet : car une erreur une fois exprimée ne périt plus. 
Pilz ne croit pas cette attribution légitime et, de fait, il eat impossible de se 
figurer un seul point de contact entre ces deux poèmes, ou même d’imarsiner 
pourquoi Fauchet les a rapprochés, sinon par unc erreur de mémoire. M. Pilz 
annonce pourtant qu'il démontrera bientôt la fausseté de cette attribu- 
tion par la comparaison linguistique du lai de Courtois et du jabliau de Boi- 
vin, |] ne devrait pas suffire pourtant qu’à la fin du xvit siècle un savant 
ait commis une distraction pour que les érudits du xrx* siècle fissent à ce 
lapsus calami l'honneur d’une réfutation qui ne peut pas supposer moins de 
huit jours de travail ! 


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NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 479 


le mérite en apparaît mieux, si nous le comparons à la très médiocre ver- 
sion anonyme que nous avons conservée du même conte (MR, II, 30). Ber- 
nier vivait vers la fin du xirte siècle, ou le commencement du x1v®, comme 
le prouvent des irrégularités nombreuses dans la déclinaison (v. notam- 
ment v. 317, cf. Pilz, p. 17). Quant à sa patrie, elle reste incertaine. V. la 
longue et peu probante étude de Pilz, p. 11-16..[1 veut démontrer que 
Bernier est « un Picard qui écrit sous l’influence du dialecte francien ». 
Les traits linguistiques qu’il range sous les n° 1, 2, 4, 6, 8, 9, 140 sont plus 
généraux que le picard et le francien. Le n° 3 (a nasal distingué de e nasal) 
n’est pas appuyé par assez d'exemples pour qu’on sache si ce n’est pas le 
hasard qui a associé des mots en a + Nas. + cons., en les distinguant de 
e + Nas. + cons. Au n° 5, on peut remarquer que le poètc dit fils au cas 
régime : or, presque tous les textes picards disent fl. — La rime Lie : 
mie (n° 7) n'est pas limitée au picard. — Enfin, au n° 12, l'auteur aurait dû 
noter le grand nombre de rimes où & est distinguée de z (42, 56, 68, etc.), 
ce qui contredit l'hypothèse picarde. 

De quel pays était Bernier ? Ce fabliau est de ceux dont M. Hermann 
Suchier a bien voulu examiner spécialement les rimes avec moi ; il croyait 
que Bernier était Parisien. Parisien ou Picard ? Les rimes de ce poème 
sont peut-être trop peu nomireuses pour que nous le sachions jamais 
précisément, même quand notre connaissance des anciens dialectes sera 
plus avancée. D'ailleurs, ce problème ne-vaut pas la grande peine qu’il 
coûterait à être élucidé. Les fabliaux non localisés par quelque indice géo- 
graphique ne pourront jamais l’être assez précisément pour devenir des 
témoins utiles de tel ou tel dialecte : au point de vue linguistique, la ques- 
tion est donc peu importante ; au point de vue littéraire, elle est à peu 
près nulle, Parisien ou Picard, Bernier restera toujours un inconnu. 

Colin Malet, auteur de Jouglet (IV, 98). Il était Artésien (v. le vers 1). 
Son fabliau se distingue entre tous par une originalité : il peut revendiquer 
peut-être l’honneur d'être le plus parfaitement ignoble de tous. « 11 suffi- 
rait, dit J.-V. Le Clerc (Hist. lit., X XIII, 205), pour faire comprendre quel 
sens énergique était attaché dans la vieille France à ce mot : une vilenie. » 
Legrand d’Aussy ayant eu l’idée bizarre d’identifier le héros de cette 
aventure avec l’auteur du conte, M. Pilz annonce qu’il recherchera pro- 
chainement si Jouglet est Colin Malet. Legrand d’Aussy et Dinaux 
{v. Pilz) attribuent encore, par pure fantaisie, à ce Jouglet, dont nous: 
n’avons rien, le fabliau anonyme du Sot chevalier. Cela n’est pas à discuter. 

Courtebarbe où Cointebarbe (ms. C), auteur des Trois aveugles de Com- 
piègne (MR, I, 4). 11 appartenait certainement au Beauvaisis. Peut-être 
est-il aussi l’auteur, très digne d'estime, du fa! liau du Chevalier à la robe 
vermeille. 

Durand, auteur des Trois bossus (1, 2). Inconnu. Il n’y a pas lieu de 
s'arrêter aux fantaisies de Dinaux, Trouvères de la Flandre et du Cam- 
brésis, p. 149. 

Engucrrand d'Oisi, auteur du Meunter d'Arleuxr (II, 28). Nous ne le 
connaissons que par ces deux vers qui nous apprennent sa patrie et son 
état (v. 40%) : 


Enguerrans, li clars, qui d'Oisj 
A enté et nés et nourris... 


Estrées, Arleux, Palluel e£ Oisi sont quatre communes espactes sur une 


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480 LES FABLIAUX 


longueur d’un peu moins d’une lieue et demie entre Douai et Cambrai (cf. 
les notes géographiques de l'édition Raynaud). 

L'œuvre d'Enguerrand est d’une technique extrêmement primitive et 
grossière ; c’est un clerc qui rime comme un vilain illettré. Aucun fabliau 
ne nous est parvenu sous une forme aussi fruste, soit que la forme originale 
fût déjà aussi négligée, soit peut-être que la transmission orale l’ait cor- 
rompue. Toujours est-il que les rimes inexactes, les vers faux, les asso- 
nances vagues ne s’y comptent plus. Voici quelques exemples de ces à peu 
près : apleié : entendez (52) ; conforter : entendez (66) ; entresait : hui- 
mais (70) ; femme : parente (80 et 124) ; cf. vers 92, 96, 98, 102, 120, 136, 
152, 186, 188, 190, 200, 218, 224, 230, 248, 252, 262, 268, 288, 296, SUU, 
304, 318, 328, 332, 354, 372, etc. 

Eustache d'Amiens. A rimé le Boucher d’Abbeville (III, 84). Eustache 
d'Amiens n’est connu que par cette unique pièce, qui nous renseigne sur 
sa patrie et sur l’endroit où il a composé son fabliau. 

Garin, Guerin. Cette signature est celle de six fabliaux, MR, 111, 61, 86, 
92 ; V, 124, 126 : VI, 147. Avons-nous affaire ici à deux noms différents. 
Garin, Guerin, et, si c’est un même nom, désigne-t-il un seul et même 
trouvère ? On ne sait. Il n’y a dans ces six fabliaux aucune indication géo- 
graphique, sauf dans Le Chevalier qui faisait parler les muets (VI, 147), 
où le héros va de Provins à La Haye en Touraine, ce: qui ne nous ren- 
seigne guère, et dans la Grue (V, 126), où l’auteur dit avoir entendu conter 
son fabliau « à Vercelai, devant les changes ». — Sur ce Vercelai, cf. le 
Congé de Baude Fastoul, Méon, I, vers 265, où on lit : 


£ire Jehan de Vregelai 
À vostre congié m'en {rai… 


Ou bien s'agit-il de Vézelay (Yonne) ? M. Pilz (loc. cit.) annonce une 
étude linguistique qui décidera. Nous avons étudié de près les rimes de 
ces six fabliaux ; mais cette recherche ne nous a pas conduit à des résul- 
tats assez assurés pour que nous osions les communiquer ici. Disons pour- 
tant qu’il n’est pas impossible que ces fabliaux aient tous été composés, 
sauf la Grue, dans l'Ile-de-France, vers le milieu du xrrit siècle. 

Gautier, auteur de Connebert, V, 128, et du Prêtre teint, VI, 139. 

Le héros de Connebert est un prêtre né à Cocelestre (= Colchester, et 
non Glocester, comme le veulent MM. de Montaiglon et Raynaud). Ce 
n’est pas à dire que Gautier soit un poète d’outre-Manche : son fabliau 
ne présente aucun trait anglo-normand. 11 appartenait à la classe des 
jongleurs errants et nous donne quelques détails sur sa vie malheureuse. 
Il a composé ses poèmes dans l’Orléanais (v. le Prêtre teint, v. 1-30). 

Gautier le Long, auteur de la Veuve (11, 49). M. Foerster, à la première 
page de sa préface du Chevalier aus deus espées, déclare que ce Gautier est 
certainement aussi l’auteur du Valet qui d'aise a malaise se met (11, 44). 
M. G. Paris appuie cette affirmation { Litt. fr. au moyen äge, 2° éd., p. 112). 
On aurait plaisir à adopter cette hypothèse : ces deux poèmes, qui sont des 
tableaux de mœurs plutôt que des contes, sont, en effet, uniques dans notre 
vieille littérature, pour la finesse singulière des observations morales, très 
réalistes et très pessimistes. De plus, ils sont l’un et l’autre manifestement 
picards, et si fortement imprégnés de traits dialectaux qu’il est inutile d’en 
faire ici une démonstration ; l'examen le plus superficiel des rimes le 
prouve ; voyez, pour le Valet, les rimes 116, 122, 184, 214, 220, 278, 302, 


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NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 481 


316, 325, 334, les formes no, vo aux vers 47, 62, 82, 94, 122, 128, 148..., les 
formes voir, (100), prisomes (119), voliemes (150), prenderons (105, 118), 
averoit (209), etc., etc. (Cf. Foerster, Jahrbuch f. rom. u. engl. Phil. 
N. F.,t. I, p. 304-7). Voyez, de même, dans la Veuve, des rimes comme 
porsiuue : siuue (466), etc. — J'ai pourtant une objection à présenter 
contre l’attribution de ces deux pièces à un même auteur. Le Vales est 
d’une facture infiniment plus grossière et négligée ; les rimes insuffisantes, 
les véritaLles assonances y entrent en grande proportion. Voici le relevé, 
pour les 100 premiers vers seulement : il y a 18 assonances contre 32 rimes, 
c’est-à-dire qu’un tiers des vers n’est pas rimé {dos : estainfort, 6 ; che- 
mises : aemplies 8 ; ait : caitis 20, cf. les vers 26, 32, 38, 50, 52, 54, 56, 58, 
64, 68, 74, 84, 92, 96, 102). Comparez la Veuve : ici, au contraire, les rimes 
sont pures, soignées, exactes. Sur 502 vers, je ne relève ‘que deux rimes 
incomplètes : estre, honeste, 240, despitiés : pitié, 488. Y a-t-il lieu d’attri- 
buer au même poète deux pièces d’une technique si différente ? — Quant 
à l'hypothèse de M. Pilz, qui voudrait identifier Gautier le Long à 
Gautier le Loup (MR, II, 40), il n’y a pas lieu de la prendre en considéra- 
tion. Nous n’avons heureusement pas à nous occuper de cet obscène jon- 
gleur. Une autre conjecture de M. Pilz, selon laquelle Gautier le Loup 
aurait quelque rapport avec l’auteur du fabliau anonyme de la Damoiselle 
qui aveine demandoit, ne repose sur aucun fondement solide. 

Guillaume. C’est le nom que porte l’auteur d’une des versions de la 
Male honte (1V, 90). MM. de Montaiglon et Raynaud l’appellent sans rai- 
son Guillaume le Normand, pour l'identifier avec l’auteur du Prétre et 
d'Alison (11, 31). J.-V. Le Clerc a fait de même avant eux. Pourtant on 
accordera que deux hommes puissent s’appeler Guillaume, sans que tous 
deux s'appellent Guillaume le Normand. Et ces deux personnages, ils les 
ont identifiés avec Guillaume le Clerc de Normandie ; sur cette attribution, 
voyez l’article suivant. 

Guillaume le Normand. C’est le nom que porte l’auteur du fabliau du 
Prêtre et d'Alison (11, 31). Est-il, comme l'ont conjecturé plusieurs sa- 
vants, le même que Guillaume le Clerc de Normandie, auteur du B:stiaire 
d'amour, du Besant Dieu, des Treis moz, des Joies Nostre Dame ? Déjà, 
en 1869, M. G. Paris repoussait cette identification (Revue critique, 1869, 
n° 30 ; cf. Reinsch, Zt£s. f. rom. Phil., 111, p. 200). Elle a été reprise pour- 
tant par M. E. Martin, dans son édition de Fergus (1872). Mais M. Adolf 
Schmidt (Romanische Studien, IV, p. 497) a fait justice de cette hypo- 
thèse, en se fondant sur d’excellentes remarques grammaticales : l’auteur 
du fabliau est, selon lui, un Normand qui habitait l’Angleterre dans la 
seconde moitié du xrit siècle. La dissertation de M. Seeger (Halle, 1881, 
cf. Zits. f. rom. Phil., VI, 184) est une étude dialectale et métrique des 
poésies authentiques de Guillaume le Clerc de Normandie et n’ajoute rien 
à la démonstration de M. Adolf Schmidt. 

Haiseau. Ce n’est guère que depuis 1890 que nous savons quelque 
chose de ce jongleur. Au seul fabliau que nous possédions de lui (lAn- 
neau, 111, 60), le tome VI de l’éd. Montaiglon a ajouté trois autres contes, 
tirés du ms. de Berlin : les Trois dames qui troverent l’anel au conte, 138 ; 
les Quatre prestres, 142 ; le Prestre et le mouton, 144, le plus court des 
fabliaux conservés. Ses poèmes se distinguent entre tous par leur manière 
rapide, fruste, brutale. Un vers de Haiseau nous permet de dire qu’il était 
Normand : une de ses héroïnes (VI, 138, v. 47) jure, en effet, par «saint 


BÉDIER. — Les Fabliaur. 31 


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482 LES FABLIAUX 


Hindevert de Gournai », dont le sanctuaire ne devait pas être connu très 
loin à la ronde. La petite ville de Gournai-en-Bray possède une église de 
saint Hildevert, datant du xu11° siècle, et classée aujourd’hui parmi les 
monuments historiques. 

Henri d'Andeli. (Le lai d' Aristote, V, 136). V. ci-dessus, p. 387. Cf. Au- 
gustin, Sprachliche Untersuchung uber die Werke Henri d’Andelis (Ausg. 
und Abh., pp. Stengel, Marbourg, 1885). 

Jean, auteur d’'Auberée. Inconnu. 

Huon le Roi est la signature que porte le charmant fabliau du Vair 
palefroi {1, 3). 

Huon Piaucele est celle que portent les fabliaux d’ÆEstormi (1, 19) et de 
Sire Hain et dame Anieuse (1, 6). 

. Huon de Cambrai est celle de la Male Honte (V, 120). 

J.-V. Le Clerc est disposé à reconnaître un seul personnage sous ces trois 
noms ; nous n’aurions affaire qu’à un trouvère, qui aurait aussi composé la 
Senefiance de l'A, B, C (Jubinal, Nouveau recueil, II, 275), et la Description 
des ordres religieux (Jubinal, Œuvres de Rutebeuf, t. 1, note T, p. 441 ; cf. 
Dinaux, Trouvères artésiens, 1, p. 188). Ces derniers poèmes sont signés 
ainsi : le Roi de Cambrai. L'auteur unique de toutes ces pièces s’appellerait 
donc Huon Piaucele le Roi de Cambrai ; ce qui, au premier abord, semble 
être un nom un peu long ; mais il faudrait considérer Le roi comme ne fai- 
sant pas partie du nom propre : ce serait le titre honorifique qu'ont porté 
tant de présidents de puys et de corporations de ménestrels. — Il est 
évidemment impossible de savoir si ces hypothèses sont fondées et si un 
seul trouvère est l’auteur de nos quatre fabliaux et des poèmes publiés 
ou inédits qu'énumèrent l'Histoire litéraire et Jubinal. Mais l'examen des 
rimes des quatre fabliaux amène à la conclusion qu’ils ont tous quatre 
été composés dans le même pays, qui est une province du Nord-Est de 
la France et qui peut être le Cambrésis. 

Voici les traits linguistiques les plus caractéristiques de ces poèmes : 

A. Le Vair palefroi. 

I. Réduction de la triphthongue iée dans les mots soumis à la loi de 
Bartsch : engignie : compagnie (700) ; cf. 604, 860, 1166. 

IT. Confusion de s et de 3. Forz : tresors (12) ; cf. 24, 112, 494, 4190. 

III. Distinction constante, attestée par plus de trente rimes, de a + 
nasale + cons. et de e + nas. + cons. (une seule exception, peut-être, au 
V. 40). — Remarquez (v. 142) la rime : anciens : sens. 

IV. C picard : bouche : douce (202), cf. 87, 362, 407, 496, 600, 668, 
1337. 

V. No, vo, auprès de nostre, vostre (va terre, 468). 

VI. L'e atone antétonique, sévèrement maintenu (9, 30, 118, etc.), 
tombe parfois au participe passé : connu (1155) auprès de conëus (56). 
On sait que cette caducité plus rapide de l’e atone au participe est une 
particularité du dialecte artésien. 

Remarquez encore les rimes siue : liue (1058), entire : dire (354). 

B. Estormi. 

I. On ne trouve pas dans ce fabliau de preuves de la réduction de ta 
tripthongue iée à ie : mais les rimes sont trop peu nombreuses (78, 160, 
183, 215, 238, 274, 418, 448, 588) pour qu’on puisse prononcer si ce 
n’est pas le seul hasard qui sépare ici constamment les rimes en ée des 
rimes en le. 


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NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 483 


II. Confusion de s, z. Venus : jus (350) ; cf. 366, 482, 548, etc. 

III. Distinction de a + nas. + cons. et de e “+ nas. + cons. Attestée 
par plus de vingt rimes. 

IV. C picard : force : porce (204 ; cf. 215.) 

V. No, po (107, 122, 442). 

VI. Chute, au participe passé seulement, de l’e atone protonique : 
conus, 389 ; apercus (566). 

Remarquez en outre les rimes surtout picardes, saus (solidos) : saus 
(salvus), sone : essoine (104) ; encore : Grigoire (219) ; aprueche : enfueche 
4400) ; et la forme meterai (63), qui se trouve dans Huon de Bordeaux, 
poème artésien. 


C. Sire Hain et dame Anticuse. 

I. Trois rimes seulement en ie (832, 355, 372) ne suffisent pas à nous 
renseigner sur le phénomène I. 

II. Confusion de z, s. Esperis : requis (180, cf. 324). 

III. Distinction constante de a + nas. + cons. et de e + nas. + cons. 

V. No, vo (121, 149, 160, 163). 

VI. Chute, au participe passé seulement, de l’e atone protonique : ë a 

anuit toute nuit plut (v. 66). 

Remarquez, en outre, les rimes hastiue : tiue (tua) (120), caus : chaus 

{260), ore : Grigore (340). 


D. La Male honte est, nous le savons, composée par Huon de Cambrai I] 
est donc inutile d’énumérer les rimes caractéristiques. Remarquez pour- 
tant : la male qui fu situe : n’ai mès talent que vo cort siue (v. 128). La rime 
maintenant : malement serait unique en regard des cent rimes environ que 
contiennent nos quatre fabliaux etoù a nasal est séparéde e nasal. Mais c’est 
une mauvaise leçon qu'ont adoptée MM. de Montaiglon et Raynaud. Il faut 
lire avec le ms. B : Le roi apele isnelement : Sure, fet-il, trop malement.…. 

Jacques de Baisieux. Auteur des Trois chevaliers et du chainse (111, 71) 
et du Du de la vescie au prestre (XII, 69). Voir ci-dessus, chap. XIV. 

Jean Bedel ou Jean Bodel. L'auteur du fabliau des Deux chevaux (1, 13) 
nous apprend dans son prologue qu’il a déjà « trouvé » huit autres fa- 
bliaux ; et, par une rencontre singulière, nous possédons tous les petits 
poèmes auxquels il fait allusion. 


Oil qui trova del Morteruel (IV, 95), 

Et de? mort vfluin de Bailluel (IV, 108), 
Et de Gonbert el des deux clercs (E, 22) 
Que fi mal a trait a son estre, 

Et de Brunaîtn, la vache au prestre (I, 10) 
Que Blere amena, re m'est vis, 

Bt trova le songe. (V, 131) 

Et du leu que l'oue deçut (Méon-Barb., III, p. 53) 
Et des deus envieus cuivers (V, 136) 

Et de Barat et de Traters 

Et de lor compaignon Haimet, (IV, 97) 
D'un autre fablel s’entrernet, 

Qu'il ne cuida mès entreprendre. 


Quel est le nom de ce fécond trouvère ? — L’auteur continue ainsi : 


Ne por mestre Jehan reprendre 
De Boves, qui dist bien et bel, 
N'entreprent il pas cest fablel, 


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484 LES FABLIAUX 


Quar asés sont si dit resnable ; 
Mais, qui de fablel fait grant fable 
N'a pas de trover sens legier, 


De ces vers, plusieurs critiques ont conclu que l’auteur de ces huit 
fabliaux et de la fable du Loup et de l'Oie était Mestre Jean de Boves. 
L'abbé de la Rue ( Bardes, t. III, p. 45) fait de lui, comme de juste, un poète 
normand et découvre un Jean de Boves qui possédait, sous Philippe- 
Auguste, de grands fiefs dans le pays de Caux. Dinaux (Trouv. artésiens, 
p. 293) montre, au contraire, que le nom de Boves appartient à une grande 
famille de Artois ou du Cambrésis, et cite plusieurs personnages histo- 
riques qui seraient les ancêtres ou les descendants de notre conteur. Mais, 
outre qu’il a pu et dû exister, faute de noms de famille au moyen âge, un 
nombre indéfini de Jean de Boves, le titre de mestre accolé à celui-ci suffit 
à prouver qu’il n’appartenait pas à cette grande famille des de Boves. 
D’ailleurs, les huit fabliaux en question ne lui appartiennent pas. 
Et cette fausse attribution repose sur un contre-sens. Dans les vers ci- 
dessus, l’auteur a-t-il dit qu’il s’appelât Jean de Boves ? Non point ; mais 
il s'excuse de reprendre une matière déjà traitée par un certain Jean de 
Boves. Ce Jean de Boves est donc un trouvère, sans doute artésien, et 
contemporain de l’auteur des huit fabliaux. 11 a, lui aussi, conté le récit, 
très médiocrement spirituel, des Deux chevaux ; mais son poème ne nous 
est point parvenu ; ce n’est plus que le nom d'un inconnu. 

Mais le véritable auteur des huit fabliaux, nous le connaissons : il nous 
a dit son nom. Il avait composé, nous a-t-il dit tout à l’heure, le Souhait 
desvé (V, 131) : or, à la fin de ce fabliau, l’auteur dit que le héros de cette 
aventure l’a racontée à tout venant, 


Tant que le sot Jehans Bediaus, 
Uns rimoieres de fabliaus, 

Et por ce qu'il li sanbla boens, 
.Si l’asenbla avoec les suens. 


(V, 151, v. 209, ss.) 


J.-V. Le Clerc (Hist. Lutt., X XIII, 115) s’est aperçu de la méprise et a 
rendu à Jean Bedel ce qui n’appartenait pas à Jean de Boves. Cette mé- 
prise subsiste encore dans l’édition Montaiglon-Raynaud. Tous ces fahliaux 
y portent en titre l’indication : « par Jean de Boves, » et seul le fabliau du 
Souhait desvé est attribué à Jean Bedel. Les éditeurs disent dans leurs notes 
(t. V, p. 359) : « Ce Jehan Bedel est-il le même que le trouvère artésien 
Jehan Bodel ? La chose est probable. En tout cas, plutôt que de refuser, 
comme le fait l'Histoire littéraire, à Jehan de Boves la paternité des neuf 
fabliaux que lui attribue le fabliau des Deux chevaux, ne peut-on admettre 
que Jehan de Boves et Jehan Bedel ont traité l’un et l’autre le même su- 
jet ? » — Sans doute, on doit l’admettre : Jean Bedel et Jean de Boves ont 
tous deux traité le même sujet des Deux chevaux ; mais nous ne possédons 
que la version de Jean Bedel, et les huit autres fabliaux n’ont rien à 
faire avec Jean de Boves. — Ces explications étaient nécessaires, puisque 
M. Pilz (op. cüt., p. 8) suit encore l’erreur de M. de Montaiglon. 

Mais ce Jean Bedel, qui est-il ? ne serait-il point Jean Bodel ? 

La conjecture est séduisante. Ces neuf petits poèmes n’appartiendraient 
pas à un inconnu, à un vague Guerin, à un Enguerrand d’Oisi impersonnel, 
mais à l’original auteur du J'eu de saint Nicolas et de la chanson des Saisnes, 


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NOTES SUR LES AUTEURS DES FABLIAUX 485. 


au misérable et touchant mesel des Congés. Cette hypothèse, F. Michel et. 
Montmerqué l’avaient déjà proposée (Théâtre fr. au M. À., p. 669).J.-V. Le : 
Clerc la repousse bien vite, « parce que Jehan Bodel s’appellerait bien 

modestement uns rimoieres de fabliaus ». Comme si le xrire siècle avait 
connu la hiérarchie classique des genres ! Chapelain aurait sans doute cru 

déchoir à écrire des contes légers, mais non Jean Bodel. Dans son étude 

sur les Congés de Jehan Bodel(Rom., t. 1X, p. 218), M. G. Raynaud se pose 

à son tour la question, et dit : « La chose nous paraît assez vraisemblable, 

et le scribe du ms. de Berne auquel est emprunté le fabliau dont il s’agit 
n’est pas assez soigneux pour qu’on ne puisse le rendre responsable d’un 
changement d’un o en un e. » Mais M. G. Raynaud, qui se proposait seu- 

lement de donner une édition critique des Congés, n’a pas eu à examiner 
autrement la question, et a écarté, pour la constitution de son texte, les 
renseignements linguistiques que pouvaient lui fournir les fabliaux. Cette 
étude, il convient de l’entreprendre ici et, comparant la langue des huit 
fabliaux de Jean Bodel à celle des Congés, de nous prononcer pour ou 
contre l’identification de Jean Bedel avec Jean Bodel. 

Nous prenons pour base l’excellente étude de M. G. Raynaud sur la 
langue des Congés et du Jeu de saint Nicolas ; nous suivons le même ordre: 
que lui et, pour chacun des traits phonétiques par lui marqués, nous rem- 
plaçons les exemples tirés des rimes des Congés par des rimes analogues 
des fabliaux ; on verra que toutes les observations linguistiques faites sur 
les Congés valent aussi pour les fabliaux. — A la suite, nous énumère- 
rons les rimes intéressantes qui n’auront pas trouvé place dans ce cadre t, 

JL. a + à, dans la langue de Jean Bodel, est nettement distingué de à 
(exception : ferne = (fascinat). 

De même, dans les fabliaux : B, 18. 46 ; 2 C, 98, 150, 206, etc., etc. 
Une exception : asene : chaine (S, 140). 

IT. ein se confond avec ain dans les formes masculines : freën : fain (2 C, 
48), serein : premerain (2 C, 58), plein : pain (F, 16, etc.). De même au 
féminin : meine : demaine (B, 42) ; grevaine : aveine (2 C, 114). 

III. Jean Bodel distingue -ana et -ania, aine et aigne. — Aucun 
exemple contraire dans les fabliaux. 

IV. Iée n’est pas réduit à ie par Jean Bodel. De même, dans les fabliaux, 
les mots comme mesnie, vie, endormie ne riment qu’entre eux (S, 205, G, 
116, H, 172) et les mots comme chauciée de même (H, 246). 

Trois exceptions, dont une seule (folie : lie, V, 70) paraît devoir être 
retenue. Les deux autres ne sont qu’apparentes, et nous avons des va- 
riantes qui les font disparaître (carie : cangie ; variante : marie, G, 97 ; 
— esclignie : mie; variantes : endormie, amie, H, 238). 

V. Le suffixe iaus ne rime pas dans les Congés avec le suffixe aus. De 
même dans les fabliaux : toitiaus : fabliaus (B, 64) ; cf. S, 210, F, 56, F, 
78, etc. 

VI. O tonique latin aboutit à eu. Teus : honteus (C, 20), douteus : mor- 
tereus (F, 128). 

VIL Dans les Congés, comme dans le Jeu de saint Nicolas, a nasal se 
différencie nettement de e nasal. De même dans les fabliaux : phénomène 


4. Abréviations : B — Brunain, C — Le Convoüeuzx et l'envieux, 2 C = les 
deux Chevaux, F = le Vilain de Farbu, G — Gombert et les deux clercs, H = 
Barai et Haimet, S — Le Souhait desveé, V = le Vilain de Bailleul. 


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486 LES FABLIAU% 


attesté par une cinquantaine de rimes, contredit en apparence par talent : 
comant (H, 112) ; mais pn a la variante : avant : comant. Il ne faut pas con- 
siérer non plus ters — tempus : ans (H, 12), tens : Constanz (B, 32) la 
forme tans étant commune à tous les dialectes. 

VIIL L’? devant une consonne était évidemment vocalisée au temps 
de Jean Bodel. De même, dans les fabliaux (teus : honteus, C, 20). 

Ajoutez les rimes comme remembrance : branche {H, 60, 355, 430, 260 
leçon du ms. C ; 2 C, 118) ; — les formes no, vo (H, 143, 178, 428, 476 ; V, 
4B ; B, 10, 15,2 C, 78, etc.) ; — les formes alomes (H, 196), lessomes (H, 
461, ms. B);—1la confusion constante dans tous nos fabliaux de z, 8, ete 

Comme conclusion, je crois presque assurée l’identification de Jean 
Bedel et de Jean Bodel. Le très original Jean Bodel devrait donc tenir 
une place dans notre chapitre XIV sur les auteurs des fabliaux. Mais 
nous n’avons pas considéré cette identité comme assez évidente pour oser 
l'y faire figurer. 

Jean de Condé. Voyez p. 375. 

Jean le Chapelain. L'auteur du Dit du soucretain {VI, 150) était chevalier 
(il s'appelle Sie Jehans li chapelains, v. 5) et normand {ainsi qu’il ressort 
des vers 1-4). C’est tout ce que nous savons de ce personnage. 

Jean le Galois d’Aubepierre, auteur de la Pleine bourse de sens (III, 67), 
Champenois. 

Le maire du Hamiel, auteur, sans doute picard, du fragment intitulé 
Dan Loussie. 

Mion d'Amiens (Le prêtre et le chevalier, 11, 34). L’examen des rimes 
de ce long fabliau prouve que ce jongleur écrivait dans la région même 
d'où il tire son nom. 

Philippe de Beaumanoir (La fole Largece, VI, 146), voir ci-dessus, 
chap. XIV, p. 387, ss. 

Rutebeuf, v. ci-dessus, chap. XIV. 

Watriquet Brassenel de Couvin, v. ci-dessus, chap. XIV ; auteur des 
Trois chanoinesses de Cologne (Ill, 71), et des Trois dames de Paris (111, 72). 


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INDEX ALPHABÉTIQUE 


DES NOMS D'AUTEURS ET DES TITRES D'OUVRAGES ET DE 
CONTES CITÉS 


(Les chifjres renvoient aux pages ; les lettres à l'appendice II.) 


Adam de la Halle, 375, 385, 446 (E). 

Adjaibel Measer, 211. 

Adrien L. R., Contes, 234. 

Aimery de Narbonne, 372. 

Aiol, 372. 

Aloul, 329, 338, 347. 

Ame (l') au vilain, 330, 342 (A). 

Ancona(d’},v.Sercambiet Norellino. 

Anglais (les deux) et l'anel, 283, 
312, 442 (C). 

Anneau (l) magique, 35, 326, 328, 
442 (B). 

Anoupou, 321. 

Antiochus, 117, 254. 

Antoninus Liberalis, 110. 

Anwäâr-i Souhaili, 169. 

Apologie p. Hérodote, v. Estienne. 

Apollodore, 112. 

Apulée, 109, 118, 451 (N). 

Arabum proverbia (Freytag), 224. 

Archevesque, 477. 

Archiloque, 104, 405. 

Aristénète, 194. 
Aristote (Lai d'), 35, 132, 146, 158, 
204-12, 347, 387-89, 446 (E). 
Arlotto de Florence, 105, 451 (O), 
451 (P), 468 (Hb), 473 (Ac), 475 
(Lc). 

Arnason, 267. 

Asbjoernsen et Moe, 50, 267. 

Athénée, 114. 

Auberée, 136, 145, 352-7, 373, 383, 
&43-6 (D). 

Aucassin et Nicolete, 364, 369, 

Audigier, 363, 373. 

Avadänas, 211, 262, 463 (Va). 


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Aveugles de Compiègne, 252, 283, 
316, 447 (F). 

Avien, 93. 

Babrius, 93, 98, 251. 

Bahar-Danush, 170. 

Bandello, 259, 290, 309, 450 (L), 
452 (Q),452(R),453(X),468 (Hb): 

Barat et Haimet,39,312,330,448(G). 

Barbazan-Méon, passim. 

Barlaam et Joasaph, 139. 

Bartsch, Romanzen, 331, 383. 

Beaufort d’Auberval, Contes, 452 
(P), 454 (Aa), 464 (Wa), 468 (Ia). 

Beaumanoir (Philippe de), 387-9. 

Benfey, passim. 

Berengier, 39, 146,151, 204, 448(H), 

Bergmann, v. Siddhi- Kür. 

Bétäl Patchist, 1717. 

Bigarrures du s' des Accords, 4:68 
(Hb). 

Boccace, 76, 88, 118, 153, 154, 165, 
192,194, 295, 448 (G}), 449 (1),449 
(K), 449 (L}), 454 (Aa), 458 (Ba), 
462 (Na), 463 (Ta), 466 (Bb), 468 
(Hb), 469 (Nb), 475 (Je). 

Boivin de Provins, 325, 335, 348, 
399, 449 (1). 

Bordeors (les deux) ribauz, 31, 39, 
405. 

Bossus (les trois) ménestrels, 137, 
146, 236-50, 262, 449 (J}). 

Boucher (le) d'Abbeville, 336, 449 
(K|). 

Bouchet, Serées, 447 (F). 

Bourgeoise (la) d'Orléans, 39, 298- 
301, 335, 449 (L). 


488 


Bourse (la) pleine de sens, 34, 201, 
948, 364, 451 (M). 

Bozon (Nicole), 464 (Va). 

Braga, 252, v. Contes portugais. 

Braies (les) au cordelier, 39, 120, 
520, 335, 425, 451 (N). 

Brautôme, 297, 298. 

Bretin (Contes), 442 (B), 447 (F), 
4C& (Ua), 466 (Fb). 

Brifaut, 312, 330, 451 (O). 

Lreckhaus, 75, 77, 109. 

Browning (Robert), 297. 

Brurnain, 312, 451 (P), 

Brunetière, 317, 385. 

Buc der Beispiele, 191. 

Buraiouf (Buddhisme indien), 160. 

Caballero, Cuentos, 217. 

Cclla et Dimna, passim. 

Cal.:peggi, 171, 192. 

Cappelletti, 458 (Ca), 461 (La), 
462 (Na). 

Carmina burana, 390-98. 

Caylus (comte de), 26. 

Celut qui bouta la pierre,336,452(Q). 

Cerdrillon, 108. 

Cert nouvelles nouvelles, 192, 194, 
197, 449 (L), 452 (Q), 452 (R),453 
(X), 453 (Y), 460 (Ia), 462 (Ra), 
266 (Db), 468 (Kb), 473 (Zb). 

Chengeurs (les deur), 284, 324, 
452 (R). 

Chenoinesses (les trois),310,328,:95. 

Chestiement d'un père à son fils, 37, 
133. 

Chaucer, 318, 463 (Sa). 

Chevalier (le) au chainse, 35, 256, 
299, 260, 284, 291-98. 

Chevalier (le) confesseur, 290, 327, 
"538 (X). : 

(Chevalier (le) à la corbeille, 325, 
: 27, 452 (U). 

(Chevalier (le), la dame et un clerc, 
‘ 00, 327, 449 (L). 

(‘hcoalier (le) qui faisait parler les 
riuets, 453 (V). 

C'hrvalier (le) qui recovra.., 35, 327, 
:64, 

Chevalier (le) à la robe vermeille, 
118, 327, 

Chevaux (les deux), 512. 

CE dat, coyez : Ruteheuf, 


Google 


LES FABLIAUX 


Clerc (le) derrière l’escrin, 335, 153 
(Y). 

Clerc (le pauvre), 453 (Z). 

Colin Malet, 399, 479. 

Collier, Contes, 451 (N). 

Comparetti, 78, 110, 113. 

Comte Lucanor, 75, 451 (M), 464 
(Xa). 

Comptes du monde adventureur, 268, 
451 (N), 468 (Hb), 469 (Mb). 

Connebert, 331, 339, 369. 

Constant du Hamel, 146, 246, 331, 
338, 454 (Aa). 

Contes albanais (Dozon), 113, 153, 
448 (G), 464 (Va). 

Contes à rire et aventures plaisantes, 
450 (L), 468 (Kb). 

Contes de l'Armagnac (Bladé), 473 
(Ac). 

Contes de Bretagne (Sébillot}), 203, 
466 (Db), 472 (Xb). 

Contes de Basse- Bretagne (Luzel),50. 

Contes égyptiens (Maspéro), 107, 
108, 321, 460 (Ia). 

Contes de Gascogne (Bladé), 46, 
203, 464 (Xa), 466 (Db). 

Contes de la Grèce (Legrand), 113. 

Contes de Kabylie (Rivière),448 (G). 

Contes de Lorraine (voy. Cosquin). 

Contes nouveaux et plaisants,238-43, 
442 (B), 452 (Q), 453 (Z), 465 (Za). 

Contes portugais (Braga), 203, 447 
(F), 454 (Aa), 457, 469 (Mb). 

Conteurs français du XVII® siècle, 
(Louandre), 453 (Z), 459 (Ga), 
471 (Vb). 

Conti pomiglianesi(Imbriani),442 B. 

Convoiteux (le) et l’envieuxr,314, 457. 

Cosquin, 65, 68, 78, 79, 80, 100, 107, 
110, 111, 162, 202-3, 275, 451 
(M), 453 (Z), 466 (Db)}, 469 (Mb). 

Courtebarbe, 399, 479. 

Crane, v. Jacques de Vitry. 

Çukasaptati, 194, 231, 234, 236. 

Dame (la male), 380, 464 (Xa). 

Deme (la) qui aveine demandoit, 
284, 326, 459 (Ga). 

Dame (la) qui fist trois tours, 282, 
327, 336. 

Dcme (la) qui se vengea, 324, 327, 
459 (Fa). 


INDEX 


Dames (les trois) de Paris, 352, 425. 

Dames (les trois) à l'anneau, 197, 
265-71, 458 (Ea). 

Darmesteter (A.), 78. 

Darmesteter (J.), 50, 57. 

Décaméron, voy. Boccace. 

Demoiselle (la) qui sonjoit, 326, 380. 

Demoiselle (la) qui ne pouvait oir.…, 
460 (Ha). 

Derenbourg, v. Directorium, Joël 
et Pantchatantra. 

Despériers, 448 (H.), 4795 (Jc). 

Directorium hum. vitae, 82, 132, 
4136-39, 168, 201. 

Disciplina clericalis, 83, 88, 119, 
127, 133-35. 

Dolopathos, 135, 360, 382. 

Domenichi, 450 (L). 

Doni, 453 (X), 461 (Ia). 

Dunlop-Liebrecht, 48, 447 (F), 
kh9 (1), 451 (N), 452 (Q), 453 
(X), 454 (Z), 465 (Ya), 467 (Fb), 
468 (Ib}, 476 (Le). 

Ebeling, 443 (D). 

Écureuil (l), 284, 322, 461 (Ka). 

Enfant (l’) de neige, 398, 460 (Ia). 

Enguerrand d’Oisi, 399, 479, 

Épervier (lai de l’), 35, 145, 228-36, 
327, 349, 364, 461 (La). 

Eschine, 118. 

Estienne (Henri), 309, 334, 450 
(L}), 451 (N), 453 (CU), 462 (La), 
466 (Bb), 467 (Fb). 

Estormi, 237, 240, 242, 462 (Ma). 

Étienne de Bourbon, 47, 133, 451 
(P), 458 (Ea), 466 (Eb), 470 (Qb). 

Eulenspiegel, 447 (F). 

Eustache d'Amiens, 480. 

Évêque (l'} qui bénit, 284, 328, 462 
(Na), 

Fabrizi, 470 (Nb). 

Facétieux reveil-matin, 
460 (Fa). 

Farces, 238, 428, 442 (A), 447 (F), 
451 (N), 466 (Bb}, 467 (Fb}, 471 
(XD), 472 (Yb}), 474 (Ec). 

Femme (la) qui cunqie sen baron, 
344 

Femme (d'une seule) qui servoit 
cent chevaliers, 324, 462 (Pa). 

Fèvre de Creeil, 324, 462 (Qa). 


(2), 


k54 


Google 


489 


Fiorentino, 449 (L). 

Fleur lascive orientale, 220, 
(H), 454 (Aa). 

Foerster, 31, 383. 

Folz (Hans), 267-70. 

Forteguerri, 454 (Aa), 465 (Ab). 

Frère Denise, 284, 328, 462 (Ra). 

Freymond, 405, ss. 

Frischlin, 358, 453 (Y). 

Gageure (la), 325. 

Gaïidoz, 18, 58, 60, 70, 71, 107, 110, 
111, 113, 144, 285, 287. 

Garin, Guerin, 480. 

Garon (Entretien des bonnes com- 
pagnies), 48, 474 (Gc). 

Gauteron et Marion, 326. 

Gautier (L.), 305, 399, 407, 432. 

Gautier le Long, Gautier le Loup, 
480. 

Germania, 221, 265, 267, 446 (E), 
451 (M), 453 (V), 453 (Z). 

Gesammtabenteuer, 119, 123, 133, 
134,138,165,184,193,196,211-13, 
219, 237, 242, 294, 301, 446 (E), 
449 (L), 451 (M), 452 (Q),452 (U), 
453 (V),453(Z),458(Ba),459 (Fa). 
460 (Ia), 463 (Sa), 463 (Ta), 464 
(Xa), 465 (Ya), 466 (Db}), 466 
(Fb), 469 (Lb}), 4725 (Je). 

Gesta Romanorum, 117, 119, 156, 
231, 235, 446 (E), 466 (Fb). 

Gil Blas, 473 (Z2b). 

Giovanni, 452 (R). 

Gomsbert et les deux clercs, 39, 318, 
335, 463 (Sa). 

Gonella, 447 (F). 

Grécourt, 461 (Ia). 

Griesenbach, 462 (Oa). 

Grimm, 50, 53-7, 94, 213-18, 219- 
29, 272, 460 (la). 

Grue (la), 322, 325, 463 (Ta). 

Gubernatis (de), 55, 68. 

Guillaume, G., clerc de Normandie, 
481. 

Guillaume au faucon, 35, 284,-350, 
364. 

Hagen (v. der) cf. Gesammtab. 

Hahn (von), 55, 113. 

Haiseau, 310, 379, 406, 481. 

Hebel (Schatzkästlein), 46, 217. 

Henri d'Andeli, #1, 387-89. 


k48 


490 
Heptaméron, 184, 334, 463 (Ra). 


Héron, v. Archevesque et Henri 


d’Andeli.. 

Hervieux, Fabulistes latins, 47, 
122, 216, 473 (Cc). 

Hésiode, 104. 

Histoire littéraire de la France, 
passim. 

Historia septem sapientum, 237,240. 

Hiütopadésa, 88, 119, 165, 169, 231, 
309, 467 (Fb). 

Housse (la) partie, 34, 39, 201, 329, 
364, 463 (Ua). 

Hubatsch ( Vagantenlieder), 390-93. 

Huet (Daniel), 72, 73, 75, 96. 

Huon Piaucele, H. le Roi, H. de 
Cambrai, 482. 

Jacobs (Æsop}, 95-7, 104, 124. 

Jacques de Baïisieux,291-94,418,ss. 

Jacques de Vitry, 47, 124, 1433-39, 
212,267,453 (X),457,458 (Ea),470 
(Nb), 474 (Gc), 474 (Ic), 476 (Lc). 

Jétakas, 98, 99, 102, 104, 105, 106. 

Jean Bedel, 39, Jean Bodel, 375, 
483-871. 

Jean le Chapelain, 486. 

Jean de Condé, 40, 41, 381, 418-26. 

Jean de Journi, 388, 478. 

Jean de l'Ours, 64, 110. 

Jeanroy, 31, 397. 

Joël, 82. 

Jouglet, 326, 373, 464 (Va). 

Jubinal, passim. 

Jugement (le), 277, 464 (Wa). 

Jülg, v. Siddhi-Kür. 

Julien (Stanislas), 154, v. Avadänas. 

Keller, O. (griech. Fabel), 94-104. 

Keller (Ad. von),altd.Erzählungen), 
47,193, 237, 240,267,270,449 (L), 
453 (X),453 (Z),454 (Aa),476 (Ke. 

Koehler (R}), 50, 68, 77, 80, 82, 85, 
108, 109, 112, 165, 252, 268. 

Kressner, v. Rutebeuf. 

Kpuntaôta, 442 (B), 448 (H}, 449 
(L), 451 (P), 452 (S), 459 (Ga), 
460 (Ha), 462 (Qa), 463 (Sa), 468 
(Ib), 468 (Jb}, 473 (Zb). 

La Fontaine, 118, 195, 199, 215, 
266, 267, 290, 317, 449 (K), 449 
(L), 462 (Na), 463 (Sa), 469 (Nb). 


Google 


LES FABLIAUX 


Lambel (Erzählungen u. Schwänke), 
464 (Ya), 476 (Le). 

Landau, Quellen des Dekameron, 
78, 118, 454, 165, 295, 446 (E), 
449 (1}, 463 (Ra), 466 (Ab), 470 
(Nb), 470 (Sb). 

Lang (Andrew), 6,18, 52,57-71,109, 
144, 150, 162, 213, 216, 217, 287. 

Langlois, 317. 

Largesse (la folle), 34, 376, 38:- 
89 


Lecheors (les), 33, 284, 404. 

Le Clerc (J.-V.), 29, 252, 303, 327, 
334, 405, 428. 

Lenient, 317, 356-57. 

Libro contra los engannos, 131, 220, 
221, 457. | 

Liebrecht, 46, 77, 78, 151, 201, 214 
218, 221, 265, 267-792, 447 (F), 
458 (Ea), 468 (Ib). 

Liedersaal (Lassberg), 267, 451 
(M), 458 (Ea), 463 (Ta), 463 (Ua), 
464 (Xa). 

Livre des lumières, 169, 181. 

Loiseleur-Deslongchamps, Fables 
indiennes, 74,75,95,165,473(Zb). 

Luzel, 50, 78, 463 (Sa). 

Mahäbhärata, 95, 154. 

Mahäkätjäjana, 207, 458 (Ea). 

Märchen, griechische (Schmidt),108, 
112. 

Maignien (le), 327, 373. 

Male honte (la), 39, 283, 311. 

Malespini, 452 (Q), 453 (X), 461 
(Ia), 468 (Ib). 

Mambriano, 121, 267, 269,460 (Ha), 
465 (Ab), 466 (Gb), 470 (Sb). 
Mannhardt (Waldkulte), 53, 57-60, 

113. 

Mantel maltaillé (le), 35, 364, 465 
(Ya). 

Mari (le) confesseur, 284, 290. 

Marie de France, 37, 40, 47, 112, 
116, 122-25, 129, 216, 367. 

Massinger, 171-73. 

Matrone (la) d'Ephèse, 120, 228, 
462 (Oa). 

Mélampos, 110. 

Mélusine, 50, 53,60,71, 80,107, 110, 
111, 113, 120, 144, 152, 215, 276, 
460 (Ia), 465 (Ya), 471 (Xb}: 


INDEX 


Méon, passim. 

Mercier (le) pauvre, 284, 314-15. 

Méril (Ed. du), 330, 390, 393, 460 
(Ia), 469 (Nb). | 

Meschine (les trois), 326, 465 (Za). 

Meunier (le) d'Arleux, 465 (Ab). 

Meyer (Paul), 300, 360, 363, 403, 
460 (Ia), 464 (Va). 

Mille et un joû@rs, 473 (Zb). 

Mille et une Nuits, 73, 120, 147, 
171, 220, 454 (Aa). 

Milon d'Amiens, 486. 

Molina (Tirso de), 267-70. 

Montaiglon (de)et Raynaud, passim. 

Morlini novellae, 446 (E), 447 (F), 
451 (N), 453 (Y), 466 (Bb), 
468 (Ib), 474 (Gc). 

Müller (Max),54-6,69-70,78,80, 287. 

Musset (Alf. de), 295-96. 

Nasr'Eddin Hodja (Sottisier de), 
453 (Z), 4725 (Je). 

Neveu (le pet) de Boccace, 459 
(Ga), 463 (Ta). 

Nicolas de Troyes (Parangon des 
nouvelles), 442 (B). 

Nogaret, Contes, 34, 454 (Aa), 457. 

Nonnette (la),328,462 (Na),466(Bb). 

Novellino, 462 (Na). 

Nouveaux contes à rire, 268,447 (F), 
449 (L), 451 (O0), 452 (Q), 453 
{Z), 459 (Ga), 466 (Cb), 466 (Db), 
&66 (Fb)}, 468 (Jb). 

Oie (l) au chapelain, 3317. 

Orient und Occident, 77, 151, 448 
(H}), 474 (Ice), 475 (Jo). 

Ouville (d’}, 48, 268, 447 (F), 452 
(Q), 453 (Y), 453 (Z), 466 (Fb). 

Pantchatantra, passim. 

Paris (G.), 3, 21, 34, 41, 42, 68, 78, 
79, 84, 87, 122-25, 143, 455, 156, 
200, 229-36, 237, 283, 286, 298, 
301, 308, 372, 378, 430, 431, 462 
(Pa), 463 (Ua), 471 (Xb). 

Parthénius, Narrations, 115, 117. 

Pauli, Schimpf und Ernst, 46, 124, 
847 (F), 453 (X), 457, 464 (Wa), 
466 (Db)}, 466 (Eb)}, 473 (Zb), 474 
(Gc). 

Pêécheur (le) de Pont-sur-Seine, 324 , 
336, 380, 466 (Eb). 


Google 


&91 


Perdrix (les), 196, 202-3, 314, 398, 
466 (Db). 

Perrault (Contes), 213-22, 

Petit de Julleville, 37, 346, 428, 
464 (Ua). 

Pétrone, 120. 

Phèdre, 93, 97, 98, 244, 473 (Cc). 

Philippe de Vigneulles, 217, 221. 

Pierre Alphonse, Pierre d’Anfol, 
127, 478, cf. Disciplina. 

Pierre (saint) et Le jongleur, 34, 284, 
317, 349, 401, 471 (Vb). 

Pilz (0.), 29, 30, 31, 38, 35, 37, 
477, 479, 480, 481. 

Pitrè (racconti siciliani), 267, 447 
(F), 469 (Mb), 470 (Nb). 

Planté (la), 41, 313. 

Pliçon (dit du),119,134,320,466(Fb). 

Pogge, 46, 232, 236, 449 (Li), 451 
(N), 473 (Zb). 

Pré (le) tondu, #7, 125, 467 (Gb). 

Prètre (le) et Alison, 120, 325, 350, 
468 (Hb). 

Prêtre (le) et le chevalier, 330, 336, 
348-50. 

Prêtre (le) crucifié, 284, 468 (Ib). 

Prêtre (le) et la dame, 266, 468 (Jb). 

Prêtre (le) aulardier,32,338,470(Qb), 

Prêtre (le) et le loup, 339, 468 (Kb). 

Prêtre (le) et le mouton, 379, 406. 

Prêtre (le) aux müres, 314, 398. 

Prêtre (le) qui abevete, 266, 336, 
469 (Nb). 

Prêtre (le) qui ditla Passion,314,398. 

Prêtre (le) qui eut mere a force, 301, 
337, 469 (Lb). 

Prêtre (le) qu'on porte, 32, 39, 339, 
469 (Mb). 

Prêtre (le) et les deux ribauz, 401. 

Prêtre (le) teint, 325, 339. 

Prêtres (les) quatre, 339, 470 (Pb). 

Prim et Socin (d. aramäische Dial), 
448 (G), 453 (Z), 466 (Cb). 

Pucelle (la) qui abreuva le poulain, 
459 (Ga), 470 (Rb). 

Pucelle (la) qui voulait voler, 284, 
470 (Sb). 

Psyché, 69, 108. 

Rajna (Pio), 265, 268, 269-71, 466 
(Db), 469 (Nb). 


492 


Raynouard (Choix de poésies des 
troub.), 299, 449 (L). 

Renart, 121, 123, 259, 362, 363, 
368, 371, 374, 398, 442 (C). 

Repues franches, 316, 447 (F). 

Rhampsinit, 107, 448 (QG). 

Rhys-Davids (voy. Jétakas). 

Richeut, 40, 41, 304-9, 325, 373. 

Roger Bontemps, 448 (H), 449 (L), 
452 (Q),453 (Y),453 (Z),463 (Ua). 

Rohde (d. griech. Roman.), 109-17. 

Roi (le) d'Angleterre et le jongleur 
d'Ely, 284, 402, 470 (Tb). 

Rolland (E.), Devinettes, 50, 238, 
283, cf. Mélusine. 

Rose (roman de la), 362, 364, 369, 
370, 371, 382. 

Romania, 35, 51, 131, 230, 238, 
267, 300, 330, 331, 360, 363, 
397, 403, 442 (C), 451 (M), 454 
(Aa), 461 (La), 468 (Kb). 

Romulus, voy. Marie de France. 

Rua (G.), 78, 252, v. Mambriano 
et Straparole. 

Rutebeuf, 343, 399-409. 

Sabadino, 451 (N). 

Sacchetti, 34, 447 (F}), 451 (N), 
468 (Ib). 

Sachs (Hans), 189-93, 453 (X), 463 
(Ua), 472 (Yb). 

Sacristine (la), 255, 257. 

Schéler (Aug.), Trouv. belges, Jean 
de Condé, passim. 

Schiller, 297. 

Schwänke des XVI. Jahrh., (Goe- 
deke), 221. 

Sénèque le Rhéteur, 117, 156. 

Sentier (le) battu, 284, 381, 471 
(Wb). 

Sept Sages (Roman des), Sindbad, 
Syntipas, Cendubete, Sendabad, 
Sandabar, Sette savi, passim. 

Sercambi, 237, 240, 453 (Z). 

Siddi-Kür, 80, 151, 176, 448 (H). 

Silvestre de Sacy, 4, 75, 76. 

Singe (le) de La Fontaine, 192, 197 
334, 451 (N), 452 (Q), 468 (Ib), 
473 (Zb). 


Google 


LES FABLIAUX 


Somadéva, 109, 177. 

Sorisete (la), 284, 322. 

Soukhaits (les quatre)saint Martin,34, 
35,120,123,212-28, 324,471 (Xb). 

Souniou Breiz-Izel (Luzel), 50. 

Straparole, 88, 238-50, 447 (F), 
452 (R), 462 (Ra), 464 (Xa), 468 
(Ib), 472 (Yb). 

Suchier, 22, 42, 389, 479. 

Tabarin, 238-40. 

Taine, 317. 

Ten Brink, 78. 

Testament (le) de l’Ane,328,473 (Zb}. 

Thresor des recreations, 467 (Gb), 
475 (Jc). 

Tresses (les), 165-99. 

Tylor, 5, 58, 60. 

Vair (le) palefrai, 120, 284, 473 (Cc). 

Valet (le) aux douze femmes, 324. 
473 (Dci. 

Valet (le) qui a malaise se met, 31, 
473 (Ec). 

Vedala cadai (Babington), 178. 

Verboquet, 171, ss ; 268, 458 (Ba), 
459 (Ga). 

Vessie (la) au prestre, 328, 425, 
471 (Fc). 

Vetélapantchavingäti, 175, ss ; 260, 

Veuve (la), 349. 

Vieille (la) qui oint.…., 283, 310, 
312, 474 (Fc). 

Vieille (la) truande,325,351,474(Hc) 

Vilain (le) asnier, 146, 330, 474 (Ic). 

Vilain (le) de Bailleul, 319, 336, 
475 (Jc). 

Vilain (le) au buffet, 283, 331, 348. 

Vilain (le) qui conquist Paradis, 34, 
284, 476 (Ko). 

Vilain (le) mire, 146, 316, 467 (Le) 


Vinson, Folk-lore basque, 475 (Je), 


476 (Lc). 
Wagener, 95. 
Watriquet, 352, 379, 418, ss. 
Weber, 77, 96, 109. 
Vendunmuth, 221, 452 (Q), 453 
(X), 462 (Ra), 465 (Ab), 466 (Fb). 
Wright, 47, 337, 390, 391-3, 394, 
403, 461 (Ia), 471 (Wb). 


TABLE DES MATIÈRES 


AVANT-PROPUS...................... esse 

INTRODUCTION .................ssesess.ssessesseseresssseese 
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 

QU’EST-CE QU’UN FABLIAU ? — DÉNOMBREMENT, RÉPARTITION 


CHRONOLOGIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DES FABLIAUX 


I. La forme du mot : fabliau ou fableau ?..................... 
11. Définition du genre : Les fabliaux sont des contes à rire en 
vers ; dénombrement de nos contes fondé sur cette dé finition : 

leur opposition aux autres genres narratifs du moyen âge, 

lais, dits, romans, ete................................... 

III. Qu'il s’est perdu beaucoup de fabliaux : mais ceux qui nous sont 
parvenus représentent suffisamment le genre............. 

IV. Dates entre lesquelles ont fleuri les fabliaux : 1159-1340...... 
V. Essai de répartition géographique : que les fabliaux paraissent 
avoir surtout fleuri dans la région picarde................ 


PREMIÈRE PARTIE 


LA QUESTION DE L'ORIGINE ET DE LA PROPAGATION DES FABLIAUX 


CHAPITRE PREMIER 
IDÉE GÉNÉRALE DES PRINCIPAUX SYSTÈMES EN PRÉSENCE 


I. Position de la question : force singulière de persistance et de 
diffusion que possèdent les fabliaux et, en général, toutes les 
traditions populaires ; d’où ce problème : comment expliquer 
la présence des mêmes traditions et, plus spécialement, des 
mêmes contes, dans les temps et les pays les plus divers ?.. 

II. Qu'on ne saurait séparer la question de l’origine des fabliaux du 
problème plus compréhensif de l’origine des contes populaires 
en général. C’est ce que montrera l’exposé des diverses théo- 
ries actuellement en conflit............................ 

111. Théorie aryenne de l'origine des contes : les contes populaires 
modernes renferment des détritus d’une ancienne mythologie 
aryenne 


290.0 00... + + 


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VII 


494 LES FABLIAUX 


IV. Théorie anthropologique : ils renferment des survivances de 
croyances, de mœurs abolies, dont l’anthropologie comparée 
nous donne l’explication............ ta Satin 

V. Théories des coïncidences accidentelles..............,..,... 
VI. Théorie orientaliste : les contes dérivent, en grande majorité, 
d’une source commune, qui est l’Inde des temps historiques. 
VII. Que cette dernière théorie seule nous intéresse directement : 
car, seule, elle donne une solution au problème des fabliaux ; 
mais aucune des théories en présence ne peut la négliger : car, 
vraie, elle les ruine toutes.............................. 


CHAPITRE II 


EXPOSÉ DE LA THÉORIE ORIENTALISTE ET PLAN D’UNE 
CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 


I, Historique de la théorie : Ses humbles commencements de Huet 
à Silvestre de Sacy : ses prétentions et son succès depuis 
Théodore: Bentèy. sus use a dira area eat 

Il. Ses arguments sous sa forme actuelle : Les contes, soutient-elle, 
nés dans l’Inde, sont parvenus en Europe, par voie littéraire 
et par voie orale, au moyen âge. Car : 1° Absence de contes 
populaires dans l’antiquité ; 2° Influence au moyen âge des 
grands recueils orientaux traduits en des langues européennes : 
rôle des Byzantins, des Arabes, des Juifs ; 3° Survivance de 
croyances indiennes ou bouddhiques dans nos contes ; 40 Les 
versions occidentales de nos contes apparaissent comme des 
remaniements des formes orientales...................... 

YIT. Plan d'une réfutation, qui reprendra, dans les chapitres suivants, 
chacun de ces arguments............................... 


CHAPITRE III 


LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITÉ ET DANS 
LE AAUT MOYEN AGE 


I. Qu’il est téméraire de conclure de la non-existence de collec- 
tions de contes dans l’Antiquité à la non-existence des contes 


EUX-MÊMES... neue Sa nn eV te niet re ; 


11. Les fables dans l'Antiquüé. Résumé des théories émises sur leur 
origine, destiné à mettre en relief cette vérité, trop souvent 
méconnue par les indianistes, que, lorsqu’on a fixé les dates 
des diverses versions d’un conte, on n’a rien fait encore pour 
déterminer l’origine du conte lui-même.................. 

HI. Exemples de contes merveilleux dans l'antiquité : a) en Égypte; 
b) en Grèce et à Rome : Midas, Psyché, les contes de l’'Odys- 
sée, Mélampos, Jean de l’Ours, le Dragon à sept têtes, le fils 
du Pécheur, Glaucos, etc...... EN 


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57 
62 


67 


69 


72 


86 


91 


93 


106 


IV. 


II. 


HIT. 


IV. 


TABLE DES MATIÈRES 


Exemples de nouvelles et de fabliaux dans l'antiquité : Zaria- 
drès. Les Fables milésiaques. La comédie moyenne. Une nar- 
ration de Parthénius. Sithon et Palléné. Contes d’Apulée, 
d’Athénée. Formes antiques des fabliaux du Pliçon, du Vair 
palefroi, des Quatre souhaits saint Martin, de la Veuve infidèle, 


. Exemples de contes dans le haut moyen âge : examen de la collec- 


tion dite le Romulus Mariae Gallicae................,... 


CHAPITRE IV 


L'INFLUENCE DES RECUEILS DE CONTES ORIENTAUX 
RÉDUITE À SA JUSTE VALEUR 


. Que les fabliaux représentent la tradition orale, et que leurs 


auteurs ne paraissent avoir rien emprunté, consciemment du 
moins, aux recueils orientaux traduits en des langues euro- 
DÉORNOS dd ee nas rade eme opera 
Quels sont les contes que le moyen âge occidental pouvait 
connaître par ces traductions de recueils orientaux, et quels 
sont ceux qu'il leur a réellement empruntés ? Possibilité, 
légitimité, utilité de cette recherche...................... 
Analyse de tous les recueils de contes du moyen âge traduits 
ou imités des conteurs orientaux : 1° de la Discipline de clergie, 
29 du Dolopathos, 3° et 4° des Romans des Sept Sages occidental 
et oriental ; 5° du Directorium humanae vitae ; 6° de Barlaam 
et Joasaph. — Résultat de ce dépouillement : nombre dérisoire 
de contes qui paraissent à la fois dans les recueils orientaux 
et dans la tradition orale française. Comme contre-épreuve, 
grand nombre de contescommuns à une collection Aenenue 
et à une collection française........... .......... 
Portée assez restreinte de toute cette démonstration. o. du 
moins, nous avons dissipé un idolum Libri, funeste à beaucoup 
de folk-loristes 


2... 0e 


CHAPITRE V 


EXAMEN DES TRAITS PRÉTENDUS INDIENS OU BOUDDHIQUES 
QUI SURVIVRAIENT, SELON LA THÉORIE ORIENTALISTE, 
DANS LES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS 


. Quelques contes où les orientalistes ont cru reconnaître des sur- 


vivances de mœurs indiennes ou de croyances bouddhiques 
montrent la vanité de cette prétention : 1° les épouses rivales 
dans les récits populaires ; 2° le cycle des animaux reconnais- 
sants envers l’homme ; 3° le fabliau de Berengier ; 4° un conte 
albanais ; 5° la nouvelle de Frederigo degli Alberighi et de 


. Monna Giovanna ; 6° le Meunier, son fils et l'âne.......... 





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495 


113 


121 


127 


130 


133 


143 





496 LES FABLIAUX 


II. Qu'il existe, à vrai dire, des contes spécifiquement indiens et 
bouddhiques : mais que ces contes restent dans l'Inde et 
meurent dès qu’on veut les en retirer : histoire du tisserand 
Somilaka ; histoire de la courtisane Vâsavadattâ, etc...... 


CHAPITRE VI 


MONOGRAPHIES DES FABLIAUX QUI SE RETROUVENT 
SOUS FORME ORIENTALE. 
LES FORMES ORIENTALES SONT-ELLES LES FORMES-MÈRES ? 


Le fabliau des Tresses. 


I. Les versions orientales. a) Le récit du Pantchatantra ; b) le même 
récit dans divers remaniements du Calila ; c) le même récit 
plagié par divers conteurs modernes. — Dans toutes ces ver- 
sions, le conte, copié de livre à livre, reste immuable : d) que 
le germe du conte n’est point dans le Vetélapantchavinçéti. . 

11. Les versions oc identales. a) Le fabliau comparé aux formes orien- 
tales. Supériorité logique de la forme française. — b) Qu’il nous 
est impossible, en fait, de décider laquelle est la primitive, de 
la version sanscrite ou de la version française, — Discussion de 
la méthode qu’il convient d'employer pour ces comparaisons de 
versions. — c) Les différentes versions européennes, toutes 
indépendantes des formes indiennes. Mobilité, variété des élé- 
ments du récit sous ses formes européennes, en contraste avec 
l’immobilité des formes orientales. ....................... 


CHAPITRE VII 


SUITE DE NOS ENQUÊTES SUR LES DIVERS FABLIAUX 
ATTESTÉS DANS L'ORIENT 


1. Fabliaux qu’il nous faut écarter : la Housse partie, la Bourse 
pleine de sens, le dit des Perdrir....................... 

IT. Monographies des fabliaux quise retrouvent sous quelque (nie 
orientale ancienne. Rejet aux appendices, pourérviter de fasti- 
dieuses redites, des contes d’Auberée, de Berengier, de Cons- 
tant du Hamel, du Pliçon, du Vilain Asnier, du Vilain Mire. — 
Étude spéciale de quatre fabliaux : A, le lai d’ Aristote ; B, les 
Quatre souhaits saint Martin : C. le lai de l'Épervuer : D, les 
Trois Bussus Menestrels .................,.............. 


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158 


166 


181 


201 


203 


TABLE DES MATIÈRES 


CHAPITRE VIII 


SOUS QUELLES CONDITIONS DES RECHERCHES SUR L'ORIGINE 
ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES 
SONT-ELLES PCSSIBLES ? 


I. L'hypothèse de l’origine indienne écarte, les contes procèdent- 
ils pourtant d’un foyer commun ? Que peut-on savoir de leur 
patrie, une ou diverse, et de leurs migrations ? — Direction 
incertaine et hésitante des recherches contemporaines. ..... 

II. Que les contes dont on recherche désespérément l'origine et le 
mode de propagation ne sont caractéristiques d’aucun temps, 
d'aucun pays spécial... soie sensé tans 

III. Pour ces contes, que peut-on espérer des méthodes de compa- 
raison actuellement en honneur ? Critique de ces méthodes : 

leur stérilité montrée par un dernier exemple, tiré de l'étude 

du fabliau des Trois dames qui trouvèrent un anneau........ 

IV. Conclusions générales .................................... 
V. Que ces conclusions ne sont pas purement négatives........ 


SECONDE PARTIE 


ÉTULE LITTÉRAIRE DES FABLIAI X 


CHAPITRE IX 


QUE CHAQUE RECUEIL DE CONTES ET CHAQUE VERSION 
D’UN CONTE RÉVÈLE UN ESPRIT DISTINCT, 
SIGNIFICATIF D’UNE ÉPOQUE DISTINCTE 


Projet de notre seconde partie. Chaque recueil de contes a sa phy- 
sionomie propre : ainsi les novellistes italiens ont taché de sang 
les gauloiseries des fabliaux ; d’où un intérêt dramatique suptrieur. 

Chaque version d’un même conte exprime, avec ses mille nuances, 
les idées de chaque conteur et celle des hommes à qui le conteur 
s’adresse. Exemples : le fabliau du Chevalier au Chainse, du xu1° 
siècle français au xive siècle allemand, du xiv® siècle à Brantôme et 
à Schiller, de Brantôme à M. Ludovic Halévy................ 

Étude similaire tentée pour le fabliau de {a Bourgeoise d'Orléans. 


CHAPITRE X 
L'ESPRIT DES FABLIAUX 


I. Examen du plus ancien fa!liau conservé, Richeut........... 
II. L’intention des conteurs : un fal liau n’est qu’ «uneriséeetun 


BÊDIER, -- Les Fabliaux. 82 


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497 


273 
285 


289 


291 
299 


498 LES FABLIAUX 


III. Fabliaux qui supposent une gaieté extrêmement facile et super- 


1 EU ON CNP DRE 311 

IV. Fabliaux qui n’impliquent que « di pause caractères 
décet esprit. sers tete dessins 313 

V. Fabliaux qui, outre l’esprit gaulois, supposent le mépris profond 
des femmes simon din ce ces detre en éhada es 319 
VI. Fabliaux obscènes...................................... 325 
VII. Les fabliaux et l'esprit satirique. — Résumé.............. 326 


CHAPITRE XI 
LA VERSIFICATION, LA COMPOSITION ET LE STYLE DES FABLIAUX 


Absence de toute prétention littéraire chez nos conteurs : leur effa- 


cement devant le sujet à traiter............................ 341 
De là, les divers défauts de la mise en œuvre des fabliaux : négligence 

de la versification ; platitude et grossièreté du style.......... 344 
De là, aussi, ses diverses qualités : brièveté, vérité, naturel........ 347 
Comment l’esprit des fabliaux a trouvé dans nos poèmes son expres- 

Sion adéquate: 2 issued drsanmaroneiver etre 356 


CHAPITRE XII 
PLACE DES FABLIAUX DANS LA LITTÉRATURE DU XIII® SIÈCLE 


Que l’esprit des fabliaux représente l’une des faces des plus signi- 


ficatives de l'esprit même du moyen âge................. 358 

I. Littérature apparentée aux fabliaux....................... 359 

II. Littérature en contraste avec les fabliaux................ ; 364 
III. Deux tendances contradictoires se disputent la poésie du Es 

siècle : comment concilier ces contraires ?.............,... 368 


CHAPITRE XIII 
A QUEL PUBLIC S’ADRESSAIENT LES FABLIAUX 


I. Les fabliaux naissent dans la classe bourgeoise, pour elle et par 
CO ns msn one het resonance 371 
IT. Pourtant, indistinction et confusion des publics : les plus aristo- 
cratiiues — d’où les femmes ne sont point exclues — se 
plaisent aux plus grossiers fabliaux...................... 376 
TT. Cette confusion des publics correspond à une confusion des 


genres : l'esprit des fabliaux contamine les genres les plus 
HODIES SEE Se RE eee te ee 382 


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TABLE DES MATIÈRES 


CHAPITRE XIV 
LES AUTEURS DES FABLIAUX 


I. Poètes amateurs : Henri d’'Andeli, Philippe de Beaumanoir.. 
"II. Poètes professionnels : 1) les clercs errants................. 
2) les jongleurs : Rutebeuf............................, 

3) les ménestrels attitrés à la cour des grands : Jean de Condé, 
Watriquet de Couvin, Jacques de Baïsieux............. 


CHAPITRE XV 


CONCLUSION ............. Taie TR 


APPENDICE I 


Liste alphabétique de tous les poèmes que nous considérons comme 
des faDhiaut::. siemens Joressiorsaae 


APPENDICE II 
Notes bibliographiques...................ss.s.esess dessanes 


APPENDICE III 
Notes sur les auteurs des fabliaux.................. Te codes 


INDEX ALPHABÉTIQUE... ..eeooseee Re Re 


499 


387 
398 
399 


418 


427 


436 


k42 


477 
487 


AR 


SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE BUSSIÈRE, 


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LES CLASSIQUES FRANÇAIS DU MOYEN AGE 


Collection de textes Français et Provençaux antérieurs à 1500 
publiés sous la direction de 
Mario ROQUES, Directeur à l'École pratique des Hautes Études 





4®®, — La Chastelaine de Vergi, poème du xin° siècle, 6d. par Gaston Dayaus, 3° éd. revue 
Per Lucren FouLer ; vii-35 pages ..... rss serosoerenssosesooossooseseseeres 2 fr. > 

2%, — François Villon, UVRES, éd. par Auausre LONGNON, 3e éd. revue par Lucien 
FouLer ; xit1-436 p. 00000000 000000000000 2000220050 0000080800 608% 6eette ….. r. » 

3% — Courtois d'Arras, jeu du xuie siècle,'2e éd. revue par Epuonn FaraL:vui-37 p. 2fr. » 

4%, — La Vie de Saint Alexis, poème du x siècle, texte crise de Gaston Paris ; vi-50 

es 000000000000 000000005000 see rotruete 0.0.0. 000000000009 600e r. 
5°. p°e Le Garçon et l'Aveugle, jeu du xine siècle, à° éd. ‘revue par Manio Roques; “is 
ages ss... 000000800800 88050000 00 000000800000 00 000050800900 0 000 . 

6°. _ Adam le Bossu, trouvère artésien du xine siècle, Le Jeu de là Feuillée; " ‘éd. 
revue par ERNEsT LANGLOIS ; xxil- ae sésame tousse annee nisiginivecs 4-6: 90 

7. — Les Chansons de Colin Muset, é par JossPu BDIER, avec la transcription des mélodies 
par JBan Bec ; x111-44 ages ..... esse .e 2... 

8%. — Huon le Roi, Le Vair Palefroi, avec deux versions de La Malle Honte par Huon 
de Cambrai et par en ao lRes du x1n1° siècle. 2° éd. revue par ARTUR LANGFORS ; 


xv-69 pages ......... cnsossssee . ….. fr. 
9. — Les Chansons de Guillaume IX, ‘due d'Aquitaine (1074- 1127), ‘éd. par ALFRSD 
JEANROY, x1x-46 pages ...... nie ados core fr. 25 
10. — Philippe de Novare, Mémoires EAP), ‘éd. par CHARLES KORLER : : xxvi-193 pages, 
avec ? cartes ..,.......ooososesoese siens ras es editeur DID 20 


419. {— Les Poésies de Peire Vidal), 2e éd. revue par Josern ANGtADE ; xt1-194 p. 9 fr. 50 

42°. — Bérou), Le Roman de Tristan, poème du xt siècle, 2e éd. revue par Esnssr Murer; 

vix-164 psg ges Sonore onsessesemenmeueccs +. essor … os. 7 fre. » 

43. — Huon le Roi de Cambrai, Œuvres, t. 1: Li Abecés par ekivoche, Li Ave Maria 

en roumans, La Descrission des Relegions, éd. par A.'Lanarons ; xvI-48 p. 2fr. 65 

44%. — Gormont et Isembart, fragment de chanson de geste du zn° siècle, 2° éd. revue par 

ALPRONSE BAYOT.: XIV-TL Disc encenseser asus cs evessiusesscetegessensscese À [IP » 

45® Les t hansons de Jaufré Rude), 2e ed. revue par AirneD JBANROY ; xit1-37 p. 3 fr. 50 

16. — SA M sommaire des Chansonniers Protençauz, par ALFRED JEANROY : ; er 
pages 000001008000 096660060008 000 000009 000000000000 000660020500 fr 

17. — rtien de Marseille, La Vie de Sainte Enimie, poème provençal du xni® siècle, 

éd. par CLovis Brune ; xv-78 pages ........... ss osscsoononsonssoecouosnsss Sfr, » 

18. — 2 ar api sommaire des Chansonniers Français du moyen age, par ALFRED JEANROY ; x 
Vilt- Senseo sense semer en eos eseecsee M r. 

9e, — La Chanson d'Aspremont, chanson de geste du xi siècle, texte du manuscrit de 

Wollaton Hall, 2° éd. revue par L. BranDiw, t. I, vv. 1-6156 : x11-208 p. ........ Qfr. » 

20. — Gautier d'Aupais, poème courtois du x111° siècle, éd. par EoMOND FaRaL; x-32p. 1 fr.!95 

219, — Petite syntaxe de l'ancien français, par Lucien FouLer, 2° éd. revue ; vir-304 n. 10 fr. » 

22. — Le Couronnement de Louis, chanson de geste du xn° s., éd. par EnrNæsr Lanaiois ; 


xvi11-169 p P. 008000009080 000500008000 000000100800 000080000 069000000000 000 r. » 
93. — Chansons Satiriques et Bachiques du XIIIe sicole, éd. par ALFRED JEARROY el ARTHUR 
Laxarons ; xiv-145 pages. ......., 000060000000 000050020000 0.90 7 fr. D 


24. — Les Chansons de Conon de Béthune, ‘éd. par Axez WaLLenskôLo ; xx111-39 p. 3 fr. 
25%. La Chanson d'Aspremont, 2° éd. revue par Louis BranDin ; t. Il, vv. CÉRUT ; n1-241 
ag et 009000000509 000050 000000000080 080000000000 0 LÉ » 
26. 2 Piramus et Tisbé, roème du xne ‘siècle, éd. par C. De Bou ; ; x11-55 pages .... 3 fr. » 
27. — Les Poésies de Cercamon, éd. par ALFRED JEANROY ; 1-40 pages........... 2 fr. 50 
26. — Gerbert de Montreuil, La continuation de Perceral,éd. par Many Wiitiams,t.l. 8 fr. » 
29. — Le Roman de Troie en prose, éd. par L. Consrans etE. Fanaz, t. I, 1v-470 pages B8fr. » 
30. — La Passion du Palatinus,, éd. par Grace Frank ; x1v-101 pages. ............. Gr. » 
21. — Le Mariage des Sept-Arts, par Jehan le Teinturier d'Arras, poème Pr du 
zive siècle, éd. par ARTUR Lan GFORS ; x1V-35 pages .....c.sesososesesomvessosce 2 fr. 75 
32.— Alain Chartier, Le Quadrilogue invectif, éd. par E. Droz ; x11-76 pages .... dfr. 


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33. — La Queste del Saint Graal, éd. par ALBenT PAUPHILET ; XVI-304 pages....,... f4fr. 

34, — Charles d'Orléans, Poésies, éd. par PIRRRE CHAMPION, t. 1; xxxv-291 pages. {4 fr. » 

35, — Maistre Pierre Pathelin, éd. par RicuarD T. Hozsrook ; x-132 pages ........ 8fr. » 

36. — Adam le Bossu. Le Jeu de Robin et Marion saivi du Jeu du RÉ éd. par Anne 
LanGLotis ; x-94 Pages... ee se... .e ô t te, 

39. — Jongleurs et Troubadours Gascons des XIIe st XIIIe ‘sfécles; ‘éd. ‘par ALFRED JEANROY : 

VI1:78 pages ......ssssoocsossocsseresesreossseoseese cosmos ssnsossssnessnee …. 3 fr. 50 


40. — Robert de Clari, La Conquéte & de Constantinople, ed. par Puicipps LAUER ; : avr-132 
C] es ee 000000088005 08060800 0000000060 és 000200100000 00866600 

at. ke Ann: et Nicolette, éd. par Mario Rogies ; xxxvi-99 pages ............"" 7 js » 
42.— Les Chansons de Guilhem de Cabestanh, éd. par AnTaur Lanarons ;xvi11-79p. 7fr. » 
43 - Lettres françaises du XII1° siècle : Jean Ssrrasin. Lettre à Nicolas Arrode (249). ‘éd. 

par Alfred L. FouLer ; x1-24 pages .........ssssssesococssonocooosceososssess 2 tr. 26 
46. — Les Poésies de Jausbert de Puycibot, éd. par WiLLian P. Snepano: xvi11 94p. 7fr. » 
4]. — Proverbes français actéri- r +u x Ve sièole, éd. par Josxpa Monawski ; xxt11-145 

pa Si sesse SE » 
48. ean Bodel, ‘Le Jeu de Saint-Nicolas, éd, ‘par "ALFRED JKANROY : ; xv1-93 nages. Tfr. » 


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